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LE MARIAGE

Nous avons vu nos sacrements se diviser en deux groupes. Cinq d'entre eux sanctifient la vie individuelle ; deux se consacrent à la vie sociale.

De ces derniers, celui que nous examinions à l'instant, Tordre, a pour but le gouvernement de la multitude chrétienne.

Le mariage, qui nous reste à envisager, a rapport à la propagation de l'espèce, et se propose de l'assurer dans des conditions dignes de l'homme religieux, dignes de l'humanité religieuse.

Volontiers, certains hommes nous demanderaient ici : De quoi vous mêlez-vous? Les rites de la nature, la propagation de l'espèce humaine et tous les intérêts qui se rattachent à ceux-là, c'est affaire aux particuliers, c'est affaire au législateur. La vie religieuse est au-dessus et par conséquent en dehors de ce domaine.

En vérité, on voudrait nous faire une religion si haute, si haute, qu'elle ne toucherait plus à rienT et qu'elle rêverait d'une sainteté qui ne serait la sainteté de rien.

A quoi sert la religion, si ce n'est à sanctifier la

vie, toute la vie, afin de la pousser à ses fins suprêmes?

Le mariage devra bénéficier d'autant mieux de cette remarque qu'il se rattache évidemment à la constitution toute première de la nature humaine.

L'homme est un composé d'esprit et de chair.

S'il était esprit pur, il n'y aurait pas lieu à mariage. Chaque individu représenterait son espèce à lui tout seul. Le couple humain deviendrait un nonsens. La mort, d'ailleurs, n'existant pas, ni davantage les changements que mesurent le temps et l'espace, il n'y aurait ni enfant, ni adulte, ni nouveau-né, ni vieillard finissant. L'union matrimoniale, qui complète les vivants et qui remplace les morts; qui garde les berceaux et les lits de souffrance contre la double faiblesse des extrémités de la vie, n'aurait plus aucune raison d'être.

Mais nous sommes incarnés. L'espèce humaine se réalise dans des individus multiples qui s'échelonnent dans le temps, de la même manière que s'échelonnent dans le temps les manifestations et les progrès de la vie individuelle.

Précisément, il y a parallélisme entre ces deux ordres de vie. Le rôle que joue en chacun de nous l'alimentation, qui nous défend de la mort toujours imminente en réparant nos pertes, la procréation le joue à l'égard de l'humanité, dont elle répare les pertes incessantes. La procréation est la nutrition de l'espèce.

Seulement, il y a cette différence capitale, au regard du chrétien, que dans nos corps, ce que rem-

place l'alimentation est perdu tout à fait pour nos corps, et qu'au contraire, dans l'humanité, ce que la mort fait perdre se retrouve, uniquement transplanté.

De sorte que ce qui est acquis par les naissances, en fait d'humanité nouvelle, est acquis pour l'éternité.

La mort ne frappe, de ses grands coups pressés, sur l'enclume douloureuse qu'est la terre, que pour en faire jaillir ces étincelles : les âmes, qui seront les astres de demain au firmament de l'esprit.

À ce titre, le mariage concourt à procurer le règne des fins créatrices. « Compléter le nombre des élus », c'est le but sublime que nos théologiens lui attribuent.

Mais en même temps qu'il veut ainsi réaliser l'humanité en extension, le mariage bien compris veut la réaliser en valeur. C'est son second rôle, directement individuel, celui-là, mais indirectement collectif; car les individus sans valeur pour soi ne valent pas non plus pour le groupe, et ceux-là ne seront pas des élus qui n'auront pas valu en tant qu'humains.

Or, pour réaliser en valeur l'homme complet, il faut, à titre régulier, l'union de l'homme et de la femme, qui représentent, sous tous rapports, les deux aspects complémentaires de l'humanité.

L'un soutenant l'autre ; chacun recevant et donnant des valeurs de lumière, d'action, de sentiment, dévie sous toutes ses formes, et, pour finir, de fécondité, l'œuvre humaine sera en possession de toutes ses ressources; elle sera assurée de son avenir; elle pourra monter, des parents à l'enfant, vers des réali-

sations meilleures, puisque l'enfant, grâce à l'éducation menée à deux, sera comme une addition de deux âmes.

Et d'ailleurs, l'arbre généalogique s'allongeant et s'élargissant, toutes ses combinaisons reposeront sur ce premier bien : l'union bien assortie, bien réglée, bien vécue, et le corps social entier, qui est issu de cette souche, y trouvera sa valeur et l'assurance de ses progrès.

