L EUCHARISTIE
Nous voici arrivés an centre de la vie sacramentelle de l'Église.
L'eucharistie est le sacrement par excellence ; le premier, très évidemment, dans l'intention de son Auteur ; le seul, pourrait-on dire ; car tous les autres, ,plus ou moins directement, en dépendent ; et, pour finir, celui qui tient, dans la constitution de l'Eglise, un rang tel, qu'il lui est pour ainsi dire identique.
Le point de départ de l'idée sacramentelle est celui-ci : régir la vie surnaturelle d'après les lois générales de la vie, figurées pour nous par la vie dont nous avons la plus claire expérience : la vie physique.
Or, pour la vie physique, la nutrition, à laquelle correspond l'eucharistie, n'est pas seulement une fonction importante, la fonction principale, en tant que d'elle dépend notre conservation dans l'existence : c'est, d'une certaine façbn, la fonction unique.
Tous les physiologistes vous diront que l'assimila-
tion est le procédé fondamental de la vie, auquel tout se ramène.
Une naissance n'est que la nutrition et la segmentation d'un germe, la segmentation procédant de la nutrition comme un phénomène dérivé.
Un développement, dans une direction quelconque, n'est qu'une nutrition qui se poursuit, en se différenciant selon ce qu'exige l'idée évolutive appelée âme.
Un fonctionnement n'est qu'une nutrition qui se révèle par une désassimilation consécutive, qui libère de la force et l'emploie.
Ainsi tout se réduit, pour le corps, à la nutrition à partir d'un germe.
Ainsi tout se réduit, au spirituel, à l'effet propre de l'eucharistie.
Il y a seulement cette différence — différence capitale, à vrai dire, et qui rend notre comparaison si imparfaite (ne le sont-elles pas toujours, quand il s'agit de matière et d'esprit?) — c'est que la nutrition physique absorbe l'aliment dans nos corps, le change en nous et non pas nous en lui. Au contraire, la nutrition eucharistique incorpore le chrétien au Christ, afin de l'incorporer à Dieu. « Tu ne me changeras pas en toi, dit le Christ dans saint Augustin; mais moi jeté changerai en moi. »
C'est ici l'aliment, qui est le plus fort : aliment vivant, pareil à uneproie qui dévore son chasseur ; mais pour le porter à un état de vie transformée où il est bon de monter, puisque nous ne grandissons et même ne subsistons et ne pouvons vivre, éternels clients de la mort, qu'à condition de nous accrocher au divin. Vous qui passez, venez à Lui, car il demeure.
SA VIE SACRAMENTELLE. 26t
L'eucharistie a donc pour effet de nourrir en nous la vie spirituelle. C'est ce que figurent le pain et le vin qui en sont la matière ; c'est ce qu'indiquent les paroles de Jésus : « Si vous ne mangez la chair du Fils de l'Homme et ne buvez son sang, vous ri aurez pas la vie en vous. »
Et tous les effets que la nourriture produit, nous les attribuons à la grâce eucharistique.
Le soutien de notre vie, qui, sans l'union au Christ, retombe à la multiple insuffisance qui nous a fait requérir le lien religieux pour nous sauver du néant de l'homme.
Le progrès de notre vie, qui monte d'autant plus haut qu'elle s'appuie sur la force de Dieu, sur la valeur universelle de son Christ, se trouvant alimentée par les infiltrations de plus en plus intimes de l'Esprit que le contact du Sauveur nous infuse.
La réparation de cette vie, sans cesse guettée par l'accident, qui, au physique, s'appelle maladie, blessure; qui, au spirituel, s'appelle péché et effets du péché : blessure morale, langueur de l'âme, que l'aliment spirituel, se constituant remède, guérit.
Un remède, d'ailleurs, qu'est-ce autre chose qu'une espèce d'aliment pour malade, comme la nourriture est un remède à l'affaiblissement et à la mort?
Enfin, la délectation que produit la nourriture normale, normalement absorbée, l'eucharistie la produit aussi comme un effet de l'amour unifiant ; de l'amour qui est toujours une joie, parce qu'il répond
au double vœu de notre nature : donner et se donner, puis recevoir, pour enrichir en même temps qu'élargir le champ de son être.
Ces quatre effets, accompagnant tout au long de sa vie le voyageur terrestre, le pousseront vers sa destinée.
