IDÉE GÉNÉRALE DES SACREMENTS
Nous avons attribué à l'Église comme caractères fondamentaux : le caractère dogmatique, le caractère gouvernemental, et le caractère sacramentel.
Dogme, hiérarchie, culte dont les sacrements sont le centre, que les sacramentaux prolongent, ce sont bien les trois faces de la vie catholique telle que la tradition Ta toujours envisagée.
Pourquoi la vie religieuse revêt-elle, dans l'Eglise catholique, ce caractère sacramentel qui nous fait transposer au spirituel et marquer de signes sensibles tous les événements de la vie : la naissance par le baptême; la croissance par la confirmation ; la nutrition par V eucharistie; la génération ou nutrition de l'espèce, par le mariage; le gouvernement
par Y ordre; l'effort de rénovation morale par la pénitence; la mort même, événement comme un autre et non pas terminal, par X extrême-onction, etc.?
Ce caractère sacramentel ressort de la même notion que tous les autres caractères de l'Église.
Nous sommes en société surnaturelle, c'est-à-dire en relation avec Dieu, ensemble, et avec tout ce que nous sommes.
Or, le surnaturel n'est que la nature poussée plus loin, en dehors de ses frontières, et transposée en un mode supérieur.
Il faut donc que la vie courante soit transposée, elle aussi, pour se mettre à niveau.
Il faut pourtant qu'elle reste elle-même et conserve ses rapports naturels.
Ces choses se concilient par la sacramentalité, qui canalise l'action de Dieu dans toutes les directions de la vie; fait monter harmonieusement, et selon toute son ampleur aussi, l'action de l'homme à la divine rencontre, et traduit cet échange, ou ce don, en des actes visibles, parce que nous sommes visibles; avec une collaboration de la matière, parce que matière et esprit, en religion comme partout, sont les deux faces du réel; le résultat attendu étant d'ailleurs également double, puisque la rédemption à laquelle nous tendons par notre effort religieux concerne notre corps en même temps que notre âme : ici-bas pour qu'il soit un docile compagnon; là-haut pour qu'il soit le bénéficiaire en second de nos bonheurs.
Ces quelques mots pourraient suffire, au besoin, à justifier la vie sacramentelle de l'Église; mais à ceux que les points de vue philosophiques n'effarouchent pas trop, on peut présenter quelques considê-
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rations qui, peut-être, apporteront leur lumière.
Nous appelons sacrements des rites impliquant une action visible, une matière, des formes expressives d'un effet attendu de Dieu, et auxquels nous attribuons, toutes conditions étant posées, une efficacité pour produire cet effet.
Par exemple, le baptême consiste dans une action purificatrice où l'eau intervient comme matière, en même temps que des paroles animées par une intention en déterminent l'emploi, et il aboutit, chez le sujet, à un effet spirituel : l'incorporation à l'union chrétienne.
On demande pourquoi ces actes extérieurs, cette matière introduite, ce salut par incantations, contacts, paroles rituelles, cérémonies, gestes rythmés : toutes choses qui paraissent empruntées à un domaine de vie fort éloigné du spirituel, propre objet de la religion.
Constatons d'abord qu'en fait, le Sauveur, qui avait dit : « La chair ne sert de rien » ; « l'heure vient où les vrais adorateurs adoreront Dieu en esprit et en vérité », n'en a pas moins subi le baptême de Jean, institué un baptême à lui, fondé la cène eucharistique et plus ou moins explicitement tout le reste, donnant le branle à tout le mouvement rituel de l'Église.
De sorte que les « spirituels » qui voudraient écarter de la religion ces manifestations qui leur paraissent entachées dé paganisme, ne peuvent pas s'appuyer sur lui.
Mais s'ils sont philosophes, ces hommes auraient peut-être à méditer le mot de Pascal : « L'homme (en
religion comme en tout) n'est ni ange ni bête, et le malheur veut que qui veut faire l'ange fait la bête. » Le spirituel tout seul, ce n'est pas l'homme. Et puisque l'homme est esprit sans doute; mais esprit incarné, et cela dans l'unité d'une seule substance : ce qui est philosophique, en religion, c'est que l'âme humaine monte vers Dieu, à qui la religion doit la relier, avec la chair et en utilisant la chair ; et que Dieu descende vers l'homme, vers l'esprit et le cœur de l'homme, par la chair et en utilisant la chair. La chair sera ainsi un passage naturel, pour l'échange religieux, entre Celui qui, ayant fait l'homme, doit l'aborder comme il l'a fait, et celui qui, étant fait ainsi, doit répondre à l'action d'en haut selon sa nature.
