‹ L'Église catholique au dix-neuvième siècleChapitre 2 sur 23 · AV! ENTREE · texte numérisé non relu

AV! ENTREE

elle va la liberté de l'Église catholique, sans restriction, et que la France, dont le gouvernement a toujours été dans ce siècle plus ou moins hostile à l’Église, soit le pays missionnaire par excellence.

I1 semble que l'Angleterre soit condamnée par la force des choses à chercher des débouchés nouveaux. Les démons de l'industrie et du commerce qui la possèdent et lui crient :

Produis ! ajoutent aussitôt : Conquiers !

Étends-toi, si tu ne veux pas que tes multitudes affamées voient les marchandises s’accumuler en montagnes désespérantes ; et tu sais bien que tes 41000000 d'habitants, qui seront bientôt, malgré une émigration prodigieuse, 50 000 000, ne peuvent pas vivre de agriculture !

L’Angleterre s'étend donc toujours. — Comment ? je ne l’examine pas ; et il semble à plusieurs que ce soit là sa destinée suprême en ce monde : trouver ou créer des débouchés. Mais, dans les desseins de Dieu, elle en a une plus haute, dont elle-même ne se rend pas bien compte. Autrefois, persécutrice impi- ‘toyable du catholicisme, elle rougit maintenant et se repent de cette grande iniquité, et la répare en donnant à cette même religion la liberté la plus large ; et la France fournit aux terres anglaises leurs évêques, leurs prêtres et le budget royal de la Propagation de la foi.

Je dis que c’est une bien belle façon de venger les vieux griefs, et que la France se rend par là comme indispensable à l’apostolat et lie ses destinées à celles de l’Église. Ce n'est pas un calcul; mais c'en serait un, que ce serail le plus habile et le plus heureux de tous.

Cependant, il faut bien le dire, cette armée de 9000 missionnaires prêtres et de 35000 missionnaires femmes ne suffira bientôt plus à conquérir les vastes régions qui s'ouvrent : il faut donc la doubler et la tripler.

Mais les missionnaires des autres pays, de l'Angleterre, des États-Unis, de l'Allemagne, de la Hollande, ne sont ni assez nombreux, ni assez disposés à s’enrôler à l’étranger, absorbés qu’ils sont par les nécessités locales.

Il faut donc que ces pays se convertissent et que l'esprit de Dieu leur recrute un clergé plus nombreux et plus apostolique.

Orvoilà,sijene me trompe, ce qui s’opère ou se prépare sous nos yeux; mais sur une échelle si vaste que la chose devient un événement.

Longtemps, à la suite de la grande tourmente du dix-huitième siècle, les églises, si florissantes auparavant de l'Amérique du Sud, avaient paru comme frappées d’une léthargie mortelle. Songez qu'il s’agit là de pays qui contiennent plus de 40 000 000 de catholiques (1).

(1) Voici les chiffres du Slalesmans year Book et du Dict. de théologie (Vacant):

Le Brésil avait, en 1890, 14 450 000 catholiques, 1 arche-

Ces églises ne parurent secouer leur long sommeil qu'en 1832, quand les Jésuites revinrent au Paraguay, et, en 1842, quand ils rentrèrent au Mexique, au Chili, en Colombie, à l’Équateur et au Brésil.

Dernièrement, on a vu tous les évêques de ces contrées assis aux pieds du Pape, pour préparer avec lui le concile de l’Amérique du Sud. Quelques années auparavant, à la même place, sous la présidence de Léon XIII, s'étaient assis les 92 évêques de l'Amérique du Nord, pour préparer le dernier concile de Baltimore. Voilà certes des spectacles qu'on eût jugés impossibles en 1800 !

En effet, en 1800, les États-Unis n'avaient qu'un seul évêque, celui de Baltimore, 390 prêtres et 20 000° catholiques. On y compte maintenant 94 évêques, dont 14 archevêques, 9 000 prêtres et 12000 000 de catholiques, ainsi qu'un délégué apostolique, résidant à Washington.

