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L'Église catholique au dix-neuvième siècle

Au déclin d’un siècle qui meurt, et au début d’une nouvelle ère, l’homme d'État et l’économiste se préoccupent des graves problèmes que le dix-neuvième siècle lègue au vingtième.

Ces problèmes ne manquent certes ni d’intérêt n1 de grandeur ; mais quelles incertitudes et quelles inquiétudes ils nous laissent pour demain !

Quel avenir préparent à la France ceux qui la mènent ? Que sortira-t-il de l’effondrement inévitable de l'empire turc ? Que fera l’Europe de la Chine? Qu’arrivera-t-il de l'essor indéfini des deux grandes rivales l’Angleterre et la Russie ? Que nous réserve la puissance politique et économique des États-Unis ? L'évolution de l’Allemagne aux dépens de l’Autriche

(1) Pour les statistiques et les faits, Cf. : 1° Louver, les Missions catholiques au XIX° siècle (Desclée) ; 2 fhe Sialesmans year Book, livre fort estimé ; 3° le Précis de Vhistoire de l'Église du P. Wilmers, S. J. 2 vol. in-8°, Lethielleux ; 4° le Kirchenlexæicon du cardinal HERGENRo- TER, 5° l'Histoire de l'Eglise du cardinal HERGENROTHER L(Edition allemande). 6° Le catalogue officiel de la Propagande à Rome : Missiones catholicæ, Romæ, 1895. 7° P. Piozer, Les Missions (Collin), Paris.

n'est-elle pas le grand péril d’un avenir prochain? (1) Il n’est presque pas une de ces questions qui ne porte en ses flancs une guerre atroce et, sur ces sujets pleins d'angoisse, se greffe la question sociale, dont il faut bien s’occuper, puisqu'elle est l’unique raison d’être d’un parti puissant, le parti socialiste.

Nous, catholiques, sans méconnaître la gravité des problèmes énoncés plus haut, nous envisageons le dix-neuvième siècle à un autre point de vue, et nous nous demandons s’il a été favorable ou funeste au développement de l’Église.

A prendre les choses dans l’ensemble, l’Église catholique est-elle, en 1900, plus forte et plus sûre du lendemain qu’en 1800 ? Comme catholiques, avons-nous à nous plaindre ou à nous applaudir du siècle qui vient de finir?

Essayons de répondre à ces questions.

Au dix-neuvième siècle, ainsi qu’à toute autre époque, la vie de l’Église catholique n’a été qu'un long combat, et cette lutte, comme il arrive toujours, trahit en elle, aux yeux de ceux qui en suivent les péripéties, beaucoup de lacunes, de méprises et de défaillances.

Cela n’est pas étonnant, puisqu'elle est.

composée d'hommes, dont beaucoup sont faibles, passionnés et de courte vue, et que

(1) Cf. CuERADAME, L'Allemagne, la France et la question dAuliriche, 1 vol., Plon, 1902.

COUP D'OEIL D'ENSEMBLE a)

l'héroïsme est toujours rare. Mais les résultats d'ensemble sont surprenants, merveilleux même.

Nous avons donc de puissantes raisons de nous réjouir et de remercier Dieu : le dix-neuvième siècle a été, pour l'Église catholique, une phase magnifique de résurrection et de progrès.

C'est au début de ce siècle que la dévotion au Sacré-Cœur a commencé de prendre son essor dans l’Église. Le Sauveur avait promis que partout elle apporterait des grâces extraordinaires : il a tenu parole. Ce qui s'est passé au sein de son Église, au cours du dixneuvième siècle, est prodigieux.

Les hommes des trois dernières générations auront peut-être d’autres griefs contre leur siècle ; mais, à coup sûr, ils ne pourront pas se plaindre d’avoir assisté à des événements banals.

Si le prophète Daniel était revenu parmi nous à la fin du siècle dernier, il aurait pu reprendre sa fameuse allégorie de la statue, dont les membres, de métaux différents, symbolisaient des empires et entraient successivement en fusion.

