IDÉE GÉNÉRALE DES SACRAMENTAUX
Le caractère sacramentel de TÊglise, c'est-à-dire sa tendance à utiliser, dans un but religieux, des symboles expressifs et actifs, se montre surtout dans ce qu'on appelle, au sens propre, des sacrements; mais ne s'y épuise point. C'est elle, l'Église, en son fond, et par conséquent en tout ce qu'elle montre, qui est sacramentelle.
L'Eglise est sacrement en tant que symbole et moyen d'unité entre l'homme et Dieu, de même que son Christ, chef, « tête » du corps mystique organisé, est sacrement, étant l'expression de Dieu en tant que
l'église. — T. II. 1
donné à Thomme, de Thomme en tant que donné à Dieu.
On devra donc trouver dans TÉglise, en dehors des sacrements proprement dits, des marques de ce caractère profond. On les distinguera des sacrements en ce que ceux-ci répondent aux besoins fondamentaux de la vie religieuse; en ce que, pour cette raison, ils ont été Tobjet d'une institution plus spéciale, ont été doués d'une efficacité plus directe. Mais on gardera, pour les rites secondaires en question, un mot qui les rattache au principe commun, un mot atténué et cependant expressif de l'idée centrale : on les nommera les sacramentaux [Sacramentalia, choses sacramentelles).
Il y a des personnes qui, voulant explorer ce coin de théologie, s'y perdent un peu; au besoin, s'y scandalisent. Elles constatent que le besoin de parallélisme a fait distinguer sept sacramentaux, comme il y a sept sacrements. Puis, consultant les auteurs profonds ou les documents : saint Thomas, le Concile de Trente, etc., elles entendent dire qu'il y en a beaucoup {multa) ; qu'il y en a un nombre indéterminé [Si quae aliae res..,). Et elles s'étonnent.
Cela est cependant tout naturel.
Dans les manuels pour les enfants, tout se défmit avec clarté; mais dans la science, chacun sait que la clarté se diffuse en mille nuances moins saisissables, et il en etbt ainsi bien davantage dans le réel.
Voudrait-on dire combien il y a de couleurs dans Tarc-en-ciel? 11 y en a trois; il y en a sept; il y en a d'innombrables. Dans les pensées et dans les sentiments, il y a plus de nuances encore.
On peut tenter des classifications : elles ne seront jamais exhaustives. Le réel est inépuisable ; le réel est ineffable au sens étymologique du mot; il ne peut être dit avec un nombre déterminé de concepts ou de paroles; il s'enfonce dans l'infini double où notre être est plongé : infini de la matière, qui se subdivise jusqu'au néant; infini de l'esprit, qui pousse ses enrichissements jusqu'à Dieu, limite idéale et inaccessible.
Le caractère sacramentel de l'Eglise, parce qu'il imprègne l'Église à fond, jusqu*à se confondre avec elle, se ressent de cette condition. Ses sacrements sont sept comme il y a sept couleurs dans le spectre ; mais l'atmosphère des sacrements, si je puis ainsi parler, tous les rites qui les accompagnent, et ceux qui s'en détachent pour aller sanctifier la vie en lui donnant une signification religieuse, une allure et une portée religieuse : tout cela aussi est sacramentel. Et si l'on dit, comme on le dit en effet quelquefois : Il y a sept sacramentaux, c'est qu'on aura convenu de s'en tenir aux principaux — dont le choix pourra d'ailleurs prêter à dispute.
En réalité, il y a autant de sacramentaux qu'il y a de choses, de gestes, de paroles, de rites qui consentent à entrer et que FÉglise invite à entrer dans le grand courant sanctificateur qui, du sensible, au nom de l'Incarnation, nous conduit à l'intelligible divin.
Nous ne pourrons donc que donner des exemples. Leur choix sera tout utilitaire. Avant d'énumérer, commençons par une définition générale.
Les sacramentaux sont des actes extérieurs de
religion, ou des objets consacrés par la religion, on vue de nous rapprocher de Dieu par le Christ.
Les effets qu'on en attend sont ceux que requiert la vie chrétienne. La purification de l'âme; la satisfaction de la justice pour nos fautes ; l'expulsion des esprits mauvais; le soulagement de nos souffrances, si notre Père des cieux le trouve expédient; l'éloignement des fléaux sous la même condition et la liberté intérieure des enfants de Dieu : tels sont ceux que note la théologie.
Ces gestes minuscules et familiers, ces choses de rien : une aspersion, une croix tracée sur le front ou sur la poitrine, une formule : ces choses, entrant dans le grand courant religieux, deviennent efficaces. Elles le deviennent de par notre constitution psychologique, où le sensible a tant de place .Elles le deviennent de par l'institution, qui a le pouvoir de capter des forces supérieures : force de Tassociation, qui est créatrice à l'égard de l'individu; force du Christ, en qui l'association chrétienne trouve son centre; force de Dieu, qui est conjoint au Christ, et qui, par lui et par 1 Église, nous est conjoint.
