LECON II
ÉSORMAIS rien n’empêchera le christia- D nisme de devenir la religion de l'Empire romain, c'est-à-dire de tous les peuples groupés à l'ombre de la civilisation romaine. Je dis rien, Car auprès du danger qui avait failli la faire périr au seuil de la vie, qu'est-ce que tous les autres dangers qui attendaient encore l'Église? Qu'est-ce même que les trois siècles de persécution sanglante qui ouvrirent la série de ses annales? Émondée par le fer du bourreau, elle ne cessa de verser les flots de son sang, mais ce sang, selon l'expression d’un apologiste, était une semence d’une merveilleuse fécondité. Après trois cents ans d’une guerre d’extermination, l'Empire romain dut s’avouer vaincu par sa victime et lui rendre les armes. Par l’édit de Milan, promulgué en 312, l’empereur Constantin le Grand proclama que chacun pourrait désormais adorer Dieu comme il le voulait. C'était, implicitement, reconnaître au christianisme le droit d’exister. Or, c’est là le
glorieux privilège de l’Église catholique de n'avoir besoin que du droit commun pour conquérir l’univers. Dès que la liberté fut rendue aux consciences, le monde romain tout entier se fit recevoir dans la communion des fidèles, et le 1ve siècle n’était pas encore écoulé que déjà les païens se voyaient réduits à l’état de minorité découragée. Le christianisme était devenu la religion des empereurs, la religion des provinces, et ses confins s’étendaient aussi loin que ceux de l’Empire. Il y avait des chrétientés sur les bords du Rhin et du Danube, comme sur ceux de l’Euphrate et du Nil, il y en avait en Colchide comme dans l’île de Bretagne, et la religion chrétienne était suffisamment désignée quand on l’avait appelée la religion romaine.
Voilà donc l’humble secte des Galiléens assise sur le trône des Césars et son avenir associé aux destinées de la civilisation éternelle. Car elle semblait bien faite pour une durée indéfectible, la puissante constitution de la société romaine. C'était la foi de tous, et jamais dogme patriotique ne rallia des adhérents plus enthousiastes et plus sincères que celui qui résumait le credo de tous les citoyens romains dans cette parole superbe : l'éternité
de l'Empire! Cette formule revient dans les vers des poètes, dans les prières des fidèles, dans les panégyriques des orateurs et jusque dans le texte des lois. Rome, dans le langage de ses adorateurs païens, s’appelait la Ville Éternelle, et le christianisme, en empruntant ce qualificatif au langage civil, n’a pas voulu, du moins dans l’origine, en modifier le sens traditionnel.
C’est que les chrétiens avaient adopté sans arrière-pensée la croyance commune à l’éternité de la civilisation romaine. Quoi que prétendissent leurs persécuteurs, ils n'étaient pas moins bons patriotes que les païens, tout en l’étant autrement, et leur foi religieuse ne contenait rien qui contrariât leur conviction de citoyens. Bien plus, ils trouvaient dans leurs livres saints des passages qui semblaient merveilleusement la confirmer. Ce quatrième et dernier empire prophétisé par Daniel, qui était comparé au fer pour symboliser son indestructible durée, qu'était-ce sinon l’Empire romain? La croyance à l'éternité de l’Empire faisait donc partie de leur foi même, en quelque sorte; aussi la voyons-nous alléguée par les premiers apologistes comme une preuve irréfutable de leur patriotisme. « Comment, disait l’un d'eux, pourrions-nous désirer la fin de
l’Empire, puisqu’à ce compte ce serait la fin du monde que nous désirerions? »
Mais quels sont les sombres nuages qui, s’amassant lentement à l'horizon, viennent troubler la sérénité du monde et annoncer les catastrophes du lendemain? Ce sont les barbares. Étrangers au christianisme et à la civilisation, exclus de la félicité romaine, ils rôdent comme des loups autour du domaine radieux de l’Empire. Rome, qui a essayé de les soumettre, a fini par s’apercevoir que l'heure était passé pour elle de nouvelles conquêtes et qu'elle ne triompherait jamais d’eux par les armes. Tout au contraire, eux seuls lui fournissaient encore des soldats, et c’est parmi eux de préférence qu’elle recrutait ses défenseurs. La Germanie fut pour l’antiquité ce que la Suisse a été pour l’Europe moderne : une terre de lansquenets. Tous les ans, passant le Khin ou les Alpes, les guerriers de ce pays venaient par bandes louer le travail de leurs bras musculeux aux généraux de l'Empire. Avides de soleil, de richesse, de volupté, ils venaient chercher la fortune et parfois ils rencontraient la couronne. L'histoire se souvient de quelquesuns de ces aventuriers, notamment de Maximin, espèce de colosse brutal qui, sous Sep-
time Sévère, courait des heures entières à côté du char de l'Empereur et qui prit la place de l’empereur Alexandre après l'avoir assassiné.