L’antiquité n’a pas vu de changements plus prodigieux, d’effondrements plus soudains, d’apparitions plus inattendues que ce dixneuvième siècle qui, logiquement, anticipe un peu et commence réellement à la guerre de sécession des États-Unis.

Rappelons-nous celte révolution d’Amérique, dont l'influence sur la révolution française fut si grande, bien qu'elle fût conserva trice et libérale, et que l’autre fût démagogique et césarienne ; puis, les convulsions de la France, la carrière prodigieuse de Napoléon, le sort éphémère des royaumes élevés par lui, sa lutte avec Pie VII, sa première chute, son retour et sa mort sur le rocher de Sainte- Hélène ; la Restauration et la ruine des Bourbons d’abord, puis des Orléans, suivie par l'avènement de Napoléon IIT, tous événements extraordinaires, qui défiaient toute prévision et dépassaient toute imagination.

Si, dès 1776, Burke pouvait dire en parlant des vicissitudes du dix-huitième siècle :

« Toutes ces choses sont insignifiantes en présence des révolutions des dernières années » ; si Byron pouvait écrire à Walter-Scott® « Rappelons-nous que nous avons vécu dans un temps où tout est gigantesque et sans mesure » ; qu'auraient pensé ces hommes illustres des changements qui ont suivi, des utopies de Napoléon IIT qui ont remanié toute l'Europe, pour arriver à ébranler l'Autriche et à détruire

le pouvoir temporel du Pape : de ces événements reliés entre eux par une logique mystérieuse, mais réelle, Solférino, Castelfidardo, Sadowa et Sedan : de l’ascendant subit de ce pouvoir militaire, qui écrase l’Europe centrale; de la France mutilée, de l'Autriche jetée hors des gonds et incertaine du lendemain, de la Turquie s'écroulant par morceaux, . de la Chine regardée par tous comme une nouvelle Turquie, dont le partage semble inévitable; de l'Angleterre devenant un empire énorme, tandis que la Russie guette Constanünople et s'étend à l’est, au nord, à perte de vue, comme une mer ? /

En face de ces révolutions politiques, toutes de premier ordre, les progrès de l’industrie et de la science ne perdent rien de leur caractère merveilleux, tant ils sont grandioses et féeue Alors qu'au en siècle, rien ne ircule, ni hommes ni choses, le mouvement D ogreccir des personnes, des marchandises et es capitaux, au dix-neuvième siècle, s’accroît ans mesure et bouleverse les conditions de la anque, du commerce et de l’industrie. L’es- “0 ét le ee vaincus par a ne des

science continue d'avancer à pas de géant :

ses progrès et ses découvertes, dont plusieurs auront pour l’apostolat une incalculable portée, nous donnent, avec les événements politiques, le cadre dans lequel se déroule l’histoire de l’Église catholique au dix-neuvième siècle.

Cette histoire ne le cède ni en surprises, ni en résultats incalculables à la succession des faits extraordinaires qui, pendant la même période d’années, ont formé la trame de l’histoire générale.

À l’aurore comme au déclin du siècle, j'aperçois le Pape prisonnier: Pie VI meurt à Valence, en captivité, en 1799, et en 1900, Léon XIII est prisonnier au Vatican, comme l’a été Pie IX.

La situation paraît la même ; mais, en réalité, comme elle est différente ! Le prison-

nier de Valence, victime de la Convention.

française, meurt dans l'isolement, laissant les Églises de France, d'Italie, d'Allemagne et d'Autriche, ou bien en pleine tempête, ou bien dévorées par les chancres du gallicanisme, du jansénisme, du joséphisme, et par des abus énormes ; tandis que Léon XIII, rassuré sur son autorité, que le concile du Vatican a mise pour toujours au-dessus de toute discussion, voit mortes à ses pieds les trois erreurs qui ont été le fléau du dix-huitième

siècle ; tandis que les Églises, si malades

alors dela France, de l'Italie, de l'Allemagne

et de l’Autriche, lui apparaissent maintenant régénérées, plus unies, plus compactes, plus dévouées au Saint-Siège que jamais. S'il ne peut guère compter sur les gouvernements, il peut, en revanche, s'appuyer sans crainte sur les fidèles de ces Églises, qui, menacées dans leur liberté, trouvent en lui leur défenseurné (1).