C'est une tendance naturelle des humains, de chercher dans la nature des symboles ; de parler ou dagir par métaphore; d'attacher aux choses en usage dans la vie matérielle un sens relatif à la vie morale. Toutes les littératures le font voir, et la constitution intime des langues le prouve, puisque le symbolisme en est le fond.
Une supplication ardente, n'est-ce pas une allusion, à l'ardeur du feu? Un déluge de calamités, n'est-ce pas une métaphore empruntée à Teau? Le sel at-
tiquCy le sel de la sagesse^ n'est-ce pas un rappel des propriétés actives et conservatrices du sel? Parler avec onction; mettre un baume sur des douleurs, etc., etc., n'est-ce pas une série de paroles symboliques? Et si je fais un geste de dénégation, n'ai-je pas Tair d'effacer au tableau ce qu'on vient de me dire, ou de l'écarter comme un obstacle à mon esprit, ainsi que j'écarte du chemin un caillou ou une branche ?
Tous nos gestes protocolaires, toutes nos salutations, nos cartes de visite échangées, nos bouquets de fête ou de fiançailles, les coutumes funéraires, tout, dans la vie sociale, est pétri de symbolisme et tend à rapprocher la matière de l'esprit, pour dire l'esprit, et par là fomenter l'esprit.
Mettez ces symboles au service de l'idée religieuse ; faites-le avec des sentiments qui répondent à l'action ; faites-le au nom d'une tradition commune entre les chrétiens, sous le couvert de l'autorité ou de par l'institution formelle de l'autorité qui exprime et régit le groupe ; espérant ou plutôt croyant que le Christ, chef de l'humanité religieuse, uni à ses membres en ce qu'ils font en son nom, donne aux gestes pieux et significatifs institués une efficacité en rapport avec nos dispositions intérieures, en rapport avec les dispositions supérieures de sa providence : vous avez les sacramentaux.
Toute la poésie de la nature pourra s'y incorporer, comme on le verrait à fréquenter les admirables liturgies antiques.
Et avec la poésie de la nature, puisée à même par nos auteurs, on trouve dans les sacramentaux toutes
les perles que les cultes païens, issus des peuples les plus artistes de l'univers, ont accumulées séculairement sans pouvoir les enfiler dans un dogme correct ou une morale pure.
Pour aller au cœur humain, dont la porte est ouverte à toutes les influences naturelles, ces signes si naturels aussi, si rapprochés de la vie quotidienne, si expressifs au regard du sens universel, seront fort efficaces, à condition toutefois de garder leur âme.
Leur âme, c'est le sens chrétien qu'on y attache, c'est leur signification supérieure, la doctrine qui les imprègne et l'amorce des sentiments qu'ils sont chargés de fomenter. Sans quoi, ce ne sont que des cadavres, et l'on serait tenté de dire à celui qui s'en sert sans les comprendre, sans y songer, sans vouloir leur effet moral, et qui voit, à côté, l'incroyant sourire : C'est bien fait! L'incrédule a raison. Laissez-le se moquer de ce que vous-même rendez puéril; laissez-le regarder comme néant ce que vous avez tué. Laissez les morts enseç^elîr ços morts.
Mais on ne juge pas d'une chose d'après ceux qui en abusent, ni d'un langage d'après les étrangers qui l'altèrent.
L'action sacramentelle a une efficacité par ellemême, comme symbole expressif et évocateur, comme idée-force, dirait tel philosophe.
Elle en a une autre, ou, si l'on veut, la première se renforce du fait de l'unité chrétienne dans laquelle l'individu agissant se trouve engagé.
Notre unité, dont nos autorités font le lien, met au service de chacun la prière et le mérite de tous. Quand l'Église dit, comme dans la bénédiction du
cierge pascal : « Seigneur, Dieu, Père ToiU^Puissanty lumière qui ne s'éteint pas, i^ous qui ai^ez créé toutes les lumières , bénissez cette lumière sanctifiée, faites que par elle nous soyons enflammés et illu-' minés de 9os clartés.,, », nous pensons que cela n'est pas vain.
Et comment cela serait-il vain, quand, à la tête de notre unité, se trouve Celui qui a dit : « Quand s^ous êtes deux ou trois réunis en mon nom — à plus forte raison l'assemblée universelle que Tinstitution évoque et met en œuvre — 9oici que je suis au milieu de ^ous, »
Notre unité est féconde de tout Dieu, étant reliée à Dieu par le Christ. Premier de ses frères, chef de Fhumanité déifiée en lui, le Christ communique à tout ce qu'il touche une divine efficacité. Si l'Église met en contact, par son institution liturgique, les humbles gestes appelés sacramentaux avec la source irradiante préparée pour nous tous sur la croix, seules nos dispositions insuffisantes ou des nécessités providentielles pourront en limiter les effets.
Tous en un, par le Christ; Dieu dans tous, par le Christ; nous-mêmes unis hiérarchiquement, les fidèles sous les pasteurs, les fidèles et les pasteurs sous THomme-Dieu : telle est la condition pour que le courant passe, pour que la prière efficace monte et que le bienfait descende.
