‹ L'Eglise Catholique, La Renaissance, Le ProtestantismeChapitre 2 sur 9 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Il y a longtemps que j'ai commencé à étudier les questions au sujet desquelles je me permets d'offrir aujourd'hui au public le résultat de beaucoup de lectures, de recherches et de réflexions. La première fois qu'il m'a été donné de les examiner d'un peu près, c'était à V Ecole Normale, il y a vingt-quatre ans, en écoutant les ferons de M. Gabriel Monod. Quelques personnes s'étonneront peut-être de voir ce nom aux premières lignes d'une œuvre d'apologétique catholique. Je dois à la justice, encore plus qu'à la reconnaissance, d'affirmer que f ai rarement entendu enseignement plus impartial. Si les éludes personnelles que j'ai pu faire par la suite m'ont confirmé dans une façon d'apprécier certaines

tendances et certains faits très différente de celle de mon maître de conférences, elles m'ont aussi fourni la preuve que les faits m'avaient toujours été exposés tels que les documents les montraient. Exemple q méditer, maintenant qu'hélas ! l'histoire, après une trop courte période de recherches indépendantes, semble être redjgvenue une. arme aux mains des partis, plutôt que l'objet d'une science objective et sereine.

Quinze ans plus tord, lorsque je fus chargé de l'enseignement de l'histoire ecclésiastique à l'Institut catho* lique de Paris, un autre cours fut mis sous mes yeux; c'était celui que le Père Adolphe Perraud, aujourd'hui cardinal, avait professé à la Sorbonne de I 866 à i 814 ; il faut avoir eu, comme moi, entre les mains ees leçons et tout leur appareil scientifique, pour savoir ce que chacune d'entre elles représentait de textes dépouillés, de recherches accumulées, de vues person*nclles lentement formées au contact du document <>ri~ ginal. Quand j'ai demandé à Vévéque d'Autun de vouloir bien couvrir en quelque sorte ces conférences de sa très boute autorité, je n'ai fait que reconnaître ce qu'elles lui doivent. Il m'est très agréable de lui dire publiquement merci.

Depuis dix ans. j'ai enseigné trois fois l'histoire de la Renaissance et relie de la Réforme, et je me suis efforcé de me tenir toujours au courant. Recueils de textes, livres, brochures, dissertations ou articles, foi lu ou consulté tout ce qui m'a paru de nature à appor-

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ter un peu de vraie lumière sur un sujet qui ne sera sans doute jamais tout à fait épuisé. Aussi, lorsque lés autorités de l'Institut catholique ont bien voulu me confier une porta1 de l'enseignement apologétique récemment fondé, ai-je choisi de préférence une époque sur laquelle il aie semblait que fa vois déjà une compétence suffisante. L'accueil fait à mes conférences par un auditoire nombreux et sympathique m'encourage à lespublier^ ce à quoi je n'avais pas pensé tout d'abord. J'y joins, en la modifiant légèrement, une étude parue il y a huit ans dans la France chrétienne dans l'histoire, chez Didot. Elle formait le complément nécessaire de ce volume. On retrouvera dans ces études la trace des idées jetées dans la circulation pur certains grands ouvrages qui sont ou qui devraient être classiques parmi les catholiques : celui de Pastor, sur /'Histoire des Papes depuis la lin du Moyen Age, auprès duquel je citerai le court mois très bon travail de M. Guiraud sur /'Eglise et Jes origines de la Renaissance. les six volumes de Mgr Janssen sur /'Allemagne et la Réforme. complétés et renouvelés par Evers dans son Los von Rom et par le P. Denifle, dans Luther und Lutherthum, ceux de Du Boys et de Dom Gasquet, sur 1rs Origines de la Réforme anglaise, de M. de Meaux sur les Luttes religieuses de notre pays et la politique française en face du protestantisme : pour la période contemporaine, le livre important de l'abbé Martin sur /'Avenir du protestantisme et du catholicisme, la suggestive et savante

enquête de M. Georges Goyau, sur /'Allemagne religieuse ; les études de M. Thureaw-Dangin et du P. Brémond, sur /'Histoire religieuse de l'Angleterre au xi\L siècle. Je ne parle ici, — sans avoir la moindre prétention de dresser une bibliographie, — que d'œuvres catholiques d'un caractère général et accessibles aux lecteurs instruits qui ne sont pas cependant des savants de profession.

Après bien des hésitations, je m'étais déridé à ne pa$ charger de notes ces conférences : j'avais pensé- qu'il calait mieux leur laisser le caractère d'muvre de haute vulgarisation qui est le leur et ne pas fatiguer les lecteurs qu'elles voulaient atteindre par de multiples références au bas des pages. Presque tous les critiques qui ont bien voulu parler de mon livre ont regretté ma résolution ; je cède donc, dans cette nouvelle édition, à (car désir contraire. On comprendra néanmoins qu'il ne m'est pas possible de donner ici la bibliographie des sources originales ; ce serait l'infini. Je me contenterai donc d'indiquer au début de chacun des chapitres les principaux ouvrages de seconde main que pourront consulter ceux qui le voudront; ils g trouveront tous les renseignements bibliographiques nécessaires ou utile*.

Mes conférences ont un but apologétique, je ne crains pas de l'avouer ; les juges les plus compétents ont bien voulu reconnaître que cela ne retirait rien à leur valeur scientifique et que ce point de vue ne m'avait pas empêché d'être impartial.

Je n'ai jamais eu de goût pour les faux- fuyants, ni vôur ce qu'on est convenu d'appeler les pieux mensonges. L'Eglise catholique n'a besoin que de la vérité ri elle est de taille à la supporter tout entière.

Puissent dune ces pages faire quelque bien et éclairer les esprits prévenus, mais de bonne foi, <\n.i ne dédaigneront pas d'en prendre connaissance !

QU EST-CE QUE LA RENAISSANCE ET QU Y A-T-IL EN ELLE DE CONTRAIRE A L'ESPRIT CHRÉTIEN ? EN ITALIE (1).

Depuis les origines du Christianisme, il n'y a pas en Europe de révolution dans l'histoire des idées plus grande, plus importante, que celle qui a arraché à l'Eglise catholique au xve et au xvie

(1) On pourra consulter sur ce sujet Ch. Blanc, Histoire de la Renaissance en Italie, Paris, 1889, 2 vol. in-8. ; — Burckhardt, La civilisation enltalie au tempsde la Renaissance, , traduct.Sehmitt, Paris, 1885, 2 toI. in-8. ; — Gebhart, Les Origines de la Renaissance en Italie, Paris, 1879, in-12; — La Renaissance italienne et la philosophie de l'histoire, Paris, 1887, in-12 ; — L'Italie mystique, Paris, 1893, in-12; — Guiraud, l'Eglise et les Origines delà Renaissance, Paris, 1902, in-12 ; — Maxcixi, Vit a di Lorenzo Valla, Florence, 1891, in-12 ; — de Nolhac, Pétrarque et l'humanisme, Paris, 1892, in-8 ; — Pastor, Histoire des Papes depuis la fin du Moyen Age, traduct. Furcy-Raynaud, Paris, 1895-1898, 6 vol. in-8 ; — Thureau-Dangix, St Bernardin de Sienne, Paris, 1895, in-12 ; — Yoigt, Die \\iederbelebung des classischen Alterthums, oder das erste Gahr/tundert des Humanismus, 2e éd., Berlin, 1880-1881, 2 vol. in-8.

siècles un grand nombre d'esprits pour ramener les uns au rationalisme et au naturalisme antiques, pour attirer les autres à une conception de la vie chrétienne tout individualiste et fondée sur le libre examen. Ce double mouvement qui s'est continué à travers les temps modernes porte les noms de Renaissance et de Réforme. Il nous a semblé intéressant dans ces conférences apologétiques d'étudier l'attitude de l'Eglise en présence de ces deux mouvements, attitude bien différente et qui lui a valu, vous ne l'ignorez pas, deux sortes d'accusations tout opposées : on lui a reproché en effet, de s'être montrée trop bienveillante à l'égard de celui de ces deux mouvements qui était le moins chrétien, bienveillante au point de se laisser atteindre dans une certaine mesure et corrompre elle-même ; trop impitoyable au contraire à l'égard du plus chrétien et trop inintelligente de ce sentiment religieux intime et profond, qui était, dit-on, le véritable Christianisme et qui pouvait seul revivifier la religion chrétienne après la décadence du Moyen Age expirant.

Il y a là un problème historique du plus haut intérêt ; mais problème qui n'est pas exclusivement historique, car nous sommes toujours en présence de l'esprit de la Renaissance et de l'esprit de la Réforme. Ce sont toujours les deux courants qui s'unissent, qui s'allient encore aujour-

d'hui contre l'Eglise catholique, courants qui semblent contraires et qui ont cependant une source commune : l'autonomie, ou, si vous le voulez, l'indépendance absolue de la raison individuelle. Qu'est-ce que la Renaissance et qu'y a-t-il en elle de contraire à l'esprit chrétien, telle est la question que je voudrais aujourd'hui étudier avec vous. Et comme c'est en Italie que ce mouvement a pris naissance, c'est là que je vous conduirai tout d'abord ; n'a-t-on pas dit avec raison que « le premier en Europe, l'Italien a été un homme moderne » ?

Qu'éveille en nous le mot de Renaissance? Avant tout l'idée d'une des époques les plus brillantes de l'histoire intellectuelle et artistique de l'humanité. Abandonnant les sources chrétiennes et chevaleresques du Moyen Age, on s'attacha principalement à l'étude de l'antiquité païenne, œuvres de l'art, œuvres de la pensée. Dans tous les genres on se préoccupa d'imiter les modèles classiques, si bien que la Renaissance nous apparaît d'abord comme la renaissance de l'antiquité. Mais ce n'est pas que cela: c'est aussi, ajoute-t-on, la renaissance de l'esprit humain , car on puisa clans l'étude des anciens les germes des idées qui devaient renouveler la science, l'ordre

social et politique, et dans une certaine mesure même les doctrines et les croyances de l'âge précédent. Beaucoup allèrent chercher dans l'antiquité les principes directeurs de leur pensée et de leurs actes. Mais surtout on emprunta aux anciens le grand ressort, le grand levier de leur esprit, l'usage exclusif de la raison, l'observation de la seule nature ; et c'est par là que ce retour au passé fut l'aurore d'un âge nouveau, le principe même d'un progrès indéfini; par delà l'antiquité et grâce à elle, on retrouva la nature et la raison, devenues reines et maîtresses des temps modernes ; et voilà la Renaissance entendue dans son sens le plus large, celui qu'ont mis en lumière avec l'enthousiasme antichrétien que vous savez, un Michelet ou unBurckhardt.

Mais pourquoi ce retour si exclusif vers l'antiquité et vers ce qu'elle représente ? Pourquoi cet élan si général et ces conséquences extrêmes? Déjà dans les siècles précédents la Renaissance classique s'était présentée aux hommes, au ixe, au xnc et au xivc siècles et jamais elle n'avait produit de tels effets. Pourquoi les produisit-elle au xvc ? Pourquoi a-t-elle eu au xvie ce résultat de détacher de l'Eglise un si grand nombre d'esprits ?

Assurément, il est difficile de résoudre un pareil problème, et surtout en peu de mots, car pour

y répondre il faut descendre jusque dans les entrailles mêmes de la société et des esprits, et quels sont les documents capables de nous révéler le fond même d'une société, le fond même des esprits à une époque donnée ? Cependant si on étudie de près cette époque, on constate que l'état politique et social de l'Italie au xivc et au xv° siècles a produit, au moins chez les Italiens des hautes classes, un état psychologique et moral singulièrement propre à leur faire comprendre et recevoir les leçons de l'antiquité.

Or, au moment où ces Italiens se trouvaient aptes à recevoir, à comprendre les leçons de l'antiquité, elle s'offrait à eux sous toutes les formes : arts, littérature, philosophie, si bien qu'il y eut une rencontre féconde entre le génie antique et le génie italien. De là naquit l'homme de la Renaissance, qui peu à peu cessa d'être chrétien par la double ruine de la doctrine et des mœurs ; c'est ce que je vais m'efforcer de vous montrer.

Au commencement du xive siècle font définitivement défaut à l'Italie les deux grandes puissances universelles qui avaient été sa gloire au Moyen Age, et qui en même temps avaient été pour elle, dans une certaine mesure, la garantie

d'un ordre social légitime, je veux dire : l'empire et la papauté.

L'empire s'écroule eu 1250, et, restauré en Allemagne, n'exerce plus dans la Péninsule qu'une influence secondaire et passagère. La papauté en 1303 va s'établir en France pour une longue période, laissant l'Italie livrée à elle-même. C'est un siècle d'atroces guerres civiles ; c'est la mêlée sanglante des partis ; c'est l'établissement des tyrannies locales, et la parodie de la souveraineté légitime.

La monarchie que Frédéric II avait naguère réalisée dans le royaume des Deux-Siciles, tel est le modèle sur lequel essaient de se former les Etats des petits princes italiens. Il n'y a dans l'Italie du xive siècle aucun pouvoir légitime. C'est ce qu'il importe de bien établir l).

Le tyran, ainsi que les différents partis qui se disputent le pouvoir, emploie sans l'ombre d'un scrupule, la force et la ruse ; pour arriver d'abord et pour régner ensuite, tyrans et partis n'hésitent pas à ruiner, à exiler, à exterminer ceux qui les gênent; devenus maîtres, ils possèdent un pouvoir absolu ma s précaire. Cette toute-puissance dont ils jouissent momentanément est fragile, ils

(1) Consulter Burckhardt : La civilisation en Italie au temps de la Renaissance, i. I, Impartie; l'Etat considéré au point de vue du mécanisme ; et Gebhart, Les Origines de la Renaissance en Italie, en. m.

la sentent menacée ; ils ont soif de jouir, de jouir tout de suite et le plus possible, puisqu'il faut jouir sous l'œil malveillant de jaloux et de conspirateurs. Il est inévitable que celui qui exerce le pouvoir dans ces conditions soit un tyran dans la pire acception du mot.

De ces tyrans que de types multiples, dans l'Italie du xive et du xvG siècles ! Regardez cet Agnello de Pise, arrivé au comble de l'orgueil et de l'exaltation ; il sort à cheval dans les rues avec un sceptre d'or à la main ; il se montre « comme des reliques » à la fenêtre de son palais, appuyé sur des tapis et des coussins de brocart d'or; il exige qu'on lui parle comme au pape et à l'empereur ; qu'on le serve à genoux (1).

