Règle, ch. XXXL
quoi devenir un Verbe en participation, un révélateur animé par un souffle ardent, grâce à l'Esprit d'amour où les rapports du Père et du Fils s'enveloppent.
Que de grandes paroles sont sorties de ce commerce intérieur, prolongeant la parole officielle et fondamentale de l'Ecriture, des Pères et de l'Église enseignante !
Le culte liturgique prend dans la vie du moine une place quilui a été souvent disputée, qu'il ne faut pas exagérer, mais qui doit être en toute hypothèse fort large.
Il en est qui font de ce culte un but et la matière principale d une activité qui est toute adoratrice. Ce que d'autres donnent à l'étude, à l'apostolat ou à la charité corporelle, ceux-là trouvent bon de le donner à l'autel. Ils sont des êtres de louange. Ils font tout converger vers le chant, la psalmodie, les cérémonies, les rites variés par lesquels nous signifions notre religion intérieure. Ils s'appliquent au divin « pensum • et à son sublime enfantillage ; ils appellent cela leur « œuvre de Dieu : opus Dei » et ils y consacrent les beaux moments que les « positifs » aimeraient à distraire pour des fins « sérieuses ». Ils gaspillent le temps devant Dieu.
Et c'est à eux spécialement que l'Eglise confie sa liturgie, parce que, appartenant à Dieu tout entiers, ils sont meilleurs instruments de prière. Ils feront de celle-ci une louange plus continue et plus complète. La liturgie, qui veut tout ramasser pour l'offrir au ciel, qui veut tout raccorder à l'Alpha et à l'Oméga qu'elle invoque, trouvera dans le moine rintermé-
diaire adapté : tel un fer déjà aimanté et qui attire les autres.
A lui revient la mission de donner une voix plus riche à notre univers matériel ou moral, d'apprendre aux cieux qui racontent la gloire de Dieu la signilication de leur cantique ; de représenter les hommes distraits, oublieux, obsédés ou récalcitrants ; de plier les genoux par procuration et de satisfaire pour tous aux divins désirs, « car le Père aussi cherche qui l'adore en esprit et en çériié » (Jean, iv, 23).
A condition que leur vie elle-même soit une liturgie — pulchra cœremonia, disent les Constitutions dominicaines — les moines auront anticipé sous cette forme encore les saintes occupations éternelles ; car les paroles de ine éternelle seront sur leurs lèvres et reluiront dans leurs œuvres. Ils auront accordé leur être ainsi que le (fe'cacorûfe, harmonisant les gestes» les pensées et les voix. Ils loueront Dieu avec les effets de Dieu en eux et avec les paroles de Dieu dans les Écritures.
Ce seront eux qui, par commission de FÉglise, composeront à l'eucharistie son accompagnement le plus honorable et pour nous le plus utile. Ils Tentoureront du glorieux cortège des heures. Par la liturgie cyclique dont la giration a pour centre ce mystère même, les heures tournant autour de la messe, la semaine autour du dimanche, l'année autour de Pâques, ils prépareront les cœui's à la venue des grâces et assureront le rayonnement de l'idée sacramentelle-
Ils voudront, comme le jour, sanctifier la nuit. La continuité est une des qualités que la prière a revendiquées avec le plus de spontanéité exigeante. N'est-
il pas digne et raisonnabiey équitable et salutaire de rendre grâces à Dieu en tout temps ? Ne le doit-on pas aussi en tout lieu? La nuit n'est que le second hémisphère du jour : il convient que Dieu soit loué sur toute notre terre.
Les moines entendent aussi purifier la nuit que tant d'autres souillent, lui enlever son odeur de péché, lui confier des germes de bonnes pensées comme au sol obscur, l'orienter chrétiennement vers le jour qui vient, faire de ses ténèbres une lumière de joie : « Et nox illuminatio mea in deliciis meis. »
En secouant le sommeil nocturne et le plus lourd sommeil de l'oubli, ils espèrent écarter ce sommeil de mort qu'est le péché, prélude de l'éternelle mort qui nous guette. « Marchez^ tandis que i>ous açez la lumière de vie, de peur d'être saisis par les ténèbres de la mort » (Jean, xii, 35).
