CHAPITRE IX l'ordre monastique
L'Église, les églises particulières, les paroisses : telles sont les zones successives dans lesquelles la vie religieuse catholique est appelée à se déployer et à révéler son organisation une et souple.
En accédant à l'ordre monastique, nous ne sommes plus en face d'un champ particulier, ni davantage d'un échelon de hiérarchie : iij'agit. illun approfondissement de la vie religieuse et de formes diverses appelées à en épanouir les ressources, au bénéfice direct des plus hautes âmes et indirectement de toute l'Église.
En tant qu'organe de l'Église, l'ordre monastique est en effet d'essence collective comme l'Église ellemême. Nous avons assez dit que dans une organisation de l'amour, tel qu'est le catholicisme, il n'y a pas de place pour le salut recherché isolément, encore bien moins pour la perfection solitaire. Tout se lie en Dieu par le Christ, chaque âme reliée à toutes les autres, et chaque groupe n'est qu'une compagnie, un régiment, une brigade, une division ou une formation spéciale en l'armée complète.
C'est de l'Église entière qu'il faut dire d'abord ce
que disait saint Benoît de son œuvre, quand il l'appelait une école du service divin [Dominici schola serçîUî), Les « écoles » particulières fonctionneEt toutes dans Tesprit de TÉglise, sous sa conduite et pour ses fins, qui sont générales en même temps que personnelles à chaque fils de Dieu.
Qu'il s'agisse même des anachorètes^ hommes qui vivent à l'écart, dans une profonde retraite, voire au désert, comme les ermites^ ou qu'il s'agisse de cénobîiesy moines vivant en communauté, comme les Bénédictins, ou encore des chanoines réguliers, comme il y en eut beaucoup dans les premiers siècles, ou des fratiy dont les Franciscains, les Dominicains, les Carmes, les Augustiniens, les Minimes sont les grandes familles, ou encore des clercs réguliers, dont la Compagnie de Jésus est la plus glorieuse phalange, ou enfin des clercs séculiers vivant en communauté, avec ou sans vœux, tels les disciples de saint Alphonse de Liguori et de saint Paul de la Croix, les prêtres de la Mission, les Oblats de toute famille, les Oratoriens, etc.. : dans tous les cas, l'ordre envisagé n'est qu'une application de la pensée catholique, une annexe de son organisation, et par conséquent chose sociale.
11 le sera d'autant mieux, lorsqu'il arrivera qu'un foyer monastique soit érigé en église particulière, avec prélat appartenant proprement à l'ordre épiscopal, ou en tout cas sous la direction d'un clergé appartenant à la hiérarchie et régissant en son nom le groupe des moines ou des moniales.
Les églises monastiques furent dès le iv* siècle et peut-être avant nombreuses et florissantes. Leurs chefs, quand il s'agissait de communautés d'hommes,
furent promptement tirés à peu près exclusivement de leur sein, de telle sorte que l'homogénéité fût complète entre le groupe considéré comme appartenant à l'ordre des moines et le même groupe composant Tordre hiérarchique.
Il arriva aussi naturellement que ces églises particulières, généralement plus ferventes, mieux fournies de personnel, plus influentes, étendirent leur action et se virent annexer des populations séculières, dont les moines étaient le clergé, Tabbé ou prieur le pasteur avec charge d'âme. Quand le supérieur était évêque, il avait ainsi autour de lui un véritable diocèse; quand il ne Tétait pas, il devenait archiprêtre au sens ancien du mot, s'assimilant aux titres cardinaux des églises diocésaines et prenant part à tous les actes de la vie ecclésiastique qui en découlaient. On ne continuait pas moins de distinguer, dans cette apparente confusion, Tordre monastique et Tordre hiérarchique ou canonique.
Plus tard, la fondation des grands ordres apostoliques procéda d'une pensée générale qui rattacha ces groupes plus directement au Saint-Siège, sans préjudice de liens indispensables avec les églises particulières où ils se répandaient. Et c'était donc la manifestation encore plus évidente du caractère social dont Tordre monastique est revêtu.
Reste à mesurer la valeur que ces créations représentent pour TEglise, et, pour cela, à définir en luimême Tétat religieux.
L'état religieux est proprement une profession publique de ce qui est en perfection le travail même de l'Église, à savoir la sainteté, celle-ci se carac-
térisant par la charité : adhésion à Dieu et à tout ce qui est de Dieu, surtout le prochain humain, et dépouillement corrélatif de toute réalité étrangère ou hostile, surtout le moi égoïste et pécheur.
