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CHAPITRE VI

l'infaillibilité au XIX® SIÈCLE

Ayant regardé en face ce fantôme qui en effraye quelques-uns: l'infaillibilité pontificale, nous l'avons vu se dissoudre dans une clarté. L'infaillibilité, c'est la vie religieuse maintenue dans sa direction, rendue stable, garantie contre la dispersion qui est la tendance naturelle de l'esprit humain, le trésor des vérités nécessaires se trouvant sauvegardé au moyen d'indiscutables sentences.

Quand, de ce privilège pris en général, nous remontons au privilège d'infaillibilité attribué en propre au pontife romain, nous le trouvons justifié en observant que l'autorité, dans l'Eglise, ne remonte pas de la masse des fidèles à ses chefs et à son chef suprême, ainsi qu'en une démocratie; mais descend, au nom du Christ, du chef suprême, qui confirme ses frères^ aux chefs intermédiaires, les évêques, qui sont confirmés ; puis aux fidèles, qui sont enseignés, et qu'ainsi, l'infaillibilité de l'Église a son centre dans celle du Pape, coïncide d'une certaine manière avec elle, tellement qu'on peut dire : Là où est Pierre, là est l'Église. Ubi PetruSy ibi Ecclesîa.

L'infaillibilité, chose toute simple, n'en est pas

moins fondamentale dans la mesure même de ce qu'elle veut garantir. La doctrine est pour la société religieuse, disions-nous, ce qu'est pour le vivant son idée vitale, c'est-à-dire son principe d'unité, son principe de spécification, son principe d'être.

Dès lors, cette question se pose : Pourquoi l'infaillibilité a-t-elle été définie si tard? Pourquoi au XIX* siècle? L'essentiel n'attend pas. Ce qui est central doit se trouver au commencement, au milieu et au terme d'une existence qui se prétend immuable. S'il en est autrement, on paraîtra fondé à dire, au moment d'une déclaration que rien ne pouvait faire prévoir : L'Eglise dévie; c'est le caprice et c'est l'autocratie qui la mènent. On ne s'en est pas fait faute !

Cette question doit se résoudre en effet. Elle n'a rien d'embarrassant pour nous ; mais est intéressante à plus d'un titre.

Il est vrai : l'essentiel n'attend pas. Mais c'est là un de ces principes qui ne disent rien, tant qu'on n'a pas précisé leur matière. Attendre, peut s'appliquer soit à la substance d'un fait, soit à ses développements, soit à sa manifestation. La manifestation à son tour, et aussi le développement pourront être partiels, étendus, achevés plus ou moins, et pour finir complets et indiscutables.

A cette lumière, qu'on juge.

Le premier de tous les conciles, qui fut la réunion des Douze et des premiers disciples à Jérusalem pour discuter la question des observances juives, nous fait voir le fonctionnement initial de la hiérarchie enseignante. Or, qu'y est-il dit, après

Texposé de la cause et pour amorcer les conclusions? — a II a semblé bon au Saint-Esprit et à nous ». Une telle façon de parler ne laisse aucun doute sur la conscience qu'avait l'Église, dès ce début, de posséder dans sa hiérarchie, tout au moins prise dans son ensemble, le moyen de se raccorder à la Vérité première.

Mais observons que cette décision, portée en commun, est dictée par saint Pierre ; que c'est lui qui préside; que Jacques, « frère du Seigneur », jouissant, à ce titre et à cause de sa piété, d'une grande autorité personnelle, ne formule néanmoins son opinion, qui est conforme, qu'en s'en référant à lui, Pierre, et que l'assemblée « garde le silence » sur ce qui était discuté, après que Pierre a conclu. N'est-ce point, par anticipation, le « Rama locuta est, causa finita est : Rome a parlé, la cause est entendue » qui serait proclamé plus tard ?