C'est bien pour cela que tout le mouvement religieux part d'une incarnation. La chair du Christ, *» la fois divine et nôtre par solidarité fraternelle, se donne à nous, expie pour nous, s'incline jusqu'à l'immolation devant le Dieu ineffable et offensé. Et inversement, en elle, par elle, Dieu accueille l'humanité, l'adopte pour enfant, la glorifie, Féternise par anticipation. Tellement que la Résurrection du Sauveur est toujours présentée par l'Écriture non seulement comme le gage, mais comme le commencement de la nôtre. Il en est comme d'un géant dont la tête est dans le ciel, et qui doit y monter tout entier. Ne sommes-nous pas le corps du Christ, nous tous en qui se prolonge et veut s'achever l'Homme universel; en qui Dieu poursuit et veut conclure les conséquences de son incarnation?
On a déjà par là le motif qui nous fait introduire ,
en religion, des signes sensibles et opérants, des rites qui nous expriment et tendent à nous donner au surnaturel ; qui expriment et tendent à nous donner le surnaturel.
L'efficacité réelle et physique des sacrements, pour le don de la grâce, trouve ainsi sa raison.
Mais il y a plus, et une raison plus générale va nous donner de nouveau la même vérité, en y joignant l'explication de ces interventions de la matière dans la vie religieuse : eau pour le baptême, pain et vin pour l'eucharistie, huile des onctions, et le reste.
Le point d'attache de la religion, en nous, c'est le fond de notre être humain ; ce par quoi nous sommes un, tous ensemble, sans distinction de races, d'époques, de nations, de sexes, de situations sociales, d'idées, de tendances particularistes, etc., etc. Et c'est pour cela que la vraie religion est universelle, ou catholique : catholique dans l'espace, catholique dans le temps, catholique en profondeur, traversant tout ce qui distingue, divise, sépare les humains fils de Dieu.
Tout le monde dit cela. Mais ce n'est pas assez. Pourquoi s'arrêter ainsi à mi-route !
Arrivés à ce qu! nous rend tous frères : la nature humaine en son fond, nous pouvons traverser la cloison et nous sentir frères, dans l'unité de l'être total, avec toute créature issue de la Source universelle.
Nous avons étendu jusque-là notre notion de la
catholicité de rÉglise, enfermé tout cela dans son unité. N'y est-on pas invité par l'admirable doctrine évangélique incluse dans ce mot : le Royaume de Dieu?
Le Royaume de Dieu, c'est-à-dire l'universalité des créatures dont Dieu est le père; qu'il mène toutes au même but : la manifestation de sa bonté. Il les mène à coup sûr par des chemins différents, et selon un ordre qui tient compte de leurs natures, de leurs valeurs respectives : mais précisément, selon cet ordre, la matière est pour l'esprit, le passager pour l'immortel. De sorte qu'on verra prosternée toute la nature, comme un tapis, sous les pas de la créature pensante. Ange ou homme, homme de cet univers ou des autres, tout vivant immortel doit avoir le bénéfice du mot de Paul : « Tout est pour les élus. » Et sans doute, dans ce mot d'envergure immense, Paul entend proclamer l'ordre final que doit réaliser la vie éternelle, ce que le philosophe de Kœnigsberg appelle le règne des fins. Mais avantle règne des fins, il y a le service des fins ; avant le but, il y a le chemin, et la loi d'harmonie qu'exprime la subordination de la matière à l'esprit doit s'y manifester la même.
La matière aura donc son rôle dans le mouvement religieux. L'homme l'entraînera à sa suite ; Dieu la traversera pour venir. Et cela sera vrai surtout de notre corps, qui est matière conjointe; qui est nature, en nous, pour nous relier à la nature; qui est de la pâte universelle, tout en portant le ferment de l'esprit. Mais cela sera vrai aussi des éléments de ce monde : eau pour nos baptisés, huile symbolique et active pour Fonction sacrée, air pour la vibration
des paroles sacramentelles, pain et vin à transmuer, tout en gardant leur symbolisme, en la réalité du Seigneur.
C'est que la matière extérieure n'est pas, nous le disions, si extérieure que cela. La matière extérieure n'est que l'homme prolongé, puisque le pouvoir de l'âme la façonne, l'unit à soi pour une petite part, ne l'abandonne par la mort que pour la reprendre, comme le statuaire qui de la même glaise ferait des maquettes sans fin, se la soumet d'une façon moins étroite et plus lointaine, réelle pourtant, par sa domination sur la nature : façon encore d'imposer l'âme à la matière, puisque l'idée, à défaut de l'esprit même, la pétrit.
On ne s'étonne plus, quand on songe à ces harmonies, de la matérialité apparente de nos rites. Cette matérialité, toute relative d'ailleurs, puisque l'esprit est toujours le but, puisque l'esprit est aussi la condition, vu que la matière, sans lui, ne ferait plus rien, — cette matérialité n'est qu'un intégrisme.
La religion de l'homme est matérielle comme l'homme, comme le milieu intérieur et extérieur de l'homme : milieu qu'il convenait d'intéresser à notre action et aux actions qui nous concernent, afin que ce fût vraiment notre action, et notre cas.
