‹ L'Église byzantine de 527 à 847Chapitre 12 sur 270 · WIE · texte numérisé non relu

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En Orient, la religion a toujours été chose nationale. L'Orient chrétien lui-même n'a pas su dépouiller tout à fait, malgré le caractère universel de l'Evangile et de la rédemption, les idées particularistes en vogue parmi les peuples de l'antiquité et les tribus barbares de tous les temps : il a considéré l'Eglise comme la doublure de l'Etat et regardé le pouvoir spirituel comme l'envers du pouvoir civil.

Cette conception, il faut bien le dire, s'imposa d'elle-même dès le règne de Constantin. En jouant à l'évéque du dedans cet évoque du dehors ouvrit la porte du sanctuaire à ses successeurs et créa par le fait même un christianisme officiel dont le centre allait se perpétuer à Constantinople sous la main des empereurs. Ceux-ci, du reste, ne tardèrent pas à trouver des complices jusque dans les conciles œcuméniques, l'église byzantine. \

à Constantinople, en 381, avec les auteurs du troisième canon, et à Chalcédoine, en 451, avec les auteurs du vingt-huitième. Les uns et les autres, on ne l'ignore point, s'appuyèrent implicitement ou explicitement sur la présence du prince et du sénat dans la Nouvelle Rome pour élever le petit évèque de cette ville au rang des patriarches, et que proclamèrent-ils, ce faisant , sinon que la dignité hiérarchique dans l'Eglise découlait en droite ligne de la place occupée dans l'Etat, sinon que l'Eglise était subordonnée à l'État? C'est ainsi que l'ingérence abusive du gouvernement dans les affaires de la religion devint pratique légitime et même louable. Et c'est ainsi qu'il y eut à Constantinople, par le fait de souverains ambitieux et de prélats courtisans, un christianisme officiel parfaitement caractérisé.

De là, dans l'Orient des v% vi« et vii^ siècles, le prodigieux succès des hérésies et rexceptionnelle gravité des schismes. De là aussi, dans l'Orient médiéval et moderne, la multiplicité des autonomies ou autocéphalies ecclésiastiques.

L'existence à Constantinople d'un christianisme officiel, trop exclusif et trop grec, contribua certainement dans une très large mesure à produire les grandes scissions qui suivirent le iv® siècle. Car toujours, malgré tout, le sentiment national couvait au cœur de ces peuples divers que le flot macédonien avait couchés devant Alexandre et que, depuis, la force de la diplomatie ou des armes romaines avait donnés aux Césars. Des provinces entières, l'iigypte, la Syrie, la Mésopotamie, l'Arménie, d'autres encore, n'étaient hellénisées qu'à la surface. Là, en dehors des cités et plus spécialement des cités maritimes, les couches profondes de la population restaient étrangères au monde grec, ignorantes de sa langue, hostiles à son

action, jalouses de sa prépondérance, désireuses pardessus tout de briser la chaîne qui les rivait à la jeune capitale improvisée sur le Bosphore. Tant que l'empire conserva son prestige, ces races aigries imposèrent silence à leur patriotisme. Quand l'empire déclina, elles cherchèrent à secouer le joug. Ce fut par des moyens détournés. Ne pouvant aÏÏicher leurs desseins au grand jour sous peine d'en compromettre la réussite, mais comprenant bien que tout amoindrissement du christianisme officiel équivaudrait à un affaiblissement de la puissance impériale, elles masquèrent leurs visées politiques sous le couvert du zèle pour la religion et partirent en guerre contre les croyances professées à Constantinople. Pour elles , rompre avec ces croyances n'eut d'autre but que de relâcher leurs liens de sujétion vis-à-vis de l'empire ; organiser une Eglise propre leur sembla se constituer un commencement de patrie. Elles se servirent du nestorianisme, du monophysisme et du monothélisme comme se servaient de l'arianisme, sur le Danube et en Occident, les peuples conquérants, Burgondes, Vandales et Goths. Au fond, malgré les prétextes religieux mis en avant, leur rupture doctrinale ne cacha qu'une manœuvre du patriotisme en quête de vengeances et de sécessions politiques. Ainsi comprend-on que, de toutes les hérésies, celle-là surtout ait prospéré qui était la proscrite de Chalcédoine, c'est-à-dire d'un concile où l'Orient tout entier s'était vu sacrifié à la Nouvelle Rome dans la personne d'Anlioclie et d'Alexandrie, ses vieilles métropoles. Pourquoi faut-il que le sentiment populaire ait pu de la sorte confondre le christianisme ortliodoxe avec l'empire oppresseur et les envelopper ensemble dans une même réprobation? Cela, certes, n'aurait pas eu lieu si l'Eglise de Constantinople n'avait dû sa scandaleuse

fortune au caprice des empereurs et n'avait trop intimement lié sa cause à la cause du monde grec

