CHAPITRE II
LE BAPTEME
Les sacrements sont donc des signes et des moyens de vie surnaturelle qui prolongent jusqu'à nous, par le moyen de l'Église, Faction sanctificatrice du Christ et de l'Esprit divin qui est en lui
A cela nous ajoutions que la vie surnaturelle est à l'instar de l'autre; qu'elle comporte une naissance, une croissance, une nutrition, un remède à ses maladies, une réparation de ses pertes, et, à l'égard des groupes qu'elle régit, un gouvernement et unemultiplication de ses sujets qui viennent à bout des effets de la mort.
C'est à ces divers rôles que les sept sacrementsont pour mission de faire face.
Le premier, — en ordre, sinon en honneur, — est naturellement celui qui procure la naissance.
Quand Jésus-Christ fut sur le point d'entrer dans sa vie publique, c'est-à-dire d'entreprendre, par sa prédication, ses exemples, ses décisions d'autorité, ses miracles, puis par ses souffrances et par sa mort,, l'œuvre dont l'Eglise devait sortir, il se rendit au bord du Jourdain, « et comme tout le peuple, dit saint
Luc, se faisait baptiser du baptême de Jean, Jésus aussi fut baptisé ».
Il acceptait la solidarité de son peuple, comme il avait accepté, lai divin, la solidarité humaine.
Ce baptême de Jésus inaugurait sa propre mission. C'était comme son entrée dans le Royaume de Dieu qu'il allait fonder sur terre. Il y entrait comme le soleil entre dans le jour, et après lui, par le même chemin, passeraient les satellites que nous sommes.
Le baptême est en effet, pour le chrétien, l'entrée du Royaume des cieux terrestre : l'Église. Le lavage spirituel, qui nous dégage du péché de race et de ce que nous y avons ajouté de notre crû, n'est qu'un prélude et une disposition négative.
D'ailleurs, qu'est-ce que le péché de race, en tant que nous y participons, si ce n'est le fait d'être privés, par notre faute collective, de rapports normaux et filiaux avec Dieu? Tout péché, originel ou actuel, n'est que cela. De sorte que s'incorporer à Dieu par le Christ ou quitter l'état de péché, c'est la même chose.
Mais signifier au négatif cet effet, en disant : Le baptême nous dégage du péché, cela ne suffirait pas. Il faut dire : Le baptême nous incorpore au Christ. Et comme l'accès du Christ, pour nous, c'est l'Église, vu que nous n'allons à lui que par elle, comme nous n'allons à Dieu que par Lui, il est encore plus précis, ou en tout cas plus immédiat de dire : Le baptême, c'est l'incorporation à l'Église.
Les anciens appelaient le baptême Y illumination. Il y a dans ce mot, en même temps qu'une beauté, an enseignement utile.
La vérité, religieusement comme partout dans la
vie, est la première des choses. On ne vit selon certaines formes que parce qu'on croit à certains objets, à certaines fins, et qu'on veut s'y adapter par ses actes. Venant à Dieu, comme le disait saint Paul, il faut savoir qu'il est, et qu'il est rémunérateur, et tout le reste de qu'il a dit aux hommes par son Christ pour éclairer la route éternelle.
La première chose, c'est donc de croire; d'entrer ainsi dans la lumière de vie. La pratique vient ensuite.
Nous ne pouvons admettre le renversement qui fait de certains les adeptes du « geste ancestral » , c'està-dire des formes extérieures de la foi, en réservant la foi. Le baptême, qui ouvre l'entrée de l'Église, s'appelle le sacrement de la foi, parce que telle est la première disposition à y apporter.
Mais, comme la foi est un acte commun de Dieu et de l'homme, de l'homme qui acquiesce et de Dieu qui incline son cœur; comme le baptême, sacrement de la foi, apporte une grâce : par ce côté où il est divin on l'appelle Y illumination, pour marquer l'action intérieure de l'Esprit, à laquelle l'âme se donne.
Mais alors, se pose tout de suite cette question : Pourquoi donner le baptême aux enfants, pour qui la foi ne peut être qu'un acquiescement fictif, en ce qui les concerne; un sommeil de grâce, en ce qui concerne l'effet divin?
Cette porte de l'Église que nous appelons sacrement de la foi, ne devrait-elle pas être réservée à ceux qui peuvent marcher vers la foi ?
Une société spirituelle peut-elle admettre dans son sein ceux en qui n'a pas encore palpité l'esprit?
Que signifie cette incorporation d'un absent? Car n'est-il pas absent, ce petit être vagissant dont Tinconscience tient l'âme prisonnière?
