CHAPITRE Vil l'ordre
L.a création de Dieu ne comporte pas seulement des existences, elle comporte des actions, et dans ces actions une hiérarchie, grâce à laquelle les biens de la Providence coulent, passant des causes à leurs effets, comme l'eau par les canaux d'irrigation que dispose notre industrie, pour distribuer le breuvage de la terre.
Religieusement, la beauté de Tordre s'introduit par ce que nous appelons précisément V Ordre, c'està-dire la hiérarchie ordonnée qui communique au fidèle les effets de la rédemption, lorsqu'il s'est engagé, en vue de s'unir à Dieu, dans la sainte société des âmes.
Il en est qui protestent contre eette organisation, lui préférant un individualisme religieux que, plusieurs fois déjà, nous avons trouvé sur la route.
A chaque rencontre, notre motif d'opposition est le même.
Ceux qui voient un encombrement ou une sujétion indue dans le fait d'une hiérarchie canalisant nor-
malement la coulée des grâces, ceux-là ne réfléchissent pas bien à ce que c'est que la vie humaine.
« Que d'hommes entre Dieu et moi! » s'écriaii Jean-Jacques. Il eût pu le dire aussi au temporel. Que d'hommes, pour me communiquer les bienfaits de la nature, de la race, de la patrie, de toute l'humanité solidaire!
On me met au monde, on me nourrit, on m'élève, on m'instruit, on me gouverne, on me sert par le moyen de toutes sortes d'intermédiaires dont je suis trop heureux, si je raisonne, d'utiliser le service.
Au spirituel, on m'applique la même loi. C'est une sagesse.
Ajoutons que c'est une nécessité, s'il est vrai que la surnature tient de la nature, en même temps que son appui et son départ, ses conditions de fonctionnement simplement transposées, ainsi que nous avons dû tant de fois le redire.
Le sacrement de l'ordre est donc, comme le sacre des rois, un signe sensible et un acte d'attribution réelle d'un pouvoir1. Pouvoir spirituel, ici; participation à la royauté spirituelle que le Christ exerce comme homme universel, canal et source méritoire des grâces.
Le signe sensible dont on parle est constitué di-
1. Le caractère imprimé par ce sacrement est appelé par les théologiens un pouvoir réel d'action sacramentelle, comme le caractère du baptême est un pouvoir réel de passivité sacramentelle. Sans le baptême, on ne peut recevoir nul autre sacrement; sans l'ordre, on ne peut en conférer aucun, de ceux du moins qui impliquent hiérarchie. Le baptême fait exception, pouvant être conféré par tout le monde, à cause de sa grande nécessité.
versement selon les divers ordres ; mais il y a ceci de commun que le consécrateur marque le pouvoir qu'il entend concéder par la tradition des objets religieux qui y servent : le calice avec le vin, la patène avec le pain pour le sacerdoce, l'évangéliaire pour le diaconat, le calice vide pour le sous-diaconat, et ainsi du reste.
On y joint des paroles qui expriment à l'impératif l'emploi de ces choses : « Reçois le pouvoir, etc.. »
La formule impérative est introduite, et l'omission de la clause ordinaire : A u nom du Père, et du Fils et du Saint-Esprit est voulue, pour indiquer que le pouvoir d'ordre dérive réellement de celui qui le confère, au lieu que, dans les autres sacrements, le ministre n'est qu'un canal d'influence, ne possédant point ou pouvant ne point posséder ce qu'il communique.
De ce que le sacrement de l'ordre est ainsi destiné à prolonger le Christ et à canaliser l'action du Christ, il suit que son principal objet sera d'assurer au milieu de nous cette présence réelle du Christ où nous avons vu le centre de toute la vie sacramentelle de l'Église.
L'eucharistie n'est pas seulement le sacrement principal : elle est d'une certaine façon, disions-nous, l'unique sacrement, en ce qu'elle contient ce que tout autre sacrement se prête seulement à faire agir.
Constituer une hiérarchie en vue de communiquer l'action sanctificatrice du Sauveur, c'est donc avant tout constituer un pouvoir de consacrer l'eucharistie; c'est constituer un sacerdoce au sens propre du mot.
Tous pouvoirs inférieurs au sacerdoce : diaconat,
SA VIE SACRAMENTELLE. m
sous-diaconat, ordres mineurs, ne seront que des serviteurs.