D'autres tyrans ont un pouvoir plus étendu et semblent faire meilleure figure sans valoir mieux: tels les Yisconti de Milan, cette famille qui gouverne au milieu d'horribles tragédies, de trahisons, d'empoisonnements et d'assassinats presque incessants. Barnabo Visconti (1354) a un air de famille avec les plus cruels empereurs romains. Il rendra une ordonnance détaillée par laquelle il fait de la peine de mort une torture quotidienne de quarante jours. Sa principale occupation est la chasse au sanglier ; quiconque ose empiéter sur

(1) Filippo Villani, Istorie, xi, 101.

les droits de l'auguste chasseur périt dans les plus affreux supplices; le peuple tremblant est obligé de nourrir pour lui cinq mille chiens de chasse. Son petit-neveu Jean-Marie perfectionnera l'institution ; il dressera ses chiens à chasser l'homme. Lorsque au mois de mai 1409, pendant que la guerre durait encore, le peuple lui fit entendre le cri de « pace ! » il fît charger la foule et tuer 200 personnes. A la suite de cet événement il fut défendu de prononcer les mots de pace et de guerra; même les prêtres reçurent l'ordre de dire désormais à YAgnus Dei: « Dona nobis tranquillitatem (1). »

Sous le dernier Visconti, l'Etat n'a qu'un but : la sécurité du prince. Celui-ci sème partout la division ; il est persuadé qu'il n'y a pas d'autre moyen de régner. Partout il met en présence un honnête homme et un coquin qui devront se surveiller et se dénoncer l'un l'autre. Il se fait défendre par des mercenaires, des condottieri, dont les exigences se font chaque jour plus grandes, car ils savent qu'ils ont la force. Le moment viendra où voyant qu'ils ont avantage à renverser le prince ils n'hésiteront pas à le faire. C'est ainsi que périront les Visconti et que la maison des Sforza s'élèvera à leur place.

(1) BURCKHARDT, Of. Cit., I, 14-16.

François Sforza est le type le plus éclatant de l'aventurier, du condottiere italien. Il fait l'admiration de ses contemporains du xve siècle ; car il représente mieux que tous le triomphe de la force individuelle, l'ambition victorieuse, couronnée par la gloire, le pouvoir et la jouissance.

AXaples, malgré des apparences de légitimité, le gouvernement politique s'exerce dans les mêmes conditions. C'est par exemple ce Ferrante ou Ferdinand, fils d'Alphonse le Grand, odieux entre tous les princes du xve siècle. D'une cruauté monstrueuse, il aimait à voir dans son voisinage ses ennemis, soit vivants et enfermés dans des cages bien solides, soit morts et embaumés avec le costume qu'ils avaient porté. Il ne faisait pas même mystère de sa collection de momies (1).

Contre de tels hommes tous moyens de défense étaient admis. Le tyrannicide est exalté comme dans l'antiquité ; il s'accomplit dans des conditions particulièrement odieuses et démoralisantes; comme il faut l'accomplir en sécurité, c'est l'église qu'on choisira comme le lieu du meurtre ; et au moment où le tyran courbera le front devant son Dieu, le couteau des assassins le jettera blessé ou sans vie au pied des autels (2).

(1) Bi-rckhardt, op. cit., t. I, lre partie, ch. v. Les grandes maison s l 'égna n tes.

(2 Burckhardt, ibid., ch. m: Les adversaires (te la tyrannie.

A une souveraineté païenne on oppose une résistance païenne.

Qu'y a-t-il de plus grave pour une société que cette absence de tout pouvoir légitime, que cet état où nul n'est arrivé en vertu du droit, où celuilà peut tout se permettre qui a la force, l'intelligence et l'habileté ? Certes un tel état de choses est bien propre à développer les énergies (1). L'Italie fourmille de personnalités marquantes, de volontés fortes. Dans ces luttes des partis se forment des tempéraments robustes, des individualités originales jusqu'à la monstruosité. Mais nulle part on n'a de scrupules sur les moyens à employer pour arriver. La loi chrétienne tombe dans le mépris ; après l'avoir foulée aux pieds toute leur vie, la plupart de ces aventuriers triomphants meurent en se riant des foudres de T Église.

Le contre-coup était certain : peu à peu, des hautes classes de la société, cette démoralisation gagne les couches inférieures. Tous voulaient être riches, puissants et forts ; le succès et la jouissance, le succès pour la jouissance, voilà le but que chacun se propose d'atteindre. Où donc était le sens chrétien?

L'Italien ainsi formé était prêt à subir lm-

(1) Burckhardt, 2e partie, ch.i. L'Etat Italien et l'individu.

fluence de l'esprit antique dans le sens le plus mauvais, nous pouvons dire le plus païen. Or à ce moment même, l'antiquité renaissait sous des formes multiples.

Le réveil de l'antiquité se fait tout autrement en Italie que dans le Nord de l'Europe.

Dans le Nord de l'Europe l'antiquité est pour ainsi dire d'importation. L'Italien, au contraire, n'a qu'à regarder dans son passé : l'antiquité survit chez lui ; il n'a qu'à jeter les yeux autour de lui pour y penser. Rome, la ville « aux ruines éloquentes», comme dit Ozanam, avait déjà provoqué bien des retours vers l'antiquité classique, bien des vocations artistiques, historiques, littéraires. L'étude des monuments, les fouilles, allaient multiplier le nombre de ces retours et de ces vocations.

Le premier coup populaire, le premier coup senti de la Renaissance devait être frappé dans l'art : il le fut à Florence par Brunelleschi. A la pure inspiration chrétienne, la beauté de la forme sera bientôt préférée ; imiter l'antique, revenir à l'étude de la nature ; chercher la forme pour la forme, la beauté pour la beauté, voilà, dans l'art, le principe nouveau. Les sujets chrétiens n'y échappent pas. Les saint Sébastien, les saint Jean-

Baptiste, les Madeleine, ne serviront qu'à prouver chez les artistes la science du nu et de la beauté du corps. Un saint Pierre ne sera plus qu'un Jupiter démarqué.

Vous avez lu peut-être cette page de Michelet, au début de son volume sur la Renaissance, lorsqu'il parle des Léonard de Vinci du Louvre :

« En face de ce vieux mysticisme (celui de Fra Angelico), brille dans les peintures de Vinci le génie de la Renaissance, en sa plus âpre inquiétude, en son plus perçant aiguillon. Entre ces choses contemporaines, il y a plus d'un millier d'années. Bacchus, saint Jean et la Joconde dirigent leurs regards vers vous; vous êtes fascinés et troublés ; un infini agit sur vous par un étrange magnétisme. Art, nature, avenir, génie de mystère et de découvertes, maître des profondeurs du monde, de l'abîme inconnu des âges, parlez, que voulez-vous de moi? Cette toile m'attire, m'appelle, m'envahit, m'absorbe; je vais à elle malgré moi comme l'oiseau va au serpent. Bacchus ou saint Jean, n'importe, c'est le même personnage à des moments différents. Regardez le jeune Bacchus au milieu de ce paysage des premiers jours. Quel silence ! quelle curiosité! il épie dans la solitude le premier germe des choses, le bruissement de la nature naissante : il écoute sous l'antre des Cyclopes le

murmure enivrant des dieux. — Même curiosité du Lien et du mal dans son saint Jean précurseur : un regard éblouissant qui porte lui-même la lumière et se rit de l'obscurité des temps et des choses ; l'avidité infinie de l'esprit nouveau qui cherche la science et s'écrie : Je l'ai trouvée ! C'est le moment de la révélation du vrai dans une intelligence épanouie, le ravissement de la découverte, avec une ironie légère sur le vieil cage, enfant caduc (1). »

Mais le retour aux lettres anciennes avait précédé la rénovation artistique et devait avoir des effets plus profonds et plus durables. Là ce n'était plus seulement des formes admirables, c'était la substance même des idées, qui, grâce à la forme, et aussi, nous ne saurions trop le redire, à la prédisposition des cerveaux italiens, devait passer dans leur esprit. Le xiv° et le xv° siècles sont l'époque des grandes trouvailles : qui ne connaît les pieux efforts de Pétrarque pour exhumer l'antiquité ? Alors commencèrent à se propager toutes les œuvres anciennes.