De cette définition, il y a lieu d'écarter deux erreurs possibles. La profession extérieure de perfection dont on parle n'implique pas perfection acquise, mais recherche décidée de la perfection. Et d'autre part, quand on dit profession extérieure, on indique que le dedans en peut être disjoint. Il est des religieux qui ne sont guère parfaits ; il est de simples chrétiens qui s'avancent dans cette royale voie avec héroïsme. Ceux-ci ont l'âme de la vie religieuse, sans faire partie de son corps ; ceux-là ont le corps sans l'âme.
Mais ce qu'il importe de constater, c'est que cette âme de la vie religieuse est l'âme même de l'Église et n'est nullement une spécialité. Ce qui est spécialité, c*est la profession extérieure et publique. Et une telle profession, précisément parce qu'elle est publique, c'est-à-dire sanctionnée et engagée dans Funité chrétienne, constitue celui qui professe à l'état de représentant. C'est toute l'Église, en lui, qui déclare ses fins, comme le héros dit le vœu de l'armée : la victoire.
L'Église entière a pour but la sainteté ; là est son travail propre. La sainte Église n'est ainsi appelée que pour ce motif. Aussi avons-nous dit que Fépiscopat, représentation la plus élevée de TÉglise au point de vue mysticité, est par lui-même un état de perfection, invitant à la perfection effective celui que l'on consacre. Ici, la représentation n'est plus hiérarchique, elle est spontanée, mais elle est sanc-
tionnée et par là canonique aussi à sa manière. Le cas est donc au fond identique.
Par où Ton voit l'erreur capitale des « modernes » qui ont voulu découvrir dans la profession religieuse une institution périmée, dont TÉglise aurait tout intérêt à se débarrasser comme d'un accessoire encombrant. L'institution religieuse n'a rien d'accessoire ; elle se rattache à la sainteté de l'Eglise en son dernier fond; elle révèle, dans l'Eglise, le meilleur, le plus achevé, en concordance avec le principe qui est son point de départ. S'il n'y avait pas de religieux, ce serait un échec relatif de l'œuvre sanctifiante entreprise; car tout ce qui est entrepris tend à l'achèvement et doit pouvoir en montrer le témoignage. Comme l'a très bien dit un théologien, « l'état religieux est tellement de l'essence de l'Église, qu'il a naturellement commencé avec elle, ou plutôt qu'elle a commencé par lui ^ ».
Le religieux ne fait donc que rentrer dans la logique du baptême et en pousser à fond toutes les conséquences. Tout baptisé fait profession de se donner à Dieu par le Christ et de renoncer à tout ce qui s'y oppose ou l'ignore. Le religieux ne saurait se proposer davantage ; il se propose seulement de le faire mieux que le commun, avec plus de plénitude et en utilisant pour cela des moyens plus aptes.
Et la différence qui est ici constitutive des degrés, c'est que le simple baptisé peut s'en tenir aux préceptesy dans l'accomplissement desquels la charité essentielle se prouve; le religieux fait profession des conseils y tout au moins ceux qui sont la matière des
trois vœux : détachement des biens de ce monde par la pauç^reté, renonciation à la chair par la chasteté, abandon de la volonté propre par Vobéissance.
Dans la vie éternelle, tout ne sera-t-il pas commun? Tœuvre de chair ne sera-t-elîe pas absente? Tadhésion amoureuse aux vouloirs divins ne serat-elle pas la loi? La vie religieuse est un essai et une anticipation de cet ordre des fins, comme elle est une suite et un achèvement du baptême.
A la mort, tout chrétien fait profession religieuse; il n'emporte ni ses biens, ni sa chair, ni sa volonté propre : il s'enfonce en Dieu; il descend au sépulcre avec Jésus en vue de ressusciter avec lui, ce que signifiait l'immersion du baptême.
La vie en Dieu, Riche opulent qui n'a rien et qui est tout, récompensera celui qui par une sainte mort s'est détaché volontiers de ce qui passe. La vie en Dieu, en qui est la vie achevée et immuable, tiendra lieu à celui qui s'en retire de la vie sans cesse mourante que l'alimentation et la génération sustentaient. La vie en Dieu, régisseur des êtres, associera à sa providence toujours obéie celui qui renonce définitivement à vouloir d'un vouloir propre, qui remet avec Jésus son esprit entre les mains du Père. Il sera là-haut consentant au programme divin dévoilé, acteur du drame universel, précisément parce qu'il aura renoncé à la « comédie » personnelle, en acceptant qu'elle finît par 1' « acte sanglant ».