Voilà comment la mainmise de l'autorité séculière sur la hiérarchie ecclésiastique rendit si graves et si durables les ravages des hérésies. Est-il besoin, par ailleurs, de prouver que, si les hérésies pullulèrent, la cause principale en vint également de là? Un christianisme de cour ne pouvait pas ne pas être inconstant et divers comme ses maîtres : passant avec eux de la vérité à l'erreur et avec eux aussi de l'erreur à la vérité, on le vit tantôt orthodoxe et tantôt arien, ou nestorien, ou eutychien, ou monothélite, ou iconoclaste. De pareilles fluctuations constituaient le meilleur des encouragements pour les esprits inquiets et novateurs. Qu'on se rappelle la politique de Constantin vis-à-vis d'Arius, la faveur de Constance pour Macédonius, les hésitations de Théodose II en face de Nestorius et d'Eutychès, les condescendances de Justinien à l'égard de Théodore Askidas , l'amitié d'Héraclius I" pour Sergius, l'initiative de Léon l'Isaurien dans l'affaire des images. Sans le rôle joué par ces princes, ou par leurs femmes, ou par leurs favoris, ou par leurs eunuques, nombre d'erreurs n'auraient jamais vu le jour et nombre d'autres, condamnées aussitôt qu'émises, n'auraient jamais pris rang parmi les hérésies formelles ou du moins auraient succombé très vite sous les anathèmes de la catholicité.

Aux démembrements opérés sous le prétexte des divergences doctrinales , il s'en ajouta d'autres par le fait du principe posé dans les IP et IV® conciles. Le basileus dont la présence avait doté Constantinople d'un patriarcat estima bien vite en effet que son vouloir pouvait faire autant que son ombre. Établir ou abolir, élever ou abaisser les évêchés et les métropoles devint l'apanage à peu près exclusif de son bon plaisir. En

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Chypre sa volonté consolida l'indépendance d'une Eglise mal affermie sur un canon de concile. Au Sinaï elle posa les bases d'un archevêché autonome sans fondements dans la tradition. Dans rillyricum elle constitua de toutes pièces une circonscription ecclésiastique parfaitement inconnue de l'antiquité.

A vrai dire pourtant, ces divisions internes, toutes de surface, fractionnèrent peu l'Eglise soumise à l'autorité des empereurs grecs. Ce qui la fractionna davantage, ce furent les morcellements externes. Si, d'après les conciles, un simple transfert de capitale avait suffi à transformer l'évêque de Byzance en patriarche de Constantinople, c'est que la dignité patriarcale se trouvait attachée en droit au siège épiscopal de toute ville assez heureuse pour abriter un souverain. Ainsi le comprirent, l'un après l'autre, tous les princes barbares qui parvinrent à se tailler un royaume sur les terres de l'empire. A peine indépendants et baptisés, ces envahisseurs inventèrent l'adage imperium sine patriarcha non starety et revendiquèrent la constitution d'une Eglise nationale. Pour eux, se passer d'un patriarche qui leur fût propre eût été se reconnaître les inférieurs et les vassaux du basileus grec. Puis, comment des tsars bulgares, serbes ou vlakho-bulgares pouvaient-ils accepter la juridiction d'un chef religieux qui était l'homme-lige, la créature et l'esclave de leur éternel ennemi? L'Eglise de Constantinople vivant inféodée à l'empereur de Constantinople, ces princes trouvèrent légitime et naturel d'arrêter son autorité spirituelle aux frontières de leurs Etats. D'accord avec elle sur le dogme, ils rejetèrent son obédience et se créèrent une hiérarchie autonome.

Telle fut la seconde manière par où les principes et la marche du christianisme officiel en vinrent à ruiner l'antique unité de l'Eglise en Orient.

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Une, rÉglise d'Orient répondait tout entière au nom d'Église grecque. Lorsque se produisirent les démembrements, cette dénomination commune cessa de convenir, et partout, ou presque partout, il se trouva un groupe ethnique tout disposé à couvrir de son nom le tronçon d'Église correspondant. Avec les succès du nestorianisme dans la Mésopotamie Ton eut l'Eglise chaldéenne qui s'étendit en Perse et poussa jusqu'aux Indes. Les ravages du monophysisme donnèrent naissance à l'Église copte en Egypte, à l'Église abyssine en Ethiopie, à l'Église jacobite en Syrie, à l'Église arménienne au fond de l'Asie Mineure. Par le fait du monothélisme l'Église maronite s'organisa sur la chaîne du Liban. En Ibérie, la situation géographique permit à l'Eglise géorgienne d'oublier ses anciennes relations avec le patriarcat d'Antioche. Sur la rive droite du Danube l'érection d'empires nouveaux eut pour corollaire la constitution de l'Église bulgare, de l'Église serbe, de l'Eglise vlakho-bulgare. Ce qui resta à la suite des premiers démembrements , ce aux dépens de quoi se firent les démembrements postérieurs, ce fut l'Église byzantine.

L'Église byzantine n'est donc autre chose, à ce premier point de vue, que l'ancienne Église grecque, mais rapetissée, mais réduite, mais asservie. Au lieu d'embrasser la meilleure moitié du monde connu, elle se trouve circonscrite aux étroites dimensions de co malheureux empire byzantin que de nouveaux ennemis rongent un peu plus tous les jours. Au lieu d'enfanter des apologistes, des martyrs et des pontifes assez grands pour tenir tête à César, elle ne compte guère que des prélats plus ou moins directement nommés par le basileus et plus ou moins couchés à ses pieds. Conslantinople est son centre et l'empereur son pontife suprême. Elle subit tous les contre-coups de la

politique. En dehors des terres impériales, deux ou trois poignées de fidèles perdus parmi les mécréants d'Afrique et d'Asie forment, avec la chrétienté tardivement constituée parmi les Slaves du nord, les seuls groupes soumis à son influence. Bref, l'Église byzantine, c'est l'empire byzantin considéré au point de vue religieux.

Les relations de cet empire avec l'Occident chrétien ne sont pas toujours identiques à elles-mêmes. Malgré quelques arrêts, malgré même quelques pas en arrière, elles vont en perdant chaque jour quelque chose de leur caractère primitif et deviennent sans cesse un peu plus tendues, à mesure que ressortent un peu plus leur effet les malheureuses causes de schisme posées par le iv^ siècle. Ces causes dissolvantes, si fécondes en Orient, ne peuvent s'empêcher d'exercer aussi leur action néfaste dans les rapports de Constantinople avec Rome. Car s'il est vrai, comme l'ont afïîrmé des conciles, que la suprématie religieuse de Rome lui soit venue de son rang politique, Constantinople élevée à la tête du monde ne doit pas continuer plus longtemps à reconnaître cette suprématie. Comment la capitale florissante où les successeurs de Constaiilin et de Théodose régnent au nom du Christ s'inclineraitelle devant la métropole déchue qui n'a plus le trône d'où Néron et Domitien persécutaient le christianisme? A Constantinople, d'ailleurs, qui dit Occident dit barbarie, et comment les civilisés du Bospliore obéiraient-ils au chef religieux fourni par celte barbarie si méprisée? A Constantinople, i Occident passe toujours pour terre impériale révoltée : comment lui reconnaître une prépondérance ecclcsiasti(|ue effective sur les provinces d'Orient restées lidèlcs? Lutte sourde ou aiguë contre Rome, éloigncment progressif et continu de Rome, séparation d'avec Rome, voilà ce que l'on observe dans

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la Byzance chrétienne tout le long des siècles. Somme toute, à ce second point de vue, l'Église byzantine c'est la jalouse, la rivale et l'ennemie de l'Église romaine.

Son histoire, si l'on écarte l'époque de préparation, commence au règne de Justinien ly. Avant ce prince il y a eu du byzantinisme dans l'Église orientale, et beaucoup, mais il n'existe pas encore, à proprement parler, d'Église byzantine. Le fondateur de Constantinople a jeté les fondements de cette Eglise, la politique de ses successeurs en a maçonné les assises : lédifice parachevé ne se montre aux regards que le jour où la coupole de Sainte-Sophie monte vers le ciel. C'est au VI" siècle, en effet, et seulement au vi* siècle, que les déchirures faites à l'unité de l'Église apparaissent irréparables et que les premiers grands schismes sont consommés. C'est Justinien surtout qui incarne en sa personne Tidéal de l'empereur-pontife. A lui donc, plus qu'à tout autre, de nous recevoir au seuil de l'Église byzantine et de nous introduire dans son histoire.

Cette histoire, on le comprendra sans peine, s'arrête en 1453. Non pas que le patriarcat œcuménique répudie à cette date les principes qui lui ont valu sa triste prépondérance : on le voit, au contraire, s'empresser dès le premier jour auprès du conquérant turc, contracter alliance avec lui, devenir entre ses mains un instrument de règne. Il n'empêche que le changement de maître entraîne à sa suite mille changements. Un sultan n'agissant point tout à fait comme un basileus, ni un Étal musulman tout à fait comme un empire chrétien, la substitution complète de l'un à l'autre, sans porter atteinte aux vieux principes, ne manque pas toutefois de mettre le pouvoir ecclésiastique en demeure de modifier profondément leur application. .

