Iaxssen. t. VI, p
2 Ibid., p. 247.
la scène : « Quand un auteur dramatique veut plaire au public, écrivait un contemporain, ilfautde toute nécessité qu'il lui montre boaucoup de diables ; il faut que ces diables soient hideux, crient, hurlent, poussent des clameurs joyeuses, sachent insulter et jurer, et fiuissent par emporter leur proie en enfer, au milieu de rugissements sauvages; il faut que le vacarme soit horrible. Voilà ce qui attire le plus le public, voilà ce qui lui plaît davantage (1). »
Il y a toute une littérature de l'horrible et du merveilleux. Les prédicants luthériens racontent les prodiges les plus effrayants, les plus grotesques, les plus malpropres, et ils appellent cela « le torrent de prodiges qui se répand en Allemagne depuis cinquante ou soixante ans à la lumière éclatante de l'Evangile ». Il y a surtout un nombre extraordinaire de naissances d'enfantsphénomènes, les uns venant au monde avec une dent d'or, d'autres avec une large culotte, etc., etc., et tous prophétisant au profit de la nouvelle doctrine; des résurrections de morts qui sortent de leurs tombeaux pour la prêcher; des anges qui descendent du ciel; des visites du diable, des pactes avec Satan; tous les accidents, toutes les maladies, sont attribués à l'action directe du
(1) Cité par Janssbn, t. VI. p. 309»
diable. Les livres de magie, de sorcellerie se multiplient à l'infini (1).
Aussi, voit-on partout des sorcières ; de pauvres malades, de simples mélancoliques, sont brûlées comme telles ; cà Strasbourg, en quatre jours, les 15, 18, 24 et 28 octobre 1582, on en brûla cent trente-quatre, le double des hérétiques brûlés dans les cinq autodafé dont j'ai parlé plus haut; et cette fureur de persécution dura jusqu'au xvm° siècle.
Gomme émancipation de la raison, le triomphe est assez complet, n'est-il pas vrai?
Le jour devait pourtant venir où la raison ferait sa rentrée dans le protestantisme ; mais, n'y étant contenue par aucune autorité, elle y devait détruire progressivement, non seulement toute dogmatiqne luthérienne ou calviniste, mais toute dogmatique chrétienne. Si par progrès intellectuel, on entend progrès de la libre pensée, le protestantisme y a été incontestablement très favorable ; c'est ce qu'il me reste à vous montrer.
L'exposé que je vais faire sera, je dois l'avouer un peu ardu ; je le crois cependant nécessaire et de nature à vous intéresser, car vous y reconnaîtrez
(i) Janssex, t. M, liv. II, ch. 5.
plusieurs des idées auxquelles il est constamment fait allusion dans les controverses religieuses du temps présent. Je serai, cela va sans dire, obligé de m'en tenir aux grandes lignes et de négliger les nuances. Les philosophes et les exégètes de profession voudront bien me le pardonner.
« La parole de Dieu et la doctrine de Luther ne s'évanouiront jamais à l'avenir », à Wittenberg, à la Wartbourg, ce distique se lit sur les murs. Quelle ironie dans ces paroles lorsqu'on jette un regard sur le rationalisme de l'Allemagne et d'une grande partie du monde protestant !
« Il n'y a pas de loi historique plus certaine, écrit M. Auguste Sabatier, que celle de la dépendance et de la solidarité réciproque de la philosophie et de la théologie (1). »
L'Allemagne duxvirsiècle avait eu enLeibnitz son penseur de génie. Au commencement du \vnc siècle, le système de Leibnitz fut, suivant une juste expression, adapté par Wolf à la taille des esprits médiocres. C'est encore Wolf qui introduisit dans la théologie protestante le germe de la philosophie cartésienne et la première semence d'un rationalisme d'ailleurs étroit et superficiel. La clarté, pour lui, est l'unique mesure de la vérité; dans sa Théologie naturelle, publiée en
1 A. Sabatier, Lettre, dans Aguiléra, /." théologie dt l'avenir,
1719, il essaie de simplifier la religion, de la rendre claire et acceptable, en la dépouillant de tout caractère surnaturel. C'est au même point de vue que se place Nicolaï, dans son roman philosophique Vie et opinions de Sebalde Nathanker, et surtout dans la direction qu'il donne à la Bibliothèque allemande universelle, vaste encyclopédie, organe du « parti des lumières », qui exerça la plus grande influence sur le mouvement de la pensée en Allemagne, de 1763 à 1792 (1). Plus énergique encore devait être l'action de Lessing, d'autant que, de l'ordre philosophique, il fit passer dans le champ de l'exégèse biblique le principe de la critique indépendante et purement rationnelle. En 1774, il commençait à publier les fameux Fragments dun inconnu, Reimar, philologue, naturaliste et philosophe, mort depuis peu d'années. Ces fragments étaient au nombre de sept, dont les titres sont significatifs : 1° de la tolérance des déistes; 2' de l'usage de décrier la raison en chaire ; 3° de l'impossibilité d'admettre une révélation unique pour tous les hommes; V de l'impossibilité d'admettre le passage des Israélites par la mer Rouge ; 5° de l'impossibilité de trouver une religion dans l'Ancien Testament; (3° des récits évau-
(i) LicffTENBERGBR, Histoire des idées religieuses en Allemagne.
