LE CATHOLICISME EN FRANCE
L'Église a plus besoin d'écoles
que de cathédrales. FA (Mgr DaADoze. — Discours de
__ rentrée de l’Institut catholique de Lyon, nov. 1902) NRA
LE
Avéz-vous parfois rencontré de ces géants, dont l’opulente santé masquait une faiblesse d'enfant? Le moindre effortles épuisait et les laissait hors d’haleine et couverts de sueur.
Je songe à ces géants, quand je pense à ce que le catholicisme français paraît être, à ce qu'il pourrait être, s'il le voulait, et à ce qu'il est. En apparence, c’est un géant ; en réalité, c’est un malade.
On compte, en France, plus de 37 000 000 de catholiques, au moins de nom ; plus de 50 000 prêtres, 220 000 religieuses ; les écoles catholiques renfermaient l’année dernière 1 296 000 enfants, dont 496 000 garçons : les collèges secondaires libres avaient naguère 84 000 élèves et les congrégations religieuses ont pu, sans s’appauvrir, lever une armée de
6 000 à 8000 missionnaires prêtres (1) et de 30 000 missionnaires femmes, sans compter plusieurs milliers de frères, consacrés aux écoles dans les missions. Nous ne tenons pas compte, en écrivant ces lignes, des bouleversements actuels.
Fortement encadrée, cette multitude de prêtres, de frères et de religieuses présente aux regards étonnés du monde le corps le plus compact et-le plus discipliné qu'on ait vu. Répartis en diocèses et en provinces, séculiers et réguliers professent tous à l’égard du Pape une soumission sans limite et forment une milice puissante, intelligente, active, dévouée jusqu’à la mort, sans aucune dissidence doctrinale sérieuse.
Il n’y a rien dans l’ordre civil qui soit comparable à cet organisme merveilleux. Que ne pourrait-il pas, si une même pensée, un même sentiment le soulevait et le poussait en avant, et s’il combattait avec méthode !
L'âme de ce vaste corps, c’est la foi, et cette foi, bien que malade, est loin d’être morte.
Aussi bien, dès que vous laissez percer un sentiment d'inquiétude, cent voix vous crient :
(1) Le P. P10LET, Missions, donne 6 009 missionnaires prêtres et n’est d'accord ni avec M. Louvet qui en donne 12000, niavec le Livre officiel de la Propagande, Missiones Catholicæ : 8 000 est une moyenne. De même pour les Sœurs, le P. Piolet en donne 22 000 aux Missions ; M. Louvet, 44 000 : 30 000 est une moyenne. — Il faudrait s'entendre aussi sur ce qui est pays de Mission. Pour nous, la Suède, le Danemark, la Norvège, l'Islande, la Sibérie, l'Alaska, le Sud du Brésil, sont des pays de mission.
Eh ! ne voyez-vous pas les églises qui regorgent aux jours de fête, les 4 000 communions de Notre-Dame à Pâques ; les 7 000 adorateurs nocturnes de Montmartre, les 100 000 pèlerins de Lourdes en 1900, les 120 conférences de St-Vincent-de-Paul à Paris, les missions qui ébranlent et convertissent les villes les plus désespérées ? Sont-ce là des symptômes d’une foi qui meurt ?
Nous lavouons sans peine, nous-même, nous nous sommes dit ces choses quand, assailli de sombres pressentiments, nous voulions nous rassurer : mais jamais nous n’avons réussi à endormir nos inquiétudes.
S'il ya en France 37 000 000 de catholiques, comment se fait-il que 25 000 maçons les piétinent ? Comment se fait-il que la masse des électeurs vote contre l'Église ? Comment expliquez-vous, par exemple, qu’une grande ville comme Lyon, qu'on dit si catholique, n’ait que deux députés catholiques, que le Conseil municipal soit en très grande majorité socialiste ? Et que des villes comme Lille et Saint- Étienne aient des municipalités sectaires et socialistes ?
On parle d’églises qui regorgent les jours de fête : mais pourquoi, souvent le dimanche, ces mêmes églises font-elles pitié ? Viæ Sion lugent ! Et puis, quelle merveille est cela, si ces églises sont les seules accessibles à 100 000 ou à 50 000 habitants, comme à Pa-
ris ? Si dans une ville de 100 000 habitants, il n'y avait qu’une chapelle, elle serait toujours pleine à étouffer, mais qu'est-ce que cela prouverait ?
Les 4 000 communiants de Notre-Dame et les 7 000 adorateurs de Montmartre sont des arguments du même genre : pour un qui communie, il y en a 20, 40 et 90 qui ne le font pas, et si les 100 000 hommes réunis une fois à Lourdes, vous semblent une belle armée, en face se déploie, et en quels rangs pressés ! celle des indifférents et des incrédules.
Personne plus que nous n’aimerait à se persuader que la France est encore le grand pays catholique qu’elle fut si longtemps, et que, si son avenir politique est pour dérouter les plus avisés, sa foi du moins n’a rien à craindre du siècle qui commence. Personne n’admire plus que nous les progrès énormes du Catholicisme en France au xix° siècle, d'autant plus étonnants que, pour employer un terme de mer, l'Église de France a toujours eu le vent debout.
C'est un grand spectacle, qui ravissait Taine : Napoléon, dit-il, c’est du moins le sens de ses paroles, voulait l’Église, parce qu'il ne pouvait se passer d'elle; mais il la voulait assujettie à ses idées de gouvernement césarien-révolutionnaire et ces idées la faisaient mutilée, pauvre, gallicane et composée d’hommes ordinaires, en face de son
Église laïque, l’université, moule forcé de toutes les intelligences.
Mais Dieu déjoua en partie ces plans : Napoléon donna lui-même le coup de grâce au gallicanisme en provoquant de la part du Pape ce coup d’État, ce trait de plume qui supprima et remplaça tout l’épiscopat français et, d’un autre côté, le clergé resta pauvre, mais en général très fier et, bien que privé des belles universités bâties par lui et de toute ressource scientifique, ne cessa de produire des hommes éminents, fruits naturels du terroir ! D'ailleurs, quand il le fallut, Dieu fit un signe et, des bancs des lycées et de l’École normale se levèrent des jeunes gens d'élite et des convertis célèbres comme les Lacordaire,les Ravignan, les Pinault, les Bautain, les Gratry, les Olivaint, les Prévost, les Perraud, les de Ségur, les de Bonnechose, les Goschler, les Hermann, les Lémann, les Ratishbonne, les de Broglie, les d'Hulst, qui furent l’orgueil de la chaire chrétienne ou l'honneur du sacerdoce (1).
Il faut bien l’avouer pourtant, cette tactique de Napoléon ou de ses amis, fut un désastre pour l'Église de France et, dans l’ensemble, la riva pour longtemps à une infériorité visible. Sans ressources et sans universités, toujours
(1) Cf. Les Normaliens dans l'Eglise, par M. l'abbé Bau- DRILLART (Poussielgue). À certains moments on appela l'école normale une Sulpicière.
courbée sous les méthodes et sous les fourches caudines du corps enseignant officiel, comment pouvait-elle être une Église savante (1) ?
Son infiuence et sa vitalité n’en sont que plus remarquables. Que de preuves de cette richesse de sève s’élalent sous nos yeux ! L’élimination des germes maudits semés par le xviut siècle ; le Jansénisme et le Gallicanisme arrachés du sol ; la liturgie romaine substituée partout aux liturgies gallicanes ; les vocations sacerdotales et religieuses puissamment recrutées en dépit d'obstacles accumulés à plaisir par l'État, les 100 missionnaires à l'étranger devenus 6 ou 8 000 ; les écoles primaires libres maintenues partout au prix d’un énorme budget (2 800 000 francs pour Paris, 500 000 fr. pour Lille, etc.); les élèves des collèges secondaires libres plus nombreux et mieux recrutés que ceux de l’enseignement officiel et passant en cinquante ans du chiffre de 10 000 à celui de 84 000 ; des classes entières de la société comme retournées, et la religion, qui ne pouvaits”y montrer, devenue chose à la mode ; les œuvres de charité catholique, élargissant leur cercle, s’efforçant de guérir les âmes comme les corps, et se multipliant partout, magnifiques et royales, tandis qu’en face, l'assistance publique, avec ses 60 000 000 de revenus, a l'air d'une men-
(1) Cf. Vie de Jean-Marie de Lamennais, par le R. P. LAVEILLE.
diante : tous ces faits, j'imagine, ne sont pas des symptômes de décrépitude.
Impossible de nier un certain retour aux idées chrétiennes chezles esprits d'élite, avides d’idéal. Le théâtre lui-même, qui semblait voué au mal, s’est associé à ce mouvement et nulle pièce n’a de longtemps plus attiré les foules que Jeanne d'Arc, le Prêtre, l'Abbé Constantin et le spectacle de la Passion à Oberammergau.
Les œuvres magistrales de la poésie, de la musique et de la peinture ont été pleines de Ia pensée et de l'amour du Christ, depuis Chateaubriand, Lamartine et Victor Hugo première phase, jusqu’à Coppée et Sully-Prudhomme ; depuis Ingres et À. Flandrin jusqu’à Munkacsy, depuis Rossini jusqu'à Hermann et Gounod.
Parmi ces enthousiastes, si les uns se contentent d'admirer le Catholicisme et de vanter sa morale, son organisation et sa charité (1), d’autres, comme Coppée et Brunetière, vont jusqu'au bout et se déclarent franchement chrétiens. Mais les plus belles professions de
(1) Voici quelques lignes peu connues de M. de Freycinet (pensées grises) : « Le Catholicisme avec la vénérable série de ses pontifes, la liaison raisonnée de ses doctrines et de ses dogmes, sa tradition antique qui perce les siècles el va se nouer aux premiers âges du monde, le Catholicisme, s’il n’est pas l'Explication, est une explication. » (Cité par Wan», Life of Cardinal Wiseman, t. I, p. 979).
foi sont parties des rangs des princes de la science française.
Certes, pendant que Huysmans écrit sa Cathédrale et vit en solitaire, pendant que Coppée consacre au Christ ses grands dons régénérés par la souffrance, pendant que Brunetière jette à la France émue son « je crois, Je prie ! » c’est tout joie pour nous d'entendre M. Bourget déclarer, en tête de ses œuvres complètes, que la longue enquête qu’il a faite sur les maladies morales de la France, l'a conduit à reconnaître que le christianisme est à l'heure présente la condilion unique de quérison el de santé ; que la religion n'est pas d’un côlé ef la vie humaine de l’autre ; que tout se passe dans la vie, comme si le christianisme avail raison ; qu'il apporte à la vérité de la révélation sa part de démonstration expérimentale et qu’il demande une pelite place dans le courant d'idées réparatrices, qui se dessine en France de loules parts.
L'enquête sur la vie privée par M. Bourget aboutit donc aux mêmes conclusions que celle sur la vie sociale, conduite avec tant d'éclat par un illustre converti, Le Play.
Prenons acte de ces témoignages, que la littérature française ne nous a pas prodigués, tout en constatant que les plus imposants et les plus décisifs nous viennent de la science française. Écoutons Cauchy, que le maréchal Vaillant appelait le plus grand mathématicien
de l’Europe : « Je suis chrélien, écrivait-il, avec tous les grands astronomes, avec tous les grands physiciens, avec tous les grands géomètres des siècles passés. Je suis même catholique avec la plupart d’entre eux, et si on m'en demandait la raison, je la donnerais volontiers. On verrait alors que mes conviclions sont le fruil, non de préjugés de naissance; mais d'études approfondies.
Ces lignes sont signées Cauchy ; mais elles pourraient l'être des noms suivants : Le Verrier, Ampère, Biot, Becquerel, Babinet, Chevreul, Dumas, Pasteur, Faye, Hermite. Qu'on nous cite une liste comparable à celle-là ! L’attitude boudeuse et hostile de quelques autres savants n’affaiblira pas son autorité.
Si à ces témoignages on ajoute celui des savants les plus illustres de l’Angleterre, on pourra constater qu’en Europe, la croyance en Dieu et le sentiment religieux sont de bon ton dans les sphères les plus élevées de la science. Lord Kelvin (1) dit : Nous sommes entourés de preuves « écrasantes d’une intel- .« ligence bienveillante et d'une volonté libre « se manifestant par la nature et nous appre- « nant que tout être vivant dépend du créateur « et maître dont l'activité pénètre tout ».
« Toute science, dit Sir William Siemens, « mène à la reconnaissance intelligente du « créateur dans ses œuvres». Ainsi s’expri-
(1) Sir William THomsox.
ment Stewart et Tait, Faraday, Clerk-Macwell, Sir Joseph Dawson, Sir Hershell.
Ces faits permettent d’espérer que, grâce à sa vigueur, le Catholicisme aurait partie gagnée en France, s’il n'avait affaire qu'aux classes lettrées.
Mais, dans les grandes agglomérations, il faut compter plus avec le nombre qu'avec l’intelligence, et c’est là pour nous le gros nuage à l'horizon : le peuple apostasie et vote contre son Église. L'immense majorité des hommes en France est en train de perdre la foi et, visà-vis de la France catholique, à laquelle, on en conviendra, nous ne marchandons pas les éloges, grandit une autre France, ignorante en religion, impie, sectaire et persécutrice.
Il est vrai qu’un pronostic en sens contraire tempère un peu cette perspective troublante : car si le mal sévit maintenant dans les classes populaires, n'est-ce pas parce qu’il est descendu de haut ? Si donc les classes élevées reviennent à la religion, ce qui semble se produire actuellement, le bien descendra probablement à son tour.
Nous devons, en attendant, nous préoccuper du danger qui nous menace : l’apostasie des hommes et, avant d’en rechercher les remèdes, essayer d’en apprécier la gravité.
Nous ne pouvons consentir à traiter d’esprits chimériques et chagrins les hommes distingués qui, en chose si sérieuse, refusent
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de s’en rapporter à des opinions sans contrôle et demandent des faits et des chiffres.
Appuyés sur ces données positives, ils nous assurent que le mal est beaucoup plus sérieux qu’on ne l’imagine et, qu’au lieu de nous endormir sur des espérances chimériques, nous ferions mieux de le regarder en face et de le conjurer à tout prix.
Ils demandent combien de soi-disant catholiques se confessent et font leurs Pâques ! combien font leur première communion et combien se marient à l’église et reçoivent les derniers sacrements !
Or, dès qu'on aborde les chiffres, le terrain se dérobe sous vos pas et on ne rencontre plus que ténèbres. Taine penchait pour 25 pour 100 d'enfants non baptisés à Paris et 24 ou pour 100 de mariages et d’enterrements civils. Mais alors, les écoles laïques n’avaient pas fait leur œuvre. Un prêtre, auteur d’un article dans la Réforme sociale, arrive aux mêmes conclusions (1).
De temps à autre, des éclairs sillonnent ces ténèbres : on apprend de bonne source que, dans certains quartiers de Paris, par exemple, on a officiellement constaté 65 pour 100 d’enfants non baptisés et 200 premiers communiants, au lieu de 700, chiffre antérieur (2),
(1) Réforme sociale, organe de la Société d'économie sociale de Le Play, 54, rue de Seine, Paris (6°).
(2) Ce chiffre nous a été communiqué par un vicaire général de Paris.
et encore que l’œuvre de Popincourt a baptisé 600 enfants dans un an.
Ces enfants n'avaient pas été triés pour cela, mais pris au hasard dans une foule compacte de petits enfants, accourus à l'appel des dames du monde qui offraient de leur donner des lecons de travail manuel. A l'ombre du travail, on avait glissé aux mères quelques mots de religion, qui avaient amené ces baptêmes.
Nous avons donc, ou nous aurons bientôt à Paris, une masse de 700 000 habitants, le quart de la population totale, indifférente ou hostile et vivant en dehors de l'Église ; une cité païenne ! Que dis-je? ne sera-ce pas plutôt une cité sauvage, au témoignage du cardinal archevêque de Paris !
Je sais bien que ces faits douloureux s’expliquent en partie : les paroisses sont démesurément étendues dans ces parages et, quelque nombreux et dévoué qu’il soit, le clergé, nécessairement écrasé par le service matériel, ne peut atteindre que 15 ou 20 000 âmes sur 100 000. Les autres ne recevront jamais les rayons du soleil, c’est-à-dire de l'influence sacerdotale, in umbra morlis sedent ; ce qui, pour le dire en passant, démontre invinciblement la nécessité des ordres religieux.
Si encore Paris était une exception ! Mais non ! Car tout le monde sait qu’au point de vue chrétien, les campagnes du centre de la France et d’autres encore, se meurent si elles
ne sont déjà mortes. Après la première communion, et quelle communion! l’enfant disparaît, pour ne revoir le prêtre qu’à son mariage où à sa mort, si toutefois il l'appelle ; le prêtre célèbre la messe du dimanche devant quatre femmes et dix enfants, ce qui n'empêche pas, du reste, les habitants de vivre en bons termes avec lui, pourvu qu’il ne leur parle de rien !
Les villes, sans doute, valent mieux que cela : qui sait cependant au juste ce qui s’y passe, puisqu'on ne fait pas d’enquête et que, si on en fait, ce qu'on découvre est effrayant.
A Limoges, un prêtre éminent a trouvé, comme résultat de sept ans d'enquête, plus de 10.000 habitants non baptisés, et si fanatiques que des baptiseuses, enrôlées par lui, ont été cruellement battues pour avoir baptisé de petits enfants en danger de mort ; il les a rencontrées peu après, se traînant le long des murs, avec des béquilles ! (1)
(1) Ce chiffre a été contesté par un vicaire de Limoges. Faut-il l’abaisser à près de 4000, comme le veut ce vicaire? Ce serait peut-être une autre exagération, bien que ce dernier chiffre soit lui-même effrayant. On trouve en dix ans 16956 naissances et 16 331 baptêmes. Différence 625. Restent les immigrants nés hors de Limoges ; sur eux il n’y a pas d'enquête. Dans notre première édition nous avions dit, sur le récit de personnes sérieuses, que M. le Curé archiprêtre de Bourges, avait fait une enquête et trouvé 500 enfants non baptisés dans un endroit retiré de sa paroisse. Ceci est une erreur. M. l’Archiprêtre n’a jamais fait d'enquête et croit pouvoir affirmer que les enfants non baptisés sont très peu nombreux : malheureusement des personnes qui voient les ouvriers de près, sont d’un autre avis, et l'enquête complète peut seule faire la lumière.