Dieu se répand alors par nos rites, et par nos rites Dieu nous attire à soi. Dieu se fait homme une fois de plus, sous cette humble forme, pour que l'homme soit fait Dieu.
Prolongement de l'Incarnation diffusée partout, 4ans toutes les directions de la vie, le rite sacra-
mentel tend à en assurer les effets. Si nous correspondons à ce qu'il cherche, notre vie s'organise heureusement, c'est-à-dire en conformité avec ses fins. Nos maux s'apaisent ou changent de signe, dirait un mathématicien. Au lieu d'un esclavage par rapport à la matière ou à l'esprit oppresseur, humain ou surhumain, ils deviennent une épreuve salutaire, un contrôle de notre valeur et un stimulant pour qu'elle croisse; en un mot, un secours.
Il faut le redire, parce que c'est le fond de l'idée sacramentelle, la matière est servante de l'esprit; l'ordre moral domine l'ordre physique et, par le Christ uni à Dieu, il exerce son empire au bénéfice de quiconque s'y dispose.
Si nous fuyons loin de cette action religieuse, qui nous raccorde à une toute-puissance rédemptrice, nous retombons dans le conflit acharné des forces. Forces naturelles écrasantes, forces sociales jetées à la lutte pour la vie, forces intérieures livrées à un polyzoïsme épuisant : nous devenons leurs esclaves.
Avec Dieu, dont les fins paternelles régissent tout, nous retrouvons la sécurité. La maladie, la faiblesse intérieure, les accidents vitaux, la tentation, la mort, qui sont ses servantes à Lui, deviennent aussi les nôtres. Elles sont nos « sœurs », comme disait saint François d'Assise. Nous sommes libres de leurs emprises, assurés au contraire de leur concours.
C'est jusque-là que veulent porter, en tant qu'application de la rédemption, toutes les actions sacramentelles de l'Église. Les petites actions appelées sacramentaux, sacrements mineurs, comme les nommait l'antiquité, s'y présentent à leur rang. Nous
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n'allons pas les sacrifier aux esprits frondeurs.
Nous disons, nous, qu'il est vraiment digne et raisonnablCy équitable et salutaire d'employer, pour servir Dieu et monter vers Dieu, toutes les réalités naturelles, toutes les valeurs de symbolisme, tous les fruits de notre union entre nous et avec le Christ, afin que Dieu vienne à nous et que nous allions à Dieu conformément à notre nature et à nos relations vitales; afin que nous entrions dans le plan rédempteur, qui est fondé sur Tincarnation ; afin que nous libérions la création qui, elle aussi, « gémit » de son déliement anarchique, de « la servitude que lui impose la corruption ».
Bien loin de matérialiser l'esprit, comme le lui reprochent les protestants et les rationalistes, notre culte a pour fin de pétrir la matière d'esprit. Il ne veut pas de ce dualisme trompeur qui, ayant rationalisé à outrance et n'ayant cependant pas le pouvoir d'abolir la chair, ni le sol sur lequel elle marche, ni les objets extérieurs dont elle vit, aboutit simplement à laisser la chair se corrompre, et les objets devenir vainqueurs, et l'esprit s'y épuiser, pour n'avoir pas su s'en servir.
Cela est d'autant plus vrai que la nature humaine est plus faible. Et cela est d'autant plus vrai de la plus faible humanité, à savoir les petits.
Sans aucune partialité — elle se doit toute à tous — l'Eglise s'incline plus volontiers vers ceux qui ne peuvent compter, pour être spiritualisés, que sur elle; vers ceux que la matière accapare facilement, parce qu'ils en sont plus proches, ayant à en vivre quotidiennement, sans pouvoir remonter, pauvres mineurs enfouis dans les gale-
ries obscures de la vie, vers les régions de lumière.
L'Église les prend là où ils sont et leur parle de ce qu'ils savent. Elle emploie un langage imagé, un langage d'action, le langage des primitifs. Et c'est là une maternité que tous doivent apprécier, à laquelle tous doivent s'unir, n'en eussent-ils pas besoin pour eux-mêmes.
La grande fraternité s'oppose à nos mandarinate. Et d ailleurs, songeons-y, le régime de l'enfant est aussi bon pour l'homme, qui reste un grand enfant. Le régime du primitif est bon pour le civilisé en ce qui lui reste du primitif.
« Grattez le Russe, disait Napoléon, le cosaque apparaîtra. » Grattez le rationalisme orgueilleux, vous verrez apparaître l'homme de sensibilité et d'automatisme. S'emparer pour son bien de sa sensibilité et diriger son automatisme, c'est, de la part de la religion, une miséricorde.
Laissons l'Immensité nous traiter en enfants, en primitifs de l'ordre moral, en sauvages de la civilisation éternelle dans laquelle, au moyen des sanctifications que tentent nos rites, il s'agit humblement d'entrer.