On remarquera que le sentiment liturgique élève facilement les moines à la poésie et qu'elle les pousse à la plus ardente commimion avec la nature. Ils l'aiment, cette « sœur » terrienne, qui est si éminemment religieuse. Religieuse par son départ, qui est la création; par son progrès, qui est providence, et par son arrivée : le service des élus, la nature est sacrée ainsi que tout le réel, dès que la liberté ne le désoriente pas. a Dieu {fit que tout était bon », dit le Saint Livre : or la bonté des êtres refluant vers son origine, le ruisseau qui en bondissant chante sa source, c'est la religion même. Le moine prend là des leçons, comme nous vîmes qu'il en donne. Il veut être avec Dieu comme la nature est avec Dieu : obéissante, pleine d'harmonie et de louange, parole d'action, poème qui se fait, liturgie aux deux infinis de gran-
(leur. Il sera à la fois son élève et son prêtre, écoutant en elle la parole du Seigneur et lui prêtant une voix^
Que si les moines ont pour but autre chose que le culte, comme la charité et comme l'apostolat, le culte n'en sera pas moins, à titre de moyen cette fois — ajoutons de but partiel dont nul ne se dispense — une valeur de tout premier ordre. On ne saurait négliger les sources. Et qui ne comprend que la source des dévouements et des activités conquérantes est là, dans le seul à seul mystique nourri par une publique et agissante profession d'amour?
Il faut se rendre compte que le culte est par luimême une charité et une œuvre d'apostolat fort précieuse. Il est de fait que toute l'antiquité chrétienne s'en nourrit, et que cette « musique », cette harmonie active et vocale fut pour le monde barbare, en particulier, comme la lyre d'Orphée. Un monde civilisé portera seulement plus haut les effets de l'harmonie de prière.
Apaisement, édification, sentiment du mystère^ instruction par le mot et par le symbole, entraînement du rythme et des gestes, intime invitation à s'unir, quand, publiquement, au nom de l'Église universelle et devant la face de Dieu qui nous donne sa présence réelle, on proclame en commun le vrai immuable et les plus hauts biens : tels sont les fruits espérés du pieux drame.
1. Les anciens liturgistes, souvent moines, ou qui en avaient le cœur, sont de tous les plus poètes. Cf. Dom Gabrol, Le Livre de la prière antique.
Ensuite, Fapôtre ou l'être de charité, ange bienfaisant que Dieu nous envoie pour guérir nos plaies du corps ou de Tâme, est un ange humain. Il lui faut, pour réussir, ou seulement pour persévérer, de divines forces : où les puisera-t-il, sinon à l'autel, ou tout proche, dans le rayonnement eucharistique commenté, dans l'action rituelle?
Chez les moines prêcheurs, en particulier, l'apostolat s'appuie nettement sur la contemplation et les observances. « Contemplata aliis tradere : livrer les fruits de sa contemplation », c'est la devise d'un grand Ordre, et les autres en sont d'accordé
La raison en est que Faction est solidaire de la vie intérieure; l'expansion part de la concentration. Ceux qui pensent qu'on ferait mieux de donner à l'action extérieure ce qu'on donne de temps et d'âme à la contemplation ou aux observances, raisonnent comme celui qui voudrait employer à vider un réservoir le temps nécessaire à le remplir. Il y a là seulement une question de mesure. Un Ordre apostolique ne se conduit pas comme s'il était uniquement contemplatif. Mais à vouloir trancher la question au bénéfice exclusif du dehors, on prépare l'anémie des âmes, la dispersion, l'agitation stérile et les dangers de ceux qui ne se tiennent pas au contact des sources.
L'office du chœur, avec son ordre rigoureux, son rythme et sa relative lenteur, semble un remède fort utile à l'inquiétude et à la trépidation modernes. Un temps qui souffre plus que tous de la nervosité et
1. Cette formule est de saint Thomas d*Aquin {Somme Théologique, IP.II», q. cxxxviii) et elie a été adoptée par sa famille religieuse.
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du surmenage doit apprécier ce bain de paix, et faire confiance aux résultats d'une activité à peine réduite dans son extension, par ailleurs rendue plus intense, mieux appliquée au fond des choses, plus mûre.
N'est-ce pas dans le silence infini, que la nature travaille ? N'est-ce pas dans la ténèbre ardente des cryptes, que les grands monuments ajourés prennent essor? La solitude est un exil qui rend le retour dans la patrie plus conscient et plus fécond.