Tel est l'idéal ; telle est la raison d'être du mariage, à le considérer comme un office de la nature.

Que si le mariage est office de nature dans l'ordre individuel et social, par cela même nous devons dire, au nom de toutes nos précédentes solutions, qu'il s'élève à la dignité religieuse.

Car la nature n'est pas sans Dieu ; car elle est enveloppée dans le plan religieux du monde ; car l'homme doit engager dans le chemin de sa réelle destinée tout ce qui concourt à le pousser en avant, et qui pourrait, mal conduit ou négligé, le retirer en arrière; car le Christ a épousé l'humanité telle qu'elle est : homme et femme. Et puisque l'union de l'homme et de la femme représente la constitution même de l'humanité vraie, elle entre de plein droit dans l'ordre religieux et dans l'institution chrétienne.

A cause de cela le mariage sera, pour nous, en même temps qu'un office de nature, un sacrement.

Nous savons assez maintenant que cela signifie

deux choses. Sacrement, c'est-à-dire signe, symbole; mais symbole non quelconque : symbole actif, opérant ce qu'il signifie selon la mesure que permettent nos dispositions et que saura maintenir leur permanence.

Or, que signifie-t-il, le mariage, et que veut-il assurer?

Saint Paul nous dit qu'il signifie l'union du Christ avec son Eglise; qu'il tendra donc, pour sa part, à assurer les effets de cette union, et que, à cause de cela, c'est un grand sacrement : « Sacramentumhoc magnum est; ego autem dico in Christo et inEcclesia » (Éph., v, 32).

Cette idée, qui paraît au premier abord d'une mysticité un peu étrange, est d'une philosophie profonde.

L'incarnation, pour avoir ses effets dans l'humanité, pour réaliser cette divinisation de l'homme que nous avons dit être le but de l'Église, doit avoir son reflet et ses conséquences dans l'union des deux sexes, qui représentent, chacun pour sa part, un aspect d'humanité.

C'est de là que devra partir, à certains égards, toute la constitution religieuse du monde.

L'homme uni à la femme pour former l'homme complet, en y comprenant son prolongement naturel, la matière, que le mariage met tout particulièrement en cause ; l'homme complet selon la nature uni au Christ pour former l'homme complet religieusement, c'est-à-dire divinisé par la grâce; enfin le Christ, homme universel, uni à Dieu en l'unité de personne : c'est l'intégration complète de

la créature en Dieu; c'est le plan religieux achevé.

Et l'on voit la place éminente, à la fois symbolique et réelle, qu'y tient le mariage.

Il y a symbole, puisque le don réciproque des époux en vue de former une vie complète est l'image de l'union plus vaste de toute l'humanité à son Rédempteur.

Et ce symbole est actif, parce qu'il tend à réaliser partiellement ce qu'il signifie, par la grâce.

Tout sacrement communique une grâce. De par l'institution du Christ, le ministère des époux qui se donnent, prêtres augustes de la vie, est fécond en grâce et attire Dieu non plus seulement comme le témoin du lien, ni même comme l'invité ou l'invisible ami de la nouvelle famille, mais comme l'hôte des cœurs, pour que rien de ce qui y germe ne soit contraire aux fins du contrat, dont nous venons de marquer la grandeur.

Cet hôte-là ne sera pas un tiers gênant ; il sera un lien. Dieu ne sépare pas; il relie; il est le lien universel de tout ce que porte sa providence. Est-ce que le lieu où nous sommes nous sépare? — Dieu est le lieu des esprits. Est-ce que la loi d'action des membres les sépare? — Dieu est notre loi d'action la plus profonde : sa pensée, mère de tout, étant aussi conservatrice de tout, ouvrière de progrès et de bonheur pour tout.

L'effort sanctificateur de ce sacrement tendra donc à réaliser l'union des époux selon des lois concordantes à l'union de l'homme au Christ, dans l'Eglise, et par là à l'union de l'homme à Dieu dans l'incarnation.

Cette œuvre est difficile. Plus que nulle part, un

secours sacramentel est ici nécessaire, parce qu'il s'agit de régler, de contenir, de sanctifier les plus redoutables instincts de l'homme : ceux qui provoquent les déviations les plus nombreuses et les plus graves.

Unir Thomme à la femme d'une union vraie, c'es un des grands problèmes de la vie.

Il y a, entre l'homme et la femme, un principe de séparation que l'illusion prend pour un lien, et qui est, au fond, une inimitié cruelle. Je veux parler de l'égoïsme de la chair.

