‹ L'eglise aux tournants de l'histoireChapitre 17 sur 18 · LEÇON V · texte numérisé non relu

LEÇON V

E vous entretiendrai aujourd'hui de la Renaissance, qui est, sans contredit, un des phénomènes les plus considérables de l’histoire de l'humanité. Remarquons d’abord que le terme Renaissance est très mal choisi pour désigner le vaste mouvement intellectuel du xve et du xvi® siècle. Ce qui se produisit alors, ce fut une efflorescence bien plutôt qu'une renaissance, et J'attire tout d’abord votre attention sur ce point, qui me paraît capital. Il ne faut pas croire, avec certains, que cette époque nous fera assister à la brusque et soudaine résurrection de la vie intellectuelle après de longs siècles de ténèbres. Non : dans l’histoire pas plus que dans la nature, il n’y a d'effet sans cause. Rien ne vient de rien, tout s’enchaîne et s’engendre, et le seul phénomène qui fasse exception à cette loi, c’est le christianisme : aussi n’est-1l pas d’origine humaine. Le mouvement que nous étudions n’est, en somme, que l'accélération naturelle, conforme

aux lois de la vitesse acquise, du développement progressif et ininterrompu de la société du moyen âge, tel que nous le voyons se dérouler de siècle en siècle jusqu’au seuil des temps actuels. Né avec cette société, le génie moderne a grandi avec elle pendant les siècles laborieux et féconds de son enfance; le voici maintenant qui, arrivé à son printemps, s’épanouit enfin comme une fleur qui s’ouvre, déployant en une fois toutes les richesses de la vitalité la plus magnifique.

Cette manière de concevoir la Renaissance est conforme à toutes les lois de la nature et à tous les enseignements de l’histoire. Toute la suite des hommes, dit Pascal, doit être considérée commeun même homme qui subsiste toujours etqui apprend continuellement. Cela est vrai surtout de la société moderne. Depuis Charlemagne jusqu'au xvIe siècle, elle n'avait cessé de développer ses connaissances acquises et d’augmenter son capital intellectuel. Un beau jour, elle s’est trouvée riche sans pouvoir marquer le moment précis où sa pauvreté s’est changée en richesse. Rien ne serait plus intéressant à étudier que les diverses phases de ce progrès intellectuel. On verrait successivement, en descendant le cours des âges, la floraison litté-

raire sous Charlemagne, l’éclosion des langues modernes, la naissance de la poésie populaire et de ses grandes épopées, l'apparition de la poésie courtoise et chevaleresque, les troubadours et les Minnesaenger, le théâtre avec sa scène si originale, les grandes discussions philosophiques et théologiques du xrr® siècle, l'avènement de la science expérimentale avec Roger Bacon, le vaste mouvement intellectuel créé par la puissante impulsion des croisades, l'élaboration des encyclopédies où des génies comme Thomas d'Aquin et Albert le Grand, ou des compilateurs comme Vincent de Beauvais, résument le savoir de leur temps, la splendeur des arts plastiques qui couvrent l’Europe entière de monuments jamais égalés, puis les grands voyages d'exploration qui, à partir du XvI® siècle, brisent le cercle des connaissances acquises pour élargir prodigieusement l'horizon, puis les inventions par lesquelles le genre humain accélère cette allure du progrès et rend possibles des progrès nouveaux.

Quelques exemples rendront mieux ma pensée. Lorsque Christophe Colomb découvrit les Indes occidentales et Vasco de Gama les Indes orientales, ils ne furent pas des initiateurs merveilleux qui, apparaissant comme des

météores, entraînèrent l'humanité à leur suite dans des champs jusqu'alors inexplorés. Non : ils furent les héritiers de ces intrépides navigateurs portugais qui, depuis plus d’un siècle, par une série de voyages progressifs, avaient exploré tout le littoral de l’Afrique occidentale jusqu’à l'embouchure du Congo, ne laissant à leurs sucesseurs que le soin de mettre la dernière main à l’œuvre et d’en confisquer toute la gloire.

Pareillement, lorsque Gutenberg découvrit l’art de multiplier les livres qui contenaient le meilleur du génie humain, 1l ne faisait qu'appliquer, par un moyen ingénieux, l'idée de ces moines qui, bien des siècles avant lui, consacraient leur vie à copier des manuscrits, « perçant le diable d'autant de coups qu'ils traçaient de caractères sur le papier », et il était le continuateur direct, l'héritier intellectuel, si je puis ainsi parler, de ces Frères de la plume, qui avaient imaginé la solution du même problème, en se faisant, en quelque sorte, des machines typographiques vivantes.

Il serait facile de continuer cette revue, mais je dois me borner, et je constaterai que partout nous remarquons une fructification abondante des capitaux existants, une augmentation

prodigieuse, mais naturelle et, à un moment donné, inévitable des richesses sociales. Vous trouverez le pendant de ce phénomène intellectuel du xvI® siècle dans ce phénomène économique dont a été témoin le commencement du nôtre, lorsque les machines ont activé à l'infini la production et jeté sur tous les marchés, à l’usage de tous, une incalculable quantité de produits industriels. Et, de même que la découverte des machines n'était possible qu'après les vastes conquêtes réalisées par les sciences naturelles à partir du xvit siècle, de même ces conquêtes ont été préparées et élaborées par les efforts soutenus et constants des générations du moyen âge. La vie intellectuelle du monde d'alors est comme le sommet d’une échelle dont chaque échelon est occupé par une génération. Les fruits savoureux qui mürissent sur l'arbre de la civilisation sont le dernier aboutissement d’une série incalculable d'efforts patients et désintéressés; ils représentent la succession des générations disparues.

Voilà ce que c’est que la Renaissance, et vous sourirez quand vouslirez dansleslivresque ce grandiose phénomène est dû à ce fait que des professeurs grecs, chassés de l'Orient par les invasions turques, auraient apporté à l’Occi-

dent émerveillé les trésors littéraires de l’antiquité. Ces trésors, nous les possédions avant leur arrivée; nous n’en avons accepté de leurs mains une partie que le jour où nous étions devenus capables, par nos propres efforts, de les apprécier; ils ne pouvaient d’ailleurs être qu'un appoint de notre richesse, et c'est ce qu'ils furent. Le renouveau des lettres antiques en Occident n’est pas l’origine de la Renaissance, il en est une des suites.

Mais toute richesse présente des dangers, qu’elle soit matérielle ou intellectuelle. La première amollit le cœur par la volupté, l’autre enfle l'esprit par l’orgueil. Et lorsque l'Évangile dit : Malheur aux riches ! il est permis de croire que cette parole sévère s'applique non seulement à ceux qui plient sous le fardeau de l'or, mais aussi à ceux qui succombent sous le poids du savoir. Aux uns et aux autres, s'ils ne sont pauvres en esprit, c'est-à-dire s'ils ne font pas servir les trésors aux fins supérieures de la charité, 1l est impossible d'entrer dans le royaume de Dieu. Et je me persuade qu’à ceux-là surtout qui sont parvenus sur les hauteurs de la vie intellectuelle, le Seigneur a voulu donner une leçon, lorsque, plaçant au milieu de ses disciples un enfant, il leur déclara

que le ciel était fermé à ceux qui n ‘étaient pas semblables à ce petit.

Or, ce danger, qui est inhérent à toute richesse et qui consiste à l’aimer pour ellemême, beaucoup d'hommes de cette époque y succombèrent. De ceux qui s’attachèrent à la richesse matérielle et aux voluptés qu’elle procure, je ne parlerai pas : les voluptueux ne comptent pas dans l’histoire, leur action sociale est nulle, et ils représentent dans les destinées de l'humanité l'élément purement négatif. Mais il nous faut voir comment se comportèrent ceux que le jargon moderne appellerait les intellectuels, je veux dire qui s’assimilèrent toute la culture de leur temps et qui réagirent sur l’esprit de leurs contemporains. Eh bien! la vie intellectuelle fit à un grand nombre de ceux-là l'effet d’un breuvage capiteux : elle les enivra. Ils ne voulurent connaître aucune mesure dans la jouissance de ses délices. Ils refusèrent de se souvenir de la loi morale qui en tempérait l'usage. Ils ne surent être autre chose que des humanistes et ne s’inquiétèrent pas de savoir s'ils resteraient chrétiens. Comme les légistes du xr1° siècle, ils se livrèrent corps et âme au culte de l’antiquité. Ils furent païens parce que les anciens l’étaient et, selon

l’énergique expression des Livres Saints, ils devinrent semblables à leur 1dole.

Est-ce donc qu’on ne puisse étudier l’antiquité sans succomber à son charme victorieux et sans devenir païen d'intelligence ou de cœur? Loin de là ! Il suffit de se rappeler la renaissance carolingienne, restée si chrétienne d'inspiration, malgré la place prépondérante qu’elle faisait aux lettres antiques, ou ces puissants génies du x11Ie siècle qui, tout nourris de l’antiquité, ne lui ont cependant emprunté que ses éléments bienfaisants et ont gardé conscience de leur supériorité sur elle, Saint Thomas d'Aquin n’a pas asservi la pensée moderne à celle de son maître Aristote, 1l a plutôt fait contribuer Aristote à la démonstration des vérités chrétiennes. Dante Alighieri a eu un culte pour Virgile, en qui il personnifie la science humaine, mais plus que Virgile il a aimé Béatrice, qui est le symbole de la science divine. Voilà d'illustres modèles, dont les hommes du xv® et du XvI® siècle pouvaient se souvenir pour s’en inspirer. Et, de fait, il y en eut un grand nombre, parmi les humanistes de ce temps, que les lettres n’enlevèrent pas au christianisme; je nommerai, entre autres, Rodolphe Agricola, Victorin de Feltre, Aléan-

dre, Maffeo Vegio, Sadolet, Vida, Pic de la Mirandole, Alexandre Hegius, Thomas Morus, le cardinal Fisher, Louis Vivès, notre admirable Cleynaerts et un grand nombre d’autres.

Mais, on doit le reconnaître, tous les esprits n'eurent pas le même degré de vertu ou de santé intellectuelle. Beaucoup succombèrent au parfum empoisonné qui sortait du tombeau de l'antiquité. Les vices que réprouvait la morale chrétienne ne les effarouchèrent pas, lorsqu'ils les virent apparaître idéalisés et avec tout le prestige dont les entourait la poésie. Ils envièrent l’absolue liberté de la pensée antique qui, n'étant entravée par les liens d'aucune vérité, vagabondait à loisir dans le champ infini de la spéculation philosophique. Souvent, à leur insu, ils se virent entraînés hors des positions sûres que l'éducation chrétienne avait faites aux volontés et aux esprits. Ils baissèrent leur étiage moral pour le mettre au niveau de celui de l'antiquité, et 1ls lâchèrent les vérités qui leur semblaient des chaînes et qui étaient, en somme, des supports.