L'État des choses est complètement modifié. Les conspirations ourdies contre le souverain Pontife par les rois et par les peuples” n'ont fait que grandir son prestige : quare fremuerunt gentes et populi medilali sunt inania ! C’est une banalité, même chez les indifférents ou chez les adversaires, que son autorité morale est la plus grande qui soit, et que sa voix éveille des échos que nulle voix humaine n’a jamais rencontrés. C’est le compliment qu'adressait à Léon XIII le prince de Bismarck, lorsqu’il lui demandait d'intervenir comme arbitre entre l'Espagne et l’empire germanique, etsi les puissances l’ont oublié, en 1900, quand elles ont exclu du congrès de la Paix le Prince de la Paix, les événements de ces années, en infligeant à leurs résolutions le plus cruel des démentis, se sont chargés de le leur rappeler.

Si captif qu'il soit, le Pape voit ce que ses

(1) En un siècle, le Pape a conclu trente-trois Concordats avec divers Gouvernements. Cf. Correspondant du 10 Sept. 1903.

10 L'ÉGLISE CATHOLIQUE AU xIX° SIÈCLE

prédécesseurs du dix-huitième siècle n’eussent jamais espéré, rangés à ses côtés, lesreprésentants officiels, non seulement des pays catholiques, mais de la Hollande, de la Prusse, de la Russie ; tandis que lui-même entretient à Constantinople, à Washington, aux Indes anglaises, en Grèce, en Syrie, au Canada, au Brésil, au Chili, des délégués apostoliques permanents, précurseurs de véritables nonces.

Tout cela est le signe certain d’une influence qui gagne, d'un travail intense et d’une organisation puissante, poursuivie depuis de longues années, avec autant de ténacité que de bonheur.

Ce coup d'œil jeté sur le contraste entre Pie VI et Léon XIII, revenons à la comparaison entre l’Église catholique en 1800 et l'Église catholique en 1900.

IT

À la fin du dix-huitième siècle, l’Église catholique est toujours immuable dans sa doctrine, sainte dans sa morale et féconde en saints et en hommes éminents, et, par ces traits, quelles que soient d’ailleurs les ombres; elle défie toute comparaison.

Presque tous les papes de cette époque, Benoît XIII, Clément XII, Benoît XIV, Clément XII, Pie VI, furent de très grands pontfes,

et cette dynastie éclipse facilement ce qui se voit sur n'importe quel trône.

Le tronc vieilli des Églises de France et d'Italie donne encore des fruits exquis etrares, de vrais saints, comme saint François de Hiéronymo, et saint Liguori à Naples ; le bienheureux Baldinucei à Florence ; saint Paul de la Croix, à Rome; saint Benoît Labre, en France, et Madame Louise de France, à Paris.

Mais le cœur se serre à la vue des erreurs perfides qui entament de tous côtés la société laïque et le clergé, et des abus monstrueux qui, à la suite de la main mise par la noblesse sur les dignités ecclésiastiques, de la commende et du cumul des bénéfices, entrent la tête haute dans les grands monastères et dans les évêchés, et les ravagent plus que ne pourraient le faire dix incendies.

L'Europe catholique est comme empoisonnée par un protestantisme raffiné, qui s'appelle ici le gallicanisme, là le jansénisme, ailleurs le joséphisme, combinaison satanique des deux premières erreurs, qui met tout dans l'Église aux mains d’un despote fantasque et voltairien appelé Joseph IT.