Tous pouvoirs supérieurs : épiscopat, prélatures* de tout rang, papauté, ne seront que des serviteurs aussi, bien que d'une autre manière.
Ces prolongements en deux sens s'expliqueront sans peine. L'accomplissement d'un office comme le sacerdoce, qui suppose des préparations, des concomitances, des suites, — disons, d'un mot, des conditions multiples, requiert une organisation. Il faut des chefs qui établissent, d'abord, ceux qui devront exercer le pouvoir d'ordre; qui les contrôlent ensuite : non pour le principal qui est l'action consécratrice, mais pour l'usage qui en est fait, pour les préparations et les conditions extérieures qu'elle suppose.
L'évêque, prince des prêtres, comme on disait sous l'Ancienne Loi, prêtre lui-même, exercera ce pouvoir.
On dira de lui qu'il possède la plénitude du sacerdoce, pour exprimer que sa fonction, en tant que prêtre, outre qu'elle est complète, est indépendante, et qu'il la communique à autrui par l'ordination. Ainsi, le vivant qui ne dépend plus de son générateur et qui peut engendrer lui-même est dit avoir la plénitude de la vie.
Au-dessus de l'évêque, au-dessus des prélatures diverses qui sont évidemment des servantes, il y a le Pape, et le Pape est un évêque comme tout évêque, au point de vue du pouvoir d'ordre; mais il a en plus une juridiction universelle, c'est-à-dire un pouvoir de gouvernement qui est relatif, lui aussi, aux
préparations et aux conditions extérieures de Faction sacramentelle.
Puisque l'Eglise est un seul corps, et que l'unité ne peut être obtenue, dans un corps social, qu'au moyen d'un pouvoir central qui unisse tous les pouvoirs particuliers dans la recherche d'une fin commune, le gouvernement du siège apostolique est indispensable, et ceux qui le refusent sont appelés à bon droit schismatiques, en tant qu'ennemis de l'unité religieuse.
Mais il reste que tout pouvoir, même celui-là; tout rôle, soit administratif, soit politique en apparence, soit proprement et visiblement religieux, gravite autour du sacerdoce, pour la raison que tout gravite autour de l'eucharistie. Et cela, à son tour, s'explique parce que le Christ, que porte l'eucharistie, est le tout de notre vie en Dieu : Moyen universel, Source unique de lumière, d'enrichissement vital, de joie.
Comme les lignes de nos architectures religieuses vont droit au tabernacle, et là s'incurvent pour l'entourer, s'écartent pour lui faire place, s'élèvent pour donner plus d'élan à ses ardeurs, se creusent en cryptes pour pousser plus profond ses racines, reviennent gonfler un pilier, pour que de nouveau un doigt indicateur s'y dirige; bref, semblent dépasser de toutes parts ses dimensions, s'en éloigner, l'oublier, le dominer, mais en vue uniquement de le servir : ainsi toutes les autorités chrétiennes, Pape, cardinaux, archevêques, évêques, prélats honorifiques, nonces lointains, chanoines, curés, abbés mitres ou non mitres, et, au-dessous du simple prêtre, diacres, sous-diacres, acolytes, lecteurs,
portiers, exorcistes, tous, supérieurs ou inférieurs, prêtres ou non, sont au service du prêtre. Non pas certes de sa personne, mais de son rôle, l'Église universelle n'étant elle-même qu'un prêtre collectif, corps spirituel du Christ prêtre, dont le cœur, ciboire vivant, nous offre la Divinité.
A quel point s'illusionnent ceux qui ne voient dans l'Église qu'une administration, une politique, une société à fins temporelles, c'est ce qu'on peut voir
On peut saisir, dans la définition que nous donnons du sacrement de l'ordre, l'essence vraie de notre Église, dont ce sacrement établit les cadres.
Essence mystique, au fond : l'administration et la politique, qui s'y joignent par la nécessité de son fonctionnement humain, n'étant que servantes de la mysticité qui en est l'âme, comme dans le vivant, selon notre comparaison permanente, les actions et réactions physico-chimiques, mécaniques à plus forte raison, sont servantes de l'idée vitale.
L'Église veut nous diviniser ; elle dispose pour cela d'un Moyen vivant, qui est le Christ. Là où est le Christ, là est donc l'essentiel de son rôle, la raison de son organisation, le nœud vital où tous ses mouvements se coordonnent.