C'était inévitable. L'espoir de se conserver intacts avec des imaginations aussi engouées eût ressemblé à la prétention de certains jouvenceaux de notre temps qui, après s'être

fait autoriser par des confesseurs faciles, sous prétexte d’études littéraires, à lire toutes les productions des pornographes contemporains, croiraient pouvoir sortir de cette fréquentation avec une imagination non souillée, avec un ressort moral non faussé, avec une volonté toujours droite ! Ainsi l'étude passionnée des Grecs et des Romains produisit, sur leurs différentes catégories d’admirateurs, des phénomènes variés que nous essayerons de classer d’abord et d'apprécier ensuite.

En général, au xvI® siècle, tout le monde, les meilleurs chrétiens comme les païens les plus avérés, subit avec une docilité exemplaire le charme littéraire de l'antiquité. On peut dire que ce fut là une espèce de minimum d'influence paienne. La conviction universelle s'établit que les types à jamais incomparables du beau avaient été conçus par les anciens, et que nous n'avons, nous autres modernes, qu'à imiter éternellement ceux-ci, si nous voulons, à notre tour, réaliser un idéal esthétique. Il ne faisait doute pour personne que les anciens avaient créé les moules dans lesquels nous devions, sous peine de produire des œuvres barbares et monstrueuses, jeter les productions de notre propre génie, et le plus haut effort artistique

qui nous était demandé, c'était d'atteindre par limitation au niveau des œuvres qu'ils avaient, eux, tirées de leur imagination. A tout jamais, il était écrit dans le livre de nos destinées que le rôle de créateur était réservé à l’antiquité et que l’âge moderne devait se contenter de celui d'imitateur.

Cette bizarre conception de la vie esthétique s'explique en grande partie par l'ignorance de ceux qui la formulèrent. On ne connaissait plus depuis longtemps et, pour longtemps, on ne devait plus connaître le moyen âge. Les jugements de Boileau, dans son Art poétique, sont bien significatifs sous ce rapport. Il est convaincu, et il le dit avec une admirable sérénité, que nos dévots aïeux n’ont connu aucune espèce de poésie, qu'ils n’ont pas même connu le rythme et que le théâtre est resté pour eux un plaisir ignoré : assertions qui paraîtront monstrueuses à qui sait que les troubadours et les Minnesaenger du moyen âge sont les pères du lyrisme moderne, que toutes nos épopées datent de cette époque, depuis l’incomparable Chanson de Roland jusqu'au Roman du Renard, en passant par le Poème du Cid et par la Chanson des Niebelungen, enfin que jamais le théâtre n’a joui d’une popularité et d’une

influence sociale comparables à celles qu'il avait au moyen âge. Aussi faut-il entendre comment, de nos jours, Littré fait la leçon à ce bon Nicolas Despréaux et lui suggère que ses jugements ne sont guère dignes d'un législateur du Parnasse.

Mais il y a autre chose que l'ignorance dans le point de vue littéraire des gens du xvI° et du xvire siècle : il suppose un véritable engouement. C'était, hélas ! le temps où ce bon Père Maffei demandait la permission de lire son bréviaire en grec, pour ne pas se gâter le style dans le mauvais latin de l’Église. C'était le temps où Ferreri, chargé par Léon X de la réforme du bréviaire latin, en défigurait les hymnes les plus belles sous prétexte de faire la chasse aux barbarismes, traitait la Sainte Vierge de nymphe et de déesse, et parlait de Dieu comme du souverain des dieux. Et que dire donc des préventions en matière d’art plastique ! Ils vivaient et mouraient à l'ombre de nos merveilleuses cathédrales gothiques, les hommes qui défiguraient ces nobles monuments pour les faire ressembler à l'exiguë et froide beauté des temples grecs. Ils avaient sous les yeux la radieuse majesté des portails de Reims, de Paris et d'Amiens, et ils les

méprisaient ! C’est un des plus éclairés et, à coup sûr, des plus sympathiques parmi les grands écrivains du xvrr® siècle, c’est notre bon Fénelon qui formule, contre l’art de nos pères, une condamnation dont toutes les lignes et tous les mots sont autant d’outrages à la vérité, au bon goût et au sens esthétique. Pourquoi un si étrange aveuglement, sinon parce qu'il était convenu a priori qu'il n'y avait de beauté que dans l’art antique ou dans celui de ses imitateurs, parce que l’absolue supériorité artistique des anciens était un axiome aussi indiscutable que les dogmes de la foi chrétienne.

Vainement eussiez-vous essayé de faire comprendre aux gens qui pensaient ainsi qu'ils faisaient injure au christianisme, en se le figurant comme incapable de réaliser un idéal de beauté; ils se seraient bornés à vous répondre avec Boileau :

De la religion les mystères terribles D'ornements égayés ne sont pas susceptibles ;

et si vous les aviez un peu pressés ils vous auraient déclaré qu’il n’y a rien de commun entre la religion et l'esthétique, à peu près comme aujourd’hui, dans notre pays, on dit, du côté droit, qu'il n’y a rien de commun entre la

religion et les questions économiques et, du côté gauche, qu'il n’y a rien de commun entre la religion et la politique.

Qui ne voit qu'il y avait déjà là, même chez les meilleurs, une vraie diminution de la foi chrétienne, puisqu'ils excluaient l'influence de celle-ci de tout le vaste domaine intellectuel et qu'eux-mêmes faisaient de leur esprit deux compartiments, dont l’un était réservé à la vie artistique et à la poésie, la religion se voyant confinée dans l’autre?

Is ignoraient ou ils oubliaient que le christianisme est comme le soleil, qui doit tout pénétrer pour tout vivifier; qu'il y a une esthétique chrétienne, tout comme il y a une politique chrétienne et une économie chrétienne; que le beau, comme le vrai et comme le bien, est un des aspects de l’Être par excellence, qui est Dieu, et que, dans l’art comme dans la nature, rien n'est beau qui ne porte au front le reflet de la beauté incréée. Ces vérités, qui font partie intégrante de la doctrine chrétienne, nul, semble-t-il, ne s’en doutait alors, et il a fallu attendre le Génie du christianisme pour qu’on se rappelât que la religion catholique avait bien quelque beauté. |

Comment, étant donné un pareil culte pour

les lettres antiques, eût-on pu se préserver d’un engouement semblable pour la civilisation dont ces lettres étaient l'expression? Est-ce que cette séduisante éloquence, cette fleur de poésie, qui ornaient toutes les productions du génie ancien, ne faisaient pas apparaître dans un jour radieux et presque divin le monde qu’elles peignaient? De fait, en la voyant à travers l’auréole, les hommes de la Renaissance s’imaginèrent une antiquité qui n’a jamais existé, où tout était beau et grand, lumineux et serein, où la noblesse de la volonté marchait de pair avec l’ampleur de l'intelligence, où toutes les choses humaines prenaient des proportions surnaturelles, où les héros historiques avaient l'allure de demi-dieux, et d’où émergeait la vision de quelques sages se promenant avec leurs disciples sous les ombrages du jardin d’'Académus, en causant de l’existence de Dieu et de l’immortalité de l’âme. C’est ainsi que l'imagination chrétienne des gens de la Renaissance, projetant son propre spectre sur les nuages qui lui voilaient le passé, s’admirait elle-même, à son insu, dans un monde qui n'était que son reflet.

On me dira qu’il n’y avait pas grand mal à cela et qu’à tout prendre il ne s’agit ici que

d'une de ces éternelles illusions d'optique qui ne cesseront de se jouer des hommes. Je n’en suis pas si sûr, et je constate que tous ceux qui ont professé pour les anciens ce culte d’enthousiastes, ont été, dans la même proportion, injustes envers la société chrétienne, injustes envers le christianisme. S'il est vrai que les plus nobles représentants de l’espèce humaine se trouvent chez les païens, s’il est vrai, comme Thiers le disait dans un rapport officiel, « que l'antiquité est la plus belle chose qui soit au monde », alors il faut être logique et dire avec le poète :

Il n'était pas besoin que Marie enfantât 1.

En d’autres termes, le christianisme est inutile, que dis-je? il est responsable de la décadence de l'humanité, puisque c’est depuis son avènement qu'elle a perdu tout ce qui constitue le cachet du vrai génie. Le christianisme n’a été qu’une parenthèse vide : en la fermant et en retournant puiser directement aux sources antiques, l'esprit humain se retrouvera lui-même et reprendra le cours interrompu de ses glorieuses destinées.

Cette conclusion était trop logique pour qu'il

1. Mestier non era partorir Maria. (DANTE, Purgatorio, III, 39.)

ne se trouvât pas de bonne heure des gens qui eussent le courage de la tirer. À la différence des naïfs, qui christianisaient l'antiquité, eux, ils voulurent paganiser le monde moderne, et ils commencèrent l'expérience par eux-mêmes.

Ce qu'ils empruntèrent à l’antiquité, ce fut le tour de sa pensée et l’allure de sa vie. Secouant de leur esprit le joug du dogme et de leur volonté celui de la loi morale, ils entendirent user à leur guise de cette puissante faculté de penser et de vouloir, qui est le propre de l’homme et dont des lois providentielles ont de tout temps réglé l'exercice. Ils se dépouillèrent eux-mêmes, de gaieté de cœur, de la double supériorité dont ils étaient redevables au christianisme, et ils triomphèrent de redescendre au niveau du naturalisme païen, d’où la grâce était absente. Ils oublièrent l’origine de l’homme, ils oublièrent surtout sa fin dernière; ils abandonnèrent cette voie étroite par laquelle le Maître a voulu que nous allions à la vie éternelle, ils prirent le grand chemin de la vie facile, de celle qui ne connaît ni les joies du sacrifice librement accepté, n1 les consolations de la douleur supportée avec résignation, ni les délices sublimes de la charité qui élève l’homme jusqu’à Dieu. Pour eux, comme pour

les anciens, toute l'existence devait graviter sur ces deux pôles : la volupté et la gloire, et tel fut leur double idéal de la vie.

Du premier, je ne parlerai pas, sinon pour constater qu'aucun ancien ne fut exempt de ses souillures, et que les hommes les plus célèbres dans l’antiquité pour avoir triomphé de leurs sens ne les ont domptés telle fois que pour y succomber telle autre. Une âme vraiment à l'épreuve de la volupté n'existe pas chez les païens, et s’il s’en trouvait une, l'exception ne ferait que confirmer la règle.

Quant à l'amour de la gloire, c’est sans doute un sentiment plus élevé, et il a parfois trouvé dans l'antiquité une expression noble et digne de respect. Je n’en connais pas de plus belle que dans la bouche d'Épaminondas mourant, lorsqu'il répondit à ceux qui se lamentaient de ce qu'il ne laissait pas d'enfants pour hériter de sa gloire : « Amis, je meurs content; je laisse deux filles immortelles, Leuctres et Mantinée. » Grande et fière parole, et bien digne d’un ‘héros ! Et toutefois il y en a de plus belles. « Da mihi mnesciri! Accordez-moi, mon Dieu, de rester ignoré ! » Aïnsi parle l’auteur du plus beau livre qui soit sorti de la main des hommes, l'Évangile n’en étant pas, et cinq siècles ont

réalisé le vœu du sublime auteur de l’Imitation : il est resté caché derrière son chef-d'œuvre, plus grand dans l’anéantissement de son nom que le héros thébain dans l’exaltation du sien. On ne doit donc pas mépriser l’amour de la gloire quand il devient un stimulant pour faire de grandes choses, mais il faut reconnaître que l'humilité chrétienne en fait accomplir de plus grandes et qui coûtent moins à la société.