Les vrais oisifs ne sont pas les moines, auxquels on jette parfois cette injure : ce sont les agités. Esprits sans air, butés à de petits travaux successifs, sans patience, sans mesure, ignorant que la paisible lenteur est aussi une force, les non-contemplatifs sont exclus de Faction large comme de la pensée haute. Le marin, le laboureur et le moine savent qu'on ne fait jamais tant de besogne qu'en ne se pressant pas.
Voudrait-on méconnaître aussi que le culte, en tant que valeur de prière, reporte ses effets sur toutes les entreprises avec lesquelles l'esprit de foi le met en liaison? Dieu ne garde pas pour lui ce qu'on lui donne ; il le reverse à la fois sur nous, qui en deviendrons de meilleurs outils de son œuvre, et sur ceux que notre zèle lui offre déjà comme une conquête fraternelle espérée. N'oublions pas que si nous plantons et arrosons, c'est Dieu qui donne la croissance.
C'est pour cette raison que les plus grands apôtres monastiques ont été invariablement les plus zélés pour le service divin et les plus attachés à tous les devoirs de la vie conventuelle. De saint Bernard ou de saint François et saint Dominique jusqu'à Lacor-
claire, ce moderne parmi les modernes, tous ont pensé à l'application du proverbe : Médecin, guéristoi toi-même. Ils se sont sanctifiés pour sanctifier les autres; ils ont consacré à Dieu un culte personnel avant de lui offrir éventuellement le culte d'autrui. L'apostolat est un supplément etçQmme un débordement de richesse. La liturgie loue saint Dominique de ce qu'il accrut en soi l'homme canonique en le rendant apostolique [Virum canonicum auget in apostolicum); elle ne le loue pas de ce qu'il ait abandonné Dieu pour l'homme*..
On peut donc estimer que la rénovation liturgique inaugurée par dom Guéranger et qui se poursuit près de nous est en corrélation naturelle avec les vues apostoliques des meilleurs. Cette campagne était parfaitement opportune. Loin d'anémier la prédication ou l'enseignement, la liturgie lui prépare une âme; loin de délaisser le peuple, elle l'assemble et le dispose, par l'unité visible, à l'unité mystique dans le Seigneur.
L'utilité religieuse des moines est déjà impliquée dans ce qu'ils sont, s'il est vrai qu'ils achèvent en eux ce qui est le travail propre de FÉglise, et elle ressort aussi de ce qu'ils font, fût-ce même dans des domaines extrareligieux, comme s'ils deviennent laboureurs, industriels, administrateurs, ou sont livrés à des études en elles-mêmes profanes. Tous ces travaux reversent leurs valeurs dans le trésor de l'Église, en ce que d'abord ils sanctifient leurs auteurs, les tenant dans les saintes lois de leurs instituts et dans la loi générale de l'effort imposé aux hommes ; en ce que, ensuite, la reconnaissance des
/ peuples, sensibles surtout à ce qui se voit, profite I au sentiment religieux que représente ici le bienfai- ^ teur.
Il n'est pas nécessaire de rappeler ce que les moines ont fait pour la civilisation. Quoique certains aiment à l'oublier, nul n'oserait le méconnaître. Leur effort a produit plus que celui de nulle institution temporelle, et plus utilement, parce que ce fut proche des origines.
Comme force d'expansion pour l'Église, comme valeur d'accroissement interne et de progrès, l'ordre monastique offre des services qui, humainement parlant, ne pouvaient être suppléés. Les moines instruisent l'Église, comme ils l'édifient. Ils la maintiennent au contact de ses sources doctrinales dont ils font leur constante étude. Eux principalement, quoique non pas seuls, sont coutumiers des grands travaux, ceux qui exigent la solitude, la collaboration et l'ampleur du temps. Les « citernes crevassées » de l'information hâtive et de la petite publicité ne sont pas leur fait. A l'ordinaire, ils voient profond et ils taillent large.
Le ministère de la parole, si essentiel à l'Église, leur fut remis pour une part qui a été sans cesse croissant. On dirait que ce sont eux spécialement qui ont entendu cet ordre : Allez et enseignez toutes les nationsy bien que ce soit à travers les évêques, dont la prédication, avons-nous dit, est le propre office. Désireux de capter pour leur compte la lumière divine, ils s'inquiètent de sa diffusion; ils disent avec i le Psaume : « Je n* ai point caché votre justice dans \mon cœur; fat annoncé {fotre vérité et votre salut » (Ps. xxxix, 11).