Paris, 1888, t. I, chap. i".
g cliques relatifs à la résurrection du Christ; 7° du but de Jésus et de ses disciples.
Reimar ne voyait dans Moïse qu'un fourbe; il prétendait signaler dix contradictions dans les récits de la résurrection, qu'il déclarait une invention des apôtres; le Christ, en se proclamant Messie, n'aurait voulu que relever la théocratie juive et Jean-Baptiste aurait été l'associé de cette politique.
Lessing ajoutait aux Fragments des notes hypocrites : « Notre inconnu, disait-il, a dénombré toutes les contradictions qui se trouvent dans les récits que nous avons de la résurrection du Christ. Supposons qu'il ait raison, cela ne doit pas nous empêcher de croire que le Christ est ressuscité. Il en est de même de toutes les objections qui se peuvent faire contre la Bible. La lettre n'est pas l'esprit et la Bible n'est pas La religion. Le christianisme existait avant que les évàngélistes et les apôtres eussent écrit... Les livres, ajoute Lessing, sont-ils donc la seule voie pour éclairer les hommes et pour les rendre meilleurs? Supposez que les livres du Nouveau Testament se fussent perdus, s'ensuivrait-il qu'il n'y aurait pins de trace aujourd'hui de ce que Le Christ a fait et enseigné? » Et encore : « Lors même qu'on ne serait pas en étal de réfuter toutes les objections contre la Bible, la religion pour-
tant demeurerait intangible clans le cœur de ceux des chrétiens qui ont acquis un sentiment intime de ces vérités (1). »
M. Harnack, citant cette phrase dans sa conférence : Le Christianisme et l'histoire, l'appelle « une phrase émancipatrice (2) ». Et parce même motif, dans son livre : Le christianisme moderne, Etude sur Lessing, le pasteur français Fontanès salue Lessing comme le père du protestantisme libéral (3).
C'est de ces prémisses qu'est sorti successivement le christianisme s,ans dogmes, le subjectivisme chrétien de nos jours.
Vers le même temps, Semler, dans son Introduction à l'exégèse théologique, dans ses Apparatus pour la libre interprétation de l'Ancien et du Nouveau Testament, arrivait à une interprétation si libre qu'il en était lui-même effrayé, surtout en présence des hardiesses impies de Bahrdt qui, lui, cherchait à atteindre la masse même des fidèles par ses lettres populaires sur la Bible. « On n'a, disait Bahrdt, qu'à prononcer le nom de Jésus bien fréquemment pour persuader à la grande masse que l'on enseigne le vrai christianisme. » Semler était moins cynique ;
(1) LlCHTENBERGER, t. I,
(2) Leipzig. 1896, p. 18.
(3) 1 vol. Paris, 1867.
le piétisme de sa mère l'avait profondément marqué ; mais n'exprimait-il pas au fond la même idée que Bahrdt, — idée destinée à faire grande fortune chez les pasteurs allemands, — quandil écrivait qu'il y a deux religions, l'une publique, l'autre privée; que le culte constitue la première, et qu'il n'y faut rien changer; que la seconde dépend de l'individu qui peut y ajouter ou en retranche! ee qu'exigent sa conscience et sa raison; qu'au surplus, il y a lieu de continuer à se servir des ternies traditionnels et convenus, en mettant sous ces termes ce que l'on juge à propos (1).
Xe croirait-on pas entendre ces contemporains, ces théologiens modern-style, si j'ose dire, qui nous avouent que les mots ont deux sens et qu'en sachant bien se servir de termes équivoques on peut contenter à la fois les fidèles et les savants?
Sous la double influence de Lessing et de Herder qui, d<-s nébuleux sommets de son mysticisme teinté de panthéisme, ne voit guère dans le christianisme qu'un magnifique poème, et dans Jésus <rue le sublime exemplaire de L'humanité, Eichorn, esprit étendu et vigoureux, entreprend de réduire f<>ute la Bible à un sens et ;V des proporl ions purement naturels.
M LlCHTENBERGER, I. I. Ch. IV.
D'après lui, les Hébreux, comme tous les anciens peuples, ont attribué à la divinité tout ce dont la grandeur les frappait, tout ce qui dépassait les forces de leur intelligence ; ils s'exprimaient par images et par hyperboles ; ils omettaient, dans le récit des faits, des détails essentiels auxquels ils n'attachaient aucune importance.
Tout le merveilleux des Livres saints peut s'expliquer naturellement. La vocation de Moïse, par exemple, n'est autre chose que la pensée longtemps méditée de délivrer Israël et qui, se rattachant à un rêve, fut prise par Moïse pour une inspiration divine.
Ce système supposait encore l'authenticité des Ecritures. Les successeurs d'Eiehorn devaient la battre en brèche : Eichorn lui-même, à la tin de sa vie. avait nié l'authenