LA CONFIRMATION
I,e baptême nous engendre à la vie spirituelle, soit par un acte personnel, s'il s'agit d'un adulte, soit, s'il s'agit de l'enfant, par un acte d'autrui que la solidarité chrétienne autorise, que l'avenir devra consacrer et que Dieu, en attendant, sanctionne.
La confirmation, comme l'indique son nom même, nous confirme dans ce que le baptême produisait. C'est-à-dire qu'elle se propose d'achever ce qui avait été amorcé par le premier rite.
Elle est un complément. Complément de notre part, en ce qu'elle appelle un don plus complet, plus actif de nous-mêmes à nos réalités supérieures. Complément de la part de Dieu, par un renouveau de grâce destiné à aider et à faire fructifier ce don.
Si l'on s'y reprend ainsi à deux fois, c'est d'abord que notre vie est soumise au temps, et qu'il est bon de la ressaisir à tous les tournants, pour en tirer tout ce que son inconstance peut permettre. C'est aussi pour suivre de plus près les conditions du symbolisme qui est à la base de nos institutions sacramentelles.
Par le symbole, on espère fortifier la réalité : il sera donc sage de plier pour une part la réalité au symbole.
Or, dans la vie physique, qui fournit comme toujours nos symboles religieux, la naissance est suivie de la croissance.
Ce n'est pas que ces deux fonctions soient diverses essentiellement. La naissance est une première croissance ; la croissance est une naissance qui se continue. Ainsi dirons-nous, au spirituel, que tous les sacrements ne font que prolonger l'effet du baptême, et que le baptême n'est que l'entrée des autres sacrements. Mais on distingue pourtant ces deux choses : naissance, croissance. Nos rites ont voulu les distinguer pour leur part.
D'ailleurs, une différence capitale subsistera entre le symbole religieux et la réalité physique : car les lois de l'esprit, bien que parallèles aux lois du corps, ne leur sont pas identiques.
La vie physique a un maximum. On naît enfant; on devient adolescent, puis homme ; après cela, le déclin arrive, et l'âge parfait est dépassé. Au spirituel, l'âge parfait non seulement ne se dépasse pas, mais ne s'atteint pas. C'est un idéal. « Soyez parfaits comme cotre Père céleste est parfait, » a dit le Seigneur. On ne prétend point parvenir là. On y tend comme le vaisseau tend vers les astres.
Un sacrement de la perfection ne peut donc pas , à vrai dire, donner son effet; il peut seulement le symboliser, et marquer un progrès qui, par la direction qu'il prend, met sur la voie de la plénitude.
Quelle est cette direction? C'est ce que le symbolisme du sacrement va nous apprendre.
L'enfant, par rapport à l'homme, se caractérise par la faiblesse. L'accroissement, pour lui, c'est la force obtenue, et la capacité de mener vraiment la vie humaine. Ainsi la confirmation sera le sacrement de la force, en vue de mener pleinement là vie chrétienne.
D'autre part, l'enfant est tout entier à sa fabrication personnelle. 11 se nourrit, il joue, il dort, il gazouille, il essaie de petits gestes qui représentent en raccourci ce qu'il fera plus tard. Mais tout cela n'est pour lui qu'une façon de se créer. A proprement parler, il n'agit pas; car il ne produit pas. Il ne communique pas aux autres de sa vie. il ne fait rien au bénéfice du groupe. C'est le groupe qui est incliné vers lui pour le former, par une éducation physique et morale.
Si nos yeux savaient voir, au lieu de subir seule* ment l'apparence, nous apercevrions, au-dessus du berceau qui abrite une jeune destinée, l'humanité et la nature penchées, les siècles inclinés, l'éternité de Dieu présente et la race tout entière, par le moyen d'humbles représentants, fomentant une vie qui ne sait pas encore ce que c'est que la vie.
Une mère qui allaite, ou qui met la cuiller minuscule dans une bouche minuscule aussi que des mains inexpertes ne savent même pas servir, c'est le symbole de l'humanité qui laisse puiser ou qui verse son labeur séculaire dans les âmes besogneuses des jeunes humains.
Plus tard, les rapports se retourneront partielle-
ment. Tout en continuant à recevoir, l'homme achevé donne. Ce que les siècles firent pour lui, il concourt à le léguer enrichi. Il ajoute sa collaboration à cette collaboration immense dont il fut le bénéficiaire, et à ce que son ambiance lui procure de soutien, il ajoute son soutien, comme le ponton porté par Peau et qui porte à son tour.
Par surcroît, l'homme qui agit ainsi pour le bien défend aussi le bien. Ces deux actions se complètent; car notre bien étant sans cesse guetté, sans cesse menacé, l'homme qui travaille est toujours dans la position des reconstructeurs du Temple, qui avaient la truelle d'une main, l'épée de l'autre.
Au spirituel, qu'est-ce qui viendra répondre à ces faits ? Une double application s'en fera voir : application à l'Église elle-même, qui a été enfant avant de grandir; application à chacun de nous. Et les symboles actifs qui correspondent à ces deux cas, c'est la descente du Saint-Esprit sur les apôtres dune part; la confirmation de l'autre.
Au Cénacle, les manifestations de l'Esprit sont la marque éclatante, en vue du groupe, des effets intérieurs du sacrement chez les individus chrétiens.
Comme au baptême du Christ, le premier de nos baptêmes, des signes visibles révélaient ce que serait en chacun de nous l'effet du baptême, en tenant compte toutefois de ce qu'a de particulier le cas du Christ : ainsi au Cénacle, en ce qui concerne la confirmation.
Pour les apôtres, les symboles de l'Esprit sont les langues de feu, signe de conquête ardente et de communication collective; le vent qui court, par* l'église. — t. i. 15
courant les espaces de terre et de mer, comme les porteurs de la Bonne Nouvelle.
Et cela signifie une action d'ensemble.
C'est l'Église, qui est confirmée ici. Ce sont les apôtres aussi, mais en tant que représentants et fondateurs de l'Église.
Pour chaque chrétien, le point de vue change, comme il changeait à plus forte raison pour le Christ.
Bien que chacun de nous soit invité à agir pour le groupe, son action, étant individuelle, n'a pas les caractères de groupe.
On se trouvera donc ramené, en fait de symboles, aux symboles de la force et de la communication personnelle de la foi.
Or, s'il s'agit de la force, l'athlétisme offre tout naturellement l'arsenal des images. L'athlète antique oignait son corps d'huile, pour le fortifier, le protéger, l'assouplir dans les luttes corporelles. On admettra l'onction, et l'huile, qui en est la matière, comme signe de l'affermissement de la foi et de la préparation aux luttes chrétiennes.
De plus, l'huile sert à éclairer et à réchauffer par sa combustion, comme l'Esprit-Saint éclaire l'âme et la rend éclairante et ardente pour les autres.
Empruntée à l'olivier grave et toujours vert, elle rappelle le sérieux de la vie chrétienne, sa vigilance, et l'attentive providence qui la guide, etc. Les Pères de l'Église ne tarissent pas, quand ils développent ces symbolismes. Nous y sommes beaucoup moins portés aujourd'hui; mais les données générales subsistent. Le symbolisme a dans la vie une valeur permanente dont l'institution religieuse devait tenir compte.
Dans la même pensée, mais élargie cette fois, la virilité chrétienne devant s'employer à aider la vie autour d'elle, on ajoute à l'huile des forts le baume, pour signifier qu'au spirituel, le parfum qui se répand, c'est-à-dire l'exemple , est une force.
Nos psychologues l'ont assez montré. L'exemple, formulant en écriture d'action ce qui se formulait vaguement dans notre âme, aide à sa réalisation. En imposant aux yeux, et par là plus ou moins au cœur, ce qui risquait de s'ensevelir dans la conscience dormante ; en recouvrant le reste ; en justifiant l'espoir du progrès; en démontrant faisable et bon à faire ce qu'il nous montre fait, l'exemple vient à bout d'un obstacle et ouvre une route. Il sollicite l'esprit et le cœur à esquisser le geste intérieur qui nous engage.
Pourquoi la vie chrétienne négligerait-elle cette force?
La bonne odeur du Christ, comme dit saint Paul, quand elle émane d'une âme où le Christ vit, est une valeur hautement active. Le baume du sacrement la figure.
Et d'ailleurs, en utilisant cette matière, on applique au fidèle le signe de la croix, comme on impose l'épée ou l'étendard au chevalier, pour l'inviter aux combats de justice.
On le marque au front, comme à l'endroit le plus apparent, le plus noble, celui où s'affirme la fermeté de l'attitude, comme s'y manifesteraient, en cas de faiblesse, ou le rouge des timidités, ou la pâleur des craintes.
Celui qui ne doit pas rougir de son Christ, ni
craindre quoi que ce soit de ce qui en détache, portera, le front haut, le signe de la Croix.
A ces signes extérieurs, le croyant admet que Dieu est présent, glissant sous le signe la réalité qu'il prêche, pour autant du moins que cette réalité dépend de Dieu, qui stimule le cœur sans violenter sa liberté.
C'est à ce don de Dieu réellement agissant dans l'âme que se rattache l'idée du caractère sacramentel , qui doit se comprendre comme une facilité intérieure que le bon vouloir actif emploiera. Tels les apôtres, d'abord timides et renfermés dans leur Cénacle, emploient les dons de l'Esprit sanctificateur en se prodiguant dans Jérusalem d'abord, dans l'univers ensuite, prêts à braver tout et à affronter tout pour prêcher le Christ.
Et l'on n'attendra pas, pour imprimer cette marque au chrétien, qu'il soit parvenu corporellement à l'âge d'homme. L'âme n'a pas d'âge. Considérée en ellemême, elle est au-dessus du temps, bien qu'elle déploie ses manifestations dans le temps. Comme donc elle peut renaître, selon l'esprit, quelle que soit la vieillesse de son corps : ainsi peut-elle devenir adulte, selon l'esprit, quelle que soit la puérilité de son corps.
On donnera donc la confirmation aux enfants. 11 faudra seulement s'attendre à ce que les manifestations de la grâce intérieure, qui ne se confondent pas avec la grâce même, se proportionnent à l'âge et aux circonstances.
N'a-t-on pas vu d'ailleurs des enfants se conduire, chrétiennement, mieux que la plupart des adultes croyants ?
Que de leçons ils nous donnent, nos petits, quand leurs jeunes cœurs, dégagés déjà de l'inconscience et non livrés encore à ce scepticisme égoïste dont nous sommes si souvent imbus, courent avec générosité à l'action ou au sacrifice !
Les sept enfants de Félicité, fermes devant les tenailles et les chaudières, les Tarcisius et tant de leurs frères moins triomphants doivent faire rougir les victimes du respect humain, celles de celte veulerie étrange qui envahit peu à peu les hommes vieillissants, quand, leur élan initial brisé, ils ne savent pas rénover leurs forces par une intense vie chrétienne.
En résumé, la confirmation se présente comme un complément du baptême, un achèvement dans le sens d'une plénitude qui permette le combat contre les obstacles et l'effort de conquête.
Le confirmé est un soldat; citoyen qui représente doublement la patrie : au dedans, par la discipline qui obéit fermement à la loi sociale; au dehors, par l'action redoutable.
Aussi, le ministre de ce sacrement n'est-il plus le simple prêtre, ou le chrétien quelconque, voire l'infidèle s'unissant à l'Eglise par une intention correcte, comme pour le baptême : c'est l'évêque, le chef suprême de chaque groupe religieux, qui intervient là comme celui dont l'action est complétive. Tel le général en chef qui confirme un ordre de marche ; tel l'artiste qui retouche le marbre, après que le praticien l'a taillé ; tel encore le chef d'État ou le ministre qui signe la pièce préparée par le scribe.
Nous sommes, disait saint Paul, « une lettre du
Christ écrite... non avec de l'encre, mais avec V Esprit du Dieu vivant; non sur des tablettes de pierre, mais sur des tablettes de chair, dans les cœurs ».
Cette lettre, signée et paraphée, n'est pas pour cela achevée d'écrire. C'est pour une grande part un blanc-seing. Il faudra développer la formule de vie que la main du Seigneur confirma de son paraphe.
C'est l'affaire delà vie entière.
Le confirmé achève, et il commence ; il achève la constitution de sa vie intérieure : il lui reste après cela à vivre. Le meilleur de ses moyens sera le sacrement qui nourrit, à savoir celui qui contient réellement, quoique mystérieusement, la Nourriture spirituelle en personne.
Nommons la sublime, et sublime encore, et très douce et très efficace eucharistie.