Ce qui se soutient, progresse, se répare et jouit de toutes ses forces, est cela même qui aboutit.
La nourriture charnelle, à elle seule, ne peut pas nous faire aller, même matériellement, là où va Thomme. Elle ne combat la mort que provisoirement. Mieux encore, elle la porte en soi, puisque, semblable à l'architecte qui remplacerait une à une les pierres d'une maison, leur substituant des pierres neuves, mais dont l'effort ébranlerait les fondations, l'alimentation ne répare, en nous, que sous la con dition de détruire, et d'user peu à peu l'organe.
L'alimentation est un échange; elle assimile en désassimilant, jusqu'à ce qu'un jour, à ce jeu, les organes s'épuisant, la mort, simplement retardée, nous saisisse.
La nourriture divine ne procède pas ainsi. Elle ne désassimile rien, si ce n'est le mal; elle nous accroît sans cesse, ne nous pousse qu'en avant, et elle peut donc nous faire aboutir : victorieuse de la mort qui n'a pas de prise sur la vie de l'esprit, et, par l'esprit uni à Dieu, elle peut un jour régénérer le corps lui-même.
« Je suis la résurrection et la vie, a dit le Sauveur ; celui qui croit en moi, alors même qu'il serait mort, vivra, et celui qui vit et croit en moi, éternellement ne mourra point. »
C'est bien pour cela que, opposant la nourriture qu'il donne, et qui est lui-même, aux pauvres aliments du corps, il disait : « Ma chair est vraiment une nourriture, et mon sang est vraiment un breu~ cage. »
La nourriture charnelle n'est qu'un étai branlant, qui, à la première secousse, s'effondre avec la maison elle-même.
La nourriture eucharistique nous garde « pour la vie éternelle ». Qui en reçoit l'effet et n'y oppose point une volonté pécheresse, celui-là a vaincu la mort. Ce qu'on appelle de ce nom continuera de faire son geste; mais sa faux ne tranchera plus, et laiguillon dont elle poussait les générations vers la tombe, émoussé. ne connaîtra plus de victoires : « Ubiest, mors, Victoria tua; ubi est stimulus tuusP »
Ce n'est pas tout; ce n'est même pas le principal, pour nous qui voulons voir, dans les sacrements, non pas la vie individuelle du chrétien, mais la vie de l'Eglise.
L'eucharistie n'est pas un rite uniquement individuel. Ceux qui le croient ne la connaissent pas. Ceux qui agissent en conséquence n'en tirent qu'un fruit partiel. Je dirais : Ils n'en tirent pas du tout, si leur bonne intention, tout étroite qu'elle est, ne portait, en dépit d'eux, là où leur vue ne sait pas atteindre.
L'eucharistie, se proposant de nous incorporer au Christ, doit nous incorporer au Christ tel qu'il est, et le Christ n'est pas un être uniquement individuel. C'est un individu tellement donné à son rôle qu'il s'identifie avec lui et devient un être universel.
C'est le Fils de V Homme. On ne s'incorpore à lut qu'à condition de s'unir, en lui, à tous les hommes ; de s'unir à eux par l'amour, qui est le principe de tout; de s'y unir aussi, et en conséquence, par l'organisation de la vie en commun, qui est le but de l'Église.
Il y a loin de là à un acte purement individuel.
Rien n'est individuel exclusivement, dans la vie catholique. Nous avons vu que le baptême est un acte social, comme incorporation au groupe religieux qui a le Christ pour chef et son Esprit pour âme commune; que la confirmation est un acte social, comme sacrement de la force et de l'aptitude aux combats spirituels, dont le groupe recueillera le bénéfice. L'eucharistie est le plus social, en même temps que le plus intimement personnel de tous les sacrements, parce que c'est le sacrement de l'amour.
Par lui, l'homme, s'unissant au Christ, s'unit à tout ce que le Christ s'est uni. 11 le reçoit avec son corps, son sang, son âme et sa divinité; mais en se souvenant que son corps a été brisé et son sang répandu pour tous ; que son âme est la sœur de tous, préoccupée du bien de tous, visant aux destinées de tous, et que le Dieu que cet Homme universel vient faire nôtre est le lien mystérieux de tous, fond commun, à la fois transcendant et immanent de tous les êtres.
C'est bien encore ce qui est impliqué dans le symbolisme eucharistique, tel que l'ont compris nos apôtres.