Par qui se fit cette propagation ? Par les humanistes. Ce sont eux qui, à partir de la seconde moitié du xivc siècle, ont mis l'antiquité à la base de la culture intellectuelle, et par conséquent ont

(1) Introduction, p. 101.

préparé cette fusion de l'esprit antique et de l'esprit italien d'où est sorti l'esprit moderne. L'humanisme, c'est une légion à cent têtes dont l'influence va s'exercer de diverses manières.

D'abord par des personnalités marquantes, par des génies de premier ordre, comme Pétrarque et Boccace ; par toute cette classe de lettrés qui peu à peu va couvrir l'Italie entière et y faire pénétrer la culture antique.

Par les universités aussi, par les écoles de latin qui se fondent dans quantité de villes. A la cour de Jean-François de Gonzague (1407-1444), à Mantoue, une école est établie par l'illustre humaniste Vittorino da Feltre (1); il n'a presque rien écrit, il passe sa vie à enseigner; humaniste, il l'est par l'ensemble de ses dons, de ses connaissances, qui font de lui cet « homme universel » qu'admire l'Italien du xve siècle. Il excelle dans tous les arts ; les exercices du corps ne lui sont pas plus étrangers que ceux de l'esprit. Aussi des élèves lui viennent de toute l'Italie et de toute l'Allemagne, riches et pauvres, car il reçoit gratuitement ceux qui ne peuvent payer. Celui-hà est un maître chrétien.

Enfin ces humanistes ont été les éducateurs des

(1) C. Rosmini, Idea dell 'ottimo precettore nella vita e disciplina di Vittorino da Feltre e de siuoi discepoli, Bassano, 1810. Cf. Burgkuabdt, t. I, 3e partie, ch. v.

princes, des grands seigneurs, des citoyens les plus éminents des différentes villes, et c'est ainsi que s'est formé une classe nouvelle et particulier ment puissante de propagateurs de la culture antique. Banquiers, commerçants, libraires rivaliseront avec les chefs d'Etats.

Le secret de la merveilleuse influence des Médicis est qu'ils se sont mis à la tête du mouvement intellectuel. Cônie possède la gloire d'avoir reconnu dans la philosophie de Platon la plus belle fleur de l'esprit antique.

Alphonse le Grand, roideNaples, et Frédéric, duc cl'Urbin, furent eux aussi pour les humanistes de leur temps de véritables Mécènes.

Il y eut alors un singulier engouement en faveur de ces hommes dont l'esprit semblait supérieur et de qui on attendait tout progrès. L'humaniste devient le factotum des petites cours italiennes ; c'était un personnage indispensable aux républiques, aux princes, même aux papes ; on ne pouvait se passer de son concours pour la rédaction des lettres et pour les discours publics et solennels.

Les deux secrétaires et stylistes de Léon X, Pierre Bembo et Jacques Sadolet, deviennent illustres entre tous. Un humaniste a tous les droits par cela même qu'il a science et talent. Fût-il laïque ou marié, il parle dans les églises;

on le voit monter en chaire, et y prononcer le panégyrique d'un saint, l'oraison funèbre d'un personnage distingué ; il fera des discours de mariage et prêchera même à la première messe d'un ecclésiastique ami (1).

Cette faveur exagérée finira par perdre les humanistes. Ils seront bientôt assoifés d'argent et bouffis d'orgueil. Les parents, dans l'espérance de voir leurs enfants grandir à la cour des princes, ne reculeront devant aucun sacrifice pour qu'ils reçoivent l'instruction et l'éducation qui leur permettront déjouer plus tard un rôle si brillant, ils en feront de petits prodiges qui, à peine adolescents, se lanceront dans une vie agitée, dévorante, tour à tour précepteurs, secrétaires, professeurs, valets ou quasi ministres des princes, exposés à toutes les séductions, à toutes les avances, en butte aussi à des jalousies mortelles. Il n'est pas étonnant que ces jeunes gens en viennent bientôt aux excès les plus scandaleux et qu'ils joignent l'immoralité à l'incrédulité.

Ils se dressent eux-mêmes les uns contre les autres comme des accusateurs formidables, ils se jettent les pires calomnies à la tête, et causent

(1) Anecdote, litteraria e.r mss. Codicibus eruta. 4 vol. Romce, 1772-1783. — C. Rosmini. Vita di Fmncesco Filelfo. Milan, 1808, 3 vol.

ainsi en partie le discrédit profond où ils tomberont au XVIe siècle.

Quelle a été l'œuvre des humanistes ? Ça a été d'abord une latinisation générale de la culture (1); on voit réapparaître tous les genres antiques. Des traités, des lettres et des dialogues répandent dans l'Italie les procédés et les doctrines de la vieille littérature romaine ; ce qui est pour nous simple lieu commun semblait alors tout nouveau ; c'étaient des vues laborieusement retrouvées sur des objets dont on n'avait plus coutume de parler. Est-il étonnant que de tels écrits aient excité l'enthousiasme universel? Mais il ne fallait pas longtemps pour que cette résurrection trop complète du passé eût des conséquences fâcheuses. Bientôt la culture nationale fut menacée. L'intelligence libre et spontanée qui avait cru se réveiller s'imposait à elle-même de nouvelles barrières. Surtout on en était venu à demander aux anciens, c'est-à-dire aux païens, la solution des grands problèmes que le christianisme avait résolus pour les générations précédentes. La latinisation de la culture en devenait la paganisation.

Et c'est ici que nous touchons au fond de la question qui nous occupe. Qu'y a-t-il dans la Renaissance de contraire à l'esprit chrétien?

(1) BuhckhardT; op. cit., t. Ier, 34 partie, eh. ix.

Est-ce le retour aux lettres classiques? Nou.Ge retour aux lettres classiques n'avait en lui-même rien de particulièrement néfaste.

Parmi les Pères de l'Eglise beaucoup avaient approuvé cette culture et en avaient eux-mêmes profité sans y rien perdre de leur souffle chrétien.

Est-ce le retour au culte de la forme et de la beauté? Pas encore. Sûrement, au point de vue de la forme, on pouvait rêver plus beau que la peinture ou la sculpture du Moyen Age, sans abaisser pour cela l'inspiration qui anime ses œuvres.

Est-ce le retour à l'étude de la nature? Non, pas même cela, quoique certains prétendent qu'il ait été tenu pour dangereux et honni par l'Eglise dans les siècles qui précédèrent le xivc et le xvc. « Bien avant que Pie II dans ses Commentaires ne vantât les paysages des Monts Albains et de l'Amiata, les livres saints avaient célébré en termes magnifiques les merveilles de la nature physique (1). » Et quant à la nature humaine et aux problèmes qu'elle soulève, ni saint Augustin, ni saint Thomas, ni tant d'autres ne l'avaient étudiée avec une précision et une délicatesse moindres que celles qu'y ont apportées les écrivains de la Renaissance.