Renverser le rôle de ces deux mobiles et exalter celui-là au détriment de celui-ci, c’est faire accomplir un pas en arrière à la civilisation.

Si, du moins, en ressuscitant la passion de l'antiquité pour la survivance du nom, les humanistes de la Renaissance l’avaient conçue à la grande manière d'Épaminondas et non à la petite manière des cuistres ! Car ce sont, pour la plupart, de vrais cuistres, rêvant l’immortalité, qui pour un distique bien tourné, qui pour une expression neuve, qui pour un propos plaisant. Lisez, dans les Femmes savantes de Molière, la scène de Trissotin et de Vadius, et vous aurez entendu parler à peu près tous les humanistes païens ou semi-païens de la Renaissance. Dans leurs livres, dans leur correspondance, dans leur conversation, vous voyez régner une vanité puérile, une suscepti-

bilité sans bornes, une infatuation prodigieuse. Ayez l'air seulement de toucher d’une main irrespectueuse à l’un des rayons de leur auréole, et aussitôt ces demi-dieux s’emporteront contre vous en invectives grossières, Vous lanceront à la tête toutes les injures du vocabulaire poissard, oubliant qu'ils sont des immortels pour parler et agir comme des portefaix ! Chose qui fait d'autant plus pitié quand on considère qu'avec toutes leurs prétentions à la gloire, la plupart de ces grands hommes ont tiré sur la postérité une lettre de change qu'elle a laissé protester. Érasme de Rotterdam, notre quasi-compatriote, est le type le plus célèbre et, du reste, le plus estimable de cette famille d’esprits. Il fut encensé de son temps à l’égal d’un dieu et se prit de très bonne foi pour un génie dirigeant, alors qu'il était tout bonnement un homme d'école bourré de latin et de grec, d’ailleurs bien digéré.

Si, des penseurs, nous passons aux hommes d'action, nous y trouvons le paganisme réalisé avec une étonnante hardiesse. Ils sont légion les hommes de cette époque qui ont rompu totalement avec l’idée chrétienne pour se conformer à la morale païenne du plaisir et du

L'ÉGLISE ET LA RENAISSANCE Ter

succès. [ls foisonnent dans tous les rangs de la société, ils ne manquent pas dans ceux du clergé, et on en rencontre, Ô douleur ! jusque sur le siège de saint Pierre. Le pape Alexandre VI est l’incarnation la plus sinistre du paganisme sous la tiare : serein et souriant au miheu de la fange des vices, il étale avec une étonnante inconscience le spectacle de ses turpitudes, et jusque dans les glaces de la vieillesse il prolonge, sous les yeux de l’univers stupéfait, le carnaval d’une existence à laquelle a manqué le sens moral.

Alexandre VI est le type du voluptueux sans plus. Son fils César Borgia nous offre le type le plus accompli du politique païen. Jeune, beau, brave, intelligent, ami des arts, modèle de courtoisie, c'est, avec toutes ces qualités extérieures, le plus cruel, le plus pervers, le moins scrupuleux des hommes. La conquête de la plus grande somme de pouvoir et de gloire possible est pour lui le seul idéal de la vie, et 1l ne semble s'être jamais douté qu'un pareil idéal pût être limité par une loi morale quelconque. Rien de commun entre la religion et la politique ! La politique est un art que l’on cultive pour lui-même et qui ne connaît qu'une loi : celle du succès; ainsi l’a enseigné le maître

de César Borgia, le plus génial et le plus atroce de tous les représentants de la Renaissance, l’homme dont le nom a été donné à la politique de fourberie et d’immoralité qui ne daigne plus même s’apercevoir de l’existence du christianisme : j'ai nommé Nicolas Machiavel.

Rien de plus éloquent que le portrait de ce génie sans cœur et sans entrailles, tel qu'on le voit encore aujourd’hui à la Galerie des Offices de Florence. Considérez ce profil démesurément affiné, ce museau cruel de renard et de fouine, où se traduit, avec la bassesse sanguinaire des instincts, l’étonnante acuité de l'intelligence : vous vous surprendrez à frissonner, et vous aurez hâte de vous détourner avec une impression de malaise et d’effroi. Au surplus, Machiavel a laissé de lui-même un portrait non moins ressemblant dans ses écrits, notamment dans son célèbre traité du Prince, qui a été, pendant des siècles, le bréviaire des monarques absolus, même de ceux qui écrivaient des Anti-Machiavel, comme Frédéric IT de Prusse. Il n’est pas nécessaire de dire qu'il — je parle de Machiavel — n'a pas eu plus de mœurs que de foi et que

1. Charles-Quint à été un des lecteurs du Machiavel. Le propos peu galant qu'il a tenu en levant le siège de Metz : La fortune est femme, elle n'aime pas les vieillards, est inspiré du Prince de MACHIAVEL, ch. XXV, in fine.

ce contempteur presque démoniaque de l’Église et de la papauté a mené une vie privée qui n'est qu'un tissu d’opprobres.

Je ne vous ai cité qu’un petit nombre de types caractéristiques, mais, pour faire connaître toutes les variétés de païens célèbres de cette époque, il faudrait prononcer plus d’un nom encore, depuis celui de Laurent Valla, professant hardiment dans ses livres les principes de l’épicurisme le plus abject, jusqu'à celui de Pomponace, qui ne craint pas de nier la doctrine de l’immortalité de l’âme et termine ses jours par le suicide. Et il faudrait tout au moins rappeler, pour donner une idée de l'atmosphère morale et intellectuelle du temps, la prodigieuse fortune de cet ignoble Arétin, une espèce de Léo Taxil du xvi® siècle avec le talent en plus, devant lequel tremblaient les princes et qui touchait des pensions des rois qu'épouvantait la puissance de sa plume de pamphlétaire. Tous ces gens, par leur talent, par leur audace, par leur nombre, par leur savant groupement, donnent l'impression qu'ils sont les vrais représentants de leur temps, la véritable expression de l'esprit de la Renaïissance. Et, en réalité, si le mouvement intellectuel qui porte ce nom doit être jugé d’après

les hommes qui s’en sont emparés, il est certain que la Renaissance a été un retour aux idées et aux aspirations païennes. Nous nions cette conclusion, parce que nous repoussons les prémisses, mais combien il était facile de s'y tromper !

On s’y trompa dès le premier jour. Au spectacle d’un dévergondage inouïi d'idées, que suivait très souvent un même relâchement de mœurs, beaucoup d’esprits sincères s’épouvantèrent et attribuèrent au mouvement intellectuel lui-même des scandales qui n’en étaient que l’abus. Ils crièrent anathème à l’art, aux lettres, à la science, qu’ils rendaient directement responsables de la crise morale et religieuse de leur temps. Voyant la culture intellectuelle produire de tels fruits, ils la prirent en dégoût et décidèrent qu'il fallait s’en tenir à la seule science divine. C’est là, hélas ! aujourd’hui comme alors, le langage des honnêtes gens qui ont plus de bonne volonté que de perspicacité et dans lesquels se vérifie la parole de l'Évangile, que les enfants des ténèbres sont plus astucieux que les enfants de la lumière. La tentation est si forte de raisonner ainsi que, pour le grand nombre, elle est, en quelque sorte, irrésistible. Il est si expéditif, 1l

est si commode, pour des intelligences qui manquent d'horizon, de condamner en bloc tout progrès intellectuel et social à cause des abus auxquels il donne lieu !

Sans compter que cette étroitesse de vues se place d’ordinaire sous le patronage de l'esprit religieux, qu’elle compromet en le montrant rebelle à tout progrès et incompatible avec tout développement de la civilisation. Ce n'est pas le large et vivifiant esprit du christianisme, c'est la mesquine inspiration du fanatisme le plus grossier qui dicte, à toutes les époques, l’attitude des réactionnaires. « Si ces livres disent la même chose que le Coran, ils sont inutiles; s'ils disent le contraire, ils sont nuisibles ; dans l’un et dans l’autre cas, il faut les brûler. » Ce langage est digne du calife Omar, faisant flamber la bibliothèque d’Alexandrie, mais trop souvent il a été tenu par des chrétiens zélés, qui ne se croyaient pas si musulmans ! C'était notamment, en 1507, celui d’Adrien de Corneto s’évertuant, avec d’autres termes de comparaison, à établir que toute la science était dans l’Écriture sainte et que c'était folie de l’aller chercher ailleurs.

C'était également celui des rigoristes de l’ordre moral, qui, voyant dans la corruption

de leur temps le résultat du luxe, ce qui était vrai, imaginèrent de le guérir en le ramenant, au besoin par la force, à la simplicité des mœurs et à l’observation des conseils évangéliques. Faire du monde un vaste couvent dont chaque habitant serait soumis à la sévère observance des règles monastiques et où l’on aurait brûlé, dans de gigantesques autodafé, aujourd’hui tous les produits d’un luxe frivole et corrupteur, demain tous ceux qui ne voudraient pas en abjurer le culte, quel beau rêve pour des esprits exaltés et chimériques, qui croyaient pouvoir se passer de la liberté humaine dans l'établissement du royaume de Dieu ! On le rêva plus d’une fois dans ces républiques moitié populaires, moitié théocratiques, comme les puritains les fondèrent dans les colonies américaines, et Calvin dans la commune de Genève. Il faut reconnaître le même caractère à l'entreprise de ce moine au cœur généreux et à l'esprit excessif qui s'appelle Jérôme Savonarole. Ce réformateur infortuné, à qui on ne saurait contester la noblesse des inspirations et le zèle sincère pour la foi catholique, fut le dictateur de Florence assez longtemps pour se persuader qu'il avait réalisé son idéal et pour déchaî-

ner contre lui l’opposition furieuse qui le fit monter sur le bûcher.