À Troyes, dans une œuvre de jeunes filles du peuple, un missionnaire découvrit que la moitié de ces enfants n'étaient pas baptisées (1). Quelles surprises nous réserveraient des statistiques rigoureusement établies !
Il en serait des Pâques comme des baptêmes.
En effet, dans les meilleures villes, comme à Besançon (2), le chiffre des communiants est de 1 500 sur 9 000 électeurs, alors qu’en Westphalie, il est de 85 pour 100 et en Pologne, dans les villes, de 95 pour 100 (3). Dans une foule de villes de 10 000 à 15 000 habitants, il n’y a pas 100 hommes à faire leurs Pâques. À Toulouse, dans la paroisse Saint-Sernin, sur 000 électeurs il y a 600 communiants.
Nous tenons ce fait de M. le Curé de Colomiers, ancien vicaire à Saint-Sernin de Toulouse. À Colomiers, près de Toulouse, sur 500 électeurs, il y a 40 communiants ; à Pibrac, il y a 30 communiants sur 300 électeurs (enquête faite par l’auteur auprès du clergé local). Ces chiffres se retrouvent dans une foule de paroisses où la foi n’est pas encore morte. À Troyes, ville de 50 000 habitants, il y a 400 hommes pratiquants.
La certitude de ces renseignements n’est pas contestable et est d’ailleurs confirmée par un phénomène général. Un nombre immense
(1) Nous tenons ce fait de ce missionnaire lui-même. (2) Chiffre fourni par les prêtres de la ville. (3) Cf Goyau, L'Allemagne religieuse.
d'hommes, qui se disent catholiques, vivent en dehors de l’Église, de ses sacrements, de ses lois et de sa liturgie, et n’entendent jamais la parole de Dieu et votent aux élections contre l'Église qui les a baptisés, contre l'Église leur mère ! et travaillent à la détruire ou sont décidés à laisser faire.
Même parmi les catholiques, il y a bien du déchet : à côté de ceux qui croient et ne pratiquent pas, nous voyons, chose nouvelle, ceux qui pratiquent et ne croient pas, ou ne croient que ce qui leur convient, comme des protestants.
L'éducation religieuse n’est-elle pas souvent bien superficielle? Si les grandes paroisses organisent pour les jeunes filles des catéchismes suivis et florissants, où sont et que deviennent ceux des garçons et des jeunes gens ? À force de chauffer les examens, ne néglige-t-on pas souvent d’une manière étonnante l’unum necessarium ? On se le demande malgré soi à la vue des renégats qui pullulent aux deux Chambres. Que de parents aveugles font, sans le vouloir, tout ce qu'ils peuvent pour déraciner la foi dans l’âme de leurs enfants! Les uns brusquent les études pour gagner un an et escamotent l’année de philosophie, justement la seule indispensable pour Pâme, celle qui armerait ces jeunes intelligences contre les sophismes du jour. D’autres empruntent au prêtre ce qu'ils appellent
l'éducation et au lycée l’enseignement, c’est-àdire souvent le poison moral de l’incrédulité où de l'indifférence : ou bien encore ils exigent pour l'enfant le collège catholique, et pour le jeune homme, dont les passions s’éveillent, le Droit fait aux facultés de l'État, comme si l'enseignement erroné du droit n’était pas le plus dangereux de tous ! sans compter qu'ils forcent ainsi leur enfant à débuter dans la vie publique par l'abandon de son drapeau. Ou bien encore on soumet l'enfant de onze à seize ans à une discipline de fer et à dix-huit ans, à l’âge redoutable, on l'envoie seul à Paris, la bride sur le cou! Les Anglais font juste Le contraire : l'adolescent est moins contraint ; le jeune homme de 18 à 23 ans subit la forte discipline d'Oxford. C'est un point de vue que n’a pas saisi M. Demolins. Selon nous, la supériorité de la jeunesse lettrée anglaise sur la jeunesse lettrée française tient à la formation de la première à Oxford et à Cambridge et non, comme le veut M. Demolins, à l’éducation dans les écoles secondaires. M. Demolins s’est mépris du tout au tout.
La prédication qui, dans beaucoup d’endroits, semble réservée aux dames, devient à cause de cela même, dit le cardinal Bourret, d’une faiblesse extraordinaire et tourne à la pelite morale ou à la rhétorique. De là sort un autre fléau : les auditrices, séduites par l’imagination, portent aux nues les médio-
crités dont elles s’engouent et contribuent à éterniser un genre lamentable, qui éloigne les hommes sérieux de la chaire chrétienne.
En résumé, parallèlement à la France catholique, grandit parmi les hommes une France sectaire antichrétienne et on se demande avec angoisse laquelle l’emportera. Voilà pour nous la grande question : la France resterat-elle catholique? Et si les hommes perdent la foi, comment la France la garderait-elle ?
Désormais la grande œuvre, l’œuvre qui devra passer avant tout, pour un prêtre et pour un catholique clairvoyant, sera de rendre aux hommes la foi, et de donner la première place à l’apologétique dans l'éducation de nos jeunes gens.
On a dit : si seulement les catholiques savaient s’unir sur les points essentiels et agir, ils seraient victorieux ; et cela est incontestable en beaucoup d’endroits. Mais en beaucoup d’autres, même unis, ils ne pourraient rien ; il est trop tard ; il faut d’abord convertir les électeurs. Que voulez-vous que fassent les catholiques à Limoges, par exemple, contre 10 000 païens non baptisés, qu'appuient probablement 20 000 païens baptisés ? Dans ces régions, un changement n’est possible qu’à longue échéance (1), quand de vrais apôtres nous auront refait un peuple chrétien.
(1) Un évêque français interrogé dernièrement par Léon XIII sur la possibilité d'un schisme en France, ré-
Les catholiques français ont-ils compris le grand danger que court leur Église et qu’ontils fait pour le conjurer ?
Assurément, ni le clergé, ni les laïques ne se sont endormis sur le bord de l’abîme. On a beaucoup travaillé, pas assez sans doute, puisque le mal subsiste, si étendu et si aigu ; mais assez cependant pour assurer de grands résultats. On a fait sortir de terre des milliers d'écoles primaires ; on a créé partout de vastes patronages, des merveilles, que l'État aurait copiées si on pouvait copier le prêtre qui en est l’âme ; on a enrôlé des régiments de catéchistes volontaires pour évangéliser les enfants du peuple ; on a complété le réseau des collèges secondaires et des écoles préparatoires aux grandes écoles ; on a organisé plusieurs universités catholiques ; on a fondé un grand nombre de journaux catholiques ; on a réformé sur un plan catholique des centaines d'usines ; on a ouvert beaucoup de cercles catholiques d’ouvriers, qui avaient au moins le mérite de poser résolument, quand personne à peu près ne s’en occupait, la question de l'évangélisation des hommes. De tous côtés pondit : « Il n’y a plus assez de foi chez les hommes en
France pour qu'un schisme prenne ! » — On saisira facilement ce que cet évêque voulait dire.
on sent frémir l’âme sacerdotale, qui s'émeut de l’état des hommes, et des lourdes responsabilités qui pèsent sur elle et commence à comprendre que, pour reconquérir la position, il faut des moyens nouveaux.
La création des Frères de Saint Vincentde-Paul, congrégation de prêtres entièrement consacrés à l’évangélisation de la classe ouvrière ; des Petites Sœurs de l’ouvrier, des missionnaires diocésains de Paris et des groupes de jeunes prêtres délégués aux œuvres ouvrières des quartiers populaires, la multiplication dans les grands centres de chapelles de secours et d’hôpitaux catholiques ; adoption permanente dans plusieurs villes de carêmes d'hommes et de carêmes d’ouvriers ; la réforme de nombreuses paroisses sur un plan tout apostolique, comprenant la visite intégrale, la messe des hommes le dimanche et des conférences régulières pour les hommes (1) ; l'expansion rapide et la fédération des œuvres de jeunesse catholique ; tous ces efforts, très laborieux et très coûteux, disent très haut que l’idée d’une grande réforme dans l’apostolat a pénétré très avant dans le clergé. Déjà même en plusieurs villes, comme à Rennes, la rapide formation par milliers du bataillon de défenseurs du culte atteste combien, avec un peu de savoir-faire,
(1) Comme à Orléans, à Lorient, à Nancy, etc.
il serait facile au prêtre de grouper les jeunes gens et les hommes.
Ce sont les indices d’un grand travail, dont les lignes austères ne se dessinent pas encore nettement, mais sortent déjà de terre et annoncent de grandes proportions. Mais si énergique et si heureuse qu’elle ait paru, cette action des catholiques et du clergé n’était ni assez pratique, ni assez complète. Pas assez complète, parce que, dans l’ensemble, la charité française, qui est merveilleuse, consacre le meilleur de ses ressources au trou de la misère d’où rien ne peut sortir pour l'avenir et parce que les œuvres essentielles, la presse, les écoles techniques, les syndicats, les mutualités ne sont qu’un incident, au lieu d’être l’œuvre principale.
