Évangile selon saint Mathieu, XXII
ralisation; ils faisaient désormais partie, non
seulement de la Synagogue, mais de la nation
juive. Les prosélytes de la porte, initiés d’une manière moins complète, se voyaient par le fait même exclus de la participation au culte juif; le temple leur restait fermé: ils n'étaient que les protégés et les clients d'Israël, ou, si l’on veut, des juifs de seconde catégorie. En un mot, sans contester à aucun être vivant le droit d’adorer le vrai Dieu avec lui, Israël entendait que chacun des adorateurs reçût de lui l'investiture en quelque sorte, devint juif dans la mesure plus ou moins large où il voulait jouir de ses droits. Le peuple juif se considérait comme formant dans la famille des vrais serviteurs de Dieu le noyau central, le groupe d'élite; il entendait être pour le reste de l'humanité ce qu'avait été Lévidans son propre sein, la race marquée à jamais d’un signe de prédilection, la tribu sacerdotale qui était comme l'intermédiaire entre Dieuet l'humanité.
Tel était le point de vue juif, que les premiers chrétiens, juifs eux-mêmes, transportèrent dans le christianisme. Ils voyaient dans l'Église une Synagogue d'ordre supérieur, à qui Dieu avait révélé le sens obscur des prophéties, mais une Synagogue enfin, dans laquelle on ne
pouvait entrer sans être membre, par nais-
sance ou par adoption, du peuple d'Israël. Or, je le demande, était-ce le moyen d'amener les peuples à embrasser l'Évangile, que d'exiger d'eux qu'ils se dépouillassent de leur nationalité en même temps que de leur culte?
Quand on voit le tort que, de nos jours encore, les susceptibilités nationales, souvent les mieux fondées, causent à l’apostolat catholique et aux progrès de l'Évangile, on peut se figurer ce qui serait arrivé si on avait, alors, imposé aux nations l’humulation la plus insupportable de toutes, celle de se renier elles-mêmes. Qu'il me soit permis de prendre un exemple. Si, aujour- * d’hui, les peuples que nous désirons voir rentrer dans l'unité de foi, si les luthériens d’Allemagne, les anglicans d'Angleterre, les schismatiques de Russie, devaient, pour devenir catholiques, commencer par se fairé Français, croyez-vous que cela hâterait leur conversion, et qu'il y aurait quelque chance de les voir professer notre foi? Et cependant la France est une nation grande et glorieuse, jouissant du respect de tous, même de ceux qui la haïssent, tandis que les juifs étaient un petit peuple universellement mépiisé, un objet de haine pour tout le genre humain, comme dit Tacite,
et au sujet desquels on racontait les histo-
riettes les plus répugnantes. Renoncer à sa |
qualité de Grec ou de Romain pour se faire
juif, ce n'eût pas été seulement abjurer toutes |
ses traditions nationales, c’eût été encore se précipiter de gaieté de cœur dans l’opprobre et dans le ridicule, en s’affublant d’une nationalité mise, en quelque sorte, au ban de la civilisation.
Voilà comment, par ses prétentions à l’hégémonie dans le royaume de Dieu, Israël était un obstacle à la propagation de l'Évangile.
Tant qu'il s’interposait entre le Sauveur et le genre humain, le genre humain devait se détourner du Sauveur. C’est ce qui est évident pour nous autres modernes, qui regardons cette époque à la distance nécessaire pour la bien voir, et qui avons une liberté d’esprit suffisante pour raisonner juste. Mais tel n’était pas le cas de ceux qui, chrétiens ou juifs, vivaient au milieu des événements en formation, sans pouvoir en deviner l'allure. À moins d'être prophètes, comment auraient-ils pu la prévoir? Et à moins d’une révélation spéciale, comment auraient-ils osé choisir une ligne de conduite? Les apôtres eux-mêmes étaient sans lumières sur ce grave problème. L'Évangile ne
leur en fournissait pas la solution. Ils étaient enfants d'Israël et ils avaient à ne pas donner prise à la calomnie : pouvaient-ils être autre chose, dans ces conditions, que de bons patriotes et de fidèles observateurs de la Loi de Moïse? Et c’est ce qu'ils étaient tous. Le type le plus accompli du vrai juif, celui que tout le peuple vénérait et se complaisait à appeler le Juste, c'était précisément un apôtre, que dis-je, c'était un parent de Jésus, saint Jacques, dit le Mineur. A coup sûr, ce ne sont pas de tels hommes qui pouvaient deviner le danger couru par l'Église dans l’étreinte mortelle du judaïsme, encore moins rompre le lien qui semblait la rattacher à la Synagogue pour jamais.
Humainement donc, le christianisme se trouvait, dès les premiers jours, dans une impasse. Il restait une religion nationale, il ne devenait pas une religion universelle. II restait un phénomène de l’histoire intérieure du judaïsme, une révolution religieuse qui ne devait passionner que les juifs, et n’attirer sur elle que la curiosité dédaigneuse du reste du monde. Les païens n’en apprendraient que ce qu'en disait un Suétone ou un Tacite, à savoir : qu'un petit peuple voué, par son fana-
tisme, à l’exécration de l’humanité, avait été un jour mis en ébullition par les nouveautés que prêchait dans son sein un certain Chrestus, et que, pour mettre fin à ces troubles, on avait chassé les juifs de Rome.
C'est à ce moment que se passa la scène extraordinaire dont les Actes des Apôtres nous ont gardé le récit détaillé. Je demande la permission de reproduire cette page sacrée: l’histoire du christianisme n’en a pas de plus fatidique.
Il y avait dans la ville de Césarée, en Palestine, un centurion de l’armée romaine nommé Corneille. C'était un homme juste et qui craignait Dieu. Un jour, un ange lui apparut, lui disant que ses prières étaient agréables au Seigneur et qu’il devait faire venir un certain Simon Pierre, qui demeurait pour lors à Joppé, dans la maison d'un corroyeur sur le bord de la mer. Corneille obéit et dépêcha trois hommes à l’apôtre. Je laisse la parole au texte inspiré :
€ 9. Le jour suivant, comme ils étaient en chemin, et qu'ils approchaient de la ville, Pierre monta au haut de la maison vers la sixième heure, pour prier.