Savonarole ne comprit pas la loi de croissance qui régit l'humanité comme la nature et qui ne permet pas qu'une société vieillie, non plus qu'un individu, ait les mêmes mœurs et le même genre de vie que dans ses premières années. Comme l'individu, elle passe par des phases multiples qui, tout en laissant subsister les éléments caractéristiques de son originalité, en altèrent dans une mesure notable les manifestations. Au fur et à mesure qu’elle avance elle se dépouille des traits de la jeunesse pour revêtir ceux de l’âge mûr; elle perd de l'élan pour gagner de l'expérience, elle fait fructifier le travail antérieur, elle étend ses connaissances, elle adoucit les relations entre hommes, elle s’étudie elle-même et appelle sur son activité le contrôle du moraliste et du savant. En se développant de la sorte, conformément à sa nature, la société ne se met pas en contradiction avec le christianisme, car la foi de Jésus-Christ ne condamne aucune faculté humaine et n’exige de la civilisation le sacrifice d'aucune de ses conquêtes, pourvu que ces travaux et toutes les jouissances qui en découlent restent subordonnés à la loi

supérieure de la charité. Lors donc qu'ému, à juste titre, du spectacle des misères de son temps, Savonarole crut y porter remède par des réformes qui heurtaient la nature et qui semblaient pires que le mal, il agissait à l’aveugle et devait provoquer l’effroyable réaction dont il fut la première et la plus sympathique victime.

L'Église catholique n’entra pas dans la voie où voulait l’entraîner Savonarole. Vis-à-vis du grand mouvement de la Renaissance, elle se souvint de sa mission éternelle; elle se rappela qu'elle n’était pas seulement la religion des peuples enfants et des sociétés pauvres, mais qu'elle avait aussi à mener à Dieu les nations riches et les civilisations éclairées. Loin de maudire les richesses de la science et l’opulence des arts, parce qu’elle en voyait faire souvent un usage pervers, elle les bénit et voulut les faire contribuer à la glorification de Dieu et au salut des âmes. Et, avec cette largeur de vues et cette hardiesse d’allure que nous lui avons reconnues dans les crises antérieures, au lieu de s'opposer à l’avenir pour être écrasée par lui, ou de se tenir en dehors pour être laissée en arrière, elle s’'empara résolument de la bannière du progrès intellectuel et elle prit la tête du

mouvement qui entraînait l'humanité vers des destinées sans limites. | Je ne dis pas que cette attitude de l’Église vis-à-vis de la Renaissance fut toujours le résultat d’une délibération formelle, ni même que les chefs de la hiérarchie eurent toujours conscience de la portée fatidique de leur rôle. Eux-mêmes ne subissaient-ils pas, en tant que personnes, le charme de la vie littéraire et artistique, et, pour y intéresser l’Église, leur fallait-il autre chose que se laisser aller sans résistance à la séduction qui les enveloppait? Et n’y en eut-il pas parmi eux qui s’enivrèrent tellement du vin de la Renaissance qu'ils en perdirent totalement le sens catholique et qu'ils oublièrent qu'ils étaient prêtres, évêques ou cardinaux pour se souvenir qu'ils étaient humanistes? Mais c’est précisément parce que le courant eut une telle intensité qu'il faut s'étonner qu’au lieu de se laisser entraîner, l’Église ait pu entreprendre de le diriger et qu’elle y soit parvenue dans une large mesure. Elle ne lui à pas crié anathème comme l’eussent voulu les ardélions, elle n’a pas sacrifié les légitimes exigences de l'esprit chrétien, comme le firent les humanistes, elle a entendu créer, dans toute la force du terme, une Renais-

sance qui serait catholique, et elle y a réussi. Citer les noms de Pie II, de Nicolas V, de Jules II et de Léon X, c’est évoquer le souvenir de la plus puissante et de la plus efficace protection que la vie intellectuelle du genre humain ait jamais reçue d’une autorité souveraine.

Il ne s’agit pas ici de raconter par le détail l’histoire de ce mécénat incomparable, ni de montrer les souverains pontifes entourés de cette glorieuse phalange d'artistes à la tête de laquelle brillent les noms sans rivaux de Bramante, de Michel-Ange et du divin Raphaël. Mais serai-je taxé d’exagération si je dis qu'aucun siècle n’a vu et qu'aucun siècle peutêtre ne verra plus naître un ensemble d'œuvres comme le dôme de Saint-Pierre, la chapelle Sixtine, les Stances et les Loges du Vatican? Si Rome n'est pas aujourd’hui ce que sont Jérusalem, Antioche, Athènes, Bagdad et Cordoue, c’est-à-dire le tombeau en ruines d’une grandeur à jamais détruite, si la Ville éternelle resplendit toujours, aux yeux de l'univers entier, de l'éclat incomparable qu’elle doit à ses sanctuaires, à ses musées, à ses bibliothèques, si le monde ne cesse de s’y rendre en pèlerinage comme au centre vivant de la civilisation, c'est aux papes de la Renaissance

qu'elle le doit, et ce ne sont pas les ruines de quelques monuments de l'antiquité qui lui vaudraient, dans l'attention de l'univers, un rang fort supérieur à celui d'Athènes qui a le Parthénon, ou de Trèves qui se glorifie de sa Porta Nigra. Les papes ont fait de la Ville éternelle une page d’apologétique écrite sous leur dictée par la main des plus grands artistes du monde et qui parlera de siècle en siècle avec une éloquence surhumaine.

Mais ici, comme en toute chose, Rome n’est que le symbole de l’Église catholique ellemême. Grâce aux papes de la Renaissance, l’Église catholique porte désormais au front une tiare nouvelle, qui la rend sacrée même aux yeux des contempteurs de l’autre : c’est la triple couronne de la science, de l’art et de la poésie. Elle a mis dans sa clientèle ces trois grandes choses, les plus fières et Les plus libres du monde, et, entourée du cortège qu'elles lui font, elle s’avance à travers l’histoire dans un sillage éblouissant de gloire et de magnificence. Comme le souhaitait Nicolas V mourant, dans un discours qui semble mieux que tout autre . document traduire la pensée de ce grand pape et de ses pareils, elle subjugue l'imagination humaine et s'impose à l’admiration par le

prestige incomparable de sa grandeur esthétique.

On le sent bien quand on est à Rome, sous la coupole sublime qui couvre le tombeau du pêcheur d'hommes et du haut de laquelle, en lettres gigantesques, plane et circule autour de vous cette parole divine : Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église. Personne, je pense, ne peut se dérober entièrement à la magie de ce milieu : nul chrétien qui ne s’y sente le cœur grandi, nul indifférent qui n’y retrouve un reste de joie et de fierté catholique, nul dissident qui n’y éprouve, au fond de son âme, un regret mélancolique pour l'unité brisée de la vieille foi chrétienne. Et quant aux ennemis de l’Église, si ardente que soit leur haine et si forts les coups qu'ils lui portent, ils y devinent plus qu'ailleurs la présence de Celui qui a dit : «Le pécheur verra et sera transporté de colère; il grincera des dents, il se consumera de rage, mais le désir du pécheur périra avec lui. »

Voilà, si je ne me trompe, sous quel jour il faut envisager le rôle de l'Église et de la papauté à ce tournant de l’histoire qu'il est convenu d'appeler la Renaissance. Je sais que ce jugement n’est pas celui de tout le monde.

Il y a aujourd’hui beaucoup de gens, surtout parmi les meilleurs chrétiens et parmi ceux qui s'attachent à restaurer dans l’art et dans la poésie l'inspiration catholique, qui regrettent la part si grande que l’Église a eue dans l’œuvre de la Renaissance. Il leur semble qu'elle a trop protégé les humanistes et les artistes, qu'elle n’a pas sauvegardé vis-à-vis des idées nouvelles la tradition de l’art et de la pensée catholiques et qu’elle a sacrifié sans nécessité au goût du jour des éléments de vitalité chrétienne. Pour un peu, ils montreraient le paganisme envahissant les sanctuaires et l'Église du Christ devenue la captive du siècle. Et certes, ainsi que je l’ai insinué plus haut, il ne manque pas de circonstances pour donner à ce jugement une apparence de justice. En réunissant tout ce que fournit la chronique scandaleuse du xvi® siècle, tant à Rome qu'ailleurs, en groupant toutes les paroles et toutes les actions qui, chez les princes de l'Église, sont manifestement en contradiction avec la loi de Dieu, il est facile de tracer un tableau qui fasse crier à l’abomination, de même qu’en prenant les éléments opposés, on peut présenter l’image d’une société digne des premiers siècles du christianisme. Mais

l’histoire n’a pas à s'arrêter à ces plaidoyers d'avocat.

Ce qui est vrai, c’est que si l’Église, en face de l'immense entraînement intellectuel dont nous avons dit l’origine et le caractère, s'était bornée à protester et à réagir, s’enveloppant dans la tradition comme un soldat vaincu dans les plis de son drapeau, elle se laissait dépasser par la civilisation, elle perdait tout point de contact avec l’avenir, toute action sur l'élite de l'humanité, elle devenait une de ces chapelles fermées où se réunissent des fidèles de plus en plus rares, pour pleurer sur des ruines et pour maudire leur temps. Soyons-lui reconnaissants d’avoir résisté à cette tentation et d’être restée, grâce à la stratégie de ses papes, à la hauteur du xvi® siècle, pour rester à la hauteur du xx€ et à la hauteur de tous les suivants. L'essentiel, c'est qu'en ouvrant les sanctuaires tout larges à la nouvelle vie intellectuelle de l'humanité, elle n'ait sacrifié aucune parcelle des vérités supérieures, aucun commandement de sa loi morale, aucun article de son credo. Sans doute, à certains moments, la difficulté dut être extrême de faire coexister les sévères prescriptions des lois éternelles avec les allures hardies de l'esprit moderne et,

parfois, l'œil du moraliste ou celui de l’esthète peuvent être choqués des contradictions imparfaitement dissimulées que présente dans l’histoire le mariage de l’Église avec la Renaissance. I n’en est pas moins vrai que l’Église du XvI® siècle nous a transmis intact le patrimoine de la chrétienté primitive.

Une anecdote que je trouve racontée pour la première fois dans la belle Histoire des papes de M. Pastor, me semble rendre cette pensée sous une forme si expressive que je ne résiste pas au plaisir d’en faire le couronnement de cette leçon.

Jules IT avait, comme on sait, fait rebâtir Saint-Pierre du Vatican par Bramante, le plus grand et le plus hardi génie architectural de la Renaissance. Bramante joignait à une foi sans bornes dans les principes de son art ce mépris du passé que l’on peut reprocher à presque tous les artistes de cette époque. Il commença par démolir la vieille basilique vaticane qui, il est vrai, menaçait ruine, mais 1l le fit avec une précipitation et un manque de respect qu'on ne saurait excuser. Dans son audace géniale, il alla même plus loin. Pour que la nouvelle église produisit un plus grand effet, il voulut en changer l'orientation, et, dans ce but, il imagina de déplacer le tombeau où les

restes sacrés du prince des apôtres reposaient depuis quinze siècles comme dans un asile inviolé. Alors le pape Jules IT, qui jusqu'alors avait tout accordé à son artiste, lui opposa pour la première fois un refus catégorique.

Bramante revint à la charge; il fit valoir quantité de raisons artistiques; il en allégua même d'ordre religieux, il trouva que le tombeau, déplacé et harmonisé avec l'édifice agrandi, produirait une impression salutaire sur la piété des fidèles: bref, il donna de toutes ses forces, avec une fougue et une obstination qui semblaient devoir triompher de tout. Le pape fut inébranlable; il déclara qu’à aucun prix il ne laisserait toucher au tombeau de celui sur lequel Jésus-Christ a bâti l'Église universelle. Il fallut que l’Art s’inclinât devant la Religion. Les restes de saint Pierre ne furent pas enlevés de leur crypte et l'orientation de son église ne fut pas changée.

