‹ L'eglise aux tournants de l'histoireChapitre 8 sur 18 · Actes des Apôtres, x · texte numérisé non relu

Actes des Apôtres, x

On comprend l’émotion qui se répandit à Jérusalem à la nouvelle du baptême de Césarée. Saint Pierre fut interpellé et dut s'expliquer; il exposa qu’il n'avait agi que sur l’ordre du Seigneur, et ses contradicteurs se turent. Quant aux fidèles, ils se répétaient entre eux : « Donc, le Seigneur a accordé même aux gentils la pénitence et le salut. »

Il eût pu sembler, d’après cela, que les difficultés étaient levées et que, dans l’Église, orientée désormais par la main de Dieu même, toute discussion, toute hésitation était finie. Ce serait bien mal connaître les passions doctrinales. Ceux des chrétiens qui mettaient leur patriotisme au-dessus de leur foi chrétienne ne renoncèrent pas à leur idée favorite du privilège d'Israël. Cette doctrine faisait partie, si je puis ainsi parler, de leur chair et de leur sang; elle était un des éléments constitutifs de leur foi; elle s’identifiait dans leur pensée avec la doctrine chrétienne. Ils paraissent avoir laissé passer le baptême de Césarée comme une exception miraculeuse, non comme une règle.

Qui sait même si plus d’un d’entre eux n’en voulut pas à saint Pierre de sa vision, ne le traita pas de rêveur et d’illuminé? Dans tous les cas, après comme avant, ils continuèrent de

professer tranquillement, tout comme si Pierre n'avait point parlé, qu’on ne pouvait devenir chrétien qu'à condition de s’être d’abord fait naturaliser juif.

Les choses en étaient là lorsqu'un jour arrivèrent à Jérusalem des nouvelles bien plus graves que celle du baptême d’une seule famille de gentils. On racontait qu’à Antioche, dans cette ville immense qui était la reine de l'Orient, des fidèles prêchaient l'Évangile aux gentils et les recevaient par le baptême dans la communion sans aucune initiation. Transformant en règle l'exception de Césarée, ils n'imposaient pas le rite juif à ces nouveaux convertis, ils ne leur faisaient pas observer la distinction fondamentale des aliments purs et impurs, ils les dispensaient de toutes les prescriptions de la Loi et livraient l'héritage d'Israël à des fils qui ne voulaient pas d'Israël pour père. Et, comme pour marquer qu'ils entendaient inaugurer une tradition nouvelle et rompre avec le passé, ils s’affublaient d’un nom qui n'avait jamais été en usage chez les fidèles et qu'on venait de fabriquer à Antioche : ils s’appelaient chrétiens !

Cette fois, le scandale fut grand. Il n’y avait plus moyen de se le dissimuler, les novateurs

d'Antioche renversaient tout l’ordre hiérarchique des rapports entre nations, détruisaient le privilège d'Israël et réduisaient le peuple de Dieu à être confondu désormais dans la tourbe des nouveaux venus de toute provenance qui allaient envahir l’Église. S'ils devaient l’emporter, c'était, pour le noyau des fidèles de la première heure, qui comprenait les disciples les plus dévoués du Christ, quelque chose comme une destitution; c'était, tout au moins, une humiliation très amère.

Aussi toutes les indignations du patriotisme, toutes les colères de l’amour-propre et peut-être aussi de l’intérêt se déchaînèrent-elles contre l’école d’Antioche, qui ne faisait cependant qu’appliquer la règle de foi posée par le Souverain Pontife. Des zélateurs coururent dans la capitale de la Syrie pour s'opposer à la propagande de ces brouillons et pour persuader aux nouveaux convertis qu'il n’y avait pas de salut pour eux, si à leur baptême ne venait se joindre la pratique de la Loi. Mais les émissaires de la Synagogue rencontrèrent à Antioche une force qu'ils ne connaissaient pas. Paul, le plus grand génie du christianisme naissant, se révéla alors avec toute sa puissance. Envoyé par la communauté d’Antioche

à Jérusalem pour s’expliquer avec les apôtres, Paul partit avec Barnabé pour la ville sainte, et alors eut lieu cette assemblée solennelle des apôtres et des disciples que les historiens ont appelée le concile de Jérusalem. La question de vie ou de mort fut posée et, comme on pouvait s'y attendre, elle fut tranchée dans le sens que la Providence elle-même avait indiqué par la vision de Joppé. Pierre y parla un grand et noble langage et apparut vraiment, aux yeux de tous, comme le chef infaillible de l’Église de Dieu. Tendant la main à l’apôtre des nations, il prenait sous son patronage la victime des fanatiques, il proclamait son orthodoxie à la face de toute l’Église et scellait avec lui cette union fraternelle que les siècles ont consacrée en les unissant dans la gloire, comme les dieux pénates de la Rome nouvelle. Ce qui ne fut pas moins décisif, ce fut de voir Jacques le Juste, le plus orthodoxe et le plus pieux des juifs, celui dont se réclamaient tous les réactionnaires, parler dans le même sens que Pierre et' prêter l'autorité de son prestige sans pareil aux innovations tant honnies. À la suite de ces débats, le premier concile ouvrit à deux battants les portes de l’Église aux nations par cette déclaration sublime : « Il a paru bon au Saint-

Esprit et à nous de ne pas imposer aux fidèles d'autre fardeau que le nécessaire. »

Le concile de Jérusalem avait sauvé le christianisme, mais il avait sacrifié Israël. En décidant que l’Église serait catholique, c’est-àdire internationale, il avait mis à néant la prétention nationale du groupe juif. Désormais, c'était fini à jamais du rêve séculaire qui montrait aux croyants les enfants d'Israël assis sur les marches mêmes du trône du haut duquel le Messie gouvernait tous les peuples de la terre. C'était un Israël spirituel, c'était une Sion symbolique qu’avaient annoncés les prophètes; les étrangers prenaient au banquet la place des fils de la famille; des pierres du chemin, Dieu tirait des enfants d'Abraham.

Ainsi s’ouvrait enfin le sens caché des Écritures. Plus d’un chrétien juif dut se dire que Dieu ne tenait pas les promesses faites à Abraham et à Jacob, qu’il repoussait le peuple avec qui il avait un pacte éternel et qu'il couvrait d’opprobre la fille de Sion. Beaucoup, comme les Hébreux captifs à Babylone, s’assirent et versèrent des larmes amères, en se souvenant de Sion déshéritée. Super flumina Babylonis illic sedimnus et flevimus, dum recordaremur Sion. Saluons avec respect cette douleur patrio-

tique, il n'y en a guère de plus noble, mais n'oublions pas que la cause de l’Église était supérieure à celle d'Israël, et que l'intérêt de l'humanité passe avant celui de la patrie !

Il y en eut, parmi les chrétiens juifs, qui ne se résignèrent pas. Après le concile de Jérusalem, ils continuèrent leur opposition désespérée à l’enseignement de l’Église, aux définitions qu'elle avait promulguées, à l’apostolat des gentils. Se cramponnant avec obstination aux vieux préjugés nationaux, qu'ils identifaient avec l’orthodoxie, ils ne furent bientôt plus qu’une petite secte réfractaire lancée sur la voie de l’hérésie. La catastrophe dans laquelle Jérusalem périt quelques années plus tard noya leur opposition dans un déluge de sang et fut, pour les chrétiens juifs, une révélation décisive qui venait confirmer celle de Joppé. Après cela, il était manifeste qu’Israël n'était plus le peuple de Dieu mais celui de la réprobation. Il ne convient pas d'arrêter davantage sur lui l'attention de l’histoire.

Quant à l'Église, elle venait de séparer hardiment sa cause de la destinée précaire d’une nation. Elle avait refusé de se rendre solidaire des petites contingences historiques pour ne pas manquer à sa mission universelle.

La chaloupe de Pierre coupait l’amarre qui la tenait attachée au port, et elle gagnait la haute mer, où l’attendaient les tempêtes, sans doute, mais aussi les pêches miraculeuses.

Tel fut le premier tournant de l’histoire du monde moderne.

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