(1) Guiraud, L'Eglise et les Origines de la Renaissance, p. 288. Voir sur ce sujet YIntroduction de Pastor, Histoire des Papes, p. 12 et suivantes.

Qu'y avait-il encore un coup dans la Renaissance de contraire à l'esprit chrétien ? C'est le retour à l'esprit antique, à l'esprit de l'antiquité païenne. Voilà bien ce qui mit la Renaissance italienne aux antipodes du christianisme.

Il y a une opposition fondamentale entre l'esprit antique et l'esprit chrétien.

La conception chrétienne de la vie repose sur la notion de la nature déchue, corrompue, réduite à la faiblesse ; sur la notion du péché, sur la nécessité du secours divin pour relever la nature, pour éviter le péché. Elle repose encore sur l'idée de la rédemption de l'humanité par un Dieu fait homme et souffrant. A Tordre de la nature le christianisme superpose Tordre surnaturel et, si le christianisme déifie l'homme, c'est par l'infusion en lui de la vie surnaturelle, par une participation, bienfait gratuit de Dieu, à la vie divine, et ceci est un don, une grâce.

Le paganisme au contraire, la conception antique et païenne de la vie repose sur la déification de la nature elle-même, de la nature physique et de la nature humaine. Eritis sic ut dit, vous serez comme des dieux, dit le paganisme, et il le <li' dans le sens où le Tentateur Ta dit à nos premiers

parents. Parcel qu'il n*y a rien au-dessus de la nature, rien au-dessus de la raison, suivre la nature voilà le bien. Heureux si la raison sait encore dans la nature discerner le bien et le mieux, l'inférieur et le supérieur ! Sinon le dernier mot sera la réhabilitation delà chair et de l'orgueil humain. Or je dis que la Renaissance, et dans la Renaissance l'humanisme qui a été le véhicule de ses idées, sont revenus à la conception la plus inférieure ; et je le prouve.

L'humanisme n'a cure de l'ordre surnaturel qu'il passe sous silence ; il proclame la bonté de la nature, sa force et son efficacité pour parvenir à tout.

Dès le commencement du xve siècle, le maître de Pogge, Colluccio Salutati, écrit clans ses Travail/ d'Hercule que « le ciel appartient de droit aux hommes énergiques qui ont soutenu de grandes luttes et accompli de beaux travaux sur la terre », proclamant ainsi que l'homme tire de lui seul et de ses efforts personnels sa fin dernière et sa perfection (1).

Au sujet de la nature humaine, l'humanisme professe déjà l'optimisme dont témoignera Rabelais, lorsque, parlant des habitants de Thélême, il dira : « En leur règle n'était que cette clause :

L) Fil. Yillani, Vite, p. 15; cité par Burckhardt, op. cit. t. II, p. 342.

« Fais ce que tu voudras », parce que gens libres, bien nés, bien instruits, conversant en compagnies honnêtes, ont par nature un instinct et aiguillon qui toujours les pousse à faits vertueux (1). » Sequere naturam, suis la nature !

Élever au plus haut degré d'intensité l'humanité que l'on porte en soi, tout connaître, tout goûter, jouir de tout, telle est la loi morale de l'humanisme, loi qui concorde merveilleusement avec les aspirations et l'absence de scrupules que l'état politique et social avait fait naître chez l'Italien du xv° siècle. L'homme universel', développant harmonieusement toutes les heureuses' dispositions de son corps, toutes les facultés de son esprit ; cultivant toutes les sciences et tous les arts, voilà le suprême idéal (2).

Sequere naturam. Heureux, disais-je, quand on entend l'axiome avec cette élévation relative. Déjà parmi les philosophes anciens, plusieurs s'étaient efforcés de donner de la nature une définition qui permit de distinguer entre les instincts. La nature, avaient dit quelques-uns, ce sont les belles aspirations communes de l'humanité, les lois de la conscience universelle ; pour d'autres, c'étaient les nobles instincts individuels, capables de tirer

(1) Gargantua, liv. I, en. lvh. Rabelais va plus loin au li\. IV. en. xxxii. et livre toute sa pensée dans le mythe de Physis. (2; Cf. Goiraud, L'Eglise el les Origines "de I" Renaissance,

de pair les âmes d'élite ; pour d'autres enfui, tous les instincts quels qu'ils soient, d'autant plus respectables qu'ils sont plus impérieux.

La Renaissance elle aussi s'est trouvée en face de ces définitions variées, de ces tendances diverses, toutes dangereuses, osons l'avouer, car au fond de toutes se retrouve l'exaltation de la personne humaine ; c'est-cà-dire que le der.nier mot est l'orgueil et qu'une morale ainsi fondée ne connaît pas de barrière infranchissable.

Sans doute, à cette époque comme de nos jours, les hommes les plus éminents crurent trouver un agent efficace de résistance au mal dans le sentiment de l'honneur, dans ce mélange de conscience persistante et d'égoïste fierté, que l'homme moderne garde souvent encore quand il a perdu tout autre principe. Mais qui ne sait avec quels vices et avec quelles illusions ce sentiment est compatible?

Et puis, il faut bien le dire encore, la Renaissance s'est arrêtée de préférence à la définition du Sequere naturam, la moins noble de toutes: la satisfaction de tous les instincts, ou en dernière analyse, la jouissance sous toutes ses formes (1). C'est, par exemple, Laurent Valla qui, dans son dialogue de Voluptate, déclare que l'homme a droit

(1 Guiraud, op. vit., p. 296.

à cette satisfaction intégrale de tous ses désirs ; qu'un danger évident peut seul commander l'abstention de T adultère et de la luxure ; qu'en dehors de cette règle, tout plaisir sensuel est bon; que la continence est un crime contre la bonne nature (1). Et cette hardiesse immorale de Valla peut encore passer pour de la timidité à côté de celle de Beccadelli (dit le Panormite). Dans un livre que je ne veux point nommer, les vices les plus hideux de l'antiquité sont glorifiés et recommandés. Et ce livre n'est pas un phénomène isolé ! Pogge, Filelfe, /Eneas Sylvius se délectent à publier les récits les plus bassement scandaleux. Jamais la littérature n'a atteint pareil degré d'obscénité. Et les princes les plus en vue acceptent la dédicace de telles œuvres. Et la réalité répond aux théories : les vices les plus infâmes régnent sans se cacher. C'est vraiment la réhabilitation de la chair (2).

La passion du luxe, par conséquent la cupidité, se joint à celle du plaisir. Pour satisfaire le luxe et le plaisir il faut de l'argent ; donc on vend sa plume, et, s'il le faut, sa personne ; flatterie et chantage sont des moyens d'action à l'usage des littérateurs de l'époque.

1 Valise opéra, BasileiB, 1519. Cf. Pastor, Introduction, p. 17-33.

(2; Voigt, t. II, p. 471 et suiv. — Pastob, Introduction^ p. 32, — Thureau-Dangin, St Bernardin de Sienne, p. 7 et 47.

Les humanistes sont arrivés à la réhabilitation de la chair, ils sont arrivés aussi à la réhabilitation de l'orgueil humain ; un seul but mérite que l'homme se le propose : la gloire, s'il peut l'atteindre, avec le mépris parfait des vices en dépit desquels les grands hommes sont devenus grands. Un homme d'esprit ou de talent, et à plus forte raison un homme de génie, est au-dessus des lois.

