L'Eglise Catholique, La Renaissance, Le Protestantisme
Vous allez publier les conférences que vous avez faites cet hiver à l'amphithéâtre de la rue d'Assas sur « l'Eglise catholique, la Renaissance et la Réforme ». Elles sont le résumé, et comme la quintessence de l'enseignement que vous avez déjà donné aux étudiants de l'Institut catholique dans trois séries de cours, c'est-à-dire en approfondissant toujours davantage le sujet et en le renouvelant par l'emploi de matériaux plus abondants.
Ce n'est pas d'emblée, — vous m'en êtes témoin, — que vous avez obtenu de moi la promesse d'écrire quelques pages destinées à paraître au commencement du volume. La modestie est assurément chose très louable. Mais je trouvais qu'elle vous entraînait trop loin. 11 me semblait tout à fait superflu de présenter au public — comme s'il était un étranger pour lui, un historien à qui, deux fois, l'Académie française a décerné la plus haute de ses récompenses — le grand prix Gobert — *- et dont le labeur professoral fait tant d'honneur à l'Institut catholique de Paris.
Mais vous avez renouvelé votre demande avec tan t d'instance que j'ai dû m'avouer vaincu — sinon convaincu
— et, bien malgré moi, quoi qu'en dise un vieux dicton, je vais « porter de l'eau à la rivière». A qui, en effet, ai-je besoin d'apprendre à quelle sévère discipline de préparation et de composition vous avez toujours assujetti vos travaux parlés ou écrits? Vous êtes, par là, demeuré fidèle à nos vieilles et chères méthodes normaliennes auxquelles j'étais initié trente ans avant vous, dans cette maison de la rue dTlm, dont on vient de bouleverser très malencontreusement la constitution intérieure et la vraie raison d'être, tout en laissant subsister son étiquette officielle.
Il ne faut pas vous avoir écouté ou lu bien longtemps pour constater avec quel soin scrupuleux vous vous faites un devoir d'aller toujours aux sources originales et vous dédaignez ces procédés trop faciles de travail qui consistent à emprunter à des auteurs de seconde main, sauf à en modifier un peu la forme, des jugements tout faits.
Un autre mérite de votre travail, c'est la sincérité absolue avec laquelle vous avez su convenir de certains torts de la part de ceux que, en notre qualité de catholiques, nous revendiquons comme nôtres, et rendre justice, quand ils la méritent, à nos adversaires.
Ainsi, dans vos premières et si intéressantes leçons sur la Renaissance, lesquelles entre parenthèse m'ont appris tant de choses queje ne savais pas, ou remis en mémoire celles que j'avais oubliées), après avoir fait l'éloge de ces papes du xve siècle qui n'avaient pas craint d'encourager les érudits à remettre en honneur les lettres classiques et les trésors de l'antiquité, vous en avez désigné au moins deux qui, dépassant par trop la mesure du libéralisme intellectuel, ont accordé leur confiance et même prodigué leurs faveurs à tels de ces humanistes qui avaient prôné sans scrupule dans leurs écrits la maxime fondamentale de la morale épicurienne : Sequere naturam.
Vous avez ainsi mis en pratique les nobles et courageux conseils adressés par Léon XIII à ceux qui, comme vous,
ont l'honneur d'enseigner L'histoire de l'Eglise. Après leur avoir rappelé cette parole du livre de Job : « Dieu n'a pas besoin de nos mensonges, » ce grand pape ajoutait, — et j'aime avons appliquer ces lignes :
L'historien de l'Église sera d'autant plus fort pour « faire ressortir son origine divine, supérieure à tout a concept d'ordre purement terrestre et naturel qu'il aura « été plus loyal à ne rien dissimuler des épreuves que les .« fautes de ses enfants, et parfois même de ses ministres, « ont fait subir à cette épouse du Christ dans le cours des " siècles. Etudiée de cette façon, l'histoire de l'Eglise, à " elle toute seule, constitue une magnifique et concluante « démonstration de la vérité et de la divinité du chris- « nisme 1 .
Cette impartialité dont vous avez donné des preuves si convaincantes, particulièrement lorsque vous avez traité la question délicate et difficile de l'Inquisition, vous a mis à l'aise pour étudier et apprécier dans ses causes,, ses développements et >es résultats, la grande crise religieuse des temps modernes qui s'appelle la Réforme protestante.
Nous avez bien voulu rappeler que j'avais moi-même, longtemps avant 'sous 2, consacré huit années d'enseignement public en Sorbonne à fouiller dans tous les sens, à la triple lumière de la théologie, de la patristique et de l'histoire, cet événement dont les conséquences continuent à se développer sous nos yeux. J'accepte volontiers les remerciements que vous m'adressez pour vous avoir communiqué les nombreuses notes que j'avais accumulées pendant cette période très laborieuse de ma vie sacerdotale ; et, à mon tour, je vous félicite d'en avoir su tirer un si bon parti, mais sans vous y assujettir et en gardant toute la liberté de votre plan, de votre exposition et de vos jugements.
1 Encyclique au clergé de France du s septembre 1899.
2 De 1866 ;i 1874.
Je n'entreprendrai pas d'analyser les conférences dan* lesquelles vous avez résumé les problèmes de philosophie*, de théologie, de morale, et même d'économie sociale impliqués dans cette histoire du protestantisme qui va bientôt compter quatre siècles révolus.
Comme elles justifient les vues supérieures et quasi prophétiques de l'immortel auteur de « l'Histoire des Variations » et des «Avertissements aux Protestants » ! Oui, vraiment, Bossuet aurait eu plaisir à vous lire et à constater à quel point vous lui donnez raison lorsqu'il faisait voir « comment les fondements généraux que la Réforme e< avait posés : l'autorité de l'Eglise méprisée; la succession « des Pasteurs comptée pour rien: les siècles précédents « accusés d'erreur : les Pères même indignement traités, « toutes les barrières rompues et la curiosité humaine « entièrement abandonnée à elle-même, il devait arriver « ce qu'on a vu, c'est-à-dire une licence effrénée dans « toutes les matières de la religion 1 .
11 me semble encore que ce grand évèque si clairvoyant à dénoncer les attaques dirigées par une critique téméraire contre les assises mêmes de la foi, et dont il n'avait pas de peine à montrer la parenté avec les hérésies de Socin et de Calvin (2) aurait sanctionné de sa haute approbation ce que vous avez dit, ou plutôt indiqué par voie d'allusion discrète, mais très suffisamment comprise de vos auditeurs de la rue d'Assas, sur les étranges et périlleuses tentatives d'exégèse et d'apologétique appliquées à cette heure à l'intelligence des saints Evangiles et à l'explication de l'établissement du christianisme dans le monde par des savants qui se croient encore catholiques, et semblent ne pas voir par quels liens logiques leur hypercritique se rattache à quelques-unes des thèses initiales de la Réforme.
Oui, vous avez eu cent fois raison de le dire, et je vous
(1) Histoire des Variations, 1. XV.
(2) Défense de la Tradition el de- sainls Pères.
emprunte presque textuellement cet argument péremptoire
qui forme la conclusion de votre travail :
« Si vous croyez que le dogme est chose changeante : que « la connaissance religieuse est purement subjective il •< symbolique: qu'elle admet toutes les contingences pre- « sentes et avenir de l'interprétation personnelle : en ce « pas, vous n'êtes plus chrétien 1 .
Recevez, mon cher ami, la nouvelle assurance de tout mon affectueux dévouement en N.-S.
f Adolphe-Loi is-Albert Card. PEKKAUD, Evéque d'Autun.
i p. iiti.