Pas assez pratique ni complète, parce que même dans les diocèses où quelques prêtres sont consacrés aux œuvres d'hommes, le nombre en est très faible (1) ; parce que souvent la prédication des hommes, quand elle existe, est ridiculement insuffisante ; quatre ou cinq réunions! ! parce que d’ailleurs, dans presque toutes les villes, on s’est contenté pour la jeunesse ouvrière de patronages et
(4) Voir là-dessus les réponses désolantes reçues par le supérieur du petit séminaire d'Angoulème (Brochure citée plus haut). Il a désiré savoir combien de prêtres s'occupaient des hommes dans plusieurs diocèses. Quelquefois on lui a répondu : Il y en a un, il y en a deux ! quelquefois: Personne ne s’en occupe!!!
de cours professionnels du soir, ou de cercles, et que ces œuvres, si excellentes qu'elles soient, ne répondent pas aux nécessités de la situation et n’ouvriront jamais à l’ouvrier les carrières lucratives.
Pas assez pratique, parce que trop asservis aux méthodes et aux programmes universitaires, nos établissements secondaires libres n’ont pas assez tôt compris que, si l'éducation classique s'impose pour beaucoup, elle n’est pas faite pour tous et, souvent, ne s'accorde pas avec les exigences précoces de beaucoup de carrières commerciales et industrielles : et aussi parce que, là même où l’on brisait avec la routine classique uniforme pour tous, on n’aboutissait, en fait d'enseignement spécial, qu’à de mauvais pastiches de l'éducation latine et grecque, sans issue possible sur les carrières en question, parce que la formation n’est ni technique ni pratique.
Cette action des catholiques et du clergé n'était encore une fois ni assez pratique ni-assez complète, parce que, décidément, ils n’ont pénétré bien avant ni dans la science, ni dans la grande industrie, ni dans le grand commerce.
Sur 50 000 prêtres,combien depuis soixante ans se sont fait un nom dans la science ? On les compte sur les doigts. Parmi les laïques catholiques, combien font de la science leur carrière ? Et cependant, que de jeunes catho-
liques auraient pour percer dans cette sphère des avantages inappréciables, du talent, du loisir et une fortune indépendante ! Sans compter les mille raisons qui devraient leur persuader de mépriser le servage humiliant des carrières officielles, où le jeune homme ressemble trop à un jeune lionceau, dont on lime les dents et arrache les griffes. Quant à la grande industrie, tous les hommes compétents constatent l’infériorité sensible des écoles industrielles et commerciales françaises, à tous les degrés, par rapport aux écoles allemandes.
Un exemple, entre beaucoup d’autres, cité par M. Étienne Lamy, France du Levant : en 1897, les 11 écoles supérieures de commerce, en France, avaient 611 élèves et les 21 écoles pratiques (très inférieures du reste) avaient 2 588 élèves. (Cf. Budget de 1898). C'est le dixième de ce que l’on trouve en Allemagne dans des écoles beaucoup mieux comprises.
Il y a en Allemagne 600 écoles de chimie élémentaires, d'où sont sortis 20 000 jeunes chimistes.
A Cologne, on trouve à la fois une école des arts décoratifs, une école industrielle, une école de métiers.
Chaque ville a constitué son enseignement en vue des industries spéciales : le nombre total des écoles techniques, dans les deux pro-
vinces du Rhin et de la Westphalie, dépasse la centaine (1).
Écoutons un savant distingué, l'abbé Vassart, de Roubaix : « Si on consulte les statistiques pour les différents pays européens avec lesquels il faut surtout compter au point de vue industriel, on verra qu’en France, la proportion des industriels et des commerçants est incontestablement plus faible que dans les autres pays, comparaison faite avec les carrières libérales et avec la légion des fonctionnaires ».
« Toutes les écoles en France répondant à des conceptions plus théoriques que pratiques, nous ont surtout formé une génération de parleurs, qui veulent réglementer le commerce et gouverner l’industrie sans souci de leur incompétence et cette autre génération plus nombreuse encore de fonctionnaires, qui n’ont pour idéal que de s’asseoir sur la chaise et de dormir sur l’oreiller de l’État ».
« L'Allemagne est en avance sur nous de dix ans, au point de vue des écoles techniques réellement pratiques, réellement préparatoires à l'industrie. Pourquoi l'Allemagne tient-elle l'Europe entière sous sa dépendance pour les matières colorantes ? Parce qu'elle a des chimistes habiles et nombreux qui donnent
(1) Cf. Georges BLonpez, La situation économique comparée de la France et de l'étranger (Lecoffre).
CS APM INT BEAITES
confiance aux capitaux et créent des centres industriels de premier ordre » (1).
Nous croyons avoir beaucoup fait quand nous avons acheminé quelques jeunes gens vers l’École centrale ou vers l'École polytechnique. Mais, actuellement, cela ne mène pas loin, et comme le faisait observer M. de Lamarzelle, dans le Correspondant, en 1901, à moins d’être proche parent des directeurs ou d’avoir des connaissances très spéciales, on ne monte pas haut dans l’industrie. Nous connaissons un grand industriel, qui donne à son chimiste 44 000 francs par an ; mais ce jeune homme, élève de l’école Polytechnique, n’a conquis ce poste qu'après un stage laborieux à l'École de chimie de Zurich et dans d’autres écoles de perfectionnement. Eh bien ! ce sont ces postes éminents que nous ambitionnons pour les jeunes catholiques ; et s’y préparer et les conquérir, c’est ce que nous appelons pénétrer très avant dans la grande industrie. Trouvera-t-on mauvais que nous exprimions ici le regret que cela n'ait pas été fait ?
Mais, dira-t-on, peut-être ne le pouvait-on pas ! Si, on le pouvait, mais à la condition de sortir des chemins battus et ne pas s’imaginer qu'on pourrait christianiser l’industrie simplement par des œuvres.
Le prêtre éminent de Roubaix, que nous citions tout à l’heure, M. l'abbé Vassart, est
(1) Cf. l’Institut Roubaisien de l'abbé VASSsART.
TC
entré avec grand succès dans une voie nouvelle, créant de toutes pièces, à Roubaix, un Institut de jeunes patrons ou de fils de patrons de la grande industrie, avec cinq divisions ou ateliers 1° de filature et tissage, 2° de teinture avec apprêts et impressions, 3° d'électricité, 4 de mécanique, 5° de section commerciale, dirigés par cinq jeunes prêtres dont il à fait cinq savants. Dans chaque section, un enseignement complémentaire sur les services généraux des usines et un outillage supérieur, tenu très au courant des inventions, prépare des praticiens capables.
Ces jeunes patrons restent trois ans à l’Institut comme pensionnaires ou comme externes et passent quelques mois dans chaque atelier, et un an dans la section commerciale, ayant sous les yeux toutes les inventions remarquables, et initiés à tout progrès. Chaque jour, l’abbé Vassart préside un entretien familier, dit de bon sens, sur les questions religieuses. L'Institut délivre un brevet très recherché par les industriels.
Les internes paient 1 000 francs.
Le soir, et c'est comme la monnaie du haut enseignement, un jeune prêtre fait à 200 contremaîtres un cours fort apprécié qui mène à un brevet. Sa valeur est grande aux yeux des fabricants du Nord, bien qu'il n’ait aucune estampille officielle.
C'est parfait, mais pourquoi n’y a-t-il en
D Dr
France qu’un abbé Vassart ? En attendant qu'il fasse école, c’est chose démontrée, le prêtre pourrait, s’il le voulait, pénétrer beaucoup plus qu’il ne l’a fait dans la grande industrie {1).
La méthode à suivre n’est pas de créer à grands renforts de presse et de vogue mondaine des œuvres retentissantes qui semblent faire grand en agissant superficiellement sur beaucoup d'unités vulgaires. Tout ce bruit, toutes ces dépenses, tous ces efforts infiniment louables mais sans but précis, n’aboutiront qu’à des déceptions. Une chose réussira, une seule : la méthode sévère et lente qui, sans jeter de poudre aux yeux, crée patiemment des élites et forme dés cadres solides (2).
Qu'on nous permette un autre exemple.
M. de Lamarzelle constatait l’an dernier que, déjà, le titre d'élève de l'École polytechnique ne suffit plus aux grands industriels. Un élève de l’École polytechnique ! disent-ils, nous en avons tant que nous voulons ! mais allez à l'étranger, en Amérique, à Londres, rapportez-en le brevet des Écoles d'application de la chimie à l’industrie qui s’y trouvent, et nous vous donnerons alors un poste important et lucratif.
(1) L'école d'ingénieurs, annexée à l'Institut catholique de Lille, en est une autre preuve.