Je n’examine pas le jeu des causes qui ont pu amener ce résultat ; il me suffira de cons-

vêque, 11 évèques, 2009 prêtres, 11 séminaires ; Salvador avait 809 000 catholiques ; le Chili avait, en 1895, 2500 000 cath. ; le Pérou avait, en 1876, 2580 000 cath. ; le Mexique avait 9 800 000 cath. ; le Vénézuela avait, en 1894, 2310 000 cath. ; l’'Uruguay avait, en 1897, 800 000 cath. ; Nicaragua, 380 000 cath.; la Colombie, 3 840 000 cath. ; Guatemala, 1 387 990 cath.; Cosla-Rica, 280000 cath.; Honduras, 400 000 cath. ; l'Équateur, 1 200 000 cath.; Haïti, 1157 460 cath. ; Les Antilles, 1 132 777 cath.; La Bolivie, 1 498 260 cath. ; La République Argentine et le Paraguay, 5400000 cath.

tater ce grand fait, la différence incroyable entre l'Église américaine en 1800 et l'Église américaine en 1900.

Même métamorphose pour l'Angleterre et pour l'Écosse. En 1800, elles n’ont que 6 vicaires apostoliques et 120 000 catholiques, traités alors par leurs concitoyens comme des ilotes. Maintenant, les lois d'exception sont abolies, et l'Église compte dans les deux pays 2 000 000 de catholiques et plus de 3 000 prétres : il n’y a plus dans le royaume une seule famille distinguée qui n’ait un ou plusieurs membres catholiques, et la moyenne des conversions annuelles s'élève au chiffre de 5 000 à 7 000. Le P. Morris, un converti, indiquait même, il y a quinze ans, une moyenne plus élevée (1) ; en 1990 il y a eu à Londres dans le diocèse de Westminster 1500 conversions (2).

M. Thureau-Dangin a consacré un volume à raconter cette évolution de l'Angleterre, qui est une des merveilles du siècle. Pour le moment, contentons-nous, en quittant Londres, de jeter un regard sur Mull-Hill, son séminaire des Missions étrangères, qui déjà dessert une mission chez les nègres des États- Unis, une aux Indes anglaises, une en Chine et une dans l’Uganda: c’est un signe des temps nouveaux.

(1) Cf. le livre du P. Mornis, S. J.: Catholic England, et les articles du P. Sipney Smiru dans les Ztudes.

(2) Cf. Tablet, nov. 1901. Discours du C2! VAUGHAN.

Eh LR

COUP D'OŒEIL D'ENSEMBLE 29

En 1800, les colonies anglaises n’ont pas encore la liberté religieuse ; et l'Église catholique, ou bien y est désorganisée comme dans l'Hindoustan, ou bien n'existe pas encore, comme en Australie. En 1900, on compte dans toutes les colonies : 111 évêques, 18 vicaires apostoliques, 11 préfets apostoliques. Le Canada avait alors 63000 catholiques ; il en a 2 000 000 (1 999 000 exactement) (1). A Terre- Neuve, l'Église catholique n'existait pas en 1800 ; maintenant elle y compte 72796 enfants (2).

Revenons à l'Europe centrale et septentrionale : comparez l'Allemagne catholique de 1800 avec ses 6 000 000 de fidèles en Prusse et quelques autres millions, en groupes épars et sans action commune, gouvernés par des évêques, grands seigneurs, Jansénistes, joséphistes, sans vocation, souvent illuminés ou francs-maçons, et l'Allemagne catholique de 1900, avec sa masse compacte de 18 000 000 de fidèles, unis sous la direction d’évêques exemplaires, sortant presque tous du collège germanique de Rome, et politiquement, conduits par le Centre, qui est, au Reichstag, le parti le plus fort et fournit même à l’assemblée son président.

(1) Stalesman's year Book, 1899. Il y a un million de Canadiens catholiques aux États-Unis. En l'an 2000, les Canadiens catholiques seront au nombre de 20 000 000, si leur accroissement continue dans les mêmes proportions.

(2) Siatesmans year Book, 189,

Longtemps, le catholicisme allemand s’était concentré, silencieux et replié sur lui-même. Pourquoi s’en étonner, quand on sait que sa réorganisation n’a commencé qu’en 1821?

Mais le voilà qui déborde sur le Danemark, la Suède et la Norvège, sur les États-Unis et sur le Brésil, sur la Chine et sur l'Australie. La Société de Saint-François-Xavier, à Aix-la- Chapelle, le Ludwigsverein, en Bavière, fondé en 1843, la Société de Saint-Boniface, fondée en 1849. Les Bénédictins de Bavière (1) entretiennent au loin des missions florissantes et ont établi à Jérusalem une école Biblique. — L'Allemagne catholique vient d'ouvrir une mission en Chine ; encore un signe des lemps nouveaux.