Comme l'individualisme égoïste s'oppose, dans la vie sociale, à l'intérêt de la collectivité fraternelle; comme le péché s'oppose, dans la vie universelle, à la réalisation des fins créatrices : ainsi l'égoïsme viril ou l'égoïsme féminin, principalement charnel, divise le couple humain et empêche de se constituer la véritable vie commune.

L'homme ou la femme infidèle au dehors divise le couple et tend à diviser d'autres couples.

L'homme ou la femme fidèle extérieurement, mais égoïste et charnel au dedans, divise le couple, en interposant entre les époux la personnalité pécheresse de l'un d'eux, ou des deux, au lieu de l'union complémentaire des valeurs.

« L'homme est séparé intérieurement delà femme, a-t-on dit, par le désir de la posséder extérieurement. » Cette vérité de profonde expérience, d'expérience universelle, montre un des rôles les plus nécessaires de la grâce sacramentelle : venir à bout des impétueux instincts de la nature, en les enfermant dans l'amour ; dans l'amour réglé par une raison éclairée de la raison divine, attentif à tous les

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devoirs que l'amour bien compris impose au couple humain. De telle sorte que ce qui pouvait causer des cataclysmes soit une force ; que même l'être inférieur, en nous, engagé dans Tordre moral, devienne une source de grandeur.

Nos théologiens distinguent, quand il s'agit de la passion, deux emplois de celle-ci qui la rendent ou perverse et destructive, ou vertueuse et féconde.

Il y a la passion antécédente et la passion conséquente, c'est-à-dire la passion qui précède l'usage de la raison ou de la foi, et l'empêche ; la passion qui suit les emplois de la raison ou de la foi, et les sert.

Un homme est en colère au moment où il doit décider d'une action : il décide mal ; car la colère l'aveugle. Mais la décision prise, et tout l'homme engagé dans l'exécution, il se peut qu'une colère généreuse, maintenue d'ailleurs dans ses limites, soit une force. Que ferait-on, sans colère, disons en général sans passion, sur les champs de bataille de la guerre ou de la vie?

Ainsi l'homme qui convoite la femme antérieurement à l'amour chrétien ou en dehors de ses lois, se sépare d'elle ; car il refuse l'union des vies, l'union morale et rationnelle, féconde, conforme à la nature individuelle et universelle, conforme à Dieu qui lie la gerbe de l'amour. Et il renonce à ces ampleurs pour une union superficielle, passagère, exposée à tous les conflits, et coupable.

Au contraire, celui qui aborde la femme avec, au cœur, un amour vrai, c'est-à-dire conforme aux lois de la vie, vie individuelle qui se prolonge en vie

SA VIE SACRAMENTELLE. ail

sociale et en vie divine, celui-là peut légitimement laisser filtrer la divinité de l'amour dans toutes les voies que lui ouvre notre nature.

Charité dans l'âme religieuse, l'amour sera estime dans la raison, tendresse dans le cœur, dévouement bien réglé dans l'activité extérieure, et passion légitime dans les sens.

Tout sera droit, parce que tout sera puisé aux vraies sources; parce que le même courant passera, venant de Dieu, d'où procèdent la nature comme la surnature, la chair aussi bien que l'esprit, les nobles voluptés aussi bien que les sacrifices.

Ce sont les mêmes, qui jouissent noblement et qui acceptent au besoin de souffrir.

Dans la cuve en fermentation, le sucre qu'on y jette devient alcool, la douceur se transforme en force. Ainsi dans une vie morale bien établie au départ, le plaisir même et la passion heureuse savent travailler au bien, serrer le lien spirituel au lieu de le rompre, unir les âmes par les corps, et, bien loin de s'éloigner de Dieu, s'en rapprocher, par la vie complète.

Quelle puérilité ce serait, et, religieusement, quelle dangereuse hérésie, de croire que la passion mise à sa place offense Dieu!

Nous ne sommes pas des Manichéens, pour incliner à croire que la chair est maudite et que la matière universelle est la fille du Mauvais Principe.

Nous disons, nous, la matière et la chair filles de Dieu.

Les retentissements sensibles des sentiments élevés et divins sont élevés, eux aussi, divins, eux aussi, et Dieu y reconnaît sa marque.

Les vibrations de la poussière animée devenue chair de l'homme sont une partie de l'immense palpitation qui met toute la nature en émoi, quand l'Esprit créateur plane et passe.

