‹ L'eglise au VI siecleChapitre 66 sur 105 · AM IT TS · texte numérisé non relu

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tn #: ©! HÉRACLIUS ET MAHOMET 405

des lettres de Cyrus. Il y avait des appuis. Un autre moine, luifaussi de grande culture, Maxime, ancien se-

crétaire de l’empereur Héraclius, résistait de toutes ses

forces à l'union monénergiste. Son monastère de Chry-

sopolis (Scutari) était un foyer d'opposition. Mais que pouvaient des moines contre l’empereur et le patriarche

coalisés? Sophrone eut beau attester la tradition, le

péril de la foi, se jeter aux pieds du patriarche, tout

ce qu'il pût obtenir, c’est que Serge lui donnât par écrit les raisons de son attitude. Avec ce document, il

se rembarqua et regagna la Palestine.

testation désespérée. Il partit pour Constantinople avec

A ce moment mourait à Jésusalem le patriarche

. Modeste !. Sophrone fut élu à sa place (634). Les choses

allaient changer. Sophrone, moine, pouvait être officiellement négligé; mais Sophrone patriarche avait déci-

dément voix au chapitre. On s’en aperçut aussitôt.

On pense bien que l’avènement de Sophrone ne fit

guère plaisir à Constantinople. L'empereur toutefois ne semble pas avoir protesté. Il eût été difficile, alors que la Palestine se voyait envahie par les Arabes, de laisser Jérusalem sans chef religieux. Quant au patriarche Serge, très alarmé, il sentit le besoin de se renforcer. Jusque là, ils avaient, l’empereur et lui, procédé seuls, sans s'inquiéter de Rome. C'était assez incorrect et

contraire à l’usage. A la vérité, les arrangements con-

1 Modeste, après avoir géré pendant près de quatorze ans l'intérim du patriarche Zacharie, captif en Perse, lui avait succédé en 631. Il paraît être mort en 633 ou 634.

clus avec Esdras et Athanase étaient extérieurement

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l’œuvre de l'empereur plutôt que celle du patriarche

Serge; à Alexandrie le patriarche local avait instrumenté en son propre nom. Personne n’avait parlé offi- ciellement au nom des quatre ! patriarches grecs, ni même du patriarche de Constantinople. Cependant la situation était telle qu’il fallait prendre un parti. Quoi qu’il en fût de ce qui se passait, en Arménie ou en. Mésopotamie, entre l’empereur et les dissidents, l’ac-

cord conclu et publié par Cyrus engageait nettement

la responsabilité ecclésiastique. On le contestait, on le

déclarait excessif et contraire à la tradition de l'Eglise. Fallaitil le maintenir oui ou non? Serge disait oui, Sophrone disait non. Officiellement, publiquement, ils n'avaient encore parlé ni l’un ni l’autre. Mais Sophrone allait le faire: on n’en pouvait douter.

Serge aurait dû réfléchir, et cela depuis longtemps, que, du moment où il s'agissait d'interpréter le concile . de Chalcédoine et surtout le tome de Léon, il était impossible de ne pas prendre langue à Rome. Il finit par en venir là: c’est la crainte de Sophrone qui le décida à se mettre en mouvement. Nous avons encore ; la lettre qu’il écrivit au pape Honorius et la réponse de celui-ci. Le patriarche exposait ? la situation et ses

! En réalité il n’y en avait plus que trois, car à Antioche il n’y avait personne et le patriarche jacobite Athanase, à qui on destinait ce siège, n’était pas encore installé, ni peut-être rallié.

? A cette lettre était joint le texte des explications qu’il avait données à Sophrone.

précédents; relevait le succès obtenu à Alexandrie:

puis, passant à Sophronius, il discutait ses arguments, - d’après les conversations qu’il avait eues avec lui, car

la synodique de Jérusalem n’était pas encore arrivée É à Constantinople. Enfin, il concluait qu'à son avis il conviendrait de laisser tomber ces disputes et de ne < 4 parler ni d’une «énergie» ni de deux. Il y avait à. .- Rome, dans l'entourage du pape, un secrétaire appelé : Jean, homme de science et de piété. Honorius s’aida ;

de ses conseils et de sa plume pour rédiger sa réponse !, … a y entre dans l’idée de Serge et approuve que l’on ne parle plus d’une ou de deux énergies. Selon lui, le de Christ agit de bien des façons diverses; on ne saurait ni les compter, ni surtout les ramener à une ou deux. Ces questions sont plutôt du ressort des grammairiens. Il suffit d’enseigner que le même Verbe incarné opère divinement les choses divines, humainement les choses humaines; que, dans toute son action, il n’y a qu’un L

seul agissant et une seule volonté. Ici le pape se montre

préoccupé de l’impossibilité absolue d’un conflit qui op- 0

poserait en Jésus-Christ une faculté de vouloir humaine à une faculté de vouloir divine ?. Il ne considère pas