Il n’y a pas jusqu’à l'Autriche, maintenant

(1) Actuellement (cf. Dict. de théologie de Vacant) l’AIlemagne catholique entretient aux missions 1 000 religieux et 364 religieuses. L'Allemagne donne par an 1 826 000 fr. à la Propagation de la foi et 948 420 fr. à la Ste Enfance.

Le Ludwigsverein a recueilli 527594 marcs en 189%, il a pour hut d'entretenir des missionnaires allemands aux missions. — L'Africa-verein recueille annuellement 140 000 m. et entretient en Afrique des missionnaires purement allemands.

L'Association de Trèves en faveur des PP. Blancs allemands a 16000 fr. de recettes.

L'Association de Cologne en faveur des PP. du St-Esprit allemands a 200 000 fr. de recettes.

L'Association de Terre-Sainte a 215 000 fr. de recettes.

Les Jésuites allemands ont 489 missionnaires sur divers points ;

Les PP. Blancs allemands, 48 ; les Franciscains, 100.

Les Oblats de Marie, 65 en Afrique ;

Les Bénédictins de $S. ©. K. de Bavière, 21.

Les missionnaires du Verbe divin de Steyl ont 81 PP. en Chine, une mission à Togo (Afrique), à l'Équateur, au Brésil, en Océanie.

régénérée dans son clergé, qui ne commence à secouer sa torpeur, à réformer ses monastères et à envoyer des missionnaires au dehors. Autre signe des temps nouveaux (1).

Comparez la Hollande de 1800, où le prêtre ne peut célébrer la messe que dans une chambre gardée à vue,où 300 000 catholiques, sans évêques, sont administrés par un délégué apostolique, avec la Hollande de 1900, où 1488000 catholiques, gouvernés par 5 évéques et par 2794 prêtres, jouissent de la liberté la plus complète.

La Suisse de 1800 est,comme l'Allemagne, rongée par le joséphisme, et des témoins sûrs décrivent ainsi le clergé d'alors : Peu de zèle, peu de doctrine, et prédominance des habitudes bureaucratiques (2).

Les catholiques y sont alors au nombre de 42? 000, et dans les villes protestantes il est défendu de dire la messe.

La Suisse a maintenant 1 233 000 catholiques et une hiérarchie de 6 000 prêtres, avec 5 évêques et un administrateur apostolique du Tessin. En 1800, Berne comptait 500 catholiques ; elle en avait, en 1871, 4 821. En 1800, Zurich n'avait pas un catholique ; en 1900, elle a 48 000 fidèles et trois pa-

(1) On y a fondé dans ce but le ZLeopoldsuerein (1839). Cf. à la fin du vol. pièces justif. n° 1. La société du Verbe divin de Steyl s’y est grandement développée (236 sujets).

(2) WizmEers, S. J., Précis d'histoire ecclésiastique. Paris, Lethielleux.

roisses (1). En 1800, Genève avait 200 catholiques; elle en a maintenant 68 000, et les protestants sont en minorité.

La Belgique des premières années du siècle, écrasée par Napoléon I# d’abord, puis par la Hollande, ne nous donne aucune idée de la Belgique de l’an 1900, avec ses 6 200 0090 catholiques (2),avec sa magnifique université de Louvain, avec sa belle colonie du Congo, où l’on compte 900 000 milles anglais carrés et 30 C00 000 d’habitants(3), et avec sa force d’expansion catholique, attestée par ses élections catholiques, par ses belles œuvres sociales, par sa magnifique université de Louvain et par ses florissantes missions aux Indes anglaises, à l’île de Ceylan, en Afrique et en Chine.

En 1800, il n’y a que 200 catholiques éparpillés à travers le Danemark, la Suède et la Norvège, et la peine de mort contre le prêtre qui vient prêcher dans ces pays, subsiste toujours. Mais, depuis soixante ans, tout est changé ; et ces trois pays ont maintenant chacun un vicaire apostolique et une église florissante. Nous trouvons, en 1895, 4 000 catholiques en Danemark, avec un collège de Jésuites, 1 14 catholiques en Suède et 875 en Norvège (4).

(1) Nous tenons ces chiffres de Mgr l’évèque de Coire.

(2) Statesman’s year Book de 1899 : « En 1890, la Belgique a 6290 073 catholiques, 10 000 protestants et 4 000 juifs » etun demi-million de catholiques en France.

(3) Slalesman’s year Book.

(4) CF. Louver, p. 44.

