LA MESSE
Si les sacramentaux sont, à côté des sacrements, comme des marques secondaires du caractère sacramentel de FÉglise, il ne faudra pas s'étonner de constater que les sacrements proprement dits sont pour une part la source et pour le reste les centres d'attraction, les points de ralliement des sacramentaux. Ceux de ces derniers qui s'en détachèrent, comme l'eau bénite ou le confiteor^ ne manquent pas d'y faire retour; ceux qui naquirent dans leur atmosphère, comme le signe de la croix ou l'aumône rituelle, y viennent prendre du service sous la forme de cérémonies accessoires ou d'annexés.
Aussi l'Eucharistie, sacrement par excellence, sacrement dont dépendent tous les autres, attiret-elle à soi, plus ou moins prochainement, tout ce qui peut se dire sacramentel, et c'est pourquoi la messe, la messe solennelle surtout, la grand* mes^e^ est le centre de toute la liturgie catholique ^
1. « La messe a été comme le grain de sénevé d'où est sortie toute la liturgie catholique ». Dom Gabrol, Le Lwre de la Prière Antique^ p. 84.
La messe veut être une commémoraison et une reproduction mystique de l'acte rédempteur. Or, pour le catholicisme, la rédemption est le point de départ, la condition totale, l'explication et le support du mouvement religieux en son entier. La messe voudra donc refléter tous les aspects du sentiment religieux, toutes les phases de l'histoire où il s'encadre, toutes ses attaches, toutes ses tendances et tous ses résultats.
La religion est une adoration. La religion est une louange. La religion est une action de grâces. La religion est un repentir. La religion est un appeL La religion est une confiance. La religion est une tendresse. La religion est une union qui aspire à rintimité et à la plénitude, en même temps qu'à l'éternité. Les phases de la religion enveloppent les temps. Son extension se prétend universelle. La matière même, avec toutes ses manifestations, étant conjointe aux esprits, faite pour servir l'esprit, entre dans son ampleur. Les diverses parties de la messe, paroles ou actions, se conformeront à cette essence multiple, et en donneront la plus précise, parfois la plus splendide expression.
Par sa division même, le rite sacré évoque déjà le partage des temps religieux et, parallèlement, la succession des actes humains à l'égard de l'objet religieux. La préparation^ ou messe des catéchumènes, qui s'étend du début à l'offertoire, appartient à TAncien Testament, c'est-à-dire à l'attente du Christ, et, mystiquement, à la purification intérieure, condition pour la venue de Dieu en nous. Historiquement, elle est une survivance de l'office du samedi soir, à la synagogue, celui que pratiqua
le Sauveur à Nazareth, à Capharnaûm, à Jérusalem, et que les premiers chrétiens, se souvenant de la parole du Maître : « Je ne suis pas venu abolir^ mais parfaire », conservèrent pieusement, en les christianisant de plus en plus.
Quand les apôtres écrivaient aux églises lointaines, leurs lettres y étaient lues et elles le furent depuis sous le nom d'Épitres. Quand les Évangiles furent rédigés en mémoire des faits divins, ils y prirent une place d'honneur. Et de même qu'aux lectures bibliques, dans les synagogues, on reliait des commentaires adaptés aux circonstances : ainsi à rÉvangile et à TEpître on ajoute la prédication, ou le prône.
Comme symbole purificateur, Yasperges, par où débute la messe solennelle, donne le ton du Confia ieory formule admirable que nous avons commentée et qui suscite un peu plus tard des supplications alternées qui sont comme une litanie de repentir et de douleur : Maître^ aie pitié de nous ! Christ, aie pitié de nous! Maître, Christ, Maître, ô Maître, aie pitié de nous !
Et Ton dit cela en grec (Kyrie...) ^ même en nos rits latins, comme dans les rits grecs et latins on conserve des mots hébreux : Hosanna, Amen, Sabaoth.., en vue de garder des termes consacrés par un long usage, mais aussi de marquer runiversalilé de la pensée et de l'institution chrétiennes. Sur la croix, l'inscription qui désignait le Rédempteur s'écrivait en trois langues : la langue mystique, la langue philosophique et la langue juridique ou administrative : Thébreu, le grec et le latin.
On joint encore à la partie préparatoire de la
messe le Gloria^ cette perle liturgique, perle d'aurore par sa très haute antiquité, que Tart des siècles a enchâssée dans de l'azur sans cesse élargi, dont Beethoven a fait un monde ^ .
Les oraisons^ dont le recueil est une mine de splendeurs, s'égrènent ensuite avec la participation de la foule. Prions, dit le célébrant [oremus], et il élève les bras dans le geste de Vorante des catacombes, et il élève la voix pour exprimer la pensée du jour, invoquer ks mérites du saint qu'on célèbre, rappeler les besoins permanents, raccordant le tout à Celui qui est intermédiaire de droit et sans la mention duquel nulle oraison ne se conclut : Per Christum Dominum nostrum.
Amen! répond la foule, et ce mot a deux sens. Amen ! c'est bien ainsi : tu as bien exprimé notre âme. Amen ! qu'il en soit ainsi : que Dieu t'entende !
Les préparations achevées, le vestibule traversé, la liturgie accède au temple.
Dans la primitive Eglise, divisée en catéchumènes et en fidèles, l'Eglise vivant encore dans un milieu de recrutement non chrétien, un diacre se retournait alors et disait, comme nous le disons aujourd'hui à la fin : Ite, missa est. Allez, c^est la dimission, ou le renvoi. D'où notre mot : la messe. Et les catéchumènes sortaient.
Alors, les mystères commençaient. On les inau-
1. Dans la Messe en Ré, Beethoven vise manifestement à exprimer l'humanité entière au pied de la croix mystique. Son Dona nobis pacem, en particulier, avec son accompagnement de bruits de guerre, veut opposer la pensée religieuse aux conflits humains. Son Gloria est bien vraiment là une louange universelle.
garait par le Credoy lien naturel entre la partie exotérique et la partie ésotérique du rite. La profession de foi y est réduite à ses éléments principaux ; mais elle parcourt cependant tout le clavier, depuis Dieu éternel et depuis les commencements jusqu^à la réintégration, par la résurrection en Dieu et par la vie éternelle de toutes choses.
Ensuite, le prêtre se retourne et dit, comme déjà aux oraisons : Le Seigneur soit açec ^ous! Cette salutation, fille du salam antique, fille de la grave et douce salutation de Jésus aux siens, revient souvent au cours de la liturgie. Elle marque l'échange entre le représentant et rassemblée.
Que le Seigneur soit ai>ec vous! dit celui qui par institution communique le sacré [sacerdos). Que le Seigneur soit avec ton esprit! répond le peuple, pour que tu conçoives, exprimes et obtiennes ce qui est le vœu et le besoin de nous tous.
Et le célébrant s'enfonce dans le mystère liturgique, tandis que les orgues, conscientes delà solennité du moment, jouent quelque pièce magistrale et méditent avec nous, parce que le prêtre a dit : Pr/o/is. Heureux quand elles conçoivent ainsi leur rôle.
Autrefois, les fidèles venaient à ce moment offrir des dons qui rappelaient ceux de l'Epiphanie, et qui consistaient premièrement dans le pain et le vin du sacrifice, puis dans d'autres dons en nature ou en argent pour Tentretien du culte. Voffrande, pratiquée en certaines occasions, en est une survivance. Le pain bénit en est une autre, outre qu'il signifie la fraternité, et se rattache ainsi aux agapes ^