ASPECT GENERAL
L'église abbatiale de Saint-Denis n'est pas un monument absolument homogène et il y a lieu de distinguer soigneusement entre les différentes parties qui y témoignent des reprises successives des travaux. On a vu plus haut que ceux-ci se sont espacés, pour ne parler que de l'ensemble actuellement debout et ne pas tenir compte de quelques vestiges antérieurs ou additions postérieures, sur une durée de cent cinquante ans environ.
Trois morceaux assez nettement [distincts apparaissent aujourd'hui à nos yeux dans l'édifice. Nous les étudierons successivement, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur, dans l'ordre
x • Il n'existe pas de description archéologique sérieuse et complète de l'église Pour cette description, on a consulté, outre les travaux d'Anthyme Saint-Paul, Stein, Viollet-le-Duc, déjà énumérés à la Notice historique, les articles de la polémique Didron et Guilhermy aux Annales Archéologiques renseignant sur la part des restaurations faites au xix* siècle et les mentions importantes de Viollet-le-Duc dans son Dict. d'architecture. (Voir la tableau mot Saint-Denis.y
Documents figurés aux Estampes, Topographie de la France, V* ao5 et 206.
où ils se présentent au visiteur. Ce sont : i° le portail et la base des tours avec un narthex qui comprend les deux premières travées du plan général ; 2° la nef et le transept avec leurs bas-côtés ; 3° le chœur et le déambulatoire élevé au-dessus d'une crypte.
L'ensemble constitue le plan classique des églises du moyen âge en forme de croix latine, orienté de l'Est à l'Ouest avec une brisure très marquée dans l'axe longitudinal, la partie orientale, le chœur, s'inclinant très sensiblement vers le Nord. Cette déviation du reste n'a rien de symbolique comme on l'a souvent prétendu, voulant y voir la traduction de l'inclinaison de la tête du Christ crucifié. M. R. de Lasteyrie a péremptoirement démontré 1 qu'elle résultait uniquement, ici comme ailleurs, de la façon dont la marche des travaux avait été conduite. Elle existait même certainement dès le temps de Suger dont les travaux de reconstruction avaient comporté trois périodes, commençant par le portail pour se continuer par le chœur et se terminer par la nef.
Les irrégularités du plan qui apparaissent à l'œil dès que l'on entre dans l'église furent notablement aggravées par les réfections de Pierre de Montereau au xin a siècle ; la nef et le transept, bien qu'édifiés sur un plan plus large, se raccordèrent sans trop de heurts à la partie du portail ; il fallut, au contraire, rétrécir par un artifice assez visible la largeur de la deuxième travée du chœur afin de rattraper les constructions de Suger dont on refit du reste toute la partie haute.
L'édifice néanmoins, si surtout on laisse de côté la partie antérieure, ne manque pas d'une certaine unité d'aspect. Les
x. La déviation de Taxe des églises. Bulletin Monumental, igoG.
proportions, pour n'être pas colossales, en sont d'une harmonie qui donne une grande impression d'élégance et de forte sobriété. On n'est pas en présence d'un ample et puissant vaisseau comme celui de nos cathédrales. C'est plutôt comme une Sainte-Chapelle agrandie que l'on retrouve ici.
La longueur totale de l'édifice est de 108 mètres, alors qu'Amiens en a i45, la hauteur de la grande nef, du sol aux clefs de voûte, est de 29 mètres (Amiens en a 4a) ; la largeur de la nef est de 11 m. 75, et la longueur du transept de 39 mètre3. La façade y compris les contreforts extérieurs a 33 mètres de large et la tour méridionale, seule debout aujourd'hui, s'élève à 58 mètres; la flèche septentrionale détruite atteignait 84 mètres.
La pierre employée dans la construction fut empruntée, au temps de Suger, à des carrières voisines de Pontoise, au temps de Saint Louis, à celle de Conflans près de Charenton. Ce sont toutes pierres de l'Ile-de-France, mais de qualité plutôt médiocre, noircissant assez rapidement, se rongeant et se délitant par endroits avec facilité. Cette insuffisance des matériaux fut en partie l'occasion des restaurations très mal comprises dont il a été question plus haut et cause encore pour le présent et l'avenir d'assez graves inquiétudes.
Saint-Denis, en effet, est loin d'être, au point de vue de l'architecture, un monument que l'on puisse étudier en toute sécurité comme un document original et entièrement pur. Les diverses transformations que l'église a subies au cours du xix a siècle, et que nous avons déjà indiquées, nous obligeront ici à des restrictions et précautions indispensables. Nous essaierons de démêler la part des restitutions, surtout de celles qui, accomplies sans méthode et avec une fantaisie
extrême pendant toute la première moitié du xix* siècle, risqueraient de faire tomber un observateur non averti dans des erreurs assez graves. Or ces restitutions, sont considérables, — on sait quelles sommes énormes furent dépensées à cet effet — et si les traces de la première restauration ont été effacées à l'intérieur par celle de Viollet-le-Duc, le bâtiment même en reste affecté dans presque toute sa décoration extérieure et jusque dans mainte partie de sa structure architecturale. Si, en particulier, l'aspect général de l'extérieur est grêle et d'une sécheresse souvent rebutante, il faut en faire remonter la responsabilité aux opérations inqualifiables des architectes de l'Empire, de la Restauration et de la monarchie de Juillet d'où l'église sortit entièrement raclée et remise à neuf. On avait, le mot n'est pas trop fort, « tondu » les murailles sur une épaisseur de 5 à 10 centimètres afin de retrouver soidisant la pierre nette; çà et là, des témoins, sous forme de clous de pierre saillante, indiquent encore la proportion de ce ravalement qui fut intégral. Balustrades, roses, meneaux, arcs-boutants, furent complètement refaits. Toute l'ornementation de la façade occidentale fut rajeunie et recomposée de pièces et de morceaux, quelques-uns anciens, la plupart d'un style extravagant.
Quant à l'intérieur où le sol avait été exhaussé, la base des piliers amincie, il fallut que Viollet-le-Duc reprît la construction en sous-œuvre pour soutenir les voûtes qui menaçaient ruine, consolidant ou restituant les parties compromises, à l'aide de matériaux de choix et avec une science archéologique précise qui sut véritablement retrouver les formes et les principes anciens; mais les plans conçus et proposés par lui n'ont pas été et ne seront probablement jamais exécutés dans leur intégrité.