CHAPITRE PREMIER
doxe au frontispice de ses oavrages et l'a ensuite dé* veloppé avec une "vigoureuse éloquence. Reconnaître que rinégalité des hommes prenait quelques racines dans Tessence môme de leur nature, c'eût été pour son orgueil un aveu humiliant ; c'eût été un cri d'impuissance, la condamnation de ses efforts surhumains. Ecoutons la comparaison plus brillante qu'exacte à l'aide de laquelle il met en relief sa pensée : « Les jours de l'année sont égaux, les années égales; les révolutions de la lune se ramènent toujours à l'égalité. La législation des mondes est égalitaire... L'égalité gouverne l'Océan dont le flux et le reflux, dans leurs moyennes, marchent avec la régularité du pendule... L'inégalité ne vient pas de l'essence des choeeê ; elle vient du dehors, Otez cette influence du hasard et tout rentre dans régalité absolue. La feuille est égale à la feuille, la fleur à la fleur, la graine à la graine, l'individu à l'individu... Tous les individus dont se compose la Société sont, en principe, de même essence, de môme calibre, de même type, de même module ; si quelque différence entre eux se manifeste, elle provient non de la pensée créatrice qui leur a donné l'être et la forme, mais des circonstances extérieures sous lesquelles le9 individus naissent et se développent. «(Justice dans la Révolution et l'Eglise.) Je vois bien dans les lignes qui précèdent une assertion grave, mais ce n'est qu'une assertion sans fondement. Egalité des jours, des années, des phases de la lune, du flux et du reflux de l'Océan dans leurs moyennes, tout cela est le résultat des merveilleuses lois mécaniques à Taide desquelles le Créateur gouverne le système planétaire dont la terre dépend ; le génie d'un Newton nous les a révélées : il a môme démontré les relations des marées avec les autres phénomènes de la gravitation universelle ; mais il serait presque puéril d'ajouter qu'il n'eût pu les révéler si elles n'eussent été préalablement établies par la volonté divine. Surexcité
Il L'ÉOALiré.
par sa passion furieuse, nous allions dire par sa- manie de régate, Proudhon a voulu dépasser Newton ; il a cherché à égaler Dieu lui-même en modifiant, de sa propre autorité, les lois qui ont présidé à la création de l'espèce humaine. Nouveau Titan, il a entassé Pélion sur Ossa pour aller dérober dans les profondeurs du Ciel les secrets de la toute-puissance divine. Transporté dans ces espaces sublimes, il a corrigé l'œuvre de Dieu et décidé que tous les individus seraient désormais de même essence, de même calibre, de même type, de même module ! Quelle admirable conception ! Vraiment, il en coûte peu au génie d'outrager parfois le bon sens. Quoi qu'il en dise, la feuille n'est pas égale à la feuille, la fleur nesit pas égale à la fleur ; loin de là, il y a dés variétés innombrables de feuilles, de fleurs, de plantes et d'arbres. De même, tout nous porte à croire que, dès les premiers âges, les hommes étaient entre eux aussi différents que nous les voyons aujourd'hui, le Ciel ne leur ayant donné ni mêmes aptitudes physiques, ni mêmes qualités morales.
Les récits de la Bible viennent à l'appui de notre opinion : si Caîn, ûls du premier homme, n'eût pas été plus fort ou plus rusé que son frère Abel, il ne fût pas parvenu à le terrasser et à lui donner la mort ; par contre, si Abel n'eût pas été plus juste que Caîn, son offrande n'eût pas été plus agréable à Dieu que celle de son frère. Prenons les histoires profanes, les poèmes épiques les plus anciens, et nous les trouverons remplis d'exploits merveilleux attribués à des géants, à des guerriers surpassant de beaucoup leurs compagnons d'armes en force et en courage. Quelque embellis qu'ils soient par la fiction, ces récits n'en reflètent pas moins la réalité des choses. Aucun auteur ne nous dépeint des hommes égaux en valeur, et cependant il serait insensé de soutenir que le naturel d'hommes à peine sortis de la barbarie eût été bouleversé par les circonstances extérieures, c'est-à-dire par la civilisation.