CHAPITRE XI
mandataires moins récalcitrants; de ce droit, ils savent, en user, Dieu merci !
En théorie, il existe cependant un gouvernement plus parfait, c'est le gouvernement direct de l'Etat par le peuple lui-même. « UEtai n'est qu'une association d'êtres égaux et, entre natures égales, les prérogatives et les droits doivent être nécessairement égaux L'inégalité entre égaux est déraisonnable. Il est juste que les parts de pouvoir et d'obéissance pour chacun soient parfaitement égales, ainsi que leur alternative; car, c'est là précisément la loi de la Cité, et la loi c'est Tordre. » (Aristotë, Politique, 1-313). Le grand philosophe fait donc de cette égalité parfaite des citoyens la base de toute organisation politique. Chacun ayant le droit d'exercer l'autorité à son tour, tous regardent l'alternative comme parfaitement légitime; tout citoyen accordant aux autres le droit de décider par eux-mêmes de ses intérêts, se trouve autorisé à décider également des leurs.
Il est À remarquer que la proposition que nous venons de souligner et qui forme la base du système d' Aristotë, forme également celle du Contrat social où elle a été à peu près textuellement reproduite. Cette remarque a son importance. On retrouve la même formule au frontispice de « la Déclaration des droits de l'homme de 1789 ». Mais ni les auteurs a de la Déclaration », ni celui du Contrat social ne s'y attachent aussi fermement qu'Aristote lui-même qui estime que là où il n'y a pas d'alternative dans le commandement et l'obéissance, il ne saurait y avoir ni liberté, ni équité. Le citoyen étant libre, il n'est tenu d'obéir à qui que ce soit. S'il obéit, c'est à la condition de commander à son tour ; et voilà comment, dans ce système, la liberté et l'égalité se combinent. L'équité veut qu'il y ait identité d'attributions entre des êtres semblables, et l'Etat ne saurait vivre contre les lois de l'équité. Sinon, les factieux trouveraient de constants appuis dans les mécontents que le pays renferme tou-
jours, et les membres du gouvernement ne sauraient jamais être assez nombreux pour résister à tant d'ennemis.
Tels sont les principaux étais du système politique d'Aristote. Par là d'ailleurs il ne s'égare pas dans le domaine purement spéculatif. Il avait puisé une partie de ses inspirations dans les exemples que la Grèce et les autres pays civilisés mettaient sous ses yeux, a Le droit de suffrage avait alors une valeur incomparablement plus grande que celle qu'il peut avoir dans les Etats modernes. Par lui le dernier des citoyens mettait la main à toutes les affaires, nommait les magistrats, faisait les lois, rendait la justice, décidait de la guerre ou de la paix et rédigeait les traités d'alliance. » (Cité antique, p. 426.)
La comparaison de cet état de choses avec celui qu'il constatait de son temps en Europe, remplissait Rousseau d'indignation : « Il est manifestement, s'écriait-iU contre la loi de nature, de quelque manière qu'on la définisse, qu'un enfant commande à un vieillard, et qu'un imbécile conduise un homme sage. ...» (Origine de l'inégalité, p. 183.)
Dans ses a Contradictions politiques » et son a Petit Catéchisme », Proudhon proteste contre la mystification du suffrage universel. L'autorité résidant dans le peuple et tout citoyen pouvant affirmer : « Ceci est vrai, cela est juste », le glaive de la loi doit être remis à chaque citoyen. Au suffrage universel le philosophe franc-comtois veut substituer une représentation juri* dique qui embrasse la totalité de la nation dans toutes ses catégories de personnes, de territoires, de fortu* nés, de capacités et même de misères.
Mais, comme il y a fagots et fagots, il y a aussi citoyen et citoyen. Entre les apôtres de l'égalité antique et ceux de Tégalité moderne, l'accord n'est qu'apparent ; dans la réalité, le désaccord est profond. Platon divise le peuple d'un Etat démocratique en classes, et il
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