Un jour, un ermite qui était, au ve siècle, la providence du Norique, la Bavière actuelle, vit s'arrêter à la porte de sa hutte un barbare de taille gigantesque qui dut se baisser pour en franchir le seuil : c'était un soudard qui, allant en Italie pour vendre ses services à l’Empire, avait voulu saluer au passage le saint vieillard.
Quelques années après, ce soudard était roi d'Italie; on l'appelle Odoacre.
Vis-à-vis de ces hommes, qu’il ne pouvait plus soumettre et dont tous les jours il avait besoin, que fit l'Empire? Il se dit qu’il fallait les rallier à sa cause, non en leur payant le sang qu'ils versaient pour lui, mais en les assimilant d’une manière graduelle, en faisant d'eux de vrais Romains et en les passant à l'Église pour en faire des chrétiens. Cela semblait chose relativement facile, La civilisation romaine n'était pas un monde fermé d’une manière jalouse; elle s’ouvrait toute grande devant le barbare qui voulait la servir et elle avait assez d’attraits pour qu'il s'empressât
d'échanger sa barbarie contre la vie romaine. Et ainsi, par une espèce de convention tacite, s’opérait la transfusion du monde germanique dans le monde romain : celui-là prenant peu à peu possession de celui-ci, mais celui-ci assimilant celui-là. C'était le triomphe pacifique de la civilisation, supérieur à tous ceux qu'elle avait remportés par les armes : car de voir un Stilicon et un Aétius gagner des victoires en son nom, de faire confesser la grandeur de Rome, en accents pénitents, par le victorieux Ataulf, ou de faire continuer l’œuvre des empereurs par Théodoric le Grand, n'était-ce pas là une affirmation triomphante de l’éternité de la civilisation romaine?
De la sorte, l’Empire avait, vis-à-vis des “barbares, l'attitude qu'avait gardée Israël vis-à-vis des gentils. Rome ne concevait la communion des peuples que sous la forme romaine et avec Rome à sa tête. Permettezmoi une autre comparaison qui rendra ma pensée d’une manière plus saisissable. L’Européen d'aujourd'hui ne saurait se figurer notre civilisation moderne comme destinée à périr : 1l ne lui vient pas à l’esprit qu’un jour les masses profondes des peuples asiatiques ou la cohue amorphe des anarchistes puissent détruire sans
déchaîner en même temps le chaos! : ce serait, à son sens, la fin de toute vie sociale, ce serait le retour du genre humain aux ténèbres de la barbarie primitive. Eh bien! le Romain du IVe siècle avait un point de vue fort rapproché de celui-là; seulement, pour lui, la civilisation moderne s’appelait l’Empire romain.
C’est ainsi que, pour la seconde fois, les destinées de l’Église se voyaient rattachées à celles d’une institution humaine. De même que, pour les chrétiens juifs, l’avenir du christianisme ne faisait qu’un avec celui de leur peuple, de même, pour les chrétiens romains, il ne faisait qu’un avec celui de l’Empire. L'Empire, il est vrai, c'était la civilisation, c'était la félicité, c'était le but social réalisé, et son chef portait, dans le solennel langage d’alors, le titre de prince du genre humain. Identifiée avec l'Empire, l’Église chrétienne semblait l'être, par le fait même, avec toute l'humanité. Elle avait atteint son idéal, elle n’avait plus rien à demander aux siècles futurs, et toute son
1. Ceci était écrit en 1808. Depuis lors, les événements qui se sont passés ou qui se préparent dans l'Extrême Orient ont peutêtre modifié quelques idées. Si je ne me trompe, tout le monde n’est plus absolument convaincu de l'impossibilité d’un nouvel Attila ou d'un nouveau Gengis Khan, qui, disposant de tous les perfectionnements de l'outillage moderne, lancerait sur l'Occident cinq cent millions de jaunes.
ambition devait être de conserver l'éternel présent.