À ce moment, Weishaupt, un illuminé radical, organise la franc-maçonnerie en Europe et y enrôle même des évêques allemands (1) ; et, d’un autre côté, la philosophie

(1) Le baron Dalberg, évêque de Regensburg, était un illuminé notoirement franc-maçon (Cf. HÉRGENROTHER,

rationaliste et démagogique tourne la tête

aux rois, aux princes du sang et aux ministres :

d'État.

Étroitement unis, voltairiens et jansénistes arrachent à Clément XIV la suppression de la Compagnie de Jésus, une armée de 22 000 combattants, dont 5 000 sont missionnaires chez les peuples infidèles.

C’est, sur une vaste échelle, et à bref délai, la mort ou l’anémie fatale des magnifiques missions du Brésil, du Mexique, des réductions du Paraguay avec leurs 100 000 Indiens civilisés, des missions du Canada, de l’'Hindoustan et de la Chine.

Jusque-là, les grandes nations catholiques cherchaient à christianiser les pays qu’elles colonisaient et prenaient à leur charge l’organisation des missions. Mais le jour où manqua cet appui, et ce jour élait arrivé en 1775, tout s'écroula ; et l’œuvre de la Propagation de la foi n'existait pas encore pour suppléer à ce que ne faisaient plus les rois.

Les missions furent alors livrées au pire des fléaux, à une véritable famine de prêtres : la Propagande, à Rome, était désorganisée, les séminaires se fermaient, les vocations étaient taries, et il n’y avait plus rien à espérer

Kirchenleæicon, Fribourg, 2° édition, article Dalberg), un janséniste et un joséphiste.

Malgré cela, pendant la vacance de plusieurs sièges, il en fut l'administrateur et conduisit en maître pendant plusieurs années les affaires ecclésiastiques.

de beaucoup de maisons religieuses, autrefois pépinières d’apôtres, maintenant ruines déshonorées que le premier orage allait emporter.

La tempête éclata, en effet, longue et terrible, et, comme un volcan longtemps comprimé, roula au loin dans l’Europe ses laves brülantes, anéantissant tout sur son passage.

Après cette horrible nuit, au lever d’une aurore plus sereine, Pie VII n’aperçoit plus, à perte de vue, comme Ézéchiel, qu'un désert sans fin, semé d’os desséchés.

Ceci n’est pas un tableau d'imagination, mais la vérité rigoureuse.

La France est couverte de ruines et de sang ; ses plus belles colonies, le Canada, la Louisiane, l'Hindoustan français, sont passées à PAngleterre protestante et alors persécutrice (1) ; toutes ses universités, toutes ses libertés sont confisquées par un pouvoir despotique ; sa noblesse et sa haute bourgeoisie sont vollairiennes et jansénistes, et son clergé qui, pour les deux tiers, s'est montré héroïque pendant la tourmente, est fortement travaillé par les tendances gallicanes et jansénistes (2). Une sorte de paralysie semble envahir le catholi-

. (1) Cf. P. Prozxr, les Missions, p. xciv. D'Alembert se console de la perte des colonies par la suppression des Jésuites en France.

(2) Quelques évêques français, illustres confesseurs de la foi, émigrés en Angleterre, refusèrent d'accepter la bulle de Pie VII qui créait un nouvel épiscopat français.

cisme français, car, jusqu’en 1845, on n'y verra | pas l’ombre d’un parti catholique.

L'Espagne et le Portugal ont leurs floltes anéanties, leurs colonies perdues, et des-.

cendent une pente de déclin sans retour. L'Italie, foulée aux pieds par toutes les armées de l’Europe, peut à peine respirer, et subit d'ail leurs dans ses princes, tous inféodés à la politique de la France, de l'Espagne et de l’Autriche, le contre-coup des erreurs et des abu qui désolent ces trois pays. |

L'Aulriche est rongée jusqu'aux os par le joséphisme qui, de Vienne, rayonne sur l'A lemagne, sur les Pays-Bas, sur la Suisse, et, dans la personne des princes-évêques de Cologne, de Mayence, de Trèves, de Coire et d’autres prélats sans vocation, monte sur les principaux sièges et de là infecte le ‘42 tout entier.