« Nous ne sommes qu'un pain, nous tous qui participons au même pain et au même calice. »
L'image est claire. La matière de l'eucharistie
est une synthèse d'éléments qui viennent à l'unité. Le pain est fait de la multitude des grains que la farine mêle et que le feu unit; le vin, de la multitude des grains que la cuve assemble et dont la fermentation ne fait plus qu'un» C'est le symbole des chrétiens unis au Christ, ferment vivant de la masse humaine.
D'ailleurs, l'emploi de la nourriture commune sous la forme d'un banquet accentue le symbolisme et l'élargit, en le dégageant de toute subtilité.
Le banquet est le symbole par excellence de la vie en commun. La table de famille est le centre et le point de ralliement de toutes les vies que recouvre la poutre noire, comme disaient les vieux Grecs en parlant du foyer.
La table est le signe de l'union, et elle aide à la maintenir. Ainsi, banquet sacré et table de famille chrétienne, l'eucharistie fait le lien des âmes et se présente comme un signe fraternel entre nous.
J'imagine que c'est cela que voulait dire le Sauveur quand, s'asseyant à table avec les Douze, pour instituer l'eucharistie, il exhala ce soupir d'amour : « J'ai désiré d'un grand désir manger avec vous cette pâque. » C'est que la pâque nouvelle signifiait et qu'elle tendrait à réaliser ce qu'il était venu faire : l'union de tous les hommes en lui, pour n'en faire qu'une famille dont le père infiniment riche serait- Dieu.
Si, maintenant, nous nous souvenons que l'unité à établir entre nous n'est pas une unité quelconque une unité purement sentimentale; que c'est une unité fonctionnelle, une vie organique et organisée,
une réelle société, qui est l'Église, société nous régissant au spirituel comme l'État au temporel; si nous rappelons, dis-je, cette vérité fondamentale, nous arriverons à dire que le fruit de l'eucharistie, c'est, comme le disent les théologiens : l'unité du corps mystique du Christ, c'est-à-dire notre constitution religieuse elle-même.
On a l'air de subtiliser, en s'exprimant ainsi, et Ton touche simplement à l'un des points les plus délicats et les plus profonds de la théologie catholique.
Il y a indentité, disais-je, au fond, entre l'eucharistie et l'Église. Je le prouve, maintenant, en disant que l'effet voulu de l'eucharistie, c'est de nous unir au Christ tous ensemble; non pas comme un troupeau inorganisé, mais selon la forme de relations qui convient à notre nature à l'égard du surnaturel, c'est-à-dire constitués en Église.
L'Église unie, par le ciment de la charité, à son Christ tout d'abord, et, par là, membre à membre, selon les lois d'une vie organique, grâce à l'Esprit du Christ qui est amour et qui est vie : tel est l'effet qu'on attend de l'eucharistie.
Tous ses effets individuels en dérivent.
Croire que c'est l'inverse, et que l'Église se constituera dans l'amour parce que des individus auront d'abord puisé au Christ des effets individuels à socialiser, ce serait du protestantisme pur.
Nous disons, nous, que le groupe est premier; que le groupe est créateur, par rapport à l'individu.
Le communiant n'a donc d'effets individuels à espérer que s'il communie au groupe, en commu-
niant au Christ tel qu'il est : Homme universel; en acceptant l'amour, qui l'unit au Christ, tel qu'il est : comme une loi organique, grosse de toute l'organisation religieuse.
Il faut toujours en revenir là : c'est le fond de toute la doctrine catholique.
Nul individu ne puise au Christ, par lui à Dieu, en dehors duquel il n'a rien, que comme la feuille puise à la terre: par le moyen des branches, du tronc et des racines; selon la loi organique de l'arbre, en union avec les lois générales de toute vie.
Vouloir s'unir au Christ en l'isolant, ou en s'isolant (car Lui ne se laisse pas isoler de son œuvre), ce serait être la feuille qui, pour boire à la terre les sucs qui la nourrissent, s'arracherait de l'arbre et se collerait sur le sol. Qu'y trouverait-elle, si ce n'est l'abandon et la mort?
De là sort cette conception déjà insinuée, que même de grands théologiens n'ont pas comprise, mais que saint Thomas d'Aquin avait familière : c'est que l'eucharistie est d'une certaine façon le sacrement unique. Non qu'elle supprime les autres; mais elle se les subordonne et se constitue leur fin. Ils n'en seront que le portique.