Les progrès sont encore plus frappants dans les États libres de Brême, de Hambourg et de Lübeck. En 1896, Brême compte 8 800 catholiques, Hambourg 24 000 et Lübeck 1 303.

En 1800, le catholicisme n'existait même pas dans ces trois États.

Dans toutes les contrées que la Providence a délivrées en ce siècle du joug des Turcs, l'Église catholique, sortie comme d’un tombeau, s’est ranimée et a multiplié trois ou quatre fois le nombre de ses enfants. La Roumanie avait 16 000 catholiques en 1800; elle en a 150 000 d’après le Statesman’s year Book. La Bosnie et l'Herzégovine avaient 25 000 catholiques ; elles en ont 265 788, d’après M. Louvet, et 334 042, d'après le Sfatesman'’s year Book. Le diocèse de Nicopolis en Bulgarie avait 900 catholiques en 1800; il en a 12.000. En Serbie, les catholiques ont passé du chiffre de 6 000 à celui de 20 000 (1). L’archidiocèse d'Athènes avait 12 000 fidèles ; il en a 18 000. La semence est jetée de tous côtés par les missionnaires, elle germe, elle lève ; encore quelques années, et nous verrons la moisson.

Même dans ces tristes pays qui, sous le gouvernement des Turcs, semblent inanimés et presque mourants, toutes les communautés catholiques, qu’elles soientlatines ou grecques

(1) Le Sialesman’s year Book n'en accorde que 11 696 (p. 989).

unies, ont, depuis 1800, doublé, triplé et quadruplé leurs effectifs, sous l’influence de l’apostolat catholique, le seul qui ait prise sur les âmes, comme l’a si bien montré M. Ét.

Lamy, dans ses beaux articles sur la France du Levant dans la Revue des Deux Mondes.

Ainsi, par exemple, à Constantinople, les latins passent de 8 000 à 40 000 ; les rites unis, de 3 500 à 5 000 ; les Bulgares unis de 0 à 28 000; les Bulgares latins, de 6 000, en 1830, à 12 000, en 1900.

Dans l’archevêché de Smyrne, les latins passent de 300 à 14 000.

A Alep, les catholiques passent de 800, en 1800, à 4 400, en 1900.

Les catholiques du ritemelchite passent de 20 000 à 114 000.

Les catholiques du rite arménien passent de 80 000 à 1720 000.

Les catholiques du rite syrien, de 2 000 à 40 000.

Les catholiques du rite chaldéen, de 25 000 à 44 000.

La Palestine avait 3 000 catholiques en 1800 ; elle en a 25 000 (1).

Lentement, mais sûrement, le catholicisme perce les nuages amoncelés par la haine etpar les préjugés, et se présente aux populations de l'Orient comme la seule Église qui ait la stabilité doctrinale, la force de Ia discipline

(1) Cf. Louver.

et la vraie charité. Le contact avec les sectes protestantes ne fait, à la longue, que rendre le contraste plus saisissant.

De tous ces faits, nous pouvons conclure sans hésiter que Dieu a opéré de grandes choses dans son Église en ce dix-neuvième siècle; et tout semble indiquer que nous marchons vers des temps nouveaux, où l’apostolat de l’Église se fera dans des proportions inconnues aux siècles passés.

Quand l’œuvre inaugurée par Dieu en Allemagne, en Hollande, en Suisse, en Angleterre, aux États-Unis et dans le nord de l'Europe, sera plus avancée ; quand ce travail profond, qui remue les âmes dans la nuit de l’erreur, se révélera au grand jour; quand les nouvelles églises regorgeront de prêtres, on verra des milliers d’apôtres nouveaux revendiquer l’honneur de marcher sur les traces des neuf mille apôtres français, et de rivaliser avec eux de zèle et de dévouement. Alors, travaillées par leurs appels, l'Amérique et l'Angleterre qui, tous les ans, consacrent des sommes énormes à la propagande protestante et méthodiste, donneront au budget de la Propagation de la foi cette ampleur et cette élasticité qui lui manquent. Alors sera comprisé cette parole du prophète : In fines orbis terræ eæivil sonus eorum, et ce sera l'éternel honneur de la France catholique d’avoir montré le chemin du dévouement à ces nouvelles phalanges.

Ici nous entendons des Français découragés nous dire : Oui, nous convertissons peut-être les autres ; mais nous, nous périssons !