V exception dé la Pologne, qui agonise sous le es 1 knout du Cosaque, ou sous la botte du Pomé 4 Le ranien, tout le nord de l'Europe, dis-je, c'est=

à-dire la Hollande, avec ses s 300 nu “tes

RE traités comme des parias | Ha | Suisse, où le ne . dire la messe La

nétrer sous peine de mort ; les villes libres de Hambourg, de Brême et de Lübeck, où tout culte catholique est prohibé ; la Prusse septentrionale et centrale, la Russie, l'Amérique du Nord, où il y a 30000 catholiques, toutes ces régions n offrent aux regards attristés de Pie VII qu'un vaste désert de sables arides, avec de petites agglomérations catholiques, semées çà et là comme des oasis.

Des bords du Danube au golfe Persique d’un côté, et aux sources du Nil de l’autre, dans toute l'Afrique, dans l’Asie centrale comme dans l’Asie mineure et en Syrie, règne l'islamisme avec ses turpitudes et son horrible trafic d'esclaves. La Méditerranée est presque un lac turc, et ces belles contrées, arrachées depuis au croissant, l'Égypte, l'Algérie, la Tunisie, la Grèce, l’île de Crête et l’île de Chypre, la Roumanie, la Serbie, la Bulgarie, le Monténégro, se meurent de langueur et de honte sous le fouet du musulman et sont régulièrement mises à sac et décimées par les pachas.

Le grand mouvement des missions est arrêté faute d’apôtres et d'argent. L'Hindoustan, qui a vu 2300000 catholiques, n’en a plus que 500 000 (1); les belles réductions du Paraguay, avec leurs 100 000 Indiens, celles du Brésil, du Mexique et du Canada sont anéanties. Dans

(1) Louve, les Missions catholiques au XIXe siècle, p. 24. Cf: aussi Pisant, art. Asie, Dictionnaire de Théologie. — Paris, Letouvey.

NS ANS INEUER

toute l'Amérique du Sud, la vie catholique est comme engourdie. Pendant ce temps, deux fois en quinze ans, le Souverain Pontife est enlevé de Rome et jeté en prison ; il faut remonter aux premiers siècles, pour trouver des heures aussi sombres et une situation qui soit, humainement, aussi désespérée.

— Fils de l’homme, aurait pu dire à Pie VII l'ange qui parla à Ézéchiel, crois-tu que ces ossements desséchés puissent revivre ?

— Tout est possible à Dieu, aurait répondu le Pontife ; mais il faut bien qu'il fasse des miracles s'il ne veut pas que son Église meure.

Dieu fera ces miracles ; mais auparavant, il déblaiera le terrain. L'expérience prouvera que, sans le vouloir, la Révolution française a rendu à l'Église de France un immense service en la délivrant des monastères corrompus et des désordres accumulés depuis des siècles, comme la régale, la commende, le cumul des bénéfices et les vocations forcées. Dans les desseins de la Providence, cette même Révotution fera, en débordant sur l'Allemagne et sur les pays flamands, œuvre de justice divine. On demandait au cardinal Pacca, délégué du Saint-Siège en Allemagne, s’il regrettait l'invasion française. Je n'ose dire, répondital, qu'elle ful un grand mal, parce qu'elle nous a débarrassés des princes-évêques (1).

(1) Waizuers, S. J., Précis de l’histoire de l'Église, vol. II.

Quand Pie VII aura sauvé l'Église de France par le Concordat, quand il aura réorganisé les diocèses, ranimé la vie catholique et rétabli la Compagnie de Jésus ; quand, à la place des ordres religieux affadis ou gangrenés, l'esprit de Dieu aura suscité de toutes parts des congrégations jeunes et pleines de sève, nouvelles et riches pépinières d’apôtres, comme les Rédemptoristes, les Passionistes, les Pères du Saint-Esprit, les Maristes, les Oblats de Marie, les Pères de Picpus, les Missionnaires d'Afrique, de Lyon et de Vérone ; quand le recrutement du clergé sera assuré ; quand Dieu, pour remplacer les souverains, autrefois patrons-nés des missions, aura suscité l’obole populaire de la Propagation de la foi, qui, en soixante ans, dépensera trois cents millions ; quand, en un mot, l’Église sera prête pour les grandes entreprises, Dieu lui ouvrira des champs nouveaux.