(2) Deux jeunes gens envoyés par nous à l’école catholique d'arts et métiers de Lille en sont sortis cette année, pour entrer dans une grande métallurgie où on
On comprendra l’importance de la question quand on se rendra compte du développement inoui depuis quelques années, de la chimie industrielle. Pour en décrire les applications, un jeune savant, aidé par des collaborateurs, commença une sorte d’encyclopédie, et fut obligé de reconnaître que 100 volumes suffiraient à peine. L'ouvrage est commencé par livraison et coûtera 1 000 francs (1). — On peut aussi consulter l’histoire de la chimie et la bibliographie de la chimie, par l’américain H. C. Bolton (2).
Nous n’avons pas en France d’École d’application de la chimie à l’industrie. C’est une grande lacune dont le Gouvernement ne se préoccupe pas, absorbé qu'il est par la hideuse besogne de détruire les monastères et les collèges catholiques, foyers de piété et de science ! La belle occasion pour le prêtre de rendre à son pays un service éminent et de faire œuvre de grande portée ! Quelques élèves très distingués, sortis des premiers rangs des grandes écoles, deux laboratoires modèles, une belle bibliothèque et deux ou trois professeurs éminents, et, sans frais comparables à celui d’un collège, l’œuvre marcherait et percerait bientôt. — Au moment de mettre sous leur a promis de les nommer après quelques années, chefs d'atelier, avec 8 000 fr. d’appointements.
(1) Trailé universel des applications de la chimie, par M.
GARÇON, ingénieur.
(2) A select Bibliography of Chemistry.
presse,nous apprenons que quelques hommes d'initiative vont ouvrir à Londres une école de ce genre. Heureusement, l'État qui gâte tout ce qu’il touche, ne s’en mélera pas!
Quand verrons-nous les catholiques adopter ces tactiques simples et puissantes, et s’aidant de laïques distingués et formés avec soin
en dehors des méthodes routinières, susciter :
les écoles techniques et pratiques, supérieures ou élémentaires, qui manquent à la France ?
Pendant que les facultés et institutions de l'État, toutes paralysées, s’enlisent dans leurs erreurs incorrigibles, un vaste champ s’ouvre à l’activité de l'Église : la conquête de l’industrie est à ce prix (1). Ce n’est pas par des œuvres que nous la régénérerons, c’est par des écoles que les familles catholiques, écartant des préjugés puérils et une morgue ridicule, prépareront sérieusement leurs fils aux carrières industrielles. Qu’elles rompent avec le fonctionnarisme ; qu’elles délaissent un peu les carrières libérales trop encombrées, qu’elles comprennent enfin qu’il y a mieux à faire que de pousser tous ses fils vers l’armée, qu’elles ouvrent à leurs fils la grande industrie non par les capitaux, ce qui est la mauvaise porte, mais par une compétence exceptionnelle, fruit d’études techniques intenses et prolongées, et elles ressaisiront l’influence qui leur échappe,
(1) Cf. la préface de M. Garçon, Trailé universel des applications de la chimie.
parce qu’elles ont agi sans tactique ni mé- . thode.
Mais la plaie vive du catholicisme français, c’est l’apostasie des hommes moins dans les classes élevées que dans les sphères populaires des villes et des campagnes.
Y a-t-il un remède à cet état de choses et léquel ?
L'expérience répond que, dans maintes localités, les populations ont suivi les sectaires, parce qu'elles ont été abandonnées par leurs tuteurs naturels, les grands propriétaires.
Ceux-ci ne faisaient plus que de rares apparitions, pour toucher leurs baux et, volontiers, le peuple leur eût jeté à la tête comme aux mauvais landlords d'Irlande, l’épithète injurieuse de mangeurs de rentes. D'autre part, et ce symptôme nous rassure un peu, partout où les propriétaires ont repris la tradition de la résidence et des relations paternelles avec leurs fermiers et la classe rurale, ils ont retrouvé cette royauté territoriale qui vaut toutes les influences et qu’ils n’auraient jamais dû abdiquer.
Voilà donc un premier remède : que les grands propriétaires vivent davantage sur leurs terres et s'occupent des populations qui les entourent.
Que les jeunes gens qui ont de grandes terres, cessent de troquer une indépendance royale et une influence certaine contre des
carrières brillantes mais sans portée, que du reste ils abandonnent souvent à leur mariage, et qu'ils se préparent à la carrière magnifique mais incomprise de l’agriculture par de fortes études techniques.
Un second remède, qu’il nous faudra renvoyer à des temps plus heureux, sera de multiplier dans les centres populeux les paroïsses, les chapelles de secours, les maisons des ordres voués à l’apostolat et les religieuses qui visitent el consolent les pauvres, comme les Petites Sœurs de l’Assomption. Le clergé ne saurait s’en offusquer, puisqu'il ne suffit pas à la tâche et que, sur 100 000, 80 000 ox 70 000 âmes qui lui sont confiées, il est moralement impossible qu'il en atteigne plus de 20 000, alors que cependant toutes sont ses ouailles etont le droit d’être évangélisées (1). Parvuli petierunt panem et non erat qui frangere eis. Les petits, les abandonnés ont crié: donnez-nous le pain de la parole, le pain de l'Eucharistie et personne ne leur en donnait ! Quel cri déchirant que celui de ces âmes qui se damnent faute de prêtre !
(1) Ceci s'applique à plusieurs paroisses de Paris. Notre-Dame de Clignancourt a 103 000 âmes ; Sainte-Marguerite, 96 000 ; Saint-Ambroise, 84 000 ; Montrouge, 72000; Saint-Joseph, 70 000. (Ces chiffres officiels sont audessous de la réalité). Ce remède paraît, dans les circonstances actuelles, une pure utopie, mais l'anarchie présente ne durera pas et quand la nation se ressaisira, elle comprendra qu'une église pour 129 000, pour 96,000
et pour 70 000 âmes, est un état de choses intolérable pour un peuple catholique.
di
Un troisième remède sera que le prêtre, comme l’on dit, aille au peuple. Or, aller au peuple, c’est avant tout combler cet abominable fossé qui, tous les jours, se creuse et s'élargit entre l’homme du peuple et le prêtre. Un prêtre de Paris nous écrit : quand je traverse les quartiers populeux qui s'étendent de la rue de Chateaudun à la gare de l'Est et à la gare du Nord, et de la gare du Nord et de l'Est à la barrière du Trône, je me dis : voilà des quartiers aussi inconnus au prêtre que Pékin ou Yokohama !!
Mais, pour combler l’horrible gouffre qui sé-
pare le prêtre de l’homme du peuple, la première chose à faire c’est de visiter cet homme et de lui faire entendre la parole du prêtre : car, c'est chose trop évidente, partout des milliers d'hommes ne mettent jamais le pied à l’église, ou, s'ils vont à la messe, pour plaire à leur femme, n’assistent jamais au sermon. :
Et ils ne vont pas au sermon, parce que l’église est trop loin, parce que l’on ne prêche pas à leur heure, parce que l’on ne traite pas les sujets qui les intéressent ; et, en effet, visiblement, tout l'effort de la prédication semble trop tourné du côté des femmes et il y a là toute une évolution nécessaire à faire, toute une orientation nouvelle à donner au zèle du prêtre.
À ce propos, qu’on nous permette une pe-
tite anecdote, recueillie par nous sur les lèvres d’un dominicain français. Ce Père avait prêché une retraite à Londres, à des religieuses françaises. Après la retraite, il visita la ville et, tout d’abord, s’égara. Il fut remis sur son chemin par un gentleman très bienveillant qui s’offrit à lui montrer Londres. Quand on se sépara, le gentleman dit au Père qu'il avait quelque chose à lui dire, mais n’osait le faire. « Comment donc, répondit le Père,vous pouvez tout me dire! — Eh bien ! dit le vieillard, j'ai beaucoup voyagé en France et j'ai remarqué que les prêtres de France s’occupaient trop des femmes et pas assez des hommes ! » La leçon est bonne à recueillir.
Elle n’est cependant pas aussi nécessaire partout, et j'aime à le dire, à Paris moins qu'ailleurs, depuis que le jeune clergé est entré résolument en campagne sous l’impulsion de son archevêque. Dans beaucoup d’endroits, on a fait des avances aux hommes ; on les a visités, et, au lieu de loups, on n’a trouvé que des agneaux. On les a appelés le dimanche à une messe d'hommes et ils sont venus ; à un carême d'hommes, et ils sont venus ; à des missions, et ils sont venus et se sont convertis par centaines. Dans quelques paroisses, comme dans celle de Saint-Pierre-de-Chaillot à Paris, les religieuses visiteuses de malades ont si bien pris dans le peuple, que pas un mourant ne leur échappe et ne part sans les
sacrements (1). En 1898, les Petites Sœurs de l’Assomption de Paris ont ramené à la pratique des sacrements 600 hommes visités par elles.
On peut donc agir sur les hommes et par conséquent tout n’est pas perdu ; seulement, il n’y a pas de temps à perdre et il ne faudrait pas donner des missions tous les cinquante ans, comme à Arras, ou tous lés soixantequatorze ans, comme à Lunéville !