Nous leur répondrons d’abord, a priori, que si la France catholique évangélise les autres nations, il n’est pas probable qu’elle périsse de sitôt. Personne, sans doute, n’est nécessaire à Dieu, pas plus une nation qu'un individu ; mais on ne voit pas comment d'ici longtemps la France catholique serait remplacée dans un rôle qui semble providentiel ; elle est la pépinière presque unique des missionnaires prêtres et des missionnaires femmes, cette dernière institution qu'elle a a créée ; donc, elle ne périra pas ! Cette mission sera à la fois sa gloire et son talisman. !

Sans doute, il y a des points noirs à l’horizon : tous ceux qui aiment la France ne peuvent voir sans angoisse les classes populaires s'éloigner de l'Église qui les a baptisées, voter en masse contre elle et contresigner ainsi l’effroyable persécution qui la bouleverse.

Mais ce phénomène, très inquiétant à coup sûr, ne deviendrait désespérant que s’il était prouvé qu’il est irrémédiable ; or, cela n'est pas démontré, tout au contraire, et nous aimons à nous faire ici l’écho d'une parole de

Léon XIII : « Aucune des maladies morales dont souffre la France n’estune maladie morlelle; toutes sont quérissables » (1).

En beaucoup d’endroits, le peuple apostasie et devient hostile, c’est clair ; mais qu’at-on fait pour le préserver ou le reconquérir ? A-t-on seulement dépensé pour lui le quart de ce qu’on a souvent prodigué au profit des classes élevées ou moyennes ?

Pour celles-ci, à prendre les choses dans l’ensemble, on récolte à peu près ce qu'on sème. Pourquoi n’en serait-il pas de même pour les classes populaires ? On a voulu avoir des ingénieurs, des médecins, des jurisconsultes chrétiens, et on y est parvenu. Le jour où on voudra sérieusement avoir des ouvriers d'élite chrétiens et des contremaîtres chrétiens, on les aura; seulement, il faudra prendre la peine de les élever.

Dans les classes lettrées, nous n’avons pas perdu notre temps. Après cinquante années d'une demi-liberté d'enseignement arrachée au monopole universitaire et sans cesse reprise en détail, les collèges libres catholiques sont plus florissants que les collèges officiels, auxquels cependant, contre toute justice, l'État réserve ses bourses, prises sur l’impôt commun, qui devrait être dépensé au profit, non de quelques privilégiés, mais de tous.

(1) Discours prononcé par S. Exec. Mgr LORENZELLI, à Roubaix, novembre 1900.

Il y a partout, dans les sphères élevées de la société, des milliers de chrétiens croyants et pratiquants. Là même, les résultats seraient bien plus importants si, moins asservis aux programmes et aux méthodes universitaires, nous avions plus résolument visé le. haut commerce, l’industrie et les colonies, et si notre apostolat s'était plus sérieusement préoccupé des hommes.

Ces dernières années nous avons eu, sur divers points de la France, et surtout à Lourdes, des assemblées de 8 000, 10 000 50 000 hommes et davantage et c’est par milliers que Montmartre compte ses adorateurs nocturnes.

Des centaines d'usines ont été réformées par leurs patrons sur un type chrétien, et cela non seulement dans le Nord, mais à Reims, à Marseille, à Lyon et dans l'Ouest.

Si le parti catholique est divisé, du moins peut-on dire qu'il existe, ce qu’on ne pouvait affirmer de 1800 à 1845.

Malgré l'épée de Damoclès suspendue sur leur tête, les ordres religieux d'hommes se sont merveilleusement développés, et forment les cadres assurés et permanents de cette armée d’apôtres qui évangélisent le monde païen.

Voilà des faits éclatants, incontestables, et qui, au commencement du siècle, étaient impossibles.

Ils sont d’autant plus remarquables que,

depuis cent ans, l'Église de France a toujours marché contre vents et marée, à l'encontre de toutes les influences humaines.

Et c’est là, justement, le phénomène le plus curieux, le plus intéressant et le plus empoignant de ce siècle: le catholicisme français qui, au sortir de la tourmente révolutionnaire, se relevait presque éteint où du moins si malade, grandissant et se développant en dépit de tous les obstacles! Ce n’est pas le lieu de traiter ce sujet, qui veut une place à part; contentons-nous pour lemoment de l'indiquer.

Si considérables que soient les progrès du catholicisme en France, dans les classes élevées et moyennes, il porte à ses flancs une plaie hideuse et qui peut devenir mortelle :

Papostasie des classes populaires.

Le mal prend de telles proportions qu’il aurait de quoi décourager si, en l’étudjant de près, nous ne découvrions facilement que, sur beaucoup de points, nous pourrions l’enrayer ou le guérir.