Et cela suffit, dans la pratique, pour que T Eglise de Constantinople ne soit plus après 1453 l'Eglise byzantine d'auparavant.

Les destinées de l'Église byzantine se déroulent donc entre l'avènement de Justinien P"" et la mort de Constantin Dragasès. De 527 à 1453 l'espace à parcourir est long. Il faut, pour s'y mouvoir sans précipitation, diviser ces neuf siècles et plus en trois étapes : 1» l'étape de 527 à 847 où Byzance, malgré d'incessantes entreprises contre Rome, ne songe pas encore à nier la suprématie effective du siège romain; 2" l'étape de 847 à 1204 où Byzance, malgré de longues années d'accord avec l'Occident, s'affirme indépendante de tout pouvoir supérieur et s'habitue à ne plus tenir compte de la papauté; 3° l'étape de 1204 à 1453 où Byzance, malgré quelques tentatives d'union, paraît oublier sa décadence intérieure pour consacrer le meilleur de ses forces à perpétuer la rupture.

De ces trois étapes, môme en se hâtant, le présent volume ne peut couvrir que la première. Or, celle-ci demande elle-même à ne pas être courue tout d'une traite. Elle sera coupée d'après les deux principaux événements politico-religieux qui la commandent et formera trois sections intitulées :

I. De l'avènement de Justinien 1" à l'écrasement de la Perse (527-628).

II. De l'écrasement de la Perse à l'apparition de l'iconoclasme (628-725).

Ilï. De l'apparition de l'iconoclasme à la mort de saint Méthode (725-847).

CIIAPITRE PREMIER

DE l'avènement de justinien i^"" a l'écrasement de LA PEKSE (527-628)

§ 1. — Situation religieuse de l'Orient en 527.

Au mois d'août 527, lors de l'avènement de Justinien P"", la religion dil Christ est religion d'Etat dans l'empire et l'Église catholique est Église officielle à Constantinople.

Il s'en faut pourtant que l'empire et Constantinople n'aient plus à compter avec les religions ennemies et les Églises rivales. D'une part, ni le paganisme n'a disparu entièrement, ni le judaïsme : à l'intérieur, quels que soient les succès de l'Évangile, tous les sujets du basileus n'ont point reçu le baptême ; à l'extérieur, sauf du côté de l'Occident, tous ses voisins rendent leur culte au soleil ou aux idoles. D'autre part, au sein même du monde chrétien, les hérésies s'agitent plus que jamais : très fortes sur le Nil, TOronte et l'Euphrate, elles font delà moitié de l'empire une immense place livrée à l'émeute, presque un champ de bataille rouge de sang.

Qu'une pareille situation soit grosse de périls et risque de réduire à néant leurs meilleures forces, Justinien I''' et ses successeurs le comprennent sans trop de peine. Aussi, dans son ensemble, leur politique

religieuse va-t-elle uniquement à changer cet état de choses en luttant tout ensemble et contre ce qui n'est pas chrétien et contre ce qui n'est pas ou ne leur paraît pas orthodoxe. L'Église byzantine, qui les reconnaît pour ses maîtres, mène la même lutte : à part quelques moments de mésintelligence, elle ne fait que suivre leur ligne de conduite et travailler sous leur impulsion.

§ 2. —Les païens dans l'empire.

Justinien, dès le début de son règne, renouvela toutes les lois dirigées avant lui contre le paganisme. Si la peine de mort qu'il ajouta pour les relaps et maintint pour les fauteurs de sacrifices ne fut pas souvent appliquée, les païens ne s'en virent pas moins tenus pour inhabiles aux charges gouvernementales et pour incapables de posséder. Leurs biens grossirent la fortune particulière de l'empereur, les revenus de leurs temples allèrent au trésor public des cités, leurs édifices du culte passèrent à l'Eglise ^ Pour jouir du droit commun les intéressés devaient se donner au Christ, eux et leurs familles. De là beaucoup de conversions que Ton voudrait moins nombreuses, mais plus sincères.

Un édit de 529 ferma les écoles d'Athènes restées un centre très actif de polythéisme néoplatonicien ^. De ce jour, les maîtres qui y professaient la philosophie, l'astronomie et la jurisprudence n'eurent d'autre milieu que de recevoir le baptême ou de quitter l'empire. Quelques-uns prirent ce dernier parti et se réfugièrent en Perse, entre autres les sept philosophes

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