La vie chrétienne est plus large que cette objection individualiste. Nous ne sommes pas uniquement des individus, nous, humains : nous sommes groupes, et dans cette dualité, ce qui est premier ce n'est pas l'individu, c'est le groupe. L'individualité est une conquête.
Si cette fameuse solidarité dont on fait si grand bruit et que certains se figurent avoir inventée contre nous n'est pas une vaine parole, elle signifie que nous comptons les uns pour les autres; que nous valons les uns pour les autres ; que nous pouvons, toutes conditions posées, nous décider les uns pour les autres, agir les uns au nom des autres, et de la même manière, toutes conditions, toujours, étant posées ^ croire, oui, croire les uns pour les autres.
Cela n'est pas un paradoxe ; c'est ce qu'il y a de plus courant dans la vie. Un père croit pour son fils que le pain est nécessaire : il lui en donne ; il croit l'hygiène préservatrice : il lui en applique les préceptes ; il croit que l'instruction est un outil de vie : il l'instruit; il croit à la moralité : il la lui inculque. Il n'attend pas qu'un acte de liberté, trop tard, décide l'enfant à toutes ces choses.
De même, le père qui croit que Jésus est la Voîer la Vérité et la Vie, et que le Christ agissant aujourd'hui, c'est l'Eglise, incorpore son enfant à l'Église; il récite en son nom le Credo : Credo du groupe, dont l'enfant n'est pas encore détaché; entrée inconsciente, et spirituelle pourtant, par solidarité, dans
cette Église commune qui est comme la terre commune de Hugo :
Où ton père a son père, où ta mère a sa mère.
Le fils aura plus tard à renouveler ce don de soi, à le prendre à son compte; mais dès maintenant Dieu qui a fait la paternité et qui a voulu la solidarité les sanctionne, en faisant, lui, en cet enfant, pour autant que l'enfant en est capable, ce qu'il ferait dans l'adulte bien disposé. 11 y dépose un germe de grâce que l'âme éveillée à soi utilisera, à moins qu'elle ne préfère le profaner, répudiant à la fois et Dieu et l'amoureuse piété paternelle.
Recevoir le baptême, c'est donc, à titre positif, accéder au Christ par le moyen de son Église. A titre négatif, c'est s'éloigner du mal, et. pour cela, renoncer à la nature sans Dieu et à toutes ses puissances ou à toutes ses tendances perverses. Ce qu'on veut dire par renoncer à Satan, à ses pompes et à ses œuvres, c'est cela. Et l'on ajoute, pour marquer qu'on ne recule pas seulement, qu'on marche : Et je me donne à Jésus-Christ pour jamais.
Le symbolisme du sacrement se rattache à cette double donnée,
La matière en est l'eau. Non pas seulement parce que l'eau purifie, ce qui je rapporte à l'action négative du baptême; mais pour d'autres raisons plus profondes.
Les traditions humaines ont toujours rapproché l'élément liquide de l'origine première des choses* comme par une anticipation des théories modernes . qui tirent la vie du fond des mers.
A ce point de vue, le baptême voudrait dire : Toi qui naquis de la mer, replonge-toi dans cette mer plus profonde : la Divinité, dont le flot de la mer n'est qu'un jaillissement. Origine des origines, Source des sources, c'est en elle que tu dois te perdre un jour, pour vraiment te retrouver, et dès maintenant, par la grâce et par la sainte vie, elle doit composer ton milieu intérieur, comme l'eau de la mer, milieu originel de la vie, baigne tes membres.
L'ablution baptismale serait alors comme la piqûre de Quinton, piqûre stimulatrice et vraiment régénératrice, puisqu'elle doit nous restituer, en sa composition primitive, notre milieu originel et naturel : le divin.
Nos docteurs, à qui j'emprunte cette pensée — seulement modernisée dans la forme. — n ont pas manqué d'ajouter que la frigidité naturelle de l'eau et sa pureté rafraîchissante sont le symbole du rafraîchissement que la grâce oppose à cette excitation charnelle, fille du péché de race, qui nous entraîne au mal.
Diaphane, l'eau signifie encore la réceptivité de l'âme par rapport aux divines lumières.
Quand on immergeait les catéchumènes, dans les cérémonies plus complètes d'autrefois, on voyait là aussi une sorte de mort, suivie d'une résurrection, comme si l'homme de péché était noyé et laissait place à l'homme nouveau que l'action du Christ engendre.
Tous ces symboles sont beaux, et il ny a pas de raison pour qu'ils soient négligés de nos mémoires.
Telle est donc la matière du baptême. Et cette matière symbolique étant là, les paroles rituelles, animées par l'intention de l'opérant qui s'unit, pour agir, à l'Eglise, par elle au Christ, par eux à Celui dont la parole est souverainement opérante — ces paroles, dis-je, consacrent la matière, c'est-à-dire en déterminent la signification spirituelle et, par là, achèvent le signe que l'institution et la présence permanente du Sauveur rendent actif.