Quand saint Paul a prêché trois ans déjà, sur la foi d'inspirations dont il sait l'origine, mais qui ne sont pas encore contrôlées, un scrupule le prend, et, craignant le jugement propre, plaie religieuse qu'il faudrait tant de fois réprimer, il monte à Jérusalem pour comparer « son Évangile », c'est-à-dire son enseignement, avec celui... de qui? — De Pierre. Il demeure quinze jours avec lui, aperçoit seulement Jacques, prend soin de dire qu'il n'en voit aucun autre, et s'en retourne tranquille, prêt à dire aux Galates, avec cette énergie qui n'a pas peur de l'outrance : « Quand même moi, quand même un ange {>enu du ciel ^ous annoncerait un autre Ei^angile que celui que je vous ai annoncé, qu'il soit anathème! »

Ce n'est point là, certes, un exercice de l'infaillibilité comparable, comme clarté de fonctionnement, à ce que nous voyons aujourd'hui dans l'Église catholique. Il ne peut venir à la pensée de le prétendre : ce ne serait ni loyal, ni même intelligent ; car cela voilerait à nos yeux un caractère de l'Église qui nous est aussi cher que son immutabilité, qui en est le complément, bien loin de la contredire, à savoir son caractère progressif.

Faut-il le répéter une fois de plus : l'Eglise n'est pas un véhicule embourbé. Ce n'est pas non plus le véhicule qui s'en va, lent ou rapide, chargé d'immuables bagages. C'est un vivant. Son immutabilité est donc celle du vivant, et tout organe, en elle, doit se comporter comme fait l'organe vivant, qui, tout d'abord enveloppé dans le mystère du germe, se révèle progressivement, sous la poussée du besoin, grâce à des circonstances internes et externes.

L'Église, qui a dès l'abord la perfection de son essence, et par conséquent aussi, à l'état embryonnaire, tout ce qui, en elle, pourra, dans tous les temps, être appelé essentiel, l'Église n'a pourtant pas dès l'abord, à l'état développé, tout cet essentiel même. Et comme c'est en vivant, que la vie se reconnaît et monte, d'étape en étape, à la pleine conscience de soi, l'Église n'a pas non plus, dès l'abord, la conscience pleine, irréfragable de sa propre constitution essentielle en ce qui concerne les précisions.

L'infaillibilité ne doit pas faire exception à cette loi, et il en est d'ailleurs des raisons historiques auxquelles déjà nous fîmes allusion.

Non seulement il n'était pas requis que rinfaillibilité propre au pontife suprême éclatât dès l'abord ; mais il était naturel qu'elle fût relativement pâle dans saint Pierre même, et qu'après lui, au lieu de grandir immédiatement, elle s'affaiblît, pour ne reprendre croissance que plus tard.

Ces affirmations étonneraient-elles? Réfléchissons que la papauté n'est dans l'Église qu'un organe de remplacement. C'est le Christ, qui est notre chef : Vous n'avez qu'un seul Maître^ a-t-il dit. Or, un organe de remplacement ne fonctionne à plein qu'au moment où ce qu'il remplace disparaît tout à fait.

Au lendemain de la mort du Maître, son souvenir était tellement présent ; le contact qu'en donnaient les Douze, sans distinction de hiérarchie, gardait une telle intensité que la conscience de tous en était remplie. N'étaient-ils pas comme d'autres Christs, ceux que le Christ avait formés tout directement? Ne l'entendait-on pas, à les entendre? Elles sonnaient daas leur cœur, toutes les divines paroles! L'Esprit les y avait agitées, après le sommeil momentané de la Passion, comme les cloches sous les doigts du carillonneur, dans les beffrois de Bruges-la-Morte.

Il y avait là comme une action de présence. Pour les fidèles, l'un des Douze, quel qu'il fût, c'était le Christ à peine éteint; c'était la flamme retrouvée dans la cendre brûlante, dont on identifiait la chaleur. Et s'il était présent. Lui, à quoi bon le recours explicite, régulier, à un chef de mission qui ne pouvait se recommander que de lui?

Pierre mort, ceux des Douze qui restaient durent paraître éclipser fortement son pauvre successeur, qui n'avait pas vu le Christ ; qui ne l'avait pas touché ;

qui n'avait pas entendu la parole : Allez et enseignez toutes les nations.

Les Douze morts, les églises particulières fondées par chacun d'eux trouvaient encore dans le souvenir immédiat d'un apôtre une continuité du Christ qui n'irait que peu à peu faiblissant.

