CHAPITRE V
LE MAGISTERE INFAILLIBLE
Dans les visions de FApocalypse relatives à l'Église triomphante, on trouve cette phrase d'un symbolisme si profond : « Et la cité n'a pas besoin de soleil ni de lune pour r éclairer y parce que la gloire de Dieu l'éclairé, et que V Agneau en est le flambeau, »
Étrange régime de lumière, qui paraît double et qui est un, l'Agneau servant de flambeau, et cependant la gloire de Dieu étant pour la cité éternelle l'unique lumière !
C'est le mystère des communications par le Christ, qui est ici indiqué. Il n'y a pas deux lumières : il n'y en a qu'une. Mais la lumière ineffable, pareille aux vibrations du fluide éthéré, que nos yeux ne perçoivent point, se condense sur le Fils de THomme, qui lui sert de flambeau. Or, l'application de ce mystère à la cité de Dieu en ce monde est de droit, puisque la cité terrestre ne forme qu'un tout avec l'autre, en dépit de cloisons utilitaires et provisoires.
L'unique lumière des hommes, c'est Dieu. Nous n'invoquons pas d'autre source. 11 ne faut pas laisser dire qu'en matière spirituelle, nous en croyons qui que ce soit, si ce n'estlui. Mais Dieu se révèle aux hommes par son Christ; il a fait de l'Agneau immolé, puis
glorieux, le flambeau de la cité, lui permettant de dire, bien que, en tant qu'il est homme, ce soit par communication : « C est moi, qui suis la lumière du monde. »
L'Agneau remonté dans l'invisible n'a pas laissé pour cela sans lumière nos régions. L'enseignement de l'Évangile nous demeure. Mais l'enseignement sans autorité vivante, nous savons ce que cela deviendrait !
Quand Aristote fut mort, sa doctrine si cohérente, si élevée en sa positivité, si admirablement synthétique, tomba aux mains de disciples aux tendances diverses, qui la tirèrent dans tous les sens et la firent verser finalement au matérialisme. Au moyen âge^ quand les Arabes la reprirent, ils la poussèrent au panthéisme. Aujourd'hui, ceux qui l'étudient sur des textes partiels, comme sont nos textes évangéliques; obscurs, comme le sont nos oracles souvent; susceptibles par conséquent dMnterprétations diverses, comme l'exégèse le prouve assez en matière de livres saints, ceux-là ne savent plus ce qu'il en faut prendre.
Emiettement, déviations, discussions sans issue et finalement néant pratique : voilà donc ce qui attendait la Bonne Nouvelle, si son parfum tout seul nous était resté dans des souvenirs, ou bien sa cristallisation dans des textes, sans nul représentant vivant. C'est tellement vrai, que toutes les sectes qui ont pris leur quant-à-soi sont arrivées à un désarroi doctrinal d'autant plus accentué qu'elles vivaient davantage. La stagnation de quelques-unes prouve simplement leur mort. C'est à ce point qu'on écrit livre sur livre, parmi les dissidents, pour élucider ce problème
pritnordial : quelle est Tessence du christianisme?
Sachant donc ce qui est dans l'homme^ comme dit Fapôtre Jean, et possédant d'autres moyens que les Aristote en quête d'une fuyante postérité, le divin Maître organisa doctrinalemeat, comme pratiquement sa représentation terrestre. Il était, lui, le Flambeau; il partait : il constitua un flambeau à sa place, flambeau comme par substitution ; flambeau qui éclairerait de sa lumière à lui et non d'une lumière nouyelle. Cela, dans l'unité d'une communication dont il demeurerait, avec Dieu, la source; dans une continuité qui préserverait d'extinction les lumières évangéliques, pousserait leurs ondes dans toutes les directions, les darderait sur tous les cas, les utiliserait pour toutes les démarches intellectuelles et pratiques; mais sans rien innover.
Nul ne serait, dans l'Église, soleil, lune, étoile, fournissant au surnaturel une lumière propre. L'Agneau tout seul serait le flambeau ; la gloire de Dieu toute seule la lumière; mais il y aurait continuité de la communication éclairante, par le moyen de l'organe indéfectible appelé papauté.
Tel est, disons-nous, le point de raccordement de l'infaillibilité pontificale, et nous promettions de préciser, quoique, à vrai dire, tout soit clair, à bien juger de ce qui précède.
La première chose à remarquer, c'est que 1 infaillibilité, étant une garantie pour nous tous, n'est pas un privilège personnel en ce sens que le Pape en devinait profiter plus que nous : il en profite comme nous, et comme nous il est tenu de s'y soumettre et d'y croire. Le Pape a/o/enriafaillibilité; ila/o/en ses propres
décisions. Il y est tenu comme le plus humble des fidèles : preuve qu'elle ne lui appartient pas, et que l'Esprit-Saint est bien ici seule lumière. L'infaillibilité n'est pas non plus un privilège personnel en ce seiis que le Pape en aurait en lui-même les conditions, comme si nous lui prêtions une psychologie spéciale. Le Pape, en tant que personne privée, est un homme comme un autre, faible comme nous, pécheur comme nous et sujet à l'erreur comme chacun. Nous en avons cette preuve que certains papes ont écrit des ouvrages de théologie quine jouissent pas, dansl'Église, d'une autorité particulière ; que l'on contredit librement. Saint Thomas, simple moine, est autrement important, comme docteur, que le pape Benoît XIV, qui d'ailleurs est de poids
Par où l'on voit ce que valent les reproches d'idolâtrie que certains nous adressent ici, comme si l'infaillibilité était la déification d'un homme.
Nous ne déifions personne, si ce n'est Dieu; mais Dieu, nous le déifions assez pour le mettre au-dessus des petites convenances d'orgueil et des ingratitudes qui voudraient l'empêchep de s'incliner vers les hommes.
Il s'est incliné par sa création; il s'est incliné par sa rédemption; il s'incline par surcroît en continuant cette rédemption dans tous les domaines où nous avons besoin qu'elle nous relève.
De nous-mêmes, nous glissons vers l'erreur sans fond; nous sommes les Danaïdes des vérités religieuses. Si Ton veut nous racheter du néant doctrinal, il faut nous garantir par un moyen quelconque le minimum de vérités nécessaires. Le moyen du
Christ est cette prière que le Père exauce toujours^ et qui obtient ici l'inerrance, « J'ai prié pour quêta foi ne défaille point ».
La prière du Christ est assez efficace pour nous sauver de la nuit. Mais on voit qu'il ne s'agit ni de révélation nouvelle, ni d'inspiration, d'insufflation de vérité dans l'esprit d'un humain : il s'agit de préservation providentielle.
Nos Papes ne sont pas des surhommes, ni des demidieux à la manière des païens. Il faut laisser cette interprétation à la mauvaise foi demi-consciente ou à l'impardonnable légèreté de quelques dissidents. Nos Papes sont de faibles mortels assistés. Ils ne bénéficient d'aucun miracle psychologique. Le Sauveur a prié pour eux : cela suffit. Sa prière toute-puissante obtient, par à^B moyens qui se précisent providentiellement pour chaque cas, ce que nous pourrions demander nous-mêmes avec moins d'efficacité en disant à Dieu : Préservez-moi d'errer.
Il ressort de là en second lieu que l'objet de l'infaillibilité est précis : c'est l'enseignement du Christ à perpétuer; c'est le contenu de la mission exprimé par ces mots : « Apprenez-leur cb que je vous AI ENSEIGNÉ. » Ce u'cst pas la rotation de la terre.
Aucune théorie scientifique ou historique, aucun système philosophique ne tombent, comme tels, sous le magistère ecclésiastique. Si l'Église s'en inquiète et en juge, c'est uniquement lorsque leurs conclusions impliquent une négation du dépôt sacré. Alors, la même juridiction qui se sait juge du dépôt se sait juge aussi de son contraire ; mais, nous le savons déjà,
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ce n'est pas là une mainmise : la liberté des méthodes scientifiques reste intacte\
En troisième lieu, quand nous attribuons l'infaillibilité au successeur de Pierre, à savoir à titre principal , nous n'entendons pas la lui^ttribuer à titre exclu sif. Il ne faut pas oublier qu'il a été dit, au pluriel : « Allez, et enseignez toutes les nations. » Le privilège d'inerrance, en matière de doctrine religieuse, est un privilège de mission ; il appartient à tout le groupe missionnaire, et en lui à toute l'Église.