Jéhovah n'a-t-il pas dit : « Ils seront deux en une seule chair » ? Et qu'est-ce que cela signifie, si ce n'est la conséquence dernière d'une union amorcée en Dieu créateur et sanctificateur; continuée par l'esprit et la volonté de deux êtres qui consentent à une vie commune ; achevée enfin parles rites mystérieux grâce auxquels d'autres esprits s'éveilleront, et une nouvelle paternité aura lieu de s'exercer dans le ciel.

Tout est saint, tout est grand dans le sacrement de mariage. Tout ce qu'il enveloppe vient de Dieu et a charge d'y remonter. Il suffit de ne pas déplacer les barreaux de l'échelle. Car si le barreau d'en bas veut se placer en haut, ne pouvant s'y ajuster il provoquera une chute.

La chair prolonge l'esprit et n'en est que le symbole pour une part, la servante pour l'autre. La mettre en tête, ou la laisser agir à sa tête, c'est tout fausser.

C'est pour cela que l'Eglise est si sévère pour les déviations relatives au mariage. Elle a laissé des peuples s'écarter d'elle plutôt que de céder aux caprices de leurs princes. Elle est de fer, pour les débordements qui sacrifient l'ordre spirituel, social, divin aux exigences de la chair.

Mais dans l'ordre, elle bénit.

Elle professe que les réalités du mariage ne sont pas seulement exemptes de péché, qu'elles sont

bonnes et méritoires ; qu'elles ne sont pas seulement bonnes, qu'elles sont saintes, en tant qu'effet de l'union amoureuse et inséparable des vies, à la façon du Christ et de l'humanité religieuse; à l'intérieur de cette synthèse humano-divine de la vie.

Aussi notre Église, sans fausse pudeur ni timidité enfantine, ose-t-elle bénir le lit nuptial, après avoir béni les âmes. Elle dit, avec la gravité d'une aïeule au regard et au cœur plein d'éternité : « Bénis, Seigneur, cette couche, pour que ceux qui y reposent s'établissent dans ta paix, persévèrent dans ta volonté, vieillissent et multiplient pour de longues séries de jours, et parviennent au royaume des deux. »

Cela est autrement grand que toutes les étroitesses puritaines.

L'Eglise, priant ainsi, et comptant sur son sacrement pour aider le bon vouloir des époux , a conscience d'accrocher à Dieu un des bouts de chaîne qui lient nos grappes d'humains; de raccorder ainsi à la divinité génitrice non seulement les esprits, mais la matière qui les prolonge et qui est leur territoire d'action, en un mot, tout ce qui est éclos de cette paternité universelle qui serait mieux appelée une maternité, puisque ce qu'elle engendre ne sort pas d'elle.

Dieu est une mère qui conçoit et ne met jamais au monde, parce qu'il n'y a pas de monde, en dehors d'elle, pour recevoir son fardeau sacré.

Ainsi envisagé, le mariage, tout le mariage est une fonction religieuse, puisque, en lui, la fonction

naturelle et la fonction sociale sont engagées dans l'organisation dont le Christ est le chef et dont l'Esprit divin est le principe.

On ne s'étonne plus, dès lors, d'entendre notre Apôtre déclarer : « Ce Sacrement est grand; je le dis en pensant au Christ et à l'Eglise » (Eph., v, 32).

Et nos théologiens insistent en disant que c'est à la Passion du Christ, comme toujours, que le sacrement de mariage se rattache, parce que c'est sur la croix que se célébrèrent, entre le Christ et l'humanité rachetée, les noces douloureuses.

Comme, au baptême du Christ, le contact d'une chair sacrée a sanctifié les eaux de la terre et les a députées à la fonction sanctifiante du baptême : ainsi l'amour du Christ mourant pour les hommes a sanctifié l'amour, qui veut vivre et qui consentirait aussi à mourir et à souffrir, pour ce qu'il aime.

Ce n'est pas dans la douleur, que l'homme et la femme s'unissent; mais c'est dans l'amour, et l'amour, égal à toute la joie, est aussi égal à toute la douleur, égal à toute la destinée, en y comprenant la mort.

C'est pour cela que l'Église, sans parler même de l'opposition absolue et si justifiée qu'elle fait au divorce, n'a jamais aimé — on dit aimé — les secondes noces.

Elle les permet ; elle les approuve souvent ; elle les conseillerait au besoin à cause de circonstances particulières; mais elle préfère l'union que la mort laissera dévastée, parce que dans cette cassure qui ne se reprend pas, dans cette viduité désolée, fidèle

même à l'absence, l'éternité de l'amour se reflète davantage, et que l'amour humain éternel est le symbole et comme une parcelle détachée de l'amour divin, qui a uni le Sauveur aux hommes dans notre Église universelle.

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