Étant donné ce point de vue universel des Romains, figurez-vous, si vous le pouvez, ce qu'ils durent éprouver au fur et à mesure que, loin de réaliser leur rêve, les événements semblèrent, au contraire, préparer la destruction de l’Empire par les barbares. Tous les jours, ils voyaient grossir le nombre de ces soudards qui devenaient leur fléau. Gigantesques, puissamment membrus, malpropres, les cheveux roux, la barbe en désordre, les jambes enveloppées de loques, sentant mauvais et, de plus, grossiers, brutaux, ignorants, ne parlant qu’un jargon rauqueet inintelligible, ils se répandaient partout, traitaient les provinces comme leur bien, ne se souciant nullement de la vie romaine, n’en prenant que les jouissances, gardant pour le reste leur genre de vie et n’entendant pas en changer. Un jour vint même, jour de honte et de deuil comme le monde n’en avait pas encore connu, où ces hordes sauvages s’emparèrent de la Ville Éternelle. On vit alors le sanctuaire de la civilisation violé par un sacrilège sans exemple, et on eut comme l’avant-goût de la fin de toutes choses !
Car la fin de la civilisation romaine, c'était la fin du monde. Si l’on venait à supprimer tout ce qui faisait la beauté de la vie, le luxe, la richesse, le bien-être, les jeux publics, la littérature, les arts, les mœurs sociales avec leur raffinement ; si, sur un tel monde, radieux, charmant, frémissant de la joie de vivre, allait se répandre le déluge de la barbarie, qu’était-ce, sinon la mort du genre humain lui-même?
Voilà ce que tous se disaient et sentaient. Car d'admettre un seul instant que le genre humain pût se passer de la civilisation romaine, et que l'avenir de celui-là ne fût pas indissolument lié à la prospérité de celle-ci, c'était là une de ces conceptions absurdes et impossibles qui n’entraient dans l'esprit de personne. |
Aussi, lorsque des signes trop manifestes leur annoncèrent la chute de cette civilisation, les vrais Romains n’eurent plus qu’une chose à faire : ce fut de mourir. Les uns voulurent succomber en s’enivrant pour une dernière fois au banquet de la civilisation, couronnés de roses et dans l'ivresse du vin; les autres, s’enveloppant dans les plis du vieux drapeau de Rome, attendirent dans un stoïque désespoir le coup fatal, comme autrefois les sénateurs, assis sur leurs chaises curules, attendaient
l’arrivée du conquérant gaulois. Tous périssaient avec leur idéal, incapables d’en concevoir un autre, assistant à l’écroulement de leur ciel et de leurs dieux. Il n’y a pas de plus trâgiques douleurs que celles-là, parce qu’elles atteignent l'humanité dans ce qu’elle a de plus cher et de plus grand. Toutes les réalités peuvent mentir, tant que l'idéal reste debout ; s’il ment aussi, ce n’est passeulement lecœur quise brise, c’est l’esprit qui vole en éclats, c’est l'intelligence qui se précipite avec un blasphème dans le néant !
Dans de pareilles crises, c’est par une recrudescence de fanatisme que le vaincu répond à la sentence du destin. Ainsi firent particulièrement les Romains de la Bretagne.
Placés à l'extrémité du monde civilisé et de bonne heure abandonnés par Rome, ils virent l'invasion anglo-saxonne s'étendre graduellement, les refoulant de jour en jour vers l’ouest, supprimant la civilisation là où s’établissaient les barbares et l’étouffant dans le reste du pays. Cantonnés dans leur patriotisme farouche, ne comprenant plus rien à l'allure du monde, ils ne surent que protester. Chrétiens, ils ne voulurent pas que leurs vainqueurs fussent appelés au bienfait de l'Évangile, et leurs prêtres refusèrent de communiquer aux
nouveaux venus la lumière de la foi, n’admettant pas qu'on pût être chrétien et Anglo- Saxon, comme les juifs ne voulaient pas qu’on fût chrétien et incirconcis. Ils ne se dirent pas qu'en convertissant leurs vainqueurs, ils se sauveraient eux-mêmes; ils aimèrent mieux périr en les haïssant que de vivre ense réconciliant avec eux. C’est l'éternel cridu fanatisme: P/utôt Turcs que papistes! Les Arméniens d’aujourd’hui savent ce que vaut un pareil souhait.
Si l'Église catholique n'avait pas mieux compris son rôle que le clergé breton, si elle ne s'était pas élevée au-dessus des ressentiments d’un patriotisme aveuglé, c’en était fait de l’avenir du christianisme : il sombrait dans l'abîme où allait s’abîmer l’Empire romain.