Cette histoire est significative. Elle dit aux amis et aux ennemis que l’Église catholique s’accommode de tous les progrès de la pensée et de toutes les formes de l’art, mais qu’affermie sur le roc des vérités éternelles, elle ne laisse pas déplacer l’axe du monde, qu'elle a orienté vers le Ciel.

ELUI qui aurait dit, quand, le 5 mai 1780, LE s’ouvrirent à Versailles les États Généraux de France, qu’en moins de cinq ans la royauté serait supprimée, que le roi et la reine seraient mis à mort, que le dauphin périrait après une lente agonie dans l’échoppe d'un savetier, que la noblesse n'aurait que le choix entre la guillotine et l’exil, que la religion catholique serait proscrite, qu'une fille perdue monterait sur les autels de Notre-Dame de Paris sous le nom de déesse Raison et que, parmi les députés qui participaient à la procession, il y en aurait un, le plus ridicule, le plus gauche et le plus borné peut-être de tous, qui couperait le cou à la plupart de ses collègues, quelle tempête d’éclats de rire et de cris d’indignation il aurait déchaînée! Et cependant, cette série d’invraisemblables hypothèses, dramatisées après coup par La Harpe, dans sa fameuse Prédication de Cazotte, reste encore bien en dessous des effroyables réalités

qui ont fait sombrer l’ancien régime dans un abîme de sang.

Rien, pour la génération qui fut le témoin de ces scènes inouïes dans les fastes de l'histoire, n'avait annoncé l’affreuse catastrophe. À part certains points noirs qui ne pouvaient avoir de signification fâcheuse que pour l'œil le plus exercé, le ciel était serein et le lendemain semblait propice. La dynastie était populaire : on l’avait bien vu lors de la naissance du dauphin. Les cahiers de 89 attestent que l’immense majorité des électeurs était sincèrement dévouée à la religion et à la royauté.

On réclamait, à la vérité, diverses réformes ; mais toutes ou presque toutes portaient sur des abus incontestables, qui n'étaient plus défendus par personne, pas même par Ceux qui en profitaient. Et puis, la douceur des mœurs était telle qu’il n’y avait rien à craindre même des réformateurs les plus énergiques. Tout le monde se faisait gloire d’être un homme sensible, comme, en d’autres temps, on en aurait rougi. La littérature, cette autorité souveraine de l’époque, prenait de plus en plus le caractère de l’idylle. Un universel attendrissement semblait vouloir gagner toute la

société. On était arrivé à une telle confiance dans la bonté native de l'humanité et dans l'excellence des principes que la philosophie allait faire prévaloir, qu’on se figurait volontiers l’avenir sous la forme d’un âge d’or. On croyait qu'on allait y toucher. Les premières mesures de la Constituante, votées d’enthousiasme et souvent sur la proposition des privilégiés eux-mêmes, ne semblèrent pas faites . pour détromper les esprits. La fête de la Fédé- . ration fut, sous ce rapport, la fête de l'illusion la plus sincère. On croyait avoir scellé à jamais le pacte de la fraternité humaine sur les bases de la liberté. L'erreur fut longue. Depuis longtemps les coups de foudre retentissaient dans le ciel de l’idylle, qu'on échangeait encore des baisers Lamourette. Et jusque dans l’imagination des sinistres coupeurs de têtes, vous retrouverez la vision tenace de la grande pastorale humaine. C’est en habit bleu de ciel, une gerbe d’épis et de fleurs à la main, que le sensible Robespierre, l’éloquent adversaire de la peine de mort, va célébrer la fête de l’Être Suprême sur un autel en plein air. Il rêvait sans doute au bonheur du genre humain, à la douceur de la vie des champs, aux charmes de la vertu et de l'innocence, et c'était quelques

jours avant l’effroyable réveil du 9 thermidor !

Comment donc, s’il en est ainsi, s'expliquer cette atroce Révolution, ce hideux carnaval où la folie sacrilège et l'impiété sanguinaire ont conduit pendant des années l’humanité consternée? Comment comprendre ce vertige qui, à un moment donné, s'empare de la première nation du monde, qui la fait tournoyer et chanceler comme un homme ivre, sans que, depuis lors, elle ait pu rentrer en possession définitive d'elle-même? Sont-ce les crises nécessaires qui accompagnent l’enfantement d’un monde nouveau, ou les convulsions de l’agonie d’une civilisation, ou les phases tragiques d’un gigantesque combat entre les deux forces qui se disputent éternellement la société, entre le bien et le mal, entre la vérité et l'erreur, entre Dieu et Satan?

Tout d’abord, il est oiseux d’expliquer la Révolution par les abus de l’ancien régime.

Ce serait assigner une cause des plus minimes à un effet dont les proportions sont, pour ainsi dire, incalculables. Des abus, il y en a toujours eu, et, au moment où éclata la Révolution française, il y en avait partout ailleurs qu’en France. Ce qu’on ne voyait point partout,

c'était, de la part des classes supérieures, une bonne volonté si sincère de les extirper. Celui que l’on appelait alors le meilleur des rois payait d'exemple sous ce rapport. Il rendait les droits civils aux protestants, il supprimait la torture, il réunissait l’Assemblée des notables, et lorsque enfin, le premier depuis 1614, il prit l'initiative de convoquer les États généraux, ce fut pour organiser la collaboration du roi et de son peuple dans l’œuvre des réformes nécessaires. Même bonne volonté, même sincérité chez les deux ordres privilégiés, c’est-àdire le clergé et la noblesse. Tous deux ont fait généreusement, celui-là avec une résignation sans arrière-pensée, celle-ci avec un enthousiasme moins réfléchi, le sacrifice de leurs plus précieuses prérogatives à la paix publique et à l'intérêt de tous. C'était un spectacle qu’on n'avait pas encore vu : des privilégiés renonçant à leurs privilèges pour des raisons de patriotisme et de philosophie. On peut dire que, si la Révolution s'était faite contre les abus, elle eût été finie après la nuit du 4 août 1780, c’est-à-dire qu’elle eût été à peine commencée.

Il est donc faux de prétendre que la Révolution a eu pour cause les abus de l’ancien régime. La Révolution est tout autre chose

qu’un effort de résistance à des abus qui avaient vécu au moment où elle triompha. Ce qu’elle veut, si l’on peut dire qu'elle veut quelque chose, ce n’est pas la réforme du régime, c’est sa destruction. Force aveugle, irrésistible, elle agit avec la puissance d’un élément déchaîné qui bouleverse de fond en comble la société entière, déracinant tout, à la manière d’un cyclone, et laissant le sol jonché de ruines quand elle a passé. Mais, de même qu’en météorologie on peut rendre compte de l’apparition des cyclones, de même, en histoire, l'explosion de catastrophes semblables à celles-là peut-être ramenée à ses causes.

L'esprit révolutionnaire est bien antérieur à la Révolution. En France, comme ailleurs, on peut en remonter la trace jusqu'à la Renaissance, de laquelle il procède comme un fleuve sort d’un glacier. La Renaissance, nous l'avons vu, a développé parallèlement les deux courants dont la conjonction, à un moment donné, a été la grande force de destruction. Le premier, c’est celui de la libre pensée, qui a sévi dans le monde des lettres; l’autre, c’est celui de la libre jouissance, qui a eu son foyer dans la haute société. Pendant longtemps, les libres penseurs se sont tenus à l'écart, dans une

dédaigneuse indifférence pour les grandes luttes religieuses. Ils n’y voyaient que des querelles de bigots, et lorsqu'il leur arrivait de s’y mêler, c'était pour frapper avec l’arme de l'ironie celui des deux champions qui leur paraissait le plus redoutable pour l'heure. Le christianisme, sous toutes ses formes, leur inspirait une égale aversion. Leur admiration n'allait qu’à l’antiquité païenne, qui n'avait eu ni dogmes pour brider l'esprit ni sacerdoce pour interpréter les dogmes. Cantonnés sur le terrain du naturalisme pur, ils attendaient le moment où le protestantisme, qui leur préparait les voies à son insu, aurait fini d’abattre les contreforts du temple, pour se ruer sur le noble édifice avec la sape et le marteau.

Révolutionnaires d’un genre spécial, ils ne gênaient guère le pouvoir, d’abord parce qu’en somme le césarisme triomphant réalisait assez bien leur idéal de politique païenne, ensuite parce qu'ils ne se sentaient aucune vocation pour le martyre. Leur esprit ne se laissa pas conquérir par la restauration catholique qui inaugura si brillamment les annales du XvI1® siècle; il passa sous elle comme un courant inférieur, et reparut enfin, dénoncé par la voix tonnante de Bossuet, au seuil du XvIrIe siècle.

Cette fois, il se déversa comme un égout sur le monde préparé pour le recevoir. On le vit alors prendre sa revanche du long silence où il avait été contraint. Entre Fontenelle, qui, nous dit-il, n'aurait pas ouvert sa main s’il l’avait eue pleine de vérités, et Bayle, qui, lui, ouvrit toute large la sienne remplie de sophismes et de mensonges, la distance est imperceptible au point de vue de la chronologie. Mais, pour qui sait y regarder, quel chemin parcouru entre l’'Hastorre des Oracles, que le premier publia en 1687, et le Dichionnaire historique du second, paru en 1697 ! Là, c'était encore le scepticisme élégant de l’homme du monde, qui glisse le doute discret dans un tour de phrase, dans un bon mot, dans un sourire; ici, c’est l’incrédulité, ouverte et cynique, qui s'étale dans toute sa brutalité. Comme on l’a fait observer avec raison, tout Voltaire est déjà dans le Dictionnaire historique. Le rôle du patriarche de Ferney a consisté à populariser la philosophie de Bayle et à lui donner son caractère militant et agressif.

Parallèlement à l’incrédulité se développe la licence des mœurs. Née dans le grand monde, où l’homme ne comprenait plus la vie que comme l'hôtellerie des plaisirs, elle avait con-

taminé toute la cour des Valois, et nous en retrouvons les traces honteuses dans la physionomie si populaire du Béarnais. Quelles mœurs que celles de cette société, dont Brantôme au xvI® siècle et Hamilton au xviie se sont faits les complaisants annalistes ! On est stupéfait du cynisme et de la frivolité avec lesquels hommes et femmes s’y précipitent, dans un tourbillon effréné, à la poursuite des plaisirs les plus inavouables. Tant que Louis XIV vécut, le prestige qu'il sut donner à son règne cacha toutes ces turpitudes sous les larges plis de la pourpre royale, et l’on apporta quelque pudeur, quelque respect de soi et d'autrui jusque dans les plus révoltants excès, mais sa mort donna le signal d’un déchaînement inouï. J’offenserais mon auditoire si je me permettais d'indiquer ici, même de la manière la plus discrète, ce que furent les exemples donnés par le Régent et ensuite par Louis XV, mais 1l faut dire que ces exemples ne furent que trop bien suivis, et qu'à part d’honorables exceptions, la haute société sembla vouloir transformer toute la France en un mauvais lieu. Jamais la civilisation chrétienne n'avait assisté à un si honteux spectacle.