On s’est alors trouvé en face d’une difficulté facile à prévoir : on a très vite senti que, pour tenir en haleine des auditoires d'hommes, il faut au prêtre des connaissances spéciales et des études approfondies (2), que les hommes ne se paient pas de mots et ne mordent qu'aux sujets qui les intéressent ; qu'il est d’ailleurs inutile de demander aux grands séminaires plus qu'ils ne peuvent donner ; que, par la force des choses, vu le milieu où se recrute le clergé, la moyenne des études ne pourra jamais s’y élever très haut ; que la vraie science ne peut s’acquérir que dans une université, dans une atmosphère de suréminence intellectuelle.
L'œuvre des Universités catholiques et des
(1) Détail confirmé par M. le curé de.Chaillot. A Saint-
| Pierre de Caen, à Notre-Dame de la Gare à Paris, dans les paroisses de Nancy, dans beaucoup de paroisses de Lyon et ailleurs, on a établi des carèmes d'hommes avec un vrai succès.
(2) Cf. Le renouvellement intellectuel du clergé français au XIX° siècle, par le P. A. BauDRILLARD, Paris, 1903.
hautes études dans le clergé est donc le nœud de la réforme de lapostolat que nous préchons ; mais, hélas ! elle est peut-être celle que les catholiques de France comprennent le moins, celle pour laquelle leur bourse, toujours si largement ouverte à mille misères matérielles, reste obstinément fermée. Et cependant, les hommes les plus éminents du clergé depuis cent ans n’ont cessé de dénoncer le danger que Lacordaire appelait si bien Le péril d'une Église sans docteurs.Jean Marie de Lamennais, dans son Mémoire sur l'Église de France, l'abbé Bautain, le P. Gratry, le P. Matignon, Mgr d’'Hulst, le cardinal Perraud ont répété ke même avertissement.
Eh bien, si les catholiques ne veulent pas comprendre que souvent leurs aumônes font fausse route et que, sans négliger la misère des corps, il faut avant tout guérir les intelligences et les cœurs, former des apologistes redoutables aux ennemis de la foi et des leaders puissamment armés, il n’y a rien à faire de grand. Si les catholiques riches et influents font à l’'Hospitalité de nuit des dons princiers de cent mille francs et ne se préoccupent pas des hautes études des catholiques, c'est à désespérer de l'avenir du catholicisme en France. LA POS
Ajoutons cependant que, depuis trente ans, de grands efforts ont modifié la situation et donné à nombre de Prêtres une éducation
supérieure rigoureusement scientifique. Les congrès scientifiques des catholiques, l'œuvre pour l’encouragement des études supérieures dans le clergé, les grades élevés conquis par nombre de prêtres, l'ensemble des revues éditées par les religieux et par le clergé français, comme les Études, la Revue biblique, la Revue des questions historiques et celle des queslions scientifiques , certaines publications comme le Dictionnaire de la Bible de l'abbé Vigouroux, et le Dictionnaire de Théologie de l'abbé Vacant, sont des preuves évidentes d’un mouvement en avant qui, certainement, s’accentuera, et que nous enregistrons avec joie.
Après avoir ainsi fait large part à l’apostolat des hommes en général, il sera bon d’étudier de près celui des ouvriers parce que c’est le plus pressé.
Mais ici, plus qu'ailleurs, il faut se faire un esprit ouvert et large et ne pas se traîner dans les vieilles ornières.
Avant tout, comment ramener la classe ouvrière, si on ne la connaît pas et comment la connaître, si on ignore les fléaux qui la désolent, et les revendications justes ou injustes qu’elle a prises à cœur ? Étudier ces questions
à fond est une excellente manière d’aller au peuple.
Il ya en France 4300 divorces par an dans les classes laborieuses (7700 en tout) et souvent, un quart de la population ouvrière vit dans le désordre. C’est un premier sujet d’étude : le bilan moral des ouvriers.
La classe ouvrière perd chaque année en France, rien que par l'alcool mortel qu’elle boit, la somme colossale de 1 500 000 000 (1), jetée en pâture à la maladie, à la folie, 1 000 000 000 en débauche, et beaucoup d’ouvriers dépensent dix sous par jour en tabac.
Autre sujet d'étude, l'hygiène et l'épargne chez les ouvriers (2). Si la Suède, si la Norwège, si l'Angleterre récemment ont enrayé l’alcoolisme par des lois sévères et ingénieuses, pourquoi l’opinion ne forcerait-elle pas la France d’entrer dans cette voie ?
Si la criminalité générale prend chez les travailleurs adultes des proportions effrayantes, elle devient, chez les enfants au-dessous de vingt ans, monstrueuse et, phénomène inouï jusqu'ici, ces dernières années ont enregistré pour douze mois 91 suicides d’enfants au-dessous de seize ans ! Troisième sujet d'étude : l’enfance criminelle (3).
(1) Cf. D:' RocxaAR», l'Hygiène sociale.
(2) Cf. un bel article sur cette question par M. KELLER dans le Correspondant.
(3) Cf. sur cette question, les belles études de M. Joy sur la criminalité et sur l'enfance criminelle.
Un prêtre de Lyon transporte en Tunisie à la campagne des centaines de petits vagabonds de Lyon et les régénère par le travail des champs ; un prêtre anglais confie à des familles canadiennes des enfants abandonnés de Londres et de Liverpool. Ce sont des exemples à méditer.
À côté des fléaux qui déciment la classe ouvrière, ses revendications. Que le prêtre et l’homme d'œuvres ne les acceptent que sous bénéfice d'inventaire, cela doit être. Mais pourquoi les repousseraient-ils & priori, si parfois elles sont fondées ?
Or, quelques-unes sont absolument légitimes, et alors pourquoi le prêtre intelligent rejetterait-il cette clé qui, peut-être, lui ouvrira le cœur de l’ouvrier ? Est-ce que beaucoup d'usines ne sont pas des enfers ? Est-ce que quatre-vingts patrons chrétiens du Nord n’ont pas réformé leurs manufactures d’après les principes émis par Léon XIIT ? Au prêtre de propager ce mouvement.
Sans exalter en rien les ambitions malsaines de la démocratie, sans donner ni dans le socialisme, ni dans le socialisme d’État qui y mène, le prêtre, défenseur-né du droit, prendra parti pour l’ouvrier, quand la justice sera de son côté ; or, ce cas se présente plus souvent qu’on ne pense. Et d’ailleurs, en dehors de la question de justice, le prêtre doit désirer « que les inégalités sociales s’alténuent,
« tempérées à la fois par une meilleure répar- « tition des avantages matériels et par une « charité plus discrète et plus ingénieuse », comme le dit fort bien M. Octave Noël (1).
S1 la femme reçoit pour un travail de seize ou dix-sept heures un salaire dérisoire ; si
son salaire est dévoré par un mari paresseux |
et débauché, sans qu’elle ait le droit de réclamer ; si le mari prélève sur son propre salaire de 7 ou 8 francs, 2 francs pour sa femme accablée d’enfants et en garde six pour faire ripaille, ne sont-ce pas là des questions évidentes de justice et de charité ?
Autre exemple : On peut voir par la belle enquête que M. Féron-Vrau a faite sur les logements ouvriers de Lille (2), que les règlements de police et d'hygiène, si strictement observés pour les quartiers riches, sont lettre morte quand il s’agit de quartiers ouvriers.
Question de justice et de charité, où le prêtre pourra sans inconvénient tenir pour les travailleurs.
Si les formalités du mariage sont coûteuses au point d’avoir arraché à un portier de Paris cette exclamation : nous autres, nous ne nous donnons pas ce luxe-là ! si la jeune fille du peuple n’est pas assez défendue par la loi qui, cyniquement, réserve ses faveurs au séduc-
(1) Le socialisme et la queslion sociale.
(2) Enquête sur les logements ouvriers de Lille, 1 vol. in-8°. — Lille. Un petit chef-d'œuvre !
teur, le prêtre ne pourra-t-il pas s'associer aux hommes éclairés qui dénoncent cette situation et en proposent le remède ?
Il y a cent et une questions à propos desquelles, sans lâcher un principe, le prêtre peut aller au peuple et se faire son champion.
Mais ce serait par contre une détestable tactique de consentir, sous prétexte d’aller au peuple, à l'abandon de certains principes. Or, c'est lâcher les principes que de sourire à certaines théories qui sapent le droit de propriété, tendent à remplacer la charité par la revendication de droits chimériques, déclarent déchu de son droit le propriétaire qui n’observe pas le devoir social, cherchent dans ce devoir la base et la raison d’être du droit de propriété, el insinuent dans un jargon fait exprès, que celui-ci est un droit relatif, non absolu ; proposition du reste contraire à l’enseignement de Léon XIII dans sa Bulle sur les ouvriers : (L'abbé Naudet, Premiers principes de sociologie).
C’est sacrifier au socialisme d’État et, par conséquent, au socialisme tout court de vouloir diminuer les inégalités sociales par l’action de la loi, de soutenir que l'État a le droit de corriger la répartition des fortunes par l'impôt, de faire des assurances une dette sociale qui donnerait à l'ouvrier vieilli ou infirme une action contre la société, de substituer à la charité l’assistance par l’État, nou-
veau fléau souvent pire que les autres, et de chercher le remède à la crise sociale, non dans la régénération de la famille, non dans la permanence du foyer et de la propriété petite ou grande, non dans la chasteté de la femme, dont Le Play a dit: sans elle pas d'épargne ; mais dans une série d'interventions de l'État, presque toujours chimériques ou dangereuses.