Quand on en arrive à cette conception de la loi morale, il faut que déjà se soit fait un grand travail de démoralisation dans les esprits. Tout homme a tendance à justifier sa vie par des principes qu'il proclame ; il en fut ainsi à l'époque de la Renaissance ; on ne tarda pas à mettre les doctrines en rapport avec l'immoralité pratique et à la proclamer comme un droit.

t Aussi trouvons-nous le même esprit d'opposition au christianisme dans l'ordre des doctrines spéculatives que dans la pratique de l'existence : la raison doit régner sans partage, la raison peut tout et par conséquent nulle barrière ne saurait lui être imposée. La Révélation n'est qu'une entrave et une absurdité. Alors commencent, ouvertes ou cachées, des attaques positives contre les doctrines chrétiennes. Déjà Pétrarque déplorait qu'il suffit de faire ouvertement profession de la foi chrétienue et de montrer qu'on la plaçait au-

dessus de la philosophie païenne pour se faire une réputation de sottise et d'ignorance (1). Un célèbre homme d'état florentin, Rinaldo degli Albizzi, déclarait incompatibles la science et la foi (2) ; à la cour des Médicis, Marsile Ficin ; à celle des Papes, Pomponius Laetus professaient de telles doctrines. Même l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme étaient niées par eux.

Parmi les humanistes les uns traitaient le christianisme avec dédain et le passaient sous silence. Théodore Gaza le constatait quand il écrivait au Panormite : « Les lettrés de notre temps ne mentionnent presque jamais le nom de Jésus-Christ dans leurs écrits (3). » D'autres plus hardis le tournaient en ridicule, ne voyant dans les dogmes que des idées surannées, incapables de conduire dans la voie du progrès et dignes d'être rejetées.

Ils s'en prenaient surtout à ce qui est l'essence même du catholicisme et ce qui contredisait le plus leur orgueil et leur sensualité : le principe d'autorité et la mortification des sens. Vous savez comment sur ce point devaient se rencontrer la Réforme et la Renaissance.

(1) Kcerting, Geschichte der Litteratur Italiens, etc. Petrarca» t. I, p. 426-427.

1^2] Commissioni di Rinaldo degli Albizzi, t. III. ch. n, p. COI ; cité par Pastor, Introduction, p. 35.

(3) Cité par Guiryid, op. cit., p. 302.

Bien des humanistes, par suite des positions qu'ils occupaient, ne croyaient pas pouvoir attaquer directement les vérités chrétiennes, mais prenaient des détours et ne manquaient pas le but. Par exemple ils raillaient la scolastique, et sous prétexte d'ébranler une méthode, on touchait au fond et on démolissait pièce à pièce toute la théologie catholique.

Lorsque pendant le concile de Constance, J^ogge. écrivait la fameuse lettre où il exaltait Jérôme de Prague mourant sur le bûcher, au fond celui qu'il exaltait c'était l'homme qui savait braver en face l'autorité de l'Eglise. Et lorsque dans son traité de V Avarice, qu'il adressait à l'archevêque de Saragosse, il opposait à la cupidité du prêtre le désintéressement du philosophe, il faisait plus que de signaler quelques travers individuels, il tendait à prouver que la morale purement humaine est plus haute et plus efficace que la morale religieuse.

Gomme le clergé, par son magistère et par son •célibat, représente le principe d'autorité et l'idéal du renoncement, de la mortification des sens, il devait être passionnément attaqué par les humanistes, et il le fut. Précurseur de Voltaire, Pogge ne voit dans les prêtres que des fourbes : « Que visent-ils, que cherchent-ils sous le voile de la foi, sinon à devenir riches sans travailler ? S'ils

feignent hypocritement de mépriser l'argent et les honneurs, c'est pour paraître les devoir au mérite et à la vertu. » Ce sont des prêtres qu'il donne pour héros aux anecdotes les plus scabreuses de ses Facéties , voulant par là faire croire que ces professeurs de continence étaient les plus dissolus des hommes.

« Dans la curie, dit Pogge, tout est tourné au siècle et peu de choses sont rapportées à la religion. Les vices de l'univers viennent y affluer de telle sorte qu'elle en est le miroir ; » et Lapo de Castiglionchio ajoute : « On y trouve seulement la superbe, l'insolence, l'avarice, la simulation, la jactance, la gourmandise, la luxure, la perfidie, la lâcheté, la fraude et la fausseté (1). »

<( Voilà, dit M. Guiraud, dans son excellent livre sur l'Église et la Renaissance auquel nous empruntons ces dernières considérations, voilà les déclamations qu'on ne cessait de faire entendre dans le monde des humanistes, qui n'exploitaient l'Église que pour la diffamer (2). »

Plus encore que le clergé séculier, les moines étaient l'objet de leurs attaques, parce qu'à un plus haut degré ils représentaient l'idéal chrétien du renoncement. Les humanistes poussaient l'in-

(1) Pastor, Introduction, p. 38-39. Bup.ckhardt, op. cit.. t. II, p. 225.

2 Guiraud, l'Eglise et les Origines de la Renaissance, p. 304

et suivantes.

dividualisme jusqu'à la négation de toute dépendance et de tout lien ; par leur vœu d'obéissance et de stabilité, les moines le combattaient et le supprimaient. Les humanistes exaltaient l'orgueil de l'esprit ; les moines le remplaçaient par l'humilité et l'abjection volontaires. Les humanistes glorifiaient la richesse ; les moines faisaient vœu de pauvreté. Les humanistes, enfin, légitimaient le plaisir sensuel ; les moines mortifiaient leur chair par la pénitence et par la chasteté.

La Renaissance païenne sentit si bien cette opposition qu'elle s'acharna contre les ordres religieux avec autant de haine que nos sectaires modernes. Parmi ses écrivains, les uns s'attachaient à montrer l'utopie de l'idéal monastique : ce n'était qu'un trompe-l'œil imaginé pour en imposer aux âmes naïves et crédules, une apparence destinée à cacher les vices des couvents, une enseigne ayant pour objet d'achalander la boutique quï l'arborait. Voilà la thèse que développent Pogge dans ses pamphlets De Avaritia et De Miseria humant? conditionis ; Léonard l'Aretin, dans son discours Contra hypocritas ; Filelfe dans plusieurs de ses satires et dans son traité De Seriis et jocis.

Et ces hommes dont la vie était généralement immonde, n'ont pas assez de sévérité pour les vices des cloîtres. Nous connaissons cette hypocrisie !

Plus radicaux encore dans leur opposition, d'autres humanistes niaient que l'idéal monastique fut moral : le moine qui l'aurait réalisé dans toute sa perfection n'aurait gagné que leur mépris. Obéissance, abnégation, pauvreté, humilité, chasteté, étaient pour eux des vices résultant des plus dangereuses aberrations de l'esprit ; la chasteté surtout. « Les filles perdues, écrit Laurent Valla, sont plus utiles à l'humanité que les Sœurs et les vierges (1)... » Plus un ordre est sévère et fervent, plus il il est attaqué. Ainsi les Franciscains de l'Observance, disciples de saint Bernardin de Sienne, furent l'objet des plus grossiers sarcasmes. Par contre les Bénédictins et les Conventuels sont ménagés parce que leurs richesses les rendent plus accessibles aux pensées et aux goûts du monde, parce que beaucoup d'entre eux ont laissé se relâcher l'idéal monastique (2). Cela achève de nous donner la mesure de la sincérité de ces écrivains et de la pureté de leurs intentions.