Le religieux devance ce temps et veut mourir spirituellement, comme fit Jésus dès sa première heure, comme firent tous ses choisis, à
partir des Douze. Rien désormais ne comptera pour lui, si ce n'est Dieu, si ce n'est tout ce qui s'éclaire de la lumière de Dieu; le reste, ce ne seront plus que des objets dans la nuit; lui-même, dans la partie que Dieu ne vivifie pas, ce ne sera plus qu'un cadavre.
Cela, le religieux le voue, c'est-à-dire qu'il en fait un état, au lieu d'une passagère fonction ; c'est-àdire qu'il veut donner à la perfection chrétienne dont il fait profession l'extension même de la vie chrétienne; c'est-à-dire qu'il essaie de mimer pour ce temps la confirmation dans le bien qui est le fait de l'éternité; c'est-à-dire qu'il entend garantir sa fidélité et ajouter au poids de ses dons celui de leur permanence et de leur source : le fond avec le revenu, l'arbre avec ses fruits.
La nouvelle vie aura d'ordinaire pour abri le monastère. Monastère, « maison de Dieu » parce que Dieu y gouverne, parce que Dieu y est servi, parce qu'il y habite, parce qu'il y est le possesseur des âmes et des biens ; monastère, « atelier » où se trouventles meilleurs « instruments des bonnes œuvres^).
L'habit spécial endossé sera un signe de consécration, de séparation, de sanctification, parure de réponse mystique, robe candide du nouveau baptême, façon symbolique de « revêtir le Christ » comme Paul le dit du baptisé, en revêtant un habit bénit en son nom, et avec cela assurance contre l'oubli, préservation de beaucoup de dangers, porterespect à l'égard d'autrui, pour l'édification commune.
L Règle de Saînt-Benott, chap. IV.
La vîe de communauté, qui est la règle ordinaire, symbolisera Tunité chrétienne ; elle fera voir au ciel de l'Église, vaste cohérence d'astres, des constellations plus serrées, des Pléiades; elle invitera à vivre avec le prochain comme avec Teucharistie, en communion, avec le Seigneur pour centre; elle sera une « provocation à la charité et aux bonnes œuçres » (Hébr., x, 24). Les évadés du monde, si le monde vient à eux sous la forme des hôtes, des voyageurs, des pauvres, lui feront Taccueil qu'ils feraient au Christ, parce que, dans le Christ, la charité symbolisée par la vie entre soi est universelle.
Les moines s'exercent à l'humilité mutuelle, à l'humilité devant Dieu, par des pratiques nombreuses que le monde méprise; mais le mépris du monde accepté, comme le mépris rendu, n'est-il pas pour le moine un principe ?
Leuis yeux n'errent pas sur tout : ils se réservent pour le dedans, pour la Beauté lointaine et intime. Ils ne parlent pas indiscrètement ; quand ils parlent, c'est encore en esprit de silence, et leur silence plein de mystère ressemble à celui qui est une vertu de Dieu.
Leur silence est respectueux et sage; c'est un apaisement qui attend un travail d'en haut, une irruption de lumière dans la nuit intérieure. Grâce au silence, la parole une fois déliée se maintiendra sous sa mesure et gardera le souci de ses fins. L'âme aura concentré de la force, veillant à l'organisation des pensées au lieu de leur dispersion, cultivant la sérénité au lieu de l'agitation, se libérant au lieu de s'accrocher à tous les buissons, assour-
dissant le vacarme intérieur des passions, recevant les voix inspiratrices et se livrant à leur commentaire, se vidant du rien en faveur du tout.
Les moines se mortifient, c'est-à-dire qu'ils font mourir en eux ce qui n'a pas le droit de vivre, ou même ce qui pourrait subsister légitimement, mais qu'on sacrifiera sagement pour des causes sublimes. N'est-elle pas sublime en effet, la remontée de l'esprit à partir des fonds où l'on donne le coup de pied du plongeur; sublime aussi et davantage l'amour de la douleur expiatrice, de la douleur d'amour qu'on appelle et qu'on apprivoise, qui vous apprend à goûter le calice de Jésus, après la divine libation offerte au Père ?
 tant de souffrances de mauvais aloi chez soi ou chez d'autres, comme à tant de jouissances dépravées, on s'empresse à substituer la souffrance qui épure, qui mérite et qui sauve.