Que tout fonctionne selon la loi de soa institution, et l'on verra la hiérarchie, du haut en bas, de droite à gauche, en toutes ses ramifications et à tous ses degrés, employée à une seule œuvre : la sanctification par le Christ, avec, comme centre d'influence, l'eucharistie, qui nous donne substantiellement le Christ.
Nous savons trop qu'au travers de cette loi, mille déviations peuvent toujours s'introduire. Quand on utilise l'homme, il faut s'attendre à de l'humanité. Mais la théorie d'un vivant n'est pas la théorie de ses déviations. Nous faisons de la physiologie normale, non de la pathologie.
D'ailleurs, l'économie du sacrement de l'ordre comporte elle-même la reconnaissance de ces faciles déviations, puisqu'elle s'efforce d'y parer.
On aurait pu croire que le sacrement de l'ordre, à la différence des sacrements qui ont pour but une sanctification individuelle, ne communiquerait à celui qui le reçoit qu'un pouvoir, et non pas une grâce sanctifiante. Ne disons-nous pas toujours que le rôle du prêtre est indépendant de sa valeur; que pour le fidèle, ce qui importe vraiment, c'est ce rôle. et non pas cette valeur ?
Que le rôle soit saint et sanctifiant, c'est assez pour que la Sainte Eglise s'y reflète.
Cela est très vrai, et il est nécessaire de ne pas l'oublier, pour éviter certains scandales. Mais il faut dire aussi que cela n'est pas l'idéal, et que l'institution religieuse, qui tend à l'idéal, s'efforce de rapprocher les personnes de leur rôle.
Elle le fait en déterminant les conditions que devra réaliser le candidat aux ordres; en veillant, autant qu'il se peut humainement, à ce que ces conditions soient remplies. Mais elle le fait aussi en attribuant une grâce sanctifiante au sacrement qui crée nos pouvoirs.
En consacrant son serviteur, le Christ veut lui
donner de quoi remplir non pas seulement matériellement, mais dignement sa tâche.
Que le dispensateur des biens de Dieu ne possède pas et ne vive pas lui-même les biens de Dieu, c'est un désordre.
Que celui qui sanctifie ne soit pas saint; que celui qui prêche ne pratique pas ce qu'il prêche ; que celui qui donne le Christ aille aux idoles du monde et de la chair, c'est ce que le ciel a maudit.
« Les scribes et les pharisiens sont assis dans la chaire de Moïse, disait le Sauveur : Faites donc et observez tout ce qu'ils vous disent; mais n'agissez pas selon leurs œuvres. Car ils disent et ne font pas. Ils lient des fardeaux pesants et difficiles à porter, et les mettent sur les épaules des hommes r mais ils ne veulent pas les remuer du doigt. »
La malice peut créer de telles situations, et la misère humaine, plus répandue que la malice, les expliquer ; mais l'institution religieuse ne tend pas là ; elle vise la perfection, qui est l'harmonie du vase et du parfum, du canal et de la liqueur qui coule, du prêtre et de la sainte vie qu'il doit promouvoir.
Ne savons-nous pas, d'ailleurs, que l'autorité, qui se trouve liée au pouvoir d'ordre, est dans l'Église une œuvre de charité et d'humilité ? Où prendre ces vertus, si ce n'est dans l'union intime du cœur à Dieu, par la grâce, au lieu du geste dominateur et brutal de la main de justice qui frappe?
Ce qu'il faudrait, c'est que plus on est élevé en. pouvoir, plus on fût élevé en grâce, afin d'être élevé en abaissement d'humilité devant Dieu et en abaissement de service à l'égard de ses frères.
Pénétrés de cette pensée, nos docteurs présentent comme une sorte de droit divin la coïncidence de la hiérarchie des pouvoirs, dans l'Église, avec la hiérarchie des vertus.
L'épiscopat, disent-ils, est un état de perfection, précisément parce que l'évêque possède la plénitude du pouvoir sacré. Ce pouvoir-là, bien loin qu'il le dispense de quelque chose, l'oblige.
De même, à son rang, le sacerdoce; de même tous les pouvoirs concédés aux hommes religieux.