L'amour des âmes ne leur est point particulier; mais ils poussent plus avant leur pointe et couvrent de leur action plus d'espace par le fait qu'ils ne se renferment pas dans les cadres d'un diocèse et à plus forte raison d'une paroisse. Depuis le xiii® siècle surtout, après la fondation des grands Ordres apostoliques, ainsi appelés parce qu'ils sont envoyés du Saint-Siège et qu'ils courent le monde, leur zèle s'est étendu sur tout le champ du Seigneur, où ils jettent la graine. On a vu renaître et se renforcer par eux l'image des premiers temps, ceux des voyages de Paul, ceux des grandes incursions qui avaient dû précéder les établissements réguliers auxquels aspire l'Eglise comme à son œuvre principale.
Le travail décisif se fait, au spirituel, par la hiérarchie, et par conséquent dans le cadre où la hiérarchie fonctionne. Le moine apôtre n'opère pas là. Comme Paul, il ne « baptise pas », il prêche. Mais pour qu'on puisse baptiser, il faut le travail des rabatteurs d'âmes ; il faut aussi le renfort des missions intérieures, des stimulations neuves, insistantes, périodiques, dont la paroisse ou même le diocèse sont loin de fournir toujours les moyens. Ces renouvellements de la vie, succédant aux préparations, c'est le double complément d'une action centrale qui demeure essentielle.
« Nous saoulions ardemmeni ^ous livrer non seu^ lemtnt V Evangile y mais aussi notre âme », écrivait Paul aux Thessaloniciens (I Thess., ii, 8) : ces mots ne pourraient-ils pas évoquer, sinon exprimer l'action apostolique des Ordres religieux par l'exemple?
« Livrer son âme », c'est donner sa vie : tout apôtre y doit être prêt; mais n'est-ce pas aussi l'offrir en modèle, tout au moins mériter qu'elle le soit : telle la lumière sur le candélabre et la cité sur la montagne, dans le discours du Seigneur.
Les moines évangélisent la vie en la vivant. Ils excèdent par rapport à ce qu'on demande aux foules ; mais c'est par là qu'ils deviennent les entraîneurs de la foule, porte-fanions des victoires morales. Fidèles à Dieu au delà de la mesure, ils déconseillent par là même de le trahir, et le fait qu'ils étendent sur eux-mêmes ses droits n'est-il pas une pressante invitation à ses préceptes?
Les moines partent en pèlerinage vers Dieu avec plus de hâte, avec moins de bagages, les reins mieux ceints, le vêtement de l'âme ne traînant pas, la lanterne en main pour les passages sombres, pleins du noble souci d'arriver vers qui nous appelle. En devançant nos groupes sur la route, ils jalonnent celle-ci, ne permettent pas qu'on l'oublie ni qu'on s'y égare. fSur les crêtes des chemins montants, leurs silhouettes se profilent sur le ciel.
Marcher deç>anî Dieu, c'est-à-dire en présence de Dieu et dans la direction de Dieu, c'est, dans l'Écriture, la louange suprême des justes. Or l'existence des vies monastiques et l'éclat qui en sort ne nous aident-ils pas à percevoir la divine présence, à vaincre l'effrayante inconscience qui nous tient, à avoir conscience de Dieu, afin que ses volontés nous paraissent des évidences, autant que nos propres désirs dont il est la règle et l'inspirateur, bref, à marcher sous ce regard dont l'éblouissement donne là-haut l'impeccabilité éternelle?
Dans nos épreuves, leurs épreuves volontaires sont un encouragement et une indication d'emploi. Ils nous apprennent à supporter le Seigneur, eux qui le provoquent (Ps. xxvi, 14). Ils nous apprivoisent la souffrance. Ils sanctifient pour nous les séparations. Ils font, par le détachement, la répétition de la mort et nous la montrent, grâce à Tamour, enviable et hospitalière. Celle qui ne vient qu' « une fois » vient de la part d'un souverain paternel : ils nous la présentent, et, parce qu'ils l'ont accoutumée, peut-être aurons-nous moins d'effroi à regarder sa face d'ombre.
Au bénéfice des âmes désireuses du mieux, les moines ont fait en grand l'expérience de la vie intérieure ; ils sont ses maîtres incontestés, en dehors des Écritures et des Pères dont plusieurs sont de leur ordre. Leur solitude a écouté plus attentivement cette voix de Dieu qui est comme un souffle de brise (III Rois, xix, 12) ; elle a écouté le silence, que personne n'entend.
Grâce à eux, Dieu ne se décourage pas de nous parler; le Verbe intérieur s'épanche. Leur éloignement du monde fait que les choisis du monde s'orientent, en les regardant, vers de plus hauts sommets. Le monde ainsi bravé et divisé s'irrite souvent de la sélection que cet attrait y provoque ; mais les moines savent bien qu'en vexant de cette façon, ils servent. Si après cela ils sont persécutés avec prédilection, ce sera leur récompense.
A ceux qui entendent leur muet appel, ils ont d'avance préparé des cadres. Un nid de l'âme chaud et bien construit les recevra, entre les branches de la hiérarchie, sur le tronc Église. Pour ceux qui ne
viennent pas et quî offensent leur Maître, ils ont d'^avance aussi préparé à celui-ci un dédommagement d'amour; il leur sera doux, dans leur tristesse fraternelle et filiale, de s'entendre dire : « C'est pous^ qui êtes demeurés aç^ec moi lors de mes épreuves » (Luc, XXII, 28).
Au lieu de nos vies religieuses sans joie, de notre foi sans écho, de notre espérance morne, de notre charité inerte, les saints moines donnent pour leur part à FEglise une tonicité mystique et active qui en achève la valeur ; ils sont le joyau de la couronne hiérarchique, bien que la hiérarchie demeure et doive toujours demeurer le diadème immortel.
Rien d'étonnant, dès lors, que l'Ordre monastique ait de tout temps soutenu les fléchissements de FEglise, sauvé par ses interventions les situations compromises et trouvé dans son propre sein, par d'énergiques sursauts, les moyens de subvenir à ses propres fléchissements.
Il y a là une histoire saisissante, qui se poursuit depuis les débuts de FEglise jusqu'aujourd'hui.
Le poids de la matière dont elle est grevée et ses succès mêmes exposent FEglise à s'enliser dans les boues fécondes mais facilement submergeantes de cette terre. Son édifice moral peut choir, privé de ses bases essentielles qui sont l'humilité, le détachement, Féloignement du sensil)le. Il faut alors que des sauveurs collectifs, généralement conduits par des chefs d'une sainteté éclatante, viennent, comme François et Dominique dans le rêve d'Innocent III, soutenir la divine et humaine bâtisse.
Dans l'ordre canonique tout seul, FEglise ne trou-
verait peut-être pas des réactions suffisantes.. Ilaxxij^ gue « les bergers dorment », comme le disait hardiment au Concile de Trente un illustre moine. « JL faut alors queies.cbieîîs^.j^^ » Ils aboient, voire
ils mordent, comme mord le chien de berger; jjJiâ réveilkiat, si Ton ose ainsi dire, le Saint-Esprit dormant dans les âmes, fût-ce dans celles des chefs, et ils remettent en marche plus prompte la troupe évangélique attardée.
Au fait, n'appartient-il pas à l'apostolat de maintenir, au besoin de restaurer ce que, aux premiers jours, l'apostolat établit? L'Esprit divin, avons-nous dit sans cesse, n'est pas tout dans la hiérarchie. Là sont les grâces de gouvernement et de contrôle; ailleurs, souvent, sont les grâces d'initiatiye et de ^novation même de F autorité en ce qu'elle a d'Jnij- XQMJX- L'Esprit divin, lui aussi, est apôtre. Par ses élus il parcourt le monde, ainsi que les nuées auxquelles la liturgie compare les missionnaires du Verbe, ainsi que les vents purifiants et porteurs de graines.
Grâce à cette effusion perpétuellement renouvelée dans l'œuvre éternelle, les maux de l'Église sont pour elle l'occasion de démontrer sa vitalité inépuisable; ses maladies sont des crises d'où elle repart pour de nouveaux stades ; ses remèdes lui sont des élixirs de longue vie.
Dans l'avenir comme dans le passé, il faudra donc faire la part des moines. ^laLplus souple moyen de voir TEvangile s'adapter aux nouvelles situations et dénouer les futures crises que tout, humainement et divinement, nous invite à prévoir.
C'est de ce point de vue utilitaire, comme plus
haut d'un point de vue organique, que nous devons affirmer Tunion indissoluble, en TÉglise, de Tordre canonique et de son auxiliaire. Tous deux se partagent les rôles et épanouissent les virtualités de la société spirituelle chrétienne ; tous deux révèlent Fessence du vivant humano- divin.