Vie de Jésus en sa chair mortelle; apparitions de Jésus ressuscité ; survie de Jésus par les Douze et par leur succession immédiate : telles seraient les étapes de visibilité du Seigneur.

Et cela dispenserait les premières églises de recourir — régulièrement tout au moins; car il y en a des traces nombreuses — à une autorité centrale lointaine, qui n'avait pas encore de prestige universel.

C'est seulement quand les premières générations seraient éteintes; que les souvenirs seraient affaiblis; que la réalité historique du Christ serait reprise par le passé et enveloppée de ses voiles; que le temps, au lieu de couler comme en arrière, aurait décidément repris sa marche, obligeant notre Église à pivoter sur soi et à s'orienter : c'est alors seulement que cette Église, cherchant toujours son Christ dans le visible, comme il avait promis d'y demeurer, se souviendrait nettement qu'il avait un vicaire, un représentant établi dès le début, en vue précisément de cet avenir.

Il est permis de penser — bien que peut-être il y ait quelque audace à faire ici de l'hypothèse — que si l'Église avait dû vivre seulement deux ou trois siècles, il n'y aurait pas eu de Pape. Cela n'eût pas été nécessaire. Le Christ lui-même eût été le seul Pape, d'abord de sa personne, puis, comme

nous l'expliquions, de sa personne prolongée dans des souvenirs.

Mais il y avait l'avenir, et l'avenir, outre qu'il réclamerait son Christ par procuration, marque visible de l'unité du gouvernement divin dans l'Eglise, révélerait des nécessités de concentration qui iraient toujours s*accentuant, comme, dans les organismes, la vie se concentre à mesure qu'elle se différencie et qu'elle s'étend.

Le régime monarchique de l'Église devrait ainsi, en doctrine comme en tout, se manifester toujours plus.

Jusqu'à ce qu'un jour, le moment étant venu de se poser pleinement en soi; de se donner cette force d'exister et d*agir avec son organisme au complet, en pleine lumière ; d'écarter des contradictions, de fixer des hésitations qui, indéfiniment, seraient possibles, même chez les plus fidèles, tant que la question de confiance, si l'on peut ainsi parler — ici, de confiance divine — n'aurait pas été posée fermement ; de vaincre aussi des illusions qui tendraient à assimiler le régime divin de l'Église avec des constitutions démocratiques partout répandues ^ , le moment, dis-je, venu de cette suprême acquisition hiérarchique, l'Église, au Vatican, c'est-à-dire en son centre, tint ses assises solennelles. Et là, devant Dieu, sous l'action de son Esprit, confiante dans la promesse du Christ, elle décida de proclamer ce qu'elle savait inclus depuis toujours dans sa constitution intime.

1. C'est bien cela, pour une part, que certains appelaient, au moment du Syllabus, « se composer avec la civilisation moderne ».

l'église. — T. n. 17

Rien ne fut innové; mais TÉglise, plus consciente et plus rayonnante, projeta une clarté pleine sur la triple couronne, et elle acheva ainsi dans le visible ce qui avait été achevé dans l'invisible le jour où le Christ, remontante la droite du Père, avait inauguré son règne immortel.

Posera-t-on, après cela, la question de plus ou de moins en matière d'années ou de siècles? Demandera-t-on pourquoi trois siècles ou à peu près, pour révéler dans des faits historiques généralisés la primauté infaillible du pontife romain ; et pourquoi dix* huit siècles, peur arrivera sa manifestation éclatante et dernière? Trouve- t-on que c'est long, trop long, et par suite arbitraire?

Répondons tout d'abord: aux yeux de la Providence, dont dépendent ces choses, c< mille ans sont comme un jour et un jour comme mille ans ». Ce mot de pêcheur galiléen est d'une si haute philosophie qu'il pourrait suffire. Mais nous le comprendrons mieux enajoutant ceci : Trois siècles, dix-huit siècles, par rapport à la vie totale de l'Église, ce sont des périodes comparables, et plus que comparables aux mois de nourrice et à Tadolescence d'un humain.