Jusqu'à quel point l'action de l'humanisme païen fut-elle profonde ? Je n'ai point à l'examiner ici : « Quel œil, dirons-nous avec Burckhardt, pourrait sonder les profondeurs où se forment les caractères et les destinées des peuples, où les qualités naturelles et les qualités acquises compo-

(1) Vall.v, de Voluptate, li\. I. <ii. xliv.

(2) Guibaud, op, cit., p. 305-306.

sent un tout nouveau, où le caractère primordial se refond deux ou trois fois, où même les dons intellectuels qu'à première vue on serait tenté de regarder comme primitifs ne sont qu'une acquisition relativement tardive et nouvelle?... Comment feronsnous pour démêler ces mille courants où l'intelligence et la moralité se mêlent et se confondent sans cesse (1) ? »

Je sais, — MM. Pastor et Thureau-Dangin l'ont fait, — ce qu'on pourrait montrer de foi persistante, de morale sévère et même d'austère pénitence dans cette Italie qui, « d'hôtellerie de douleur », comme disait Dante, avait voulu se transformer en une hôtellerie de plaisir et d'allégresse épicurienne (2).

Mais je ne puis oublier tant de crimes, tant de vengeances atroces et raffinées, tant d'assassinats payés, tant d'empoisonnements lâches et perfides, unis à tant de vices ignobles, dont les prédicateurs aussi bien que les gens de lettres et les historiens me révèlent le honteux secret ; et je ne puis que répéter les aveux d'un Machiavel ou d'un Benivieni : « Oui, nous autres Italiens, nous sommes profondément irréligieux et dépravés (3). » — « Les iniquités et les péchés s'étaient multipliés en Italie,

(1) Burkhardt, t. I, 6e partie, Mœurs et Religion, eh. i. 2 Thureau-Dangin, St Bernardin de Sienne, p. x-xi. (3) Machiavel, Discorsi, liv. 1, ch. xn.

dit Benivieni, parce que ce pays avait perdu la foi du Christ. On croyait généralement que tout dans le monde, et les choses humaines surtout, n'avaient d'autre cause que le hasard. Certains pensaient qu'elles étaient gouvernées par les mouvements et les influences célestes. On niait la vie future, on se moquait de la religion. Les sages du monde la trouvaient trop simple, bonne tout au plus pour les femmes et les ignorants. Quelquesuns n'y voyaient qu'un mensonge d'invention humaine... L'Italie enfin, etsurtoutla ville de Florence, était livrée à l'incrédulité... Les femmes elles-mêmes niaient la foi du Christ, et tous,, hommes et femmes, retournaient aux usages des païens, se plaisaient dans l'étude des poètes, des astrologues et de toutes les superstitions (1). »

Maintenant je me rappelle l'aphorisme de Michelet : « Suis la nature ! » Ce mot des stoïciens fut l'adieu de l'antiquité. «Reviens à la nature, » c'est le salut que nous adresse la Renaissance, son premier mot. Et c'est le dernier mot de la raison (2). » Et voici que ce dernier mot de l'antiquité, ce premier mot de la Renaissance et ce dernier mot de la raison, ont abouti non seulement au vice, non seulement au crime, mais à la superstition, à la foi aux esprits et aux sorcières, c'est-tà-dire à l'hu-

(1) Cité par Perrexs, Jérôme Savonarole. 2e éd. p. 44.

(2) Michelkt, Renaissance, p. 482.

miliation de cette raison elle-même qui s'était divinisée !

Oh ! comme Taine se montre plus grand et plus juste esprit que Michelet lorsqu'il écrit en parlant de ces ailes du christianisme, seules capables de soulever l'homme au-dessus de lui-même : « Toujours et partout, depuis dix-huit cents ans, sitôt que ces ailes défaillent ou qu'on les casse, les mœurs publiques et privées se dégradent. En Italie, pendant la Renaissance ; en Angleterre, sous la Restauration ; en France, sous la Convention et le Directoire, on a vu l'homme se faire païen comme au premier siècle ; du même coup, il se retrouvait tel qu'au temps d'Auguste et de Tibère, c'est-à-dire, voluptueux et dur: il abusait des autres et de lui-même ; l'égoïsme brutal ou calculateur avait repris l'ascendant, la cruauté et la sensualité s'étalaient, la société devenait un coupegorge et un mauvais lieu (1). »

Oui; mais si tel a été l'aboutissement final du mouvement de la Renaissance, comment se fait-il que l'Église l'ait protégé ? C'est le problème que nous nous efforcerons prochainement d'élucider.

(1) Taine, Les Origines de la France contemporaine. Le Réf/ime moilerne, t. II, p. 118.

DES CARACTERES DE LA RENAISSANCE EN FRANCE, EN ANGLETERRE ET EN ALLEMAGNE. — Dx\.NS QUELLE MESURE ELLE SE CONFOND DANS CES PAYS AVEC LE MOUVEMENT PROTESTANT fi).

Après avoir montré on Italie les origines et les développements de ee grand mouvement que Ton désigne sous le nom de Renaissance, il me faudrait, si je voulais être complet, vous promener à travers toute l'Europe, en Espagne, en Hongrie, en Pologne, et Jusqu'en Suède, et je vous y montrerais l'influence de l'humanisme sur les esprits, la culture nouvelle partout introduite, et exerçant

(1) On trouvera, en tète de chacun des paragraphes de ce

chapitre les principaux ouvrages à consulter sur la Renaissance, en Allemagne, en France, en Angleterre.

partout son action sur la vie de la société. Mais je dois me borner. Et d'ailleurs mon but n'est pas et ne saurait être de vous faire connaître en luimême ce mouvement de l'humanisme et de la Renaissance. Je ne l'étudié que dans ses rapports avec la révolution morale et religieuse qui a marqué la première moitié du xvie siècle. Je dois donc me consacrer uniquement aux nations qui ont joué un rôle décisif dans cette révolution et qui ont été pour les autres des initiatrices. En Italie, nous l'avons vu, la Renaissance a été vraiment un retour à l'antiquité classique et grâce aux connivences qu'elle a trouvées dans l'état moral de la nation, un retour à l'esprit antique, rationaliste, naturaliste et païen. En Allemagne, par le retour à l'antiquité classique, on reviendra aussi à l'antiquité chrétienne ; on n'aboutira pas au réveil de l'esprit antique, mais à une prétendue restauration du christianisme primitif, au protestantisme. En Angleterre et en France, on s'acheminera vers une solution mixte; l'Angleterre, sous l'influence de causes qui ne dérivent nullement de l'humanisme ni des progrès de l'esprit humain, sera peu à peu conduite vers ce protestantisme mitigé qui demeurera pour des siècles sa caractéristique dans l'histoire; la France, après un profond ébranlement, restera fidèle à sa foi traditionnelle et saura trouver le terrain de rencontre entre

cette foi traditionnelle, la culture antique et ce qu'il y eut de meilleur enfin dans les aspirations religieuses du xvie siècle.

En ces trois pays, on le voit, le mouvement classique, les progrès de l'humanisme, se confondent en une certaine mesure avec les origines du mouvement religieux. Dans quelle mesure? C'est ce que je m'efforcerai de montrer dans la plus grande partie de cet entretien. Mais auparavant il me faut répondre brièvement à cette autre question que je crois lire dans les esprits. Pourquoi, dans ces pays, le mouvement humaniste et le mouvement religieux ont -ils tendance à se confondre ? A première vue ils sont contradictoires ; qu'ont-ils donc de commun ?