Sancta, sancte! saintement, la gestion des choses saintes ! plus saintement, la gestion des plus saintes!
Hélas ! nous qui parlons ainsi, nous ne prétendons point donner satisfaction à ce vœu divin. Nous savons nos insuffisances, et volontiers nous en acceptons le blâme.
Il n'y a qu'un blâme que nous avons peine à accepter, c'est celui de gens qui se montrent d'autant plus empressés à chasser le mauvais prêtre ou le prêtre médiocre, qu'ils sont, eux, plus mauvais chrétiens, plus mauvais citoyens, plus mauvais pères, époux, amis ou représentants de leur groupe professionnel.
Mais quoi qu'il en soit de leurs mérites ou de notre indignité, nous disons que celle-ci ne fait pas loi. La loi de l'institution religieuse est telle, que la communication de la vérité et de la charité de Dieu doit se faire par le sacerdoce comme par l'astre imprégné de soleil, et qui le diffuse après en avoir pris sa part, pour le transformer en vie.
Partout où Dieu passe, il veut produire des effets divins.
Passant par le sacerdoce pour aller au fidèle, il entend sanctifier le sacerdoce. Il y tend en offrant sa grâce.
Que cette grâce soit refusée ou amoindrie, c'est notre faute à nous, et c'est un grand malheur ; car, comme le disait saint Jérôme : « Que les laïques soient supérieurs aux prêtres en vertu, c'est la ruine de l'Église. »
« Celui dont on méprise la vie, disait de son côté saint Grégoire, il reste qu'on méprise sa prédication. » Cela n'est pas juste; mais cela sera, et celui qui y prête occasion devra en répondre.
Cela n'est pas juste, disons-nous, parce que le sacrement de l'ordre, bien qu'il confère une grâce, ne consiste pas proprement dans la collation de cette grâce, mais dans la collation d'un pouvoir.
Il ne faut donc pas que le fidèle se laisse troubler par les imperfections que l'exercice de ce pouvoir manifeste.
Autant il est demandé au prêtre de se tenir à la hauteur de ses fonctions, autant il est recommandé aux autres qu'ils sachent recevoir comme de Dieu ce qui vient par le prêtre, sans juger cet intermédiaire.
Pour continuer notre comparaison de tout à l'heure, la lumière qui nous vient des astres est toujours bienvenue, quand même ce serait d'un astre mort, qui renvoie sans l'utiliser la bienfaisante influence des cieux.
Oublions ce cas pour nous élever à la beauté de la conception religieuse qui fait de la hiérarchie la servante d'un travail qui n'est autre que la divinisation humaine.
L'Esprit divin s'étant fait homme, socialement, dans l'Eglise, comme le Verbe s'est fait homme, individuellement, dans le Christ, il fonctionne selon des lois humaines, propres à réaliser ce qu'il veut faire.
Dans chaque individu, l'Esprit divin répartit ses dons selon les divers pouvoirs de l'âme.
Ce que nous appelons vertus surnaturelles : foi dans l'intelligence, charité dans le cœur, force, tempérance dans nos facultés sensitives, et le reste, c'est bien une sorte de hiérarchie, qui réalise notre gouvernement itnérieur. Ainsi, dans le corps humanodivin qu'est l'Église, l'Esprit se diversifie selon les organes de ce corps, et le caractère sacramentel attribué aux ordres est comme une grâce sociale, destinée à procurer l'autre.
Tout se fait voir ainsi harmonieux et Darfait, divin et humain.
Comme, dans la vie du globe, le sang des glaciers coule aux vaisseaux capillaires des montagnes, à la veine des rivières, au tissu vivant de la plaine, puis aux effluves de l'air, puis à tout ce qui respire et attend sa nourriture terrestre : ainsi l'ordre chrétien fait couler les biens de l'âme de Dieu au Christ, glacier universel que féconde le divin nuage de l'Esprit; du Christ au sacerdoce hiérarchisé par qui les choses sacrées se distribuent ; du sacerdoce enfin au fidèle. Et que celui-ci, invisiblement, soit en relation directe avec la Source, comme la terre boit la rosée en plus des irrigations du sol, cela ne l'exempte pas, mais l'oblige, à l'égard de la hiérarchie. Normalement, il doit utiliser les moyens visibles et recevoir son salut de ce système de vie que constitue, en Dieu, notre Église.