Aussi les décisions conciliaires, depuis le concile de Jérusalem présidé par saint Pierre même, sontelles libellées au pluriel. ^ Il a semblé bon au Saint- Esprit et à nous, » dirent nos premiers pères. Mais le groupe apostolique ou épiscopal ne jouit du privilège commun que dans son unité procurée par le chef, sous la dépendance du chef, en vertu de la confirmation dont Pierre a été chargé à l'égard de ses frères : ^ J'ai prié pour toi pour que ta foi ne défaille point, et toiy confirme tes frères, »
L'infaillibilité du groupe apostolique et du corps épiscopal son successeur est une infaillibilité confirmée; celle de Pierre et du Pape son successeur est une infaillibilité qui confirme. De sorte qu'une décision n'est couverte des promesses efficaces du Sauveur que si elle est portée en anion avec Pierre et confirmée par lui selon les lois de sa propre mission. Ce que dit le concile sans le Pape, ou à plus forte raison contre le Pape, est nul ; ce que dit le Pape sans le concile est de soi suffisant.
Sauf qu'il lui appartient, à lui, pour procéder selon
(1) Cf. L !•», livre II, ch. ix : De la liberté intellectuelle du croyant.
Dieu qui fait tout avec sagesse, de s'éclairer des lumières communes et de trouver habituellement dans ce concours le moyen humain de l'inerrance divinement garantie. Mais s'il y manque, la promesse du Christ n'est pas pour cela caduque. La faute d'un seul ne fera pas le malheur de tous. Dieu a le moyen de sauver en toute hypothèse ce qu'il a résolu de sauver.
L'indéfectibilité de la foi, dans l'Église, sera ainsi le fait des Douze collectivement et de Pierre primordialement, de Tépiscopat dans son ensemble uni à son chef et du chef par un droit de primauté qui en fera pour lui une prérogative singulière et propre. On dit singulière, ou personnelle, non, encore une fois, qu'elle tienne en lui à la personne privée : elle tient à la personne hiérarchique, elle tient au rôle; mais dans ce rôle et en lui seul elle se concentre en sa plénitude, et elle est donc, en ce sens-là, singulière.
D'autre part, elle ne dépend pas de l'ensemble ; au contraire, elle s'y communique, venant du Christ et de Dieu, et en ce sens-là elle est propre. Nous avons dit que la démocratie religieuse, qui ferait remonter le pouvoir, doctrinal ou autre, au lieu de le faire descendre en communications progressives, serait le contraire d'un régime divin.
Reconnaît-an dans ces déductions toutes simples — toutes simples à partir des divines intentions dont nous croyons l'humanité gratifiée — reconnaîton le pouvoir fantôme tant poursuivi de sarcasmes et de haine, au lendemain du concile du Vatican? Défi au siècle des lumières, byzantinisme, idolâtrie, auto-
cratie attentatoire à tous les principes de la vie moderne, et le reste!...
On s'exclama pendant quelque vingt ans, et puis, comme on ne peut toujours penser aux mêmes choses, on oublia ; mais il suffit de répéter ces mots : infaillibilité du Pape, pour que, dans certains milieux, on voie revenir sur les lèvres un sourire ou quelque petit blasphème apaisé^ écho des grands éclats de jadis.
Avant de sourire ou de blasphémer, il faudrait comprendre. Ce que nous disons est si peu pharamineux, si naturel, même, dans l'hypothèse d'une révélation positive, qu'il s'est trouvé des incroyants, et, parmi les chrétiens dissidents, des protestants — je cite ceux-là en particulier parce que leur caractéristique est précisément l'opposition au Saint-Siège — pour l'avouer largement.
N'en citons qu'un ; mais qu'on ne peut mépriser ni parmi ses coreligionnaires, car il y jouit d'un prestige mérité, ni chez les autres, vu que c'est un homme des plus remarquables. Auguste Sabatier^ analysant la notion de dogme, prouve longuement que si l'on veut un dogme fixe, il faut de toute nécessité le faire garder par l'infaillibilité. Et certes, cette démonstration n'était pas difficile : elle est du moins sincère.