Nous voyons d’abord porter leurs suffrages aux ennemis de l’Église des populations, où presque tous les hommes font leurs Pâques, comme en Savoie et dans les Basses-Pyrénées. Évidemment, ce résultat est dû à des malentendus qu’on pourrait dissiper, et à des fautes qu'on pourrait éviter.

Nous voudrions, en second lieu, qu’on n’oubliât point que, lorsqu'on parle du peuple en

France, les campagnes sont l’élément important, puisqu'elles renferment 17 000 000 de travailleurs, contre 4 000 000 échelonnés dans la petite et la grande industrie. Or, les campagnes n'ont-elles pas été souvent abandonnées par leurs tuteurs naturels, les familles riches ? et partout où celles-ci reprennent leur rôle traditionnel, avec la résidence, ne regagnet-on pas le terrain perdu ? À un autre point de vue, l’apostolat des campagnes a-t-il jamais été entrepris à fond, excepté sur quelques points isolés, autrement que par les vieilles méthodes ? N’a-t-on pas très souvent négligé les leçons que nous donnait l’expérience contemporaine sur les syndicats agricoles, sur les caisses Raffeissen, sur les conférences populaires, sur l’enseignement agricole, sur la presse à la campagne et sur les différentes industries, capables de rendre au prêtre l’influence sur les hommes de la campagne ?

Quant aux peuples des villes, on n’aura pas le droit d’en désespérer tant que les missions prendront encore; or, elles prennent ; tant que les hommes viendront quand on les convoque seuls : or, ils viennent; tant que les écoles libres de garçons seront fréquentées ; or elles regorgent d'élèves.

Et surtout, on n’aura pas de raison de jeter le manche après la cognée, tant qu'on n’aura pas épuisé, pour ainsi dire, les moyens qui, employés par plusieurs, ont pleinement réussi;

tant qu’on n'aura pas, par exemple, organisé l’œuvre des élections comme celle qui prime toutes les autres, changé l’axe de l’apostolat en le tournant vers les hommes ; établi partout dans les villes des carêmes d'hommes, des œuvres de jeunesse par un réseau d’écoles professionnelles, qui aideront l’ouvrier à faire son chemin et le garderont jusqu’à dix-huit ans sous l'influence religieuse du prêtre.

Si le remède est entre nos mains, au moins dans une certaine mesure, de grâce, appliquons-le, et, au lieu de gémir, ce qui n’a jamais servi de rien, travaillons.

En attendant le succès de nos efforts, réjouissons-nous de ce que Dieu a fait pour son Église en ce siècle.

Lorsque les compagnons de Christophe Colomb abordèrent enfin, après cent tempêtes et périls mortels, à la nouvelle terre promise, ils tombèrent à genoux sur le rivage le front en terre, et, à la vue de tant de difficultés vaincues, sentirent leur cœur envahi par une joie indicible, immense.

Le siècle qui vient de finir a été pour l’'Église un long voyage, rempli de péripéties émouvantes. La joie des belles conquêtes qu'elle a faites est doublée par le sentiment des dangers courus. Humainement parlant, c'était inévitable et fatal; on devait périr. Princes et peuples s'étaient ligués contre le

Pasteur suprême : on le dépouillerait, on ferait de lui un homme comme un autre, et il perdrait tout prestige ; le conclave lui-même deviendrait impossible. Les professeurs officiels enseignalent « comment les dogmes finissent (1) » et traitaient la foi de superstition puérile (2). En 1828, un grand seigneur anglais disait à la Chambre des lords, à propos de l’émancipation des catholiques : Je voterai pour l’émancipalion ; car, à mes yeux, le catholicisme est mort, el on ne s'acharne pas sur un cadavre (3).

Le schisme russe avait juré d’en finir avec le catholicisme en Pologne. Mais aujourd’hui, la Pologne compte 6 214 500 catholiques (4), et seulement 398 000 schismatiques, la plupart non Polonais; et, dans les campagnes, 100 pour 100 pratiquent leur religion et 95 pour 100 dans les villes : le schisme a totalement échoué (5). Les princes qui ont conspiré contre le pape ont brusquement et tristement fini, et leur sort, qui épouvante, sert de commentaire à cette parole de Thiers: « Qui mange du pape en meurt ». Jamais le pape n’a été plus fort; jamais l'Eglise n’a été si

(1) JouFFrRoy.

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