Voyez, en effet, quels changements se préparent. Au commencement du dix-neuvième siècle, J. de Maistre écrivait ces paroles prophétiques : La France sera chrétienne, l'Angleterre catholique ; et encore : Tout annonce je ne sais quelle grande unilé vers laquelle nous marchons à grands pas (SoiRéEs, Il,

p. 242). Tout semble démontrer que les Anglais sont destinés à donner le branle au grand mouvement religieux qui se prépare el qui sera jugé sacré dans l'histoire. (Du Pare, p. 356, Edition, 1884).

Quand ces paroles tombèrent de la plume de J. de Maistre, elles parurent incroyables. Qu'’aurait-on pensé si le grand écrivain, précisant les détails, eût annoncé ce qui suit :

Encore quelques années, et l'empire ture, si longtemps le cauchemar de l’Occident, ne sera plus qu’une grande ruine, dont l'Europe trop divisée pour procéder au partage, retardera, mais ne conjurera pas l’écroulement. Sur ces immenses domaines, seront pris les royaumes indépendants de la Grèce, de la Crète, de la Roumanie, de la Serbie, du Monténégro, de la Bulgarie, ainsi que l’Herzégovine, la Bosnie, l’île de Chypre, tandis que l'Égypte, la Tunisie et l'Algérie passeront aux chrétiens ; et, à peine délivrés du chancre musulman, tous ces beaux pays commenceront à refleurir et se couvriront d’églises. La Turquie sera réduite à 25000 000 d'habitants au lieu de 49 000 000 et la Méditerranée redeviendra un lac chrétien ?

Tournez maintenant vos regards vers l’extrême Orient et saluez l’aurore d’une vie nouvelle qui commence à poindre : c’est comme une refonte du vieux monde asiatique qui se prépare.

En effet, l'Hindoustan depuis l'Afghanistan Jusqu'à la Chine, Ceylan compris avec ses 303 000 000 habitants, deviendra terre anglaise, et, à l'ombre d’une liberté absolue, l'Église y installera solidement sa hiérarchie, ses écoles, ses universités, que fréquenteront les jeunes Brahmes, et y entretiendra en permanence un délégué du Saint-Siège.

Dès que la science catholique pénétrera la caste qui mène tout, celle des Brahmes, on entreverra le jour où les conversions s’y multiplieront, et de 475 000 en 1800, les catho- liques atteindront le chiffre de 2 140 000 en 1900 ; les missionnaires, qui n'étaient que 22 en 1800, seront 2 000 en 1900 (1) ; c’est un progrès, mais insignifiant en comparaison de l’ébranlement des idées chez les Brahmes.

L'Indo-Chine deviendra française, et ses chrétiens monteront du chiffre de 320 000 en 1800 à celui de 813 000 en 1900 (2).

Voyey-vous là-bas dans le fond de l'Orient à droite du Japon, ce nouveau monde que nos pères ne connaissaient pas, ce continent plus grand que l’Europe ? C'est l'Australie. Vous la verrez bientôt, ainsi que la Nouvelle-Zélande, pays chrétien et pour un tiers catholique ; donnant, en 1900, près d’un million de fidèles à l’Église, alors qu’en 1800, on n’y

(1) Louver. Cf. aussi Pisani, art. Asie, dans le Dict. de

théologie de Vacant et Ce.

(2) bid.

connaissait ni un catholique, ni un prêtre (1).