1 Sa réponse à Serge, J. 2018; Mansi, t. XI, p. 537.

? Le secrétaire Jean, qui avait écrit cette lettre, eut, quelques années plus tard, à en écrire une autre (J. 2042), au nom du pape Jean IV, pour obvier à l’abus qu’on faisait dela première. Il s'efforce, avec plus de bon vouloir que de succès, de prouver que l’unique volonté d’Honorius était la volonté de la nature humaine du Sauveur et non celle de sa personne où de ses deux natures ensemble.

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que la volonté, dans la nature humaine du Sauveur, étant déterminée au bien et orientée irrévocablement dans le même sens que la volonté divine, le conflit est impossible. Deux textes évangéliques ! sont allégués pour soutenir les deux volontés: il les écarte, en les prenant dans un sens d’exhortation morale. Bref, non seulement il recommande le silence sur le nombre des «énergies », mais il emploie et recommande ainsi la formule de l’unique volonté.

= Jusqu'alors la controverse avait porté plutôt sur les opérations que sur les volontés. L'idée d’une seule

puissance volitive dans le Christ prend désormais plus

d'importance. C’est à elle que ce mouvement hérétique doit le nom qu'il a gardé, celui de monothélisme.

À la différence du monénergisme, avec lequel on ne s’engageait tout de suite dans les questions de nature et d’hypostase, le monothélisme avait deux aspects, l’un moral et facile à saisir, l’autre physique et de Compréhension plus difficile. Deux volontés, disait-on au commun peuple catholique, c’est une de trop, car elles pourraient se trouver en conflit, et alors le Christ aurait la contradiction en lui. Tout le monde du reste comprenait que dans le Christ la volonté humaine doit être en parfaite harmonie avec la volonté divine, qu’il n’y a ainsi, non seulement qu’un seul qui veut, mais encore qu’une seule volonté (dans le sens de chose voulue) ?.

1 Jean, VI, 33; Math., XXVI, 42.

? Comme dans nous disons lé « dernières volontés» d’un Reurant.

Les Nestoriens eux-mêmes een cela, Mais de

l'unité morale des volontés, on passait à leur unité

physique, et c'est cette autre face du système que les Monothélites tournaient du côté des Monophysites, sans trop regarder si de l’unité physique des volontés, il ne faudrait pas, pour être conséquents, passer à l’unité des natures.

Sur ces entrefaites arrivait à Constantinople la Synodique de saint Sophrone. Il était d’usage alors que chacun des cinq patriarches notifiât son avènement aux quatre autres par une lettre appelée synodique, où il exposait sa foi. Aussitôt installé, Sophrone s’acquitta de ce devoir. Sa synodique est de grandes proportions; c’est un véritable traité sur les hérésies du | jour. Tous les systèmes hérétiques, tous les groupements qui s’y rattachaient sont énumérés, exposés be. voués à des anathèmes terribles. Les monophysites surtout et leurs diverses sectes sont poursuivis RS : une véhémence incroyable: le monénergisme, bien entendu, est combattu sans miséricorde.

Le patriarche Serge refusa, dit-on !, de recevoir la synodique de Jérusalem. Le pape Honorius y répondit; ; il écrivit en même temps à Cyrus pour que, d’un côté et de l’autre, on s’abstînt de parler des « énergies » et surtout de les compter. Les messagers de Sophrone ta

promirent que leur évêque s’en abstiendrait. Enfin,

1 Propos tenu au VI* concile œcuménique par un prêtre ne de Jérusalem (Mansi, t. XI, act. X, p. 556).

«re 4 Re

tte double démarche fut Dot par le pape à à in con naissance de Serge ‘.