D'ailleurs, ayant assimilé le baptême à une naissance, et sachant que toute naissance a besoin d'être aidée par ceux qui ont ou sont censés avoir la pleine vie, on fera intervenir le parrain, la marraine, dont l'office, si rarement compris par notre décadence chrétienne, serait de favoriser dans le nouveau-né du Christ la vie religieuse qu'il a reçue; de la défendre en lui, et de l'aider, au besoin, à en mûrir les fruits.
Enfin, puisque le baptême est le rite de la naissance au Christ, par qui seul on accède à Dieu, et à l'Église par qui seule on accède au Christ, il est naturel que le baptême soit proclamé nécessaire, nécessaire de nécessité de moyen, comme nous disons en théologie. Où trouver un moyen de salut, en dehors de ce qui nous donne au Christ, qui a dit : « Personne ne vient au Père que par moi » ? Et où trouver un moyen de salut encore, en dehors de l'Église, qui n'est que le prolongement du Christ à travers les temps?
Il y a là une nécessité qu'implique, par sa constitution même, le plan religieux du monde.
« Je te le dis en vérité, avait déclaré Jésus à Nicodème, si un homme ne renaît de Veau et de l'Esprit, il ne peut entrer dans le Royaume de Dieu. »
Dans ces paroles, la nécessité du baptême se fait voir ce qu'elle est, c'est-à-dire non pas une pure nécessité matérielle ; non pas la nécessité d'un rite extérieur; mais une nécessité morale, à savoir la nécessité de l'incorporation spirituelle au Sauveur, dont le baptême effectif n'est que le moyen officiel et ordinaire.
On ne pourra donc pas dire que quiconque n'a pas reçu le baptême de l'eau est perdu. Ce serait là une atrocité dont la religion n'est pas coupable. Mais puisque c'est le moyen officiel, s'il n'est pas utilisé, il y faudra une suppléance morale. L'enfant inconscient n'en a pas, et c'est pour cela que nous attachons une si grande importance, s'il est menacé de quitter cette vie sans avoir vécu, au fait de le sanctifier sans lui, en le couvrant de l'influence du Christ par l'influence collective de l'Église, dont le baptême est le signe.
De cette façon seulement, la nécessité morale mentionnée peut avoir satisfaction, et cela se conçoit étant donné le caractère de visibilité, le caractère social et par conséquent extérieur que le spirituel doit r.evêtir dans l'Église.
A ce point de vue, l'opinion bienveillante de certains théologiens, d'après laquelle les enfants pourraient être incorporés par la foi des parents, est de beaucoup moins logique. L'Église ne vise qu'au spirituel, et le spirituel se suffit au besoin chez ceux qui ' en sont capables. Mais quand le sujet n'en fournit
point, il n'appartient pas à l'Église, organisation sociale fonctionnant dans le visible, d'y suppléer par de l'invisible. La foi des parents ne représente pas TEglise. Au contraire, les rites institués la représentent. D'où la différence'de jugement à l'égard de ces deux cas, quand il s'agit d'incorporation à l'Eglise.
Est-ce à dire que le sort des innocents ne nous touche point? A Dieu ne plaise! Mais d'abord, les enfants sans baptême ne sont pas proprement des innocents, ayant sur eux une faute de race. Toutefois, cette faute n'étant pas personnelle, nous consentons tous largement à ce qu'ils n'en soient pas punis, si ce n'est en un sens de ce terme qui ne prête plus à scandale.
Ils sont punis en ce sens qu'ils n'accèdent pas là où le chrétien compte accéder : punition négative.
Au positif, sans avoir à leur sujet aucune révélation, nous espérons que leur sort est heureux ; qu'ils bénissent Dieu de la vie, et que, ayant à désirer peut-être, ils n'envient rien, contents de leur humanité inférieure.
11 en est d'eux comme il en serait, temporelîement, d'un enfant né à la Guyane, de parents déportés, et dont les frères seraient ramenés en France par une heureuse fortune. Ceux-ci auraient à louer Dieu; mais l'autre n'a pas à élever de revendications indignées. On ne le punit pas personnellement. La Guyane permet de vivre. Si pourtant il porte le poids d'une responsabilité familiale, c'est là un fait de Tordre humain qui ne prête pas à révolte.
Est-on fondé à se plaindre, ayant le sort qu'on mérite, parce qu'on a passé à côté d'un sort plus heureux ?