Du même côté, plus loin, sort des flots un autre nouveau monde, un archipel composé d'îles innombrables, l'Océanie. L’apostolat catholique n’y débutera guère qu’en 1860 ; mais, en quarante ans, il organisera nombre de vicariats apostoliques et comptera 100 000 fidèles, sans renfermer dans ce chiffre les fidèles desîles malaises, hollandaises, anglaises, portugaises, espagnoles, qui ont 5 550 885 catholiques (2).

L'empire du Japon, qui a vu jadis 2 000 006 de catholiques, restera longtemps couvert d’un nuage de sang et impénétrable aux missionpaires ; mais il s'ouvrira bientôt à une liberté complète et nous donnera 50 000 fidèles, dirigés par cinq évêques, alors qu’en 1879 on n’y relevait que 4 000 catholiques.

L'empire de Chine, avec ses 400 000 000 d'habitants (402 000 000 (3), verra tomber toutes les murailles qu’il opposait à l'expansion de la foi catholique. Vaincu par le Japon, il se décomposera comme la Turquie et n’échappéra, comme elle, à un démembrement immédiat, que par l’antagonisme des convoitises.

En tout cas, la civilisation chrétienne aura raison du monstre, malgré ses convulsions, et, finalement, sur les ruines du mandarinat,

(1) Siatesman’s year Book et Louver.

(2) Cf. Louver : En Malaisie, dans la Mission de Batavia, 50 000 catholiques sont sortis de terre de 1800 à 1900.

(3) Statesman’s year Book.

cette barbarie immorale et sanguinaire, qui se croit civilisée, parce qu'elle est frottée d’un léger vernis de culture, le catholicisme régnera. L'imagination ne peut suivre les effets imprévus et les retentissements indéfinis qu'auront sur les royaumes voisins et tributaires de la Chine, sur la Corée, sur le Thibet, sur la Mongolie, sur le Siam, etc., la déchéance du mandarinat et la sécurité complète de l'Église catholique, déjà depuis longtemps si fortement organisée en ces pays. La Chine avait 187 009 catholiques en 1800 ; elle en a maintenant un million ct sept cent trente mille (1). Les Jésuites ont reconstruit à Chang-Hai l'observatoire qu’ils avaient autrefois à Pékin et leurs disciples viennent d'ouvrir tout auprès une université catholique chinoise.

Mais, si étonnantes qu’elles soient, ces métamorphoses ne sont rien, auprès de ce qui s'annonce en Afrique.

Depuis des siècles, l'Europe s’arrétait comme hypnotisée devant ce continent noir, devenu dès longtemps un vaste marché d’esclaves. Les essais d’apostolat, poussés en d’autres âges jusqu'au centre de lAfrique, ontété ininterrompus, et c’est à peine si les rivages de cette terre immense ont été entamés, en 1842, dans les deux Guinées; en 1835,

(1) Sialesmans year Book et Dict.de théologie, Asie. Un riche Chinois vient de fonder une Université Catholique à Chang-Hai.

dans le Sénégal, par les Pères du Saint-Esprit; en 1837, dans l'Afrique du Sud, et, en 1865, au Dahomey, par les Missionnaires africains de Lyon et par les Pères Oblats de Marie.

Vers 1830, l’Algérie et la Tunisie ne possèdent que 7 000 chrétiens, et l'Égypte en a, de son côté, 7 000. Mais à la fin du siècle, ces 14000 catholiques arrivent au chiffre de 500 000, dont 400 000 en Algérie. L'Afrique du Sud, partagée en huit diocèces, en comptera 40000. Elle en aurait beaucoup plus ‘si les Hollandais n’avaient toujours persécuté le catholicisme. Le reste du continent, presque fermé en 1800, maintenant largement ouvert et sillonné en tous sens parles missionnaires, est réparti par Rome, comme une terre déjà conquise, en vicariats apostoliques (1).

À part le Maroc et Tripoli, Bonnu, Wadaï et la république de Liberia, et à l’exception de quelques territoires portugais, allemands et belges, l'Afrique est partagée entre deux dominations : celle de la France et celle de l'Angleterre.