Comme dans le temple chrétien tout s'oriente vers le tabernacle : les nefs pour y conduire ; les absides pour le couronner; les coupoles pour le couvrir; les vitraux animés pour y projeter les regards du ciel ; les hauts piliers pour le faire fuser en gloire ; les statues pour lui faire cortège ; le plan crucial de l'édifice pour rappeler le sacrifice d'où il sort : ainsi,
dans les réalités spirituelles, tout ressort de la présence du Christ au milieu de nous ; tout ressort donc, sacramenteïlement, du rite spécial qui nous le donne ; qui nous le donne, dis-je, en nature propre, les autres sacrements ne faisant que canaliser son action.
On pourrait dire, et saint Thomas dit en effet que tout sacrement n'est qu'un désir de l'Eucharistie : désir réel, auquel s'unit, explicitement ou implicitement, le désir personnel de celui qui le reçoit, vu que tout désir ou toute action efficace n'est tel que par Celui qui est là, et qui est notre tout. Soleil luisant et vivifiant, autour duquel tourne le monde religieux qui nous entraîne; Pélican sublime, qui se frappe chaque jour le sein pour nous nourrir de sa substance ; Chef de race immortel et toujours actif, que le mystérieux sommeil eucharistique rendfécond, comme, dans l'arbre de Jessé, le patriarche endormi et rêvant d'une postérité innombrable voit fleurir ses rejetons, pâtres et rois montant de son flanc ouvert.
Dans cette image, si on l'approfondissait, on trouverait une dernière pensée qui achèverait de délimiter ce crayon rapide.
L'arbre généalogique, qui s'élargit selon le nombre des générations, s'allonge aussi selon l'amplitude des temps qui les mesure. Ainsi le Christ, notre ancêtre éternel, enveloppe les temps de son action, comme il enveloppe la multitude des hommes.
Et comme la multitude des hommes est organique, par lui, dans l'Eglise : ainsi l'ampleur des temps est organique par lui, comprenant les préparations lointaines de sa vie temporelle, sa vie et son sacrifice,
le développement de son œuvre à travers les siècles, et finalement l'avenir, qui rejoint l'éternité d'où le passé surgissait.
Or, ce cycle des temps est figuré dans l'eucharistie et se retrouve dans ses effets.
Relativement au passé, l'eucharistie est la comme, moraison, et, plusencore, le renouvellement mystique de la Passion du Sauveur et de ses préparations universelles : en raison de quoi on l'appelle un sacrifice. Beaucoup ne savent pas qu'il y a ces ampleurs, dans ce que nous appelons la Messe.
Relativement au présent, elle signifie et tend à réaliser progressivement l'unité des chrétiens dans le Christ et dans son Esprit, et elle s'appelle pour cela communion. Les Grecs disaient: duvafo, assemblée, union intime.
Relativement à l'avenir, elle présage, elle prépare et elle anticipe l'union définitive des élus avec Dieu, par le Christ, dans l'Église éternelle, et elle s'appelle de ce chef xm viatique. Le mot eucharistie,. qui signifie le don, ou Y heureuse grâce, se rapporte aussi à cette perspective d'achèvement, bien qu'il s'applique également à ses prodromes.
Le sacrement de l'autel nous oriente ainsi vers la fin tout à fait dernière de la destinée humaine. Elle est le sacrement de la vie ; mais de la vraie vie, qui ne fait que s'amorcer ici ; qui pousse au delà de la mort son empire.
Nous allons à l'eucharistie comme au guichet sacré où l'on nous donne le billet du départ, en attendant que l'heure sonne.
Les vieux Israélites devaient manger la pâque en
se hâtant, un bâton de voyage à la main, les reins serrés dans leur ceinture, des sandales de voyage aux pieds, et debout : car la pâque, pour eux, signifiait le passage.
Et nous aussi, nous passons. Mais ce passage n'est pas la chute dans le noir que l'imagination troublée des vivants se représente : c'est l'échange d'une patrie contre une patrie meilleure et définitive ; d'une vie inférieure, contrainte, douloureuse et effroyablement caduque, contre une vie éternisée en plénitude; d'une union relative des humains que lie l'amour contre une union parfaite que nulle séparation ne délie plus*