Le Saint-Père, dans sa récente Encyclique sur la démocratie chrétienne, a hautement dénoncé ceux qui ne pensent pas pouvoir aller au peuple, sans s’affubler de je ne sais quelle démocratie de mauvais aloi, qui ne couvre qu’un socialisme raffiné.
Dans votre démocratie, leur dit-il, il y a deux choses : l'étiquette et ce qu’elle couvre.
L’étiquette de démocratie, vous pouvez la conserver, à condition de l’exorciser, d’en retirer toute allusion politique, pour ne lui laisser que le sens d’une bienveillance générale à l'égard des classes populaires. Zn re præsenti, sic usurpanda est, ul omni politica nolione detracta, aliud nihil significatum præ se ferat, nisi hanc ipsam beneficam in populum chrislianum actionem.
Quant aux choses que couvrait l'étiquette, continue l’'Encyclique, nous devons vous déclarer qu'elles ne valent rien. Gardez donc le mot, si cela vous plait, et encore en le purifiant, mais changez ce que vous col-
FN AAIN MNT Aa)
portez à l'abri de cette enseigne séduisante.
Ne dites donc plus que, pour être démocrate chrétien, il faut être républicain, ce qui est doublement faux et en théorie, puisque la démocratie chrétienne fait abstraction de toute idée politique, et de fait, puisque les pays où la démocratie chrétienne a plus de vogue, sont des contrées monarchiques et aristocratiques, comme la Belgique.
Ne dites pas non plus que la démocratie chrétienne est un régime où le peuple gouverne en faveur du peuple, puisque tout régime où le pouvoir se mettrait au service d’une classe privilégiée, serait une tyrannie monstrueuse. À democratia chrisliana removendum est illud offensionis caput, quod nimirum in commodis inferiorum ordinum curas sic collocel, ul superiores prælerire videatur, quorum tamen non minor est usus ad conservalionem perfechionemque civilalis.
Vous n’oublierez pas, continue le Pape, que si la démocratie chrétienne soulage la misère, son ressort le plus puissant, son âme, c’est la religion, sans laquelle, même économiquement, tous les efforts avorteraient.
Gardez-vous donc de croire que la question sociale soit purement économique, puisqu'elle est avant tout morale et religieuse.
Vous ne croirez donc pas avoir tout résolu par des règlements de salaires, puisqu'il est avéré que, même avec des salaires élevés
sans sagesse, sans modestie, sans tempérance et sans chasteté, il n’y a ni épargne, ni aisance.
Vous ferez également fausse route si, préoccupé de certaines revendications, vous voulez tout ramener à une question de justice et reléguer la charité dans l'ombre. Souvenezvous que par elle-même, la justice n’est pas un lien social, qu'isolée de la charité elle divise et aigrit plus qu’elle n’unit, et que, d’ailleurs, la charité est l’arome céleste qui préserve la justice de la corruption.
Allez donc au peuple, conclut le Saint-Père, mais allez-y éclairés par ces grands principes, sans quoi vous risquerez de faire plus de mal que de bien (1).
Ceci dit sur la préparation lointaine du prêtre et de l’homme d'œuvres à l’apostolat des classes laborieuses, il convient d'aborder la question des moyens d’action.
Il y en a beaucoup, mais forcé de nous resserrer dans d’étroites limites, nous ne pouvons parler ici que des principaux, et d’ailleurs nous avons déjà traité à fond (?) plusieurs sujets qui se rattachent à la même question, comme le foyer de l'ouvrier, la réforme des habitations ouvrières, les garanties de la propriélé, les associations ouvrières, l’école pro-
(1) Cf. Conférence de M. l'abbé MizLor sur le jeune clergé et les études sociales — au Congrès de la Société d’économie sociale, 1902.
(2) Cf. Etudes Religieuses, passim.
fessionnelle. Nous ne pourrions y revenir sans nous répéter. Que le lecteur nous permelle de le renvoyer à ces articles et de ne l’entretenir aujourd'hui que de trois moyens de propagande et de réforme : la presse, les syndicats catholiques ouvriers et l'éducation professionnelle.
Dire que la presse exerce partout, et en particulier sur le peuple, une influence redoutable, est une banalité ; autant dire que l’atmosphère influe sur nos poumons, le milieu sur nos dispositions physiques ou morales.
Si la presse est si puissante, qu'on a pu l'appeler le quatrième élat, pourquoi le clergé et les hommes d’œuvres s’en préoccupent-ils si peu ? Depuis cent ans, une feuille catholique, une seule, a eu un vrai succès et a tiré à plus de 500000 exemplaires, et combien compte-t-on de grands journaux franchement catholiques ? La position est cependant infiniment meilleure qu'aux jours de triste mémoire, où les catholiques n'avaient d’autres représentants que l'Univers et l’Ami de la religion ! Nous n'oublions pas non plus que, pour les Revues catholiques, le progrès est immense et incontestable, que nos Revues théologiques, philosophiques, scientifiques, historiques et littéraires peuvent lutter avec avantage contre les Revues mondaines, et que, d’ailleurs, la Revue des Deux-Mondes est baptisée, ainsi que le Journal des Débaïs !
Mais cependant, disons-nous bien pour stimuler notre zèle en un point de si grande importance et si peu compris, que nous sommes encore loin de compte avec les catholiques allemands, qui nous montrent 450 journaux quotidiens, dont 107 polonais, et 300 paraissant deux fois le jour et ayant de 10 000 à 80 000 abonnés. Nous n’avons en France rien de pareil, parce que nos catholiques, toujours un peu frondeurs et légers, n’ont jamais voulu comprendre que, porter son argent à l'ennemi, c’est trahir, et parce que surtout nous n’avons pas su en France, comme en Allemagne, faire de nos œuvres et de nos associations catholiques des moyens de propager la presse catholique.
D'un autre côté, la presse catholique aurait plus de succès, si elle était plus nourrie de faits, et moins déclamatoire, mieux écrite et plus exactement renseignée sur les faits économiques dont, par un aveuglement incompréhensible, elle abandonne le monopole à ses adversaires. Que de catholiques nous disent : Je suis forcé de m'abonner à tel journal que je déteste, parce que, lui du moins, me renseigne exactement sur la bourse, sur les marchés, sur les faits économiques et sur les publications importantes !
Sous ce rapport, l’insouciance de la presse catholique est enfantine et pire encore.
Même contraste entre catholiques et libres-
penseurs pour la question des syndicats ouvriers. Nous entrons en ligne, quand toutes les positions sont prises par l'ennemi. Nous le laissons exploiter en grand la loi de 1884, réunir ses forces éparses, encadrer et entrainer les indécis, quand rien ne nous empêche d'en faire autant. Assurément, la loi sur les Associations est détestable, mais sur cette question particulière des associations laïques, elle nous assure libre jeu si nous voulons en profiter.
Cette question des syndicats ouvriers est de la dernière importance et contient en germe la solution des questions les plus délicates que soulève la question sociale.
« Vous aurez beau élever des ouvriers chréliens, nous écrit un industriel très distingué, si vous ne les réunissez pas en syndicats, ils seront dévorés par les syndicats rouges.
L'action bienfaisante des syndicats jaunes, dans la dernière grève de Montceau-les-Mines, donne à ces paroles l'autorité d’une expérience très remarquable (1), et nous nous réjouissons de les voir arriver si rapidement au chiffre de 337 (2).
La question des retraites ouvrières est un
(1) On sait que la dernière grève de Monceau-les-Mines, qui dura cent un jours et coûta aux ouvriers, en déboursés et en pertes de gains, plus de 3 000 000, fut enrayée par l'influence des syndicats jaunes.
(2) Cf. Le Temps, 17 février 1901, discours prononcé au
banquet des syndicats jaunes ; ils étaient 7 alors ; ils sont maintenant 337. Ces chiffres sont pleins d'espérance.
gai.
gros nuage à l'horizon et on ne peut se dérober à la nécessité de la résoudre et — heureusement, — jusqu'ici tous les efforts pour la trancher, en constituant par l'action de l'État une classe de privilégiés, ont avorté.
Nous maintiendrons toujours que la seule issue raisonnable, c’est le développement des sociétés mutuelles, appuyées si l’on veut par l'État, bien que pour nous la liberté suffise. Ces sociétés sont l'organisme naturel dont nous devons attendre la solution d'un pro-.
blème si épineux. La Belgique l’a compris eta fait de la liberté subsidiée le principe dirigeant de sa nouvelle loi : Aide-toi, le Ciel t'aidera ! L'effet ne s’est pas fait attendre, aussitôt les Sociétés mutuelles ont passé du chiffre de 2 000 à celui de 5000.
Les projets entachés de socialisme que préconise le Gouvernement seraient un désastre pour l'État et pour la classe ouvrière elle-. même. En tout état de cause, et surtout s'ils comprenaient les ouvriers agricoles,qu'on n’a pas le droit d’exclure, ils seraient la ruine des finances publiques, violeraient la liberté qu’a chacun de faire de son argent ce qu'il veut, tueraient Pinitiative, supprimeraient l'effort, dessécheraient l'épargne, et détendant tous les ressorts qui font les pays virils et riches, nous feraient une race de mendiants habitués à vivre aux dépens d'autrui.