Mais l’Église eut le regard plus ferme et l'esprit plus calme; elle ne désespéra pas de l'humanité, elle ne crut pas que tout était perdu parce que Rome était condamnée. Elle envisagea dans son ensemble le gigantesque mouvement dont elle était témoin, et elle y découvrit l’enfantement d'un monde encore inconnu. Elle pressentit la nouveauté sublime qui n’eût pu être exprimée alors que par un accouplement monstrueux de mots, a civilisation barbare, c’est-à-dire une civilisation qui pourrait se passer de Rome et
qui devait aller plus loin que Rome. Et, sans crainte, avec la conscience de sa mission éternelle, elle alla à ceux qui étaient alors les hérauts de la destinée, et, la main dans la leur, elle prit le chemin de l’avenir.
J'ai exposé ailleurs la genèse du mouvement qui devait emporter l’Église catholique dans cette direction : il se rattache au nom du plus grand docteur de l’Église latine, à saint Augustin!. Qu'il suffise de dire ici que ce mouvement, né dans la pensée d’un homme de génie et servi par ses disciples, trouva, dès la fin du ve siècle, des ouvriers qui le firent passer du domaine purement intellectuel dans celui des réalités historiques. D'une part, c’est l’épiscopat gaulois, représenté par des hommes comme saint Remi de Reims et saint Avitus de Vienne, qui, rallié sincèrement à la domination des barbares, ne leur demande que d’être chrétiens et renonce courageusement au rêve chimérique de continuer la civilisation romaine. De l’autre, c’est la papauté dans la personne du plus grand homme du vie siècle, de saint Grégoire le Grand, qui prend ellemême l'initiative de la conversion des Anglo- Saxons, remplissant ainsi, du fond du Latran,
1. Voir l’Introduction de mon Clovis, 2° édit., t. I, p. xxv.
la tâche dont l’Église celtique de Bretagne avait dédaigné de se charger. Partout, l’Église catholique ouvre sans conditions aux peuples nouveaux les portes de ses sanctuaires et le chemin du salut. Ainsi s'expliquent les prodigieux succès qu’elle eut pendant le vie siècle auprès de tous les peuples barbares, tant ariens que païens. Lorsqu'on se convainquit que l’on pouvait porter le joug suave du Christ sans être soumis au joug pesant de Rome, les défiances contre la foi catholique tombèrent, et sa supériorité naturelle sur l’hérésie comme sur le paganisme ne trouva plus d’obstacle.
Joyeusement, le monde barbare arriva tout entier à l’Église. Les peuples se convertirent avec ensemble. En moins de trois siècles, toutes les nations germaniques étaient gagnées au catholicisme. Il en avait fallu plus pour convertir l'Empire, malgré l'énorme supériorité des avantages qu'il offrait à l’apostolat. Voilà franchi le second tournant de l’histoire, et tel est le sens du baptême de Clovis, qui inaugura cette nouvelle phase de l’histoire du christianisme. On a souvent comparé ce baptême à celui de Constantin. Si j’osais, je dirais qu’il constitue plutôt un remarquable pendant du baptême du centurion Corneille.
Alors, l’Église, séparant sa cause de celle du peuple d'Israël, était allée aux Nations et les avait reçues dans la communion chrétienne sans leur imposer les obligations de la loi judaïque. Cette fois, détachant ses destinées de celles de l’Empire, elle allait aux barbares et mettait dans leurs mains le sceptre du monde, sans exiger qu'ils portassent le costume de la civilisation romaine. À deux reprises s'était affirmée la même stratégie d’ordre supérieur. A deux reprises, le christianisme, patrimoine commun de toute l’humanité, avait refusé de se laisser confisquer. Au lieu de pleurer sur le tombeau des civilisations éteintes, il s'était préoccupé de conquérir à la foi du Christ les sociétés qui naissaient. Il avait indiqué ainsi, d’une manière nette et expressive, et pour tous les siècles à venir, que, créé pour faire régner sur la terre le royaume de Dieu, il ne peut se rendre solidaire d'aucune de ces choses éphémères qui s'appellent une dynastie, une nation, une classe sociale, une civilisation. Devenu la religion universelle à ce prix, c’est à ce prix encore qu'il le restera, et qu’il continuera de faire une vérité de cette épithète sublime que saint Paul donne au Messie, lorsqu'il l'appelle . le père du siècle futur.