L'enfant mort sans baptême n'a rien mérité, rien conquis personnellement; collectivement il appartient à une race coupable : il n'a rien à exiger; il n'a rien à espérer que de la libre bonté qui l'accueille. S'il se plaignait parce que d'autres ont eu accès à la régénération, Dieu pourrait lui répondre ce que répondit le maître de la vigne aux ouvriers jaloux de la parabole : « Ne suis-je pas libre de faire ce que je veux y et faut-il que votre œil soit mauvais parce que je suis bon? »
11 faut comprendre, ici comme ailleurs, que dans la constitution d'un ordre, des inégalités ne sont pas des injustices, bien qu'il y ait ici, il faut l'avouer, un problème providentiel, qui est en dehors des questions présentes.
Quant à l'adulte, qui peut s'unir au Christ par l'esprit, son cas n'est pas le même. S'il ne méprise pas le moyen officiel, mais ne le trouve pas à sa portée; s'il l'ignore invinciblement; si même il le méprise, mais par le fait d'une erreur qui ne lui est pas moral a«nent imputable, celui-là peut devenir un baptisé de l'Esprit, et recevoir l'effet du baptême.
La grâce de Dieu n'est pas enchaînée aux sacrements, disent toujours nos docteurs. Le baptême effectif, comme moyen d'incorporation au Christ, c'est le code ; mais le code ne lie pas le Législateur. Dieu, qui a la clef des âmes, dit saint Thomas d'Aquin, n'a pas besoin, pour y entrer, d'appeler le portier, qui est l'Église hiérarchique. Les sacrements sont nos serviteurs : Sacramenta propter hommes} nous ne sommes pas leurs esclaves.
Le même saint Thomas d'Àquin, voulant bien
marquer, d'une part, la correction du langage officiel; de l'autre, réserver les droits de Dieu et de la conscience individuelle, établit sa doctrine relative à la nécessité du baptême en deux articles dont la succession est curieuse.
Article premier : Le baptême est-il de nécessité de salut? — Réponse : Oui.
Article second : Peut-on être sauvé sans le baptême? — Réponse : Oui, encore.
Sous cette contradiction apparente, il y a ceci que l'article premier, en sa forme générale, pose le droit; que le second, en sa teneur particulière, s'inquiète des cas individuels et fait la part de l'accident, dont l'étendue, d'ailleurs, sera quelconque.
Le moyen verbal de conciliation entre ces deux thèses est inclus dans la célèbre distinction des trois baptêmes : Baptême d'eau, qui est toujours le moyen officiel; baptême de sang ou martyre, qui lui est très supérieur, puisqu'il porte jusqu'à l'héroïsme ce don de soi au Christ qui fait, de notre part, toute la valeur du baptême; enfin, baptême de désir, en comprenant que ce désir peut être simplement implicite, ne comporter aucune connaissance ou reconnaissance du baptême réel.
Le baptême de désir, compris de cette dernière façon, n'est autre que la conversion du cœur, comme dit saint Augustin, c'est-à-dire l'amour du bien surnaturel tel qu'il est appréhendé, et la disposition sincère d'en prendre les moyens tels qu'ils sont, dès qu'ils seront connus.
Or, cette disposition est appelée un baptême parce que, constituant en effet un baptême interprétatif, elle en assure les fruits, et incorpore celui dont l'âme
y accède non seulement à Dieu, qui voit le cœur, mais à l'Eglise elle-même. Non l'Eglise hiérarchique, visible, puisque, par hypothèse, elle est ou inconnue ou méconnue; mais l'Eglise intérieure, invisible et universelle, dont l'autre n'est que le symbole et le moyen.
On n'en dira pas moins que l'homme justifié ainsi doit son salut à l'Église telle qu'elle est, à l'Église qui est visible; car il a beau, lui, n'y accéder que dans l'invisible, il ne peut la changer ni dissocier son âme et son corps. L'Église, à l'âme de laquelle il s'unit, ne le sauve pas moins par son <;orps ; disons par tout elle-même. Telle qu'elle est, elle est l'unique moyen de salut, tout comme le Christ qu'elle contient et qu'elle nous représente.
Reste que le baptisé de l'Esprit qui ignore ou méconnaît non coupablement l'Église extérieure, ne fait partie, à titre direct, que de l'Église intérieure. Église qu'on pourrait définir, après explication et sous le bénéfice de ces explications nécessaires : La société des âmes de bonne volonté *,
Tel est le baptême.
Dans tous les autres sacrements, nous en retrouverons quelque chose, comme dans tout développement on retrouve le point de départ.
Porte de notre Église, le baptême doit nous apparaître aussi précieux, au spirituel, que, dans l'histoire de l'art, ces portes du Baptistère de Florence que Michel-Ange appelait portes du Paradis.
Porte du paradis, il est bien cela en effet, notre