Bien entendu, l'auteur ne la présente pas comme une raison d'adhérer au Pape; mais comme une raison de rejeter le dogme fixe, dans lequel « s'enlizent » encore, avec les catholiques, les orthodoxes protestants*
1. Us Religions d'autorité et les religions de l'Espnt, Qu'est-ce qu'un dogme?
Sur ce point-là, nous sommes fixés, nous n'attendons pas de lumières; mais nous sommes fort heureux d'enregistrer Targument. S'il y a révélation, nous dit-on, il y a dépôt de vérités à conserver; il y a dans le monde une lumière autour de laquelle il faut placer la main pour Tempêcher de s'éteindre. Alors, songez à la tempête des opinions et des contradictions humaines! S'il y a dépôt et s'il y a danger permanent pour ce dépôt, danger fatal, de deux choses l'une : ou le Révélateur en prend son parti et permet à la nuit — sans qu'il y ait faute de personne peut-être — de reprendre sa lumière, ou bien il doit organiser un système de sauvegarde. Au lieu de la torche en plein vent, il nous faudra le feu protégé, le phare dont la carapace de verre garde l'éclat contre les souffles de la mer.
(c Un dogme indiscutable suppose une Église infaillible » : telle est la proposition lapidaire qu'établit notre auteur. — Merci, cher adversaire ! Vous aurez beau ajouter, après cela, qu'il n'y a pas de dogme indiscutable; que l'Évangile n'a été qu' « une invitation toute morale, une expérience, une consolation proposée à chacun *, nous n'en serons pas émus. Une expérience, une consolation, une invitation toute morale, c'est une chanson, c'est la « vieille chanson » dont on nous rebat les oreilles. Nous croyons, nous, que le Sauveui* a dit une parole; qu'il a parlé « comme ayant autorité », ainsi que disaient ses auditeurs; comme étant le seul qui connût les secrets du ciely étant ^>enu du ciel, et répétant ce qu'il avait entendu de son Père, ainsi que lui-même l'affirmait.
Il y a là pour nous de l'indiscutable, et nous pen-
sons que cet indiscutable est la vie de l'esprit humain relativement à des objets sur lesquels notre science ignore tout, bien qu'ils soient de tous, infiniment, les plus indispensables.
Alors, reprenant votre proposition, nous disons : Un dogme indiscutable suppose une Eglise infaillible? Bien. Ajoutons, ce que vous ne discuterez pas : Une Église infaillible suppose quelqu'un, dans cette Église, en qui Tinfaillibilité trouve son centre. Par ce moyen, le dogme vivra, et nous aussi, religieusement, nous vivrons, tandis que vous, avec votre « expérience » toute morale et consolatrice, vous vous mourez de la plus belle des morts doctrinales. Et vraiment, je me sens pris d'une pitié sympathique, quand je vous entends, dans une phrase que j'admire, littérairement, dire, à propos de la définition solennelle de l'infaillibilité, en 1870 : « Les apothéoses ne sont jamais que des formes pompeuses de la mort. »
La mort! Pour qui donc parlez- vous? Sont-ce les cadavres, maintenant, qui viennent donner l'exeat mortuaire aux vivants? Qui donc s'est dissocié, comme un corps sans idée vitale, subissant de plus en plus les effets d'un principe arbitraire et antisocial ; se trouvant réduit, précisément là où il obéit le mieux à vos suggestions, à l'état de magma où se trouvent des substances riches — comme vous, ô grand esprit, mais privées de lien organique, livrées à l'anarchie des combinaisons de hasard, comme il doit s'en passer au sein de la terre, quand l'âme, cette maîtresse d'unité, n'est plus là?
Et c'est vous, dans votre bière qui n'est pas même scellée — car tous vos cadres artificiels se dislo-
quent — qui entonnez sur nous le lamente? Dormez en paix, et ne vous troublez pas pour l'Eglise I
Nous le disions déjà à propos de Funité, qui est un des caiactères du catholicisme : le mouvement de concentration effectué par TE g lise au dernier concile, loin de l'étouffer, l'a épanouie. C'était le mouvement du fauve qui se ramasse pour bondir. Le Lion de Juda connaît la loi des grands élans, et il en passe, au besoin, même par les conditions contraignantes. Si l'ultramontanisme a été une contrainte, nous en voyons et nous en verrons demain surtout la détente souple, forte, ample à en épouser un large avenir, quand les débats présents, si confus quelquefois, mais d'une confusion de richesse, auront trouvé leur conclusion.
La concentration est le premier mouvement de la vie ; Texpansion est le second ; et cela de phase en phase, jusqu'à ce qu'un jour, le vivant immortel ayant achevé ses destinées, il trouvera dans son expansion éternelle, avec la paix qu'il poursuivait, Fheureux état de ses multiples éléments que nous sommes. Car c'est nous, humains, les bénéficiaires de la vie surhumaine que garantissent, dès ce monde et en vue de l'autre, les infaillibles vérités.