Ajoutant ce qui manque à la Passion du Christ, ces libres crucifiés laissent couler des larmes et du sang dans le torrent rédempteur. Ils inspirent à Ozanam le sentiment de cette efficience et de cette réversibilité, quand il écrit, après un office de nuit à la Grande-Chartreuse : « J'ai songé à tous les crimes qui se commettent à cet^e heure-là dans nos grandes villes, et je me suis demandé si véritablement il y avait là assez d'expiation pour effacer tant de souillures. »
Ils n'en sont pas pour cela sombres ni déprimés. La joie des monastères est proverbiale. Ceux qui ont chassé le rire lourd, le rire amer, le rire qui cherche à étourdir la tristesse, le rire « secoué » qui
échappe au frein et risque d'agiter en nous toutes les fanges, n'en ont que mieux le divin sourire ou le rire franc qui nous rassérène.
Ce sont eux, les moines, qui versent au monde sa meilleure ration de joie. Joie pure, celle-là; joie qui est un fruit de la charité : baiser intérieur qui dilate et qui embaume; joie d'appartenir à Dieu dans Tunité de tout ce qu'aime Dieu et d'élargir le cœur à sa taille; joie d'anticiper le ciel, fût-ce au milieu des tribulations.
Car les tribulations aussi sont source de joie, tout comme les joies amènent des larmes. La vie présente est tellement mélangée de possessions et de regrets, d'espérance et d'attentes douloureuses, que c'est un chassé-croisé de sentiments ou l'âme profonde ne se reconnaît plus. Les larmes sont un pain nourrissant, et le pain, quand on le mange, laisse un goût de cendre. Vie et mort, patrie et exil sont ici mêlés, et Dieu, qui est la vie, qui est la patrie, Dieu, la « portion » du moine, Dieu, dis-je, parce qu'il se donne et qu'il se retire, parce qu'il se montre et qu'il se cache, devient au moine à la fois son épreuve et sa pure joie. On dirait ce Dieu, avec lui, comme en coquetterie crucifiante, Fenivrant et le flagellant, lui accordant, comme il fit à son Fils, le privilège des douleurs. Heureux est-il quand il se tient tranquille sur sa croix!
Quand le moine travaille des mains, c'est parce que le travail épure et apaise ; parce que le travail est ennemi de Satan ; parce qu'il rapproche des travailleurs, nos frères, et nous met en communion avec la nature, notre divine sœur; parce qu'il nous
apparente à tout le réel fils de Dieu et à nousmêmes en nos meilleures sources ; parce que le travail priant et patientant, c'est le bonheur proche, et que travailler selon Tordre, c'est vivre en Dieu.
Le travail a comme propriété de laisser l'esprit se retremper au contact des réalités terriennes. Il nous fait obéir à une loi et payer notre écot à Tœuvre des hommes. La terre est sainte, et toutes réalités sont saintes; par le travail, on les relève de leur chute provisoire et on les aide à remonter vers leurs origines, qui confinent à leurs fins.
Saint Benoît veut que le cellérier du monastère considère et soigne les outils du travail, comme d'ailleurs tout ce qu'il gère, « ainsi que les vases sacrés de l'autel^ ». Saint Basile avait dit déjà « comme des vases de Dieu », et il avait conclu : « Celui qui les méprise est un sacrilège. » N'est-il pas sacrilège, celui qui offense des biens consacrés et qui entrave le travail, ce service divin?
Du travail qui introduit de Tidée dans des matières mortes, le moine passe sans coupure au travail non servile qui aborde l'idée en elle-même. L'étude est la compagne la plus assidue des loisirs monastiques. Elle s'appelle la contemplation, parce qu'elle s'oriente vers la Source d'où découle le vrai et se tient sans cesse sous sa dépendance ; parce qu'elle entend faire « l'œuvre du Verbe », ainsi que disait Catherine de Sienne.
Le Verbe exprime Dieu, et le Père nous communique par l'étude, comme par la prière, ce Verbe touiours coulant. Quand le moine y boit, il y prend de