Les deux courants dont je viens de parler

ont mêlé plus d’une fois leurs eaux fangeuses pendant les longues années qui précédèrent l'avènement de Voltaire; avec lui, ils se confondent enfin en un seul, qui va inonder la France. C’est dans l'hôtel du Temple, parmi l'état-major du vice et de l'impiété qui y tenait alors ses assises, que nous voyons grandir le sinistre pontife de l’irréligion moderne. Ce familier des libertins du grand monde fut aussi celui de la trop fameuse Ninon de Lenclos, qui. lui légua par testament deux mille francs pour acheter des livres. Il ne doit pas nous déplaire que le plus grand ennemi de la foi chrétienne ait été le protégé d’une femme galante. Pour moi, quand je considère que la philosophie sort du boudoir de Ninon, j'éprouve un sentiment semblable à celui de Tertullien, se félicitant de ce que le premier persécuteur du christianisme se soit appelé Néron.

Voltaire fut l’incarnation la plus complète de l'irréligion du xvire siècle. A la corruption et à la frivolité françaises, il ajouta le fanatisme haineux qu'il était allé apprendre en Angle- . terre, à l’école des déistes de ce pays. Revenu de là, il fut le plus merveilleux ouvrier de destruction qui ait peut-être jamais paru. Esprit d’une souplesse et d’une vivacité sans pareilles,

écrivain doué d’aptitudes universelles, maniant avec un art infernal l’arme empoisonnée du sarcasme et de l'ironie, il déploya, dans la guerre à mort qu’il avait déclarée au christianisme, toutes les ressources d’une organisation exceptionnellement trempée pour les luttes intellectuelles et toute l’infatigable activité d’une haine satanique contre l’Église.

Pendant presque un siècle, il mena la campagne avec un esprit de prosélytisme irréligieux dont l’acharnement déconcerte, et il fut, selon l'expression d’un grand poète moderne, le missionnaire du diable auprès des hommes de son temps. On ne le lit plus guère, parce que, malgré un prodigieux talent, son œuvre était toute de circonstance, mais son esprit est resté comme le mauvais génie du monde moderne, et encore aujourd'hui, le chrétien ne peut regarder son masque hideux sans un sentiment d’épouvante et d'horreur.

Autour de Voltaire se groupèrent tous les tenants de l’impiété, de la philosophie comme on se plaisait à dire alors. Du sein de cette pléiade sortit l'Encyclopédie, redoutable machine de guerre qui, sous couleur d'offrir au public un résumé du savoir moderne, portait dans toutes les classes la haïne et le mépris du

christianisme. Écrasez l’infâme! C'était le mot d'ordre du maître, que les disciples dépassèrent plus d’une fois, le trouvant bigot, puisqu'ils étaient athées, tandis que Voltaire faisait à Dieu l'honneur de croire en lui. Groupés, organisés, maîtres de l'opinion, entourés du prestige de la science, mollement poursuivis par le pouvoir et tirant de ces poursuites mêmes un élément de popularité de plus, les Encyclopédistes purent saper impunément toutes les croyances religieuses, tous les fondements de la vie morale et sociale. Ils surent d’ailleurs mettre le pouvoir dans leur jeu. Ces révolutionnaires de la religion étaient, en somme, des conservateurs dans l’ordre politique, du moins en apparence.

Hardis contre Dieu seul, ils savaient épargner les despotes, les glorifier au besoin. Des rois qui haïssaient la religion n’étaient-ils pas les meilleurs des rois? Voltaire fut donc à plat ventre devant Frédéric II, devant Catherine II, devant la Pompadour même, indifférent à ce qui n'était pas le combat contre la foi de Jésus-Christ. Qu'on lui livre la religion, il ne se soucie pas du reste, peut-être parce qu'il se rend compte que cela suffit Du moins il semble que, par intervalles, au milieu de son

œuvre de mort, il entrevoie ce qui va se passer : «Après moi, on verra un beau tapage », écrit-il. Mais ce n'est là qu’un éclair, et vite il reprend son travail maudit.

Mais les conclusions politiques que Voltaire n'ose pas tirer parce qu'il est trop amoureux de son repos et qu’il a, au fond, l’âme d’un homme d’ancien régime, voici quelqu'un qui va les tirer pour lui. Celui-ci, ce n’est pas le grand seigneur qui veut mourir tranquille dans sa belle solitude de Ferney, c’est le plébéien aigri, mal élevé, soupçonneux et misanthrope à l'excès. Ame de poète et cœur de laquais, Jean- Jacques hait et méprise la société dans laquelle il vit, la civilisation qui l'entoure, et toute société et toute civilisation. Il a ce qu'il faut pour faire pénétrer ses passions révolutionnaires dans le cœur d'autrui : la chaleur entraînante du verbe, la sensibilité vraie, l'émotion sincère, l'enthousiasme du beau et du bon, ou de ce qu'il croit tel. Il apporte un accent nouveau dans la littérature française. À cette société artificielle des salons, lui, le sauvage qui a dormi à la belle étoile, vient révéler les charmes de la nature; il fait goûter les beautés du paysage aux grands seigneurs qui ne l'avaient jamais vu qu'à travers l’'Œil-de-Bœuf; à sa

voix, la cour se lève tout entière pour aller avec Marie-Antoinette contempler la jeune aurore.

Voltaire lui-même, à prodige! a son heure d’engouement.

Toutefois ce ne sont pas là les vrais triomphes de Jean-Jacques. Il a fait de bien autres découvertes dans ses rêveries de promeneur solitaire. Il a découvert que l’homme, sorti bon des mains de la nature, se corrompt dans l’état de société, hérésie doublée d’un sophisme, car elle nie le péché originel, et puis, qu'est-ce que la société si ce n’est l’homme? Il a découvert que tous les arts de la civilisation, et en particulier les sciences et les lettres, ne servent qu’à augmenter la corruption. Il a découvert que la société est le résultat d’un contrat entre ses membres et que c’est leur volonté, s'exprimant chaque fois qu'il lui plaît, qui est la source de la loi. Foin de la religion, de la morale, des traditions ! C’est le peuple qui est le seul souverain, et toute institution, toute loi, toute volonté qui va à l’encontre de la sienne est une tyrannie, une usurpation, un crime de lèse-majesté !

Telles sont les théories politiques qu'avec son éloquence et sa passion, Rousseau parvint à cheviller dans l'esprit de ses contemporains.

. Une société à qui on avait appris à se rire de la loi religieuse et à ne croire à rien devait accueillir avec enthousiasme des thèses si séduisantes : aussi peut-on dire que la doctrine du Contrat social devint en peu de temps celle du public lettré. Les disciples de Rousseau furent légion, principalement dans ces classes que les sarcasmes de Voltaire avaient détournées de la religion et qui, ayant cessé de croire à l'idéal chrétien, mais ne pouvant se passer d’idéal, crurent en trouver un dans les rêveries du sophiste genevois.

Mais, me demandera-t-on, est-il bien vrai que l'alliance de la libre-pensée et de la volupté suffise pour produire l’esprit révolutionnaire? Ailleurs encore, par exemple en Angleterre, on avait vu les classes régnantes afficher, avec non moins de cynisme qu’en France, leur mépris de la foi chrétienne et de la loi morale, sans que pourtant l'Angleterre ait cessé d’être la nation la plus conservatrice du monde. Cela est vrai, et 1l serait intéressant de suivre de près l'énergique réaction par laquelle le peuple anglais s’est débarrassé de ses philosophes à lui pour rentrer dans la tradition chrétienne. Mais, sans compter que le mal était plus profond en France, il ne faut pas oublier que la

France est le pays où toute idée veut se traduire aussitôt dans le domaine des faits moins qu'ailleurs, on y supporte la contradiction entre l'idéal et la réalité. Et les lettrés français avaient leur idéal de société politique, élaboré par la Renaissance et achevé par la philosophie du xvire siècle. Cet idéal, emprunté à la littérature antique et adapté à la société moderne, était un rêve de l’imagination, une conception abstraite éclose dans la raison pure; rien ne semblait plus urgent et plus facile que de le réaliser, que de faire descendre sur terre la liberté, la vertu civique, la raison, la philosophie, la félicité universelle : il suffisait de les décréter.

Du moins on le croyait. On était bien loin de cette double foi religieuse et patriotique qui faisait écrire à Jean Racine cette parole bien gallicane : « Dieu m'a fait la grâce de ne jamais rougir du roi ni de l'Évangile. » On était convaincu, au contraire, que la religion et la monarchie ou, comme on disait dans le jargon du temps, le fanatisme et le despotisme, sont la cause de tous les maux de l'humanité. Dupée par les prêtres, écrasée par les tyrans, l'humanité ne sera à la hauteur de sa glorieuse mission que le jour où elle se sera débarrassée

des uns et des autres, pour ne plus prêter l'oreille qu'aux enseignements de la philosophie. Avec quelle ivresse les cœurs sensibles des philosophes et de leurs disciples se laissent aller à l'espérance de voir bientôt luire ce jour, nous l’avons déjà dit. Ce qu'il faut ajouter, c'est que tout obstacle à la réalisation de leur rêve d'âge d'or, toute réaction contre les généreux efforts qu'ils font pour le bonheur public, causent à ces mortels si doux et si humains une colère de moutons enragés. Ils y voient un monstrueux attentat contre la liberté humaine, et il n’est pas de châtiment que, dans leur indignation trop légitime, ils ne rêvent d'infliger aux auteurs de si criminelles entreprises. Car la philosophie est une religion aussi, et si elle n’envoie pas ses hérétiques au bûcher, parce qu'elle a horreur de l’Inquisition, elle saura bien inventer un autre moyen pour châtier les contempteurs de son orthodoxie. On pourrait même dire, si ce n'était anticiper, que la Révolution n'a inventé que cela.

Sans doute, les philosophes et leurs élèves n'étaient pas la nation. Mais ils en étaient la partie remuante et agissante, et, comme il arrive toujours, il leur fut aisé de se faire

prendre pour elle. Ils avaient le verbe haut, ils parlaient sans mandat au nom du peuple, et ils s’en faisaient écouter tous les jours davantage parce qu'ils disaient, avec Sieyès, qu'il n'avait été rien et qu’il devait être tout. Et à peine les États généraux se furent-ils réunis, qu'ils s’en emparèrent au nom de la nation, affectant de considérer les autres ordres comme sans droit et le roi comme leur mandataire. Louis XVI ayant imprudemment pris position en ordonnant que les États votassent par ordres, alors que le Tiers voulait qu'on votât par tête, il apparut aussitôt que la volonté du Tiers État se mettait au-dessus de celle du roi. Au maître des cérémonies qui venait enjoindre au Tiers de se rendre dans la salle de ses séances et de quitter celle des réunions générales, le président Bailly répondit: Je crois que la nation assemblée ne peut pas recevoir d'ordres. Ce mot, plus authentique que . celui qu’on attribue à Mirabeau, est aussi bien plus expressif : sur les lèvres du tribun, l’un n'était que la boutade sans autorité d’un factieux; dans la bouche du président du Tiers, l’autre était l'expression, modeste dans la forme, mais hautaine dans le fond, de l’usurpation de tous les pouvoirs par le peuple.