Dans la mulualilé et la coopéralion, nous
avons au contraire tous les éléments de progrès. Qu'on me permelte de citer un exemple tout récent : une société loute jeune, puisqu’elle n’a que huit ans d’existence, l’Avenir du Prolélariat, a déjà groupé sur ces bases plus de 60 000 adhérents et capitalisé plus de 3000000 placés en immeubles à Paris et en . propriétés en Touraine, destinées aux orphelinats, aux écoles ménagères et d’horticulture, etc. (1). Or, ces sociétés ne sont vivaces et fécondes que parce que l’État ne s'en occupe pas.
Voilà pour nous, catholiques, la voie toute | tracée : syndiquons par professions et asso- Nu cions nos ouvriers. Pour cela les anciens élèves des Frères, si nombreux partout, nous fourniront des cadres précieux. On en a profité à Paris, et le premier syndicat d'anciens élèves des Frères, celui des employés de commerce, compte 1 500 adhérents. Au numéro 44 . de la rue des Petits-Carreaux on a fondé 14 syndicats d'ouvriers, anciens élèves des … … Frères, réunis par professions et qui comptent LT 16 000 adhérents.
C'est un succès ! Au bravo ! bien sincère … que nous adressons aux Frères, nous permet- … tra-t-on d'ajouter tout bas : que n’a-t-on com- . mencé plus tôt et, ce qu'on fait si bien à Paris, . que ne le fait-on pas partout !
Pour la classe ouvrière, comme pour la
k 4) Cf. La Réforme sociale, janvier, février et mars 1902.
classe moyenne, l’œuvre par excellence, c’est l'éducation technique ou professionnelle du jeune ouvrier.
On s'étonne parfois du peu de résultat que donnent les écoles primaires. Nous croyons que c’est à tort : les écoles primaires donnent ce qu'elles peuvent et, dans leur sphère, elles réussissent admirablement. Mais il ne faut pas leur demander de former des ouvriers chrétiens ; pour en avoir, il faut les élever.
Les collèges secondaires catholiques ne réussissaient pas davantage à nous donner des officiers chrétiens de terre et de mer ; pour en obtenir, il a fallu les élever : nous l’avons fait, et aucun apostolat n’a été plus fécond.
L'’apostolat des ouvriers donnera des fruits tout aussi savoureux, quand nous nous déciderons à appliquer des méthodes analogues.
Le régime démocratique, en accordant un vote à chaque ouvrier, a allumé en lui des ambitions qui ne s’éteindront plus ; ces ambitions, l’industrie moderne les flatte, en leur ouvrant une foule de carrières lucratives, mais inabordables, sans la formation intense et spéciale de l’école technique.
Eh bien ! que le prêtre se mette à la tête de ce mouvement, et offre à l'ouvrier les écoles dont il a besoin pour monter, et alorsil aura des chances d’être bien recu.
En attendant, l’État franc-macon fera ce que nous refuserons d'entreprendre, il séduira les enfants d'élite de nos patronages, les entraînera à ses écoles industrielles et ne nous laissera que ceux qui ne peuvent réussir, les parias. L’avenir temporel du jeune ouvrier demande l’école technique : aucun apprentissage, aucune école du soir ne peut suppléer ou remplacer cette formation. L’âme du jeune ouvrier l'exige également.
Voilà cent ans que nous nous traînons dans cette erreur : nous élevons des ouvriers qui votent contre nous.
Comment se fait-il qu'ayant élevé tant d'ouvriers, nous comptions parmi eux si peu de vrais chrétiens ?
La réponse est bien simple : à treize ans, nous les abandonnions ; c'était une méprise mortelle, car c’est justement de treize à dixhuit ans qu'il faut retenir le jeune ouvrier sous l'influence du prêtre, qui est alors surtout pénétrante et durable.
Pour conjurer cette espèce de banqueroute de l’école primaire, on avait inventé le patronage : mais il ne prévient pas les dangers de Vatelier et, professionnellement, ne mène à rien (1). Quant aux cours du soir, ils ne
(1) Cf. Réforme sociale, 1* mai 1903: Une réforme des paironages par le Directeur du patronage des Philippins à Rouen. L'auteur y donne d'excellents conseils sur la formation du chrétien par une foi éclairée et raisonnée ; sur la formation du chrétien lutteur et apôtre par le
LOS ner
peuvent suffire que pour les petits métiers.
Il faut pour les métiers nouveaux et lucratifs une formation autrement intense et technique.
Ici, d’ailleurs, la question se compliquait : on n'avait pas songé au contre-maître ; or le contre-maître, c’est l'influence décisive des ateliers, comme le sous-officier celle de la caserne.
Pour avoir des contre-maîtres chrétiens, il faut une école catholique d’arts et métiers et, pour avoir une école catholique d'arts et métiers, il faut des écoles élémentaires de mécaniciens. C’est un engrenage dont on ne peut supprimer aucun rouage.
Nous le sentons, pour être complet, ce travail devrait passer en revue beaucoup d’autres moyens de régénération et d’apostolat. Nous n'avons parlé ni de la lutte contre l’alcoolisme et contre la débauche, ni de la restauration du foyer, ni de l'amélioration des logements ouvriers, ni du rétablissement du dimanche ouvrier, ni de la restauration des chants populaires à l’église et de la musique vraiment religieuse, avec exclusion des chants d’actrices et de femmes, ni des catéchismes aux adultes, ni de la formation dans le peuple des habitudes d'épargne, ni de la diffusion du tiers-ordre de saint François parmi les
cercle d'études sociales ; sur Ia formation du corps, par un sport modéré ; sur la formation économique par Ia mutualité ; sur la formation du cœur et du futur mari chrétien.
hommes. Ces questions nous entraïneraient trop loin et ont d'ailleurs été parfaitement traitées ailleurs dans beaucoup de Revues :
comme la Réforme sociale, les Études, le Correspondant, la Revue des Deux-Mondes. Nos lecteurs nous permettront de les renvoyer à ces travaux.
Avant de prendre congé de nos auditeurs, résumons à grands traits les principales idées de cette conférence.
Ne nous faisons pas d’illusion et ne nous endormons plus sur cette idée : la France est un pays catholique, tout finira par s’arranger | Certainement le catholicisme est encore plein de sève en France et, s’il a fait de grandes choses au xix° siècle, il en fera de plus grandes encore au vingtième. Mais, s’il a gagné du terrain dans les sphères supérieures, il en a perdu beaucoup plus dans les classes moyennes et populaires, surtout chez les hommes.
Voilà le danger : cette masse d'hommes qui vote contre l'Église ; ce gouffre qui se creuse entre le prêtre et les hommes.
On a fait de grands efforts pour les regagner et souvent avec succès. Mais ces efforts ont trop laissé de côté des sphères fort importantes, comme le commerce et l’industrie ; et là même où ils-étaient le plus énergiquement concentrés, ils n'étaient ni assez com-
À L'ÉGLISE CATHOLIQUE AU XIXe SIÈCLE
plets, niassez méthodiques, ni assez habiles, nous l’avons prouvé par plusieurs exemples saisissants.
En tous cas, il importe de nous préoccuper des classes moyennes et populaires, car c'est là que le danger paraît plus pressant.
Maintenant que nous avons sondé la plaie, nous pouvons indiquer plusieurs remèdes d’une efficacité reconnue, comme la résidence et le patronage chrétien des grands propriétaires à la campagne, la multiplication dans les quartiers populeux des paroisses, des chapelles de secours et des maisons religieuses et en particulier des religieuses qui visitent les malades, comme les Petites Sœurs de l'Assomption : une orientation différente de l’'apostolat, tourné désormais de préférence vers les hommes ; le rapprochement entre le prêtre et l’homme du peuple et la visite des familles. Ajoutons l'étude et la défense des
veritables intérêts des classes laborieuses ;
l’apostolat spécial par la presse, par la création des différentes associations et syndicats et par l’école catholique d'instruction technique.
On le voit, si le mal est grand, les moyens ne manquent pas pour le combattre et pour le vaincre, et nous n’avons pas le droit de dire : «iln’y a rien à faire », avant de les avoir au moins essayés. Il y a 50 000 prêtres en France. Que 10 000 entreprennent résolument cette croisade et nous constaterons bientôt de
D. Pr PSE
grands changements ! Les résultats obtenus partout où le prêtre et l’homme d’œuvres ont adopté ces tactiques nouvelles, nous sont un gage du succès qu'aurait une action plus étendue et mieux concertée. Voilà le sujet tout trouvé de réunions sacerdotales et de congrès dont personne ne contestera l’utilité : comment ramener les hommes à l’église et à la pratique de la religion ?
En tous cas, agissons et rendons-nous ce témoignage que, pour écarter de la France les épreuves terribles qui la menacent, nous n'avons épargné ni notre peine, ni notre temps, ni notre argent, ni aucun autre des moyens d'influence mis à notre disposition par la Providence.
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