Est-ce anormal, qu'un humain n'ait sa pleine constitution et ne la fasse reconnaître qu'au bout d'un temps qui représente, hélas! une forte part de celui qu'il doit passer sur la terre ? L'Eglise, avec ses retards apparents, est d'une poussée vitale autrement précoce !

Oublierions-nous que ses destinées coïncident avec celles de notre race; que, synthèse humano-divine de la vie par le Christ, homme universel et omnitem-

porel, son histoire, c'est l'histoire, et son évolution, celle même delà planète habitée?

Ou bien alors, croirait-on le monde près de finir? Serait-on dupe des enfantines prophéties qui, périodiquement, aimeraient à nous ramener aux soi-disant terreurs de Tan mille?

S'il est permis d'avancer cette assimilation, qui paraîtra peut-être hardie, mais qui est en tout cas éclairante : l'installation définitive de la papauté dans son rôle historique, au concile du Vatican, est un fait parallèle à l'installation définitive de la vraie religion dans le monde. Ici et là, il y eut retard considérable, mais normal, relativement aux durées d'ensemble.

Recherches, tâtonnements, déviations, au total préparation : voilà ce qu'il y eut avant le Christ. Puis le Christ vient, et l'histoire religieuse définitive commence.

Pour le Christ par procuration: le Pape, le Pape, dis-je, en complète possession de son rôle défini et reconnu de tous, une succession pareille se fait voir. Il y aaussi préparation ; il y a aussi déviations par les hérésies; il y a aussi tâtonnements des fiidèles et des docteurs privés, il y a enfin, par une initiative solennelle, naissance complète, c'est-à-dire production à la lumière de ce qui était préformé en Simon Pierre, mais était demeuré plus ou moins latent au sein de la durée antérieure.

Le Christ était venu ddinsldi plénitude des temps, dit saint Paul, c'est-à-dire à une époque centrale entre les préparations nécessaires à son œuvre et l'utilisation qu'en ferait l'avenir.

Le pontificat armé de tous ses pouvoirs arrive ainsi dans une plénitude temporelle qui distingue des

préparations les séculaires utilisations sur lesquelles peut compter, d'ici à la mort du globe, une société qui ne meurt pas ; qui se transplante.

De sorte que le mot d'ironie que nous trouvions plus haut sur une lèvre hérétique, à propos du conciledu Vatican : Les apothéoses ne sont quu?ie forme pompeuse de la mort^ ce mot-là se verra contraint de déplacer une fois de plus sa morsure.

Ce qui mourra, c'est ce qui ne saurait mériter les apothéoses, n'ayant en soi nulle vie divine à manifester, nulle croissance à achever, mais au contraire un principe de dissolution à révéler de plus en plus, et un jour pleinement, dans la tombe.

Ce qui vivra, c'est ce que l'apothéose attendait, parce que, divin en soi, il devait faire éclater de jour en jour ce qu'il portait, et le fixer enfin, humainement, dans des formes définitives.

L'apothéose achevée ; le Christ pleinement manifesté et représenté dans une institution qui a tout son poids, à l'égard d'une mission précise, bien que, sous d'autres rapports, elle retombe à l'humanité pécheresse et errante, la voici, notre Église, avec les temps devant elle. Elle s'y avance confiante et riche de toutes ses énergies ; forte de l'adhésion unanime de ses membres, d'une cohésion intérieure qui n'a jamais été aussi ferme : signe de vie s'il en fut, celui-là, puisque c'est le contraire de la cadavérisation anarchique.

Tout peuple périssant se déchire lui-même dans des convulsions : c'est là une loi universelle. Tout peuple un^ dans un milieu où sa destinée garde une raison d'être, est assuré de l'avenir.

L'Église, une plus que jamais, et plus que jamais

nécessaire à un monde terriblement troublé et hors d'état de se coordonner en dehors d'elle, montre à nos yeux, en même temps que ses promesses immortelles, la charte de sa durée écrite dans les nécessités historiques.

Dans son apothéose dernière, qui consistera à rejoindre son Christ venant sur les nuées du ciel, la papauté mourra enfin, mais en gloire, comme meurent, au petit jour, les étoiles attardées.

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