La Révolution était faite. Les événements qui suivirent ne sont que le développement logique de ce début. Si la soif du sang et l'amour du bruit ne faisaient partie intégrante de l'esprit révolutionnaire, ce serait le 23 juin 1789, et non le 14 juillet, dont les maîtres de la France actuelle célébreraient l’anniversaire comme celui de l'émancipation.

Voilà donc l’ancien régime tout entier livré aux États généraux, qui en font ce qu'ils veulent, ne laissant au roi que le douteux privilège de consacrer leur œuvre, sous peine de nouvelles émeutes. Les philosophes sont les maîtres de la France. La raison va enfin régner!

Mais cette raison va se montrer bien pauvre et ces législateurs bien au-dessous de leur rôle. Pris dans leur ensemble, ils forment un corps singulièrement inexpérimenté et gauche, en même temps que présomptueux, devant la tâche gigantesque dont ils se sont laissé charger. Tenus éloignés de la politique depuis . des siècles, les États généraux ne savent pas comment on manie des sociétés humaines. Ce sont des réformateurs en chambre, qui croient que l’on fait le bonheur de l'humanité à coups. de lois, et qui décrètent naïvement le patriotisme et la félicité nationale. Presque tous, je

l'ai déjà fait remarquer, sont nourris de souvenirs classiques et hantés par l’idée des vertus républicaines qu'on leur a fait admirer, du temps qu’ils faisaient leurs études, dans les héros de l’antiquité. Ils s’en souviennent aujourd’hui et ils légifèrent en collégiens. Y a-t-il dans toute l’histoire de la civilisation un trait plus lugubrement grotesque que celui de Hérault de Séchelles, ce président de la Convention, qui, au moment où on allait fabriquer une des nombreuses constitutions dont les révolutionnaires ont gratifié la France, fit demander à la Bibliothèque nationale les lois de Minos, pour calquer sur ce monument législatif les lois qu'il entendait donner à sa patrie?

Aussi, la force des choses, les lois de l’histoire, les lois du sens commun vont se venger des thèses de Rousseau. A peine les États généraux ont-ils fait comprendre au roi que le peuple est le seul souverain, que du sein de la foule sortent mille voix menaçantes qui leur redisent ce qu'ils ont dit au roi : Le peuple souverain, c'est nous, et vous n'êtes que ses mandataires |

Et qui est-ce qui parle ainsi? Est-ce bien le peuple de France? Oh ! non. Le peuple est

dans ses foyers, à l'atelier, à la charrue, au travail fécond et civilisateur; il a consigné ses vœux dans les cahiers de 1789 et, chaque fois qu'il pourra manifester sa volonté, ce sera pour désavouer les intrigants et les malfaiteurs qui parlent en son nom. Mais qu'importe à ces derniers? Depuis qu'il n’y a plus de maître en France, depuis que le 14 juillet et le 5 octobre 1789 ont écarté l’autorité royale, ils se sentent les vrais maîtres de leur patrie. Ils sont organisés, ils savent ce qu'ils veulent, ils ont le roi et les États généraux sous la main, ils lancent sur eux, chaque fois que cela leur convient, les meutes populaires dressées et stylées dans ce but, ils font le 20 juin, le 10 août, le 31 mai, toutes les grandes dates révolutionnaires, en un mot. Les ateliers de ces fabricateurs de mouvements populaires, ce sont les clubs. Et dans les clubs, ce sont les plus fanatiques et les moins scrupuleux qui commandent, si bien qu'en dernière analyse, deux ou trois hommes, les pires représentants de leur espèce, seront le vrai peuple souverain.

Taine a caractérisé avec sa corrosive éloquence le triumvirat qui tient dans ses mains les destinées de la France : il se compose d’un

fou, Marat, d’un barbare, Danton, et d’un cuistre, Robespierre. Ce sont les vrais fils de Voltaire et de Rousseau. Robespierre est l’homme qui a pris le Contrat social pour Évangile; il n’a pas d’autre formation politique. Avec une poignée de complices, ces misérables se mirent à l’œuvre sans autre but, sans autre idéal que d’abattre tout ce qui les gênait, fauchant tout : les rois, les nobles, les prêtres d’abord, puis tout ce qui n’avait pas leur idéal révolutionnaire, tout ce qui était modérantiste, comme ils disaient dans leur jargon, les Feuillants, les Girondins, jusqu’à ce que, ayant tout mivelé, il ne reste plus qu’à s'entre-détruire eux-mêmes, les Jacobins coupant le cou aux Cordeliers, les Thermidoriens le coupant aux Jacobins, le Directoire déportant le reste. Finalement, un dictateur vint qui, aux applaudissements de la France, chassa toute la ménagerie à coups de cravache et rétablit à son profit le despotisme tant conspué. Les derniers révolutionnaires devinrent ses laquais et ses courtisans; il leur fit porter des livrées dorées dont ils furent bien aises, et l’un d’eux, devenu prince d'Empire, disait à ses anciens camarades de la Montagne : € En public, il faudra bien me donner de

l'Excellence, mais quand nous sommes entre nous, appelez-moi tout bonnement Monseigneur !. »

Cela est risible, sans doute, et les ennemis de la Révolution peuvent s'amuser de voir la tragédie finir par une farce. Mais ce qui est moins comique, c’est qu'avant de faire amende honorable dans les antichambres du nouveau César, l'esprit révolutionnaire a eu le temps d’envahir toute l’Europe et d’y répandre partout le germe du mal dont nous souffrons encore aujourd'hui. Ce mal, c’est la prétention de traiter les sociétés politiques comme des créations de la raison pure, échappant à l’action des lois divines qui régissent la vie du monde et de l'humanité!

Telle est, en peu de mots, l’origine de la Révolution française. Avant d’être dans les faits, elle fut dans les esprits et dans les cœurs, et elle triompha par l’abdication ou par la complicité de toutes les forces qui auraient dû lui résister. Elle fut l’explosion d’une maladie à la fois intellectuelle et morale, qui travaillait depuis longtemps la nation et qui, des classes supérieures, s'était communiquée aux milieux

1. Cette anecdote est racontée de Cambacérès par Baron, Mosaïque belge, 1837 p. 183.

bourgeois, dans lesquels elle se transforma en une câtastrophe politique.

Cette catastrophe eût-elle pu être évitée?

Je réponds hardiment oui et j'ajoute qu’elle eût été évitée en effet, si l’Église catholique avait été là. Mais l'Église manquait à la France. Exclue graduellement, depuis le xive siècle, des conseils de la politique, considérée par les rois comme une étrangère ou même comme une rivale, asservie au point de

devoir sacrifier l’ordre des jésuites aux injonctions de la franc-maçonnerie, contestée au point de ne plus pouvoir enseigner la doctrine de l’infaillibilité du souverain pontife, l'Église n’était plus, en France, qu’un des rouages mis en mouvement par le despotisme de l’État.

L'Église gallicane s'était laissé imposer par le pouvoir laïque la doctrine des quatre articles, audacieux empiètement de l'État sur un domaine exclusivement doctrinal. Elle recevait de la main du roi des dogmes qu’elle repoussait de la part du pape. Il ne lui servait de rien de constituer un ordre et d’avoir des privilèges : cette situation, favorable en apparence, était, au contraire, pour elle une source incessante de diminution et d’impopularité. Attachée aux destinées du pouvoir, elle devenait solidaire de

lui et l’opinion la rendait responsable de toutes les fautes d’un régime dont elle faisait partie. Elle était sans contact avec l'esprit public, elle ne disposait d'aucun levier pour remuer les intelligences, et le monde des idées échappait à son influence.

N'est-ce pas pitié de voir tous ses dignitaires choisis exclusivement dans la classe nobiliaire, à une époque où la noblesse était désignée à toutes les antipathies? Il y avait encore eu, du temps de Louis XIV, dans les rangs du haut clergé, quelques enfants de la bourgeoisie qui ne faisaient pas trop mauvaise figure sur les trônes épiscopaux, et tel d’entre eux s'appelait Bossuet. Mais, au moment où éclata la Révolution, on ne rencontrait plus, sur les cent trente évêques du royaume de France, un seul roturier! Pris dans son ensemble, l’épiscopat était respectable dans sa vie privée et ne manquait pas de qualités; mais quel écart entre lui et la nation, et quelle source de malentendus !

Ce haut clergé noble, courtisan, absentéiste, mondain, presque laïcisé, n'était pas à la hauteur des événements; 1l n'avait ni le prestige de la science, ni l’éclat des grandes vertus, ni celui d’une vraie popularité; 1l n'était pas

fait pour guider l’Égliseautravers destempêtes.

Pas plus que ses prélats, le clergé inférieur n’était au niveau de la situation. Certes, il donnait l’exemple des vertus chrétiennes, et dans une société gangrenée, il était seul intact. Tocqueville lui a rendu un magnifique témoignage : « J'ai, dit-il, commencé l'étude de l’ancienne société plein de préjugés contre lui, je l’ai finie plein de respect. » Les autres témoins parlent de même, et tout le monde sait l’héroïsme avec lequel le clergé de France traversa les mauvais jours de la Révolution.

Mais, s’il était moralement bien conservé, il n'avait plus la vraie notion de tout son rôle. Il subissait l’état de dépression général, ül s'était résigné à n'être rien, il ne se révoltait pas de voir l’Église humiliée. Comme l’a dit un bon juge!, il manquait de courage intellectuel et il était, en un mot, plus apte au martyre qu'à l’apostolat. Ce qu’il y a de pire, c’est de voir un grand nombre de membres, ignorant la beauté de la doctrine sociale du catholicisme, se laisser gagner par celle de Rousseau et applaudir, comme des découvertes faites par les philosophes, les quelques parcelles de

1. L'abbé Sicarp, Le clergé de l'ancien régime, les évêques, CL Dr T4.

vérité catholique démarquées par eux. Tant la tradition sociale et politique s'était oblitérée dans les rangs du clergé ! Je ne connais rien de douloureux comme l'illusion de ces pasteurs qui sont les gardiens d’un trésor et qui y laissent substituer de la fausse monnaie !