(1) Les îles de l'Afrique sont évangélisées depuis de longues années. Les îles Açores comptent 270 000 catholiques ; — Madère en a 232 000 ; — les îles Canaries, 300 000 ; — les îles du Cap-Vert, 107 009 ; — les îles du golfe de Guinée, 21000 ; — les iles de Fernando-Po, 30.000 ; — La Réunion, 189 000 ; — Maurice, 110 000 ; — Les Seychelles, 16500 ; — À Madagascar, les écoles catholiques réunissent 80 000 enfants. La mission centrale confiée aux PP. Jésuites a 61 000 catholiques. Les Comores sont musulmanes. Cf. VAcanrT, Dict. de théologie, article Afrique.

Ne nous demandons pas si la part de l’Angleterre est plus belle que celle de la France, puisque ce partage est une question politique à laquelle nous ne pouvons rien et qui d’ailleurs est étrangère à notre sujet.

Constatons seulement, en premier lieu, que l’empire français en Afrique est de toute beauté, un vaste carré tout d’un bloc, allant de la Méditerranée au lac Tchad, et de l’Océan aux sources du Niger, renfermant, à exception de la Gambie, de Sierra-Leone, de la Côte-d'Or, de la Guinée portugaise et de Liberia, tout l’ouest de l'Afrique : l'Algérie, 184474 milles carrés ; la Tunisie, 51 000 milles carrés; le Sénégal, 115 800 milles carrés ; le Soudan français, 354 000 milles carrés ; le Dahomey, 14000 milles carrés ; la Côte d'Ivoire, 64 000 milles carrés ; la Guinée française, 120 000 milles carrés ; le Congo français, 496 000 milles carrés ; le Sahara, 1 684 000 milles carrés, terre inculte, mais qui relie tout le reste (1).

Constatons, en second lieu, qu’en 1800, presque toute l'Afrique était musulmane, et qu’en 1900, à part le Maroc et quelques territoires assez restreints, elle subit une influence chrétienne. j

Constatons, en troisième lieu, que si l’Angleterre s’est taillé en Afrique un vaste empire, elle y établit comme partout la liberté abso-

(1) Statesmans year Book.

lue de l'Église, et que, si la France, dont l’expansion coloniale est malheureusement entravée par ses propres lois, a besoin d’une revanche, elle la trouvera dans ce fait, qu'elle évangélise presque seule, et ses propres domaines, qui sont magnifiques, et ceux de l'Angleterre.

En effet, sur 8000 ou 9000 missionnaires prêtres (1), la France en fournit 6000 : ‘ebISur 39.000 missionnaires femmes (la femme missionnaire est un phénomène inconnu en 1800), 30.000 sont françaises. N'est-ce pas la France qui évangélise, et l'Afrique, et Madagascar, et l’'Hindoustan, et l'Océanie, et la Chine, et l’Indo-Chine, et le Japon, et l'Asie ? Et ce sont les ordres religieux qui lui fournissent ces effectifs.

Eh bien ! je trouve ces rapprochements et ces rôles, distribués par la Providence, extraordinairement intéressants ; je trouve admirable que l'Angleterre, pays protestant, naguère si persécuteur, établisse partout où

(1) Louver dit: 30 congrégations ou ordres d'hommes ont 13.314 prêtres aux missions. Plusieurs auteurs donnent 6600 ou 6500 comme chiffre des missionnaires prêtres : mais ce chiffre est manifestement au dessous de la vérité, d'après le P. Pioer lui-même. Je suppose que l'Islande, que la Norvège, la Suède et le Danemark, que le vicariat apostolique du nord de l'Allemagne, que Terre- Neuve et le nord du Canada, que la Russie, que les postes établis chez les indiens du Brésil et du Paraguay, chez leé nègres el chez les Indiens des États-Unis sont des pays de mission. Les Missiones catholicæ de la Propagande (189$) donnent neuf mille cinq cents missionnaires prêtres, mais elles sont incomplètes.

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