On peut remarquer utilement que la sacramenta-
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lité n'est pas seulement la loi de l'Église. C'est la loi de tout.
Dans la nature aussi, il y a des sacrements. Elle-même, la nature, qu'est-elle, si ce n'est un sacrement sublime? Symbole de Dieu et pouvoir effectif pour nous communiquer sa présence, elle dit à notre esprit quelque chose de ce qu'il est; elle donne à notre esprit, au moyen de la vie, où la nature s'emploie toute, un peu de cet aliment divin multiforme qui est son être.
Mais parce que la nature laissée à elle-même et notre esprit laissé à lui-même ne communiqueraient point, il a fallu trouver un territoire commun, qui est notre corps. Et notre corps est donc aussi un sacrement, c'est-à-dire un symbole agissant, puisque., univers en raccourci, microcosme, il exprime l'autre univers, et il sert de passage pour que cet univers, le grand, éveille notre âme à lui, et à soimême.
Enfin, dans le fonctionnement de notre être, entre Pâme et le corps, il y a aussi des sacrements.
La vibration imprimée à nos organes par les actions du dehors, et qui se traduit dans l'âme en visions intérieures, en sensations et en impulsions ressenties, qu'est-ce que cela, sinon un symbole actif, qui dit îe monde et qui le fait agir?
L* image mentale, n'est-ce pas un sacrement, par rapport à l'idée qu'elle suggère, puisqu'elle suggère et signifie, et qu'elle est donc à la fois, signe et réalité active?
Ainsi partout l'harmonie se fait voir. La surnature se reflète dans la nature ; la nature se couronne dans
la surnature. La matière joue son rôle de servante par rapport à l'esprit. Bonne par elle-même, elle devient excellente, en se prêtant à nous communiquer le Meilleur. Elle est l'échelon par où Dieu monte à nous des profondeurs de l'être, afin de pouvoir ensnite émerger, sans que nous lui opposions de résistance, des intimes profondeurs de notre être.
Cette divine ascension, que la grâce réalise en nous, a pour moyen général le Christ, puisque c'est lui l'Intermédiaire de droit, le vrai Chemin de la vie, comme lui-même s'est nommé, disant : « Personne ne vient au père — et sans doute aussi rien ne vient du Père — que par moi. »
Et alors, conséquence inattendue, mais qui relie en une gerbe serrée tout ce que nous venons de dire : c'est le Christ, c'est la personne du Christ qui est le sacrement par excellence, le sacrement premier, le sacrement unique, tout ce que nous appelons ainsi n'étant qu'un prolongement de son action symbolique et réelle : symbolique, puisqu'il est Dieu manifesté; réelle, puisqu'il est Dieu donné.
Le Christ, en exprimant le divin et en le faisant agir; en employant pour cela, en même temps que son âme, sa chair souffrante et glorifiée, la nature extérieure domptée ; puis en fondant, pour prolonger son corps et son âme, une société visible où la vie spirituelle s'appuie aux réalités sensibles et les emploie, le Christ, faisant ainsi, s'est constitué vraiment le Chemin, au sens propre.
Toute âme accède à Dieu par lui comme par un chemin de chair.
Toute âme touche Dieu au moyen de ces contacts successifs dont le sacrement de baptême est le pre-
mier, dont la très sainte humanité du Christ est le dernier.
Quand on donne à un fidèle ce sacrement dont nous aurons à dire qu'il résume tous les autres : l'eucharistie, on lui dit : « Que le corps de Notre- Seigneur Jésus-Christ garde ton âme pour la vie éternelle. » Dans le rit dominicain, nous disons : « Qu'il te garde », corps et âme, « pour la vie éter nelle. » Le corps du Christ a le pouvoir de sauver notre âme, parce qu'il touche à son âme à Lui, qui touche à Dieu. Et notre âme à nous, continuant la chaîne, peut sauver, avec Lui, notre chair, et, pour une part, son prolongement naturel, le monde. L'économie de ces choses est sublime.
On aimerait à montrer qu'elle n'est pas si insolite qu'elle peut le paraître à certains. Les plus grands philosophes modernes ont forgé des systèmes qui rajeunissent étonnamment ces vieux points de vue sacramentels qu'un rationalisme étroit, peu scientifique au fond, avait voulu croire périmés.
Laissant là ces questions qui nous écarteraient de notre objet, examinons désormais l'un après l'autre les sept anneaux de cette chaîne sacramentelle, qui sont pour notre Église, vaisseau amarré en Dieu, comme la chaîne de son ancre.
En éprouvant la solidité de chaque maillon, nous reprendrons le sentiment de la divine réalité à laquelle ils nous rattachent, et sous quelles conditions nous porte, au-dessous des flots mouvants du visible, la terre sans fond des réalités ineffables.