Tout d'abord, c'est affaire de date. La Renaissance bat son plein en Italie au xv° siècle et atteint son apogée dans le premier quart du xvi°. C'est l'époque où elle commence à transformer Y Allemagne, l'Angleterre et la France. En France notamment, c'est après 1530 que la doctrine s'organise, si je puis dire, avec la fondation du Collège de France ; c'est aussi le moment où arrivent Rosso et Primatice. Or, c'est en 1517, que Luther

a publié ses thèses sur les Indulgences ; en 1520 qu'à la diète Worms il a jeté son défi à l'Eglise romaine. Il y a donc simultanéité entre les deux mouvements.

En second lieu, comme je l'ai dit précédemment, en Allemagne, en Angleterre, en France même, l'antiquité classique est d'importation ; les Allemands, les Anglais, les Français n'y retrouvent pas leur passé. Elle n'est et ne peut être que le monopole de ceux qui étudient dans les livres et, par conséquent, son action sera Lien moindre qu'en Italie.

En Italie, tout concourt non seulement à accélérer le mouvement de transformation, mais à lui donner une direction unique. L'influence de l'art par exemple est très grande, quoique inférieure à celle de l'humanisme, parce qu'elle s'exerce partout et dans le même sens que celle de l'humanisme ; c'est ou la réapparition ou la restauration de l'art antique, avec le culte avoué de la beauté pour la beauté, de la forme pour la forme. En Allemagne, en France, en Angleterre même, il y aura, pendant la première moitié du xvie siècle, une très belle floraison artistique. Mais cet art, tout en subissant l'influence italo-antique, demeurera fidèle aux traditions nationales. Voyez les monuments si nombreux qui ont couvert l'Allemagne à la fin du xve siècle et au commencement du xvic ;

ces églises, ces hùtels de ville : entrez à Saint- Sébalcl de Nuremberg, étudiez le chef-d'œuvre de Pierre Vischer, cette châsse, autour de laquelle, dressés le long de leurs colonnettes de bronze, montent la garde des apôtres si vivants, d'une exécution si achevée ; attardez-vous à Ulm, dans dans la cathédrale, devant les stalles en chêne de Syrlin-le- Vieux, qu'ornent ces têtes merveilleusement expressives et si parfaites des sages antiques, des prophètes et des syhilles : à Nuremberg encore, revoyez, dans sa petite maison qui subsiste, l'œuvre tourmentée d'Albert Durer; ou bien, dans la grande salle du musée de Baie, passez et repassez devant l'admirable suite des Holbein, saisissants de réalisme, d'un trait pourtant si pur et si grave ; certes, l'influence de la Renaissance est là ; elle est là dans son esprit, plus encore dans ces attributs antiques dont elle est parfois prodigue ; mais comme tout cela pourtant est et demeure de l'art allemand !

Et chez nous, cette délicieuse Renaissance qui est la grâce et comme le sourire des règnes de Charles VIII, et de Louis XII, de la plus grande partie même de celui de François Ier, comme elle reste française (1) ! Quand Rosso et Primatice arriveront tout imbusde leuresthétique italo-antique.

de

1 E. Muntz, La Renaissance en Italie et en France à l'époque Charles VIII, Paris, 1885.

certes on les admirera, niais ils n'en demeureront pas moins une école d'étrangers établis en France, et ils ne tueront pas l'art français. Précisément, ainsiqu'im critique Fafait remarquer, ((parce qu'ils ne font aucune concession au goût français, parce que les Français dans leur œuvre ne retrouvent rien d'eux-mêmes, ni leur vie, mais celle des Romains et des Grecs : ni leurs traditions, mais celles de l'antiquité ; ni leurs croyances, plus de Christ, de Vierge, ni de saints, mais des dieux et des déesses (1), » précisément pour ce motif ils n'exerceront qu'une action très restreinte. L'art italo-antique en tout cas n'aura pas la plus petite influence sur le mouvement des idées ; et nous pouvons le passer sous silence quand nous étudions l'histoire de la transformation intellectuelle et morale de nos pères du xvie siècle, tandis qu'il serait absurde d'étudier l'Italien du xvc, sans tenir compte du facteur artistique:

Même dans Tordre des idées, parce qu'elle est d'importation, l'antiquité n'exercera en Allemagne, en Angleterre ou en France qu'une influence limitée ; le génie national aura la force d'absorber les éléments étrangers; un Colet ou un Thomas More sont de vrais Anglais sous le manteau de la Renaissance ; et chez nous ceux-là même qui se

(1) Lemonxier, dans ÏHistoire de France de Lavisse, t. V, p. 357.

laissent pénétrer le plus à fond demeurent encore des Français fidèles aux traditions ancestrales ; Rabelais par exemple et Marguerite de Navarre ne continueront-ils pas, avec un esprit nouveau, la tradition de nos vieux et aimables conteurs ?

En France et en Angleterre, l'humanisme trouvera bien une clientèle dans les hautes classes, écrivains, professeurs, érudits, nobles, magistrats, membres du haut clergé; mais il n'atteindra pas la masse.

La France, par exemple, n'est pas, comme l'Italie, composée de petits états, principautés ou républiques, où tout se voit, tout se sait, tout a sa répercussion immédiate du haut en bas ; c'est un grand corps, constitué par d'imposantes masses. La classe moyenne, dans tout le royaume est quelque chose de stable, de puissant, de traditionnel. Elle est encadrée par un ensemble d'institutions qui la maintiennent; elle a été formée dans des collèges, dans des universités très vieilles, qui ont des méthodes et qui les défendent; d'où une sorte d'inertie à accepter les idées nouvelles ; et même de la répugnance, lorsqu'on vient à constater que des idées religieuses suspectes se mêlent aux nouveautés littéraires.

Vous connaissez cet épisode de l'histoire du collège de Navarre, à la rentrée de 1533; les élèves y jouaient la comédie en public, suivant

l'usage (on avait déjà inventé les fêtes de rentrée). Cette fois les rhétoriciens s'étaient avisés de jouer une pièce de leur composition, toute pleine d'allusions aux événements contemporains, encore qu'ils n'eussent point de journaux pour les apprendre. Le canevas de la pièce était celui-ci. Une reine — Marguerite de Navarre — est occupée à filer, lorsqu'une mégère (maître Gérard) s'approche d'elle et lui remet, pour la séduire, un Evangile. La reine le lit et, se changeant en furie, ne travaille plus qu'cà opprimer les malheureux et les innocents. Personne ne s'y trompa.

Quelle fut l'attitude de la Sorbonne, je n'ai pas besoin de vous le rappeler, particulièrement dans ce fameux épisode de la Querelle d'Erasme qui mit aux prises humanistes et scolastiques.

Enfin, dans l'ordre moral non plus, la Renaissance ne trouva le terrain préparé en Allemagne, en France ou en Angleterre, comme en Italie. Il fallait l'Italien du xive siècle, tel que l'avait fait l'état politique et social, pour que l'Italien du xve s'assimilât tous les fruits de l'esprit antique. L'Angleterre, la France, l'Allemagne ont eu assurément beaucoup à souffrir au xiv° et au xvc siècles, ces tristes siècles ! Mais ce sont des Etats organisés, les pouvoirs y sont légitimes ; les classes de la nation sont hiérarchisées ; en Allemagne, chacun a son-droit, dont l'empereur

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