Aussi, s’il fallait dire ce qu’il y eut de plus navrant pendant tout ce siècle, ce ne sont pas les clameurs assourdissantes de l’erreur ou du crime, c’est de ne pas entendre la voix de l’Église catholique enseignant la vérité sociale. Tous les mensonges ont la parole; l'Église de Dieu est muette. Sa voix est la seule qui ne s'élève pas dans le concert de voix discordantes qui rendent le xvire siècle si bruyant et si étrange. Il n’entendra pas formuler, par quelque parole douée d’autorité ou d'’éloquence, les lumineux et fermes enseignements de la foi catholique sur la nature de la société, sur la mission de l’État et des pouvoirs publics. Ces hautes notions sont les seules qui ne soient pas défendues, alors qu'il n’est pas un sophisme qui ne rencontre, pour en faire son patron, quelque homme de talent ou de génie.

Se figure-t-on bien cependant ce qui serait arrivé si, pendant les âges qui virent l’apogée de la monarchie, il s'était levé des évêques, des

prêtres et, derrière eux, des fidèles qui auraient prociamé les éternels principes sociaux du christianisme, et qui, retournant par delà la Renaissance jusqu'aux grands docteurs du moyen âge, auraient appris au monde étonné qu'il y avait une politique chrétienne, qu’elle ne se confondait pas avec celle de l’absolutisme royal, qu’elle renfermait à la fois les vérités éternelles et leurs applications, nova et vetera ?.…. Si, comme Fénelon dans son Plan de gouvernement pour le duc de Bourgogne, ils avaient protesté contre l’asservissement de l’Église, réclamé pour elle /a liberté comme en Turquie}, prêché la suppression du luxe effréné de la cour, flétri tous les abus et recherché les moyens de porter remède aux maux de la société? Peut-on croire qu’ils n’auraient pas été écoutés et n'a-t-on pas le droit de se persuader qu'ils auraient sauvé la monarchie? Et, pareillement, les destinées du monde n'auraient-elles pas été changées si, à l'heure où se posa le problème de la réorganisation sociale, il s'était trouvé un épiscopat pour rap-

1. « Le Grand Turc laisse les chrétiens libres pour élire et déposer leurs pasteurs. Mettant l'Église en France au même état, on aurait la liberté, qu’on n’a pas, d'élire, de déposer, d’assembler les pasteurs. » (Œuvres de Fénelon, éd. F. Didot, 1861, t. III, P. 433.)

peler qu'il fallait la chercher dans l'Évangile et dans la doctrine catholique, au lieu de la demander à l'Esprit des Lois et au Contrat social? Si l’Église avait parlé avec cet accent d'autorité qui lui appartient dans toutes les questions où est intéressé le bonheur de l'humanité, de quelles lumières ses docteurs n'auraient-ils pas éclairé les ténèbres des controverses sur la mission de l’État et de la société ! Quelles ressources elle aurait mises au service de tous les esprits généreux et sincères qui, aux débuts de la Révolution, rêvaient une France libre et rajeunie, sous l'égide de la religion et sous l'autorité du roi! La nation aurait eu son credo politique qu’elle aurait opposé aux novateurs, et le divorce que les sophistes parvinrent à produire entre la religion et les amis de la liberté n'aurait pas eu de raison d’être. L’universel entraînement des hommes d'alors vers les mensonges de la Révolution n’a été possible que grâce au silence de l’Église bâillonnée et impuissante; il eût été conjuré par une Église qui aurait eu conscience d'elle-même et qui aurait joui de la plénitude de sa liberté.

Depuis lors, l'Église catholique s’est ressaisie, Si je puis employer cette expression.

On a pu croire qu’elle dormait à l'heure où se déchaînait la Révolution, mais il faut reconnaître que c'était le sommeil de Jésus dans la barque secouée par la tempête. Son réveil, pour être tardif au gré de nos vœux, n’en a été que plus fécond. Un immense mouvement de concentration intellectuelle et sociale s'opère sous nos yeux dans les rangs de l’Église : ‘ce sont les prodromes du grand combat, le . plus gigantesque de tous ceux qu'elle aura livrés jusqu'ici contre la puissance des ténèbres.

Ne nous laissons pas duper par les apparences contraires. Certes, notre atmosphère n'est pas moins chargée qu’à la veille de la Révolution. J’ose même dire que celle-ci n’a pas été précédée de symptômes aussi redoutables que ceux qui, sous nos yeux, semblent annoncer une catastrophe nouvelle. De nos jours, on ne répondrait plus par des sourires d'incrédulité au Cazotte nouveau qui voudrait, comme à la fin du xvirit siècle, tracer de l'avenir le tableau le plus sombre et le plus désespéré.

Et cependant on se tromperait. Pourquoi?

Parce que la situation du monde chrétien s’est profondément modifiée depuis un siècle. Alors l'esprit révolutionnaire était jeune et débordait

de vie; il venait à nous les mains pleines de promesses de bonheur infini; il était le maître de la terre; l'humanité entière l’acclamait ; les forces de la conservation sociale lui avaient rendu les armes. Aujourd’hui, il est vieux et déconsidéré; le mensonge de ses promesses est un fait aussi éclatant que la lumière du jour; il est condamné dans l’esprit de tous ceux qui pensent, 1l n’est plus rien qu’une superstition à l'usage des intelligences obscures. Alors, l'Église catholique, mutilée et enchaînée, était | comme une captive que la catastrophe trouva étendue au pied du trône et qui attendait son tour de monter sur l’échafaud. Aujourd’hui, affranchie et rendue à elle-même, elle se dresse comme un géant en face de la Révolution, non seulement pour défendre contre elle les domaines qui lui restent, mais pour reprendre ceux qu'on lui a enlevés. Elle a commencé par casser toutes les sentences du philosophisme. Elle a rappelé à la vie l’ordre des jésuites, dont on lui avait imposé la suppression. Elle a proclamé linfaillibilité de son chef. Elle a condamné à deux reprises, en 1832 et en 1864, les faux dogmes de 1789. Enfin, rebâtissant sur les ruines de la cité du mensonge, elle a proclamé, dans des encycliques immortelles, la consti-

tution chrétienne des États et la grande charte d’affranchissement du travail.

Qui contestera aujourd’hui que, comme en plein moyen âge, l’Église catholique soit la plus haute autorité du monde? Elle parle au genre humain tout entier, avec un accent doux et fort qui n'appartient qu'à elle. Et elle est seule à lui parler. Dans l’universel écroulement des trônes, des écoles, des doctrines, elle est l’unique force morale qui reste debout, et son étonnante supériorité s'accroît de toute la profondeur de leur chute. Chaque fois qu'elle élève la voix, des échos innombrables lui répondent de tous les points de l’univers. Il y a aujourd'hui une pensée catholique : elle mesure toutes les idées à l’aune de la vérité chrétienne, les condamne si elles la combattent, les accueille si elles ne lui sont pas hostiles. Forte et respectée, consciente d’elle-même, elle circule d’une extrémité de la terre à l’autre: il n’est plus un sophisme victorieux auquel elle n'oppose son intrépide contradiction. Dans la sociologie, dans la science, dans l’art, dans toutes les manifestations de la vie intellectuelle et morale des peuples, la pensée catholique s'affirme avec une force et une énergie croissantes. On ne la réfute pas, parce qu’elle est

irréfutable, On ne la combat que par la conspiration du silence.

Et ce n'est pas tout. Descendant du terrain de la doctrine sur celui de l’action, l'esprit catholique a commencé à reprendre possession de la vie publique. Les bataillons catholiques se réorganisent; partout, une armée de laïques se lève. C’est le peuple qui vient prêter mainforte à son clergé, c’est la landwehr de l’Église qui réclame sa part du bon combat. Quelle joie pour le cœur et pour l'esprit de voir, sous le souffle des rafales, les recrues se réunir et se grouper autour de leurs fanions ! Lent et long travail qui, sans doute, est bien loin d’être achevé, mais que rien ne saurait plus empêcher de s’accomplir ! Il est en très bonne voie dans certains pays comme la Belgique, la Hollande, l'Allemagne catholique, l'Italie septentrionale; dans d’autres nations, ce sera la persécution elle-même qui servira d’éperon aux retardataires.

Aveugle qui s’y laisserait tromper et qui verrait, dans la fureur et l’acharnement des persécuteurs, autre chose que le suprême effort de l’iniquité sur le point d’être vaincue !

Ce qui assure le triomphe de la cause catholique, au seul point de vue humain, c’est

qu'aujourd'hui, comme à toutes les époques qui marquèrent pour elle une crise de croissance, il y a entre elle et l’avenir une correspondance merveilleuse. Détachant sa cause de celle d’une classe qui voudrait la rendre solidaire d’elle, l’Église lui répond comme aux juifs, comme aux Romains, comme aux féodaux, comme à tous les revenants du passé.

Elle laisse les morts ensevelir leurs morts et elle conclut un pacte avec les forces vitales du xx® siècle. Elle apporte un programme à ces masses populaires qui se lèvent et qui cherchent leur voie. Ce programme, dont l’encyclique Reryum novarum formule les principes, ce n’est pas celui de la Révolution, comme le disent ses calomniateurs, c’est celui de l'Évangile, c'est celui de saint Thomas d'Aquin. C’est le royaume de Dieu ouvert à tous, où rien n’est donné à la naissance ni à l'argent, mais tout au mérite et à la vertu: c’est la démocratie évangélique bâtie sur les pauvres et réalisant la loi de justice et de fraternité dans une application toujours plus large du grand commandement nouveau.

Au sanglant et sinistre idéal que représente le drapeau rouge surmonté du bonnet des forçats, elle oppose son incomparable idéal

d'amour de Dieu et des hommes, couronné par le signe de la croix. Il ne faut pas douter qu’il ne triomphe à la fin, quelles que soient les apparences contraires. L'âme humaine est naturellement chrétienne; tout ce qu’il y a en elle d’élevé et de grand est orienté sur l’Évangile. Et la société humaïne elle-même, par un sûr instinct, gravite dans la direction de Jésus-Christ chaque fois qu’elle obéit aux lois naturelles de la conservation. Laissez faire l'esprit du mal : c’est lui-même qui se chargera de précipiter les événements, en hâtant l’arrivée du jour où l'humanité n’aura plus le choix qu'entre la civilisation catholique et l’anarchie révolutionnaire. Ce jour-là, le choix sera bientôt fait.

Saluons donc avec espérance et respect le travail de fermentation qui se fait en ce moment dans les flancs de la société religieuse. Ce qui germe, c’est un nouveau printemps catholique. Les siècles ont déroulé devant nous plus d’un spectacle de ce genre. Nous venons d’en contempler quelques-uns; 1ls nous aident à apprécier celui qui se passe sous nos yeux et qui nous apporte une preuve nouvelle de l’indéfectible vitalité de l’Église. Ils ne comprennent rien aux enseignements de l’his-

toire, ceux que ce spectacle épouvante, alors qu’il devrait les rassurer. Et ceux-là seuls pourront s’en affliger qui sont assez malheureux pour préférer les intérêts d’une classe à la cause du genre humain.

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