L'accord paraissait obtenu, pourvu toutefois que 7 Sophroue fit honneur aux engagements pris à Rome par ses envoyés. L'accord était obtenu, mais par un mouvement de retraite. On abandonnait le dénombre- ment des « énergies », tout en mettant en relief l’unité L de volonté. Serge jugea le moment venu de donner au débat une conclusion conforme aux habitudes by-

Zantines, On publierait, au nom de l’empereur, une

exposition doctrinale; les patriarches acquiesceraient officiellement. C'est à cette fin que fut préparé (v. 634) le document dit l’Ecthèse d'Héraclius ?. Il y était in- terdit de parler d’une ou deux « énergies »; d’une « énergie » parce que cela pourrait paraître dangereux pour la croyance aux deux natures ; de deux «énergies » parce que cela conduirait aux re volontés, et que, admettre deux volontés, c’est admettre la possibilité | d’un conflit entre elles. On attendit toutefois, pour publier cette pièce, que l’empereur fût revenu d'Orient, où l'invasion de la Syrie par les Arabes l'avait retenu assez longtemps. C’est seulement à l’automne 638 qu’elle fut promulguée. Serge eut le temps de laccepter solennellement, en concile #; puis il mourut, le

1 Fragments de la lettre à Serge (J.2024) dans le VIe con- cile (Mansi, t. XI, p. 579). Les lettres à Cyrus et à Sophrone sont perdues.

* Concile de Latran (649), sess. III (Mansi, 6. X, p. 991). 3% Mansi, #. e., p. 999.

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% Pr L' 0 17 1 - Ê LE Tire ; à AE 9 décembre. Honorius, lui, était mort dès le 12 oc

tobre, avant d’avoir eu connaissance du document.

Quand les représentants du clergé romain vinrent

à Constantinople solliciter l'agrément de l’empereur pour leur élu, Séverin, on fit de grands efforts pour

les décider à signer l’Ecthèse; n'ayant aucune qua-

un ts défi sr fs 2 F IN

lité pour le faire, ils ne purent que promettre de la présenter au nouveau pape. On se contenta de cela | etils repartirent avec la ratification demandée !. Beau- coup de temps avait été employé à ces pourparlers. Les Arabes étaient déjà en Egypte lorsque, en 640, un magister militum, Eustathe, porteur de l’Ecthèse, débarqua à Alexandrie, d’où il devait se rendre en Italie, pour remettre à l’exarque Isaacius le texte de l’édit impérial, que l’exarque à son tour devait présenter à la signature du pape. Cyrus envoya aussitôt son agrément. Re Le clergé romain n’était guère satisfait de l'attitude Le ‘ adoptée en ces affaires par le défunt pape Honorius. Il l'avait trouvé trop accommodant, trop accessible aux conseils venus de la cour et du patriarche de Constan-

tinople *. À Rome, on était assez bien informé. Les

! Lettre de Maxime à Thalassius, Mansi, t. X, p. 607. 2 Bien qu’ils semblent tout à fait d'accord, Serge et Ho- norius ont pourtant, sur certains points importants, des pensées différentes. D’abord Serge a été monénergiste: c’est même lui. l'inventeur de ce système. Il l’est encore, et s’il se tait, c'est par peur de Sophrone, Maxime et autres. Honorius n’a aucune * attache à ce système: dans sa seconde lettre, il incline visiblement vers les deux énergies, tout en continuant à écarter le

moines grecs y affluaient. Jean Moschos, Sophrone lui-

même, y avaient séjourné, il est vrai, avant les premiers

éclats de cette affaire, mais ils n'étaient pas les seuls.

__ Sévérin, successeur d’Honorius, fut consacré sans avoir

accepté l’Ecthèse *. Pendant le peu de mois qu’il vécut encore (+ 2 août 640), il trouva le temps de manifester son opposition.

Mais il faut revenir à Alexandrie, où le patriarche Cyrus se débattait au milieu des plus graves diffcultés.

Des accords comme celui qu’il avait conclu en 633 donnent toujours quelques résultats. Sur le moment on est acclamé par le tiers-parti — il y en a toujours un 5 et par la masse de ceux qui, ayant intérêt à la con- Giliation, sont heureux de se la voir faciliter. Du reste les ralliés d'Alexandrie avaient à leurs propres yeux une excellente excuse : « Ce n’est pas nous, disaient-ils, qui sommes allés au concile de Chalcédoine, c’est le concile de Chalcédoine qui est venu à nous >». Ils avaient un peu raison. Mais la masse, pour qui les questions d’hypostases, de natures, d'énergies étaient un peu ar-

Us Hs terme qui les exprime. Ce qui le décide, c’est plutôt la crainte, 2 le dégoût de querelles nouvelles. Il accepte avidement l’expé- ‘ ; dient du silence, toujours cher aux gens pratiques. D’autre

part, Serge tout en proscrivant l'unité d'énergie, la recommande. Il a soin de dire que cette expression est exclue, bien qu’elle se trouve dans quelques Pères, tandis que l’autre ne NE. figure dans aucun. Honorius s’abstient de cette patristique et réprouve franchement les deux termes,

: LP 1 Liber Diurnus, c. 73.

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dues, jugeait de la foi des gens par leur attitude à l'égard du tome de Léon et du concile. Les chargeait-on

à tout propos d’imprécations énormes? On était un bon chrétien. Avait-on la moindre hésitation à les maudire? On n'était qu’un hérétique et un lâche. De si pauvres théologiens ne pouvaient que confondre dans la même réprobation Cyrus et Léon, le monénergisme et le diphysisme .

Aussi l'opposition fut-elle intense, inflexible comme elle l’est toujours en Egypte. Aux édifiants résultats no-

tifiés le premier jour par le patriarche melkite d’Alexan-

drie, succédèrent des résistances obstinées, que foméen-

tait (qui pourrait en douter?) son collègue copte Benjamin. On cite quelques défections dans le clergé copte : l’évêque de Nikiou, Cyrus, et Victor, évêque du Fayoum, acceptèrent l’union. Mais l’ensemble tint ferme. Le patriarche Cyrus dut mettre en avant son soulier rouge : l’évêque s’effaça pour faire place à l’agent impérial.

À partir de ce moment la terreur régna en Egypte. Pour obtenir l’union et surtout pour châtier ceux qui faisaient esclandre contre elle, on ne recula devant aucune rigueur. D'autre part, les Coptes, là où ils avaient

les mains libres, se portaient aux excès les plus cruels.

1 Les écrivains coptes ne trahissent aucune connaissance du moyen terme représenté par la formule monénergiste. Pour eux, Cyrus est le représentant du concile de Chalcédoine, comme l’avaient été ses prédécesseurs Apollinaire, Euloge et les autres. Ce qu’il a de particulier à leurs yeux, c’est sa violence persécutrice.

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Malheur aux ralliés qui tombaient aux mains de leurs coréligionnaires fanatisés ! ?, Cependant, comme les violences qu’on a subies laissent toujours un souvenir plus

vif que celles que l’on a soi-même infligées aux autres, il est naturel que les écrivains coptes ?, par lesquels

nous connaissons ces affaires, soient remplis de gémis-

sements et de malédictions contre les persécuteurs by-

zantins et chalcédoniens. Cyrus surtout, Cyrus le Cau- casien (Kaukios, Al Mugawkaz), est, dans la mémoire de

ces populations, à la fois comme le dernier représentant de l'empire et comme une première apparition de l’Antechrist persécuteur. Plus lamentable séparation ne se saurait imaginer. j

Cyrus, en effet, tout comme Sophronius son adversaire théologique, eut à régler les funérailles du ré-

gime impérial. Sophrone avait signé la capitulation de

la Ville Sainte, Cyrus dut signer celle de l'Egypte. Mais les choses doivent être reprises de plus haut.

Au moment où l’empereur Héraclius guerroyait en Arménie contre les armées de Chosroës, on parlait beaucoup, sur les confins de la Palestine et de l'Arabie

déserte, d’un mouvement nouveau qui travaillait les po-

Ré « pulations de l’intérieur, et dont allait sortir un des plus

terribles fléaux que le christianisme ait connus au cours

1 Journal Asiatique (Amelineau), 1888, p. 386. Un dignitaire ecclésiastique est brûlé vif avec toute sa famille pour s'être fait «chalcédonien ». :

? Voir surtout Jean de Nikiou, ce. CXI et suiv., Amelineau, Frägments de la vie de Samuel de Qalamoun (Mission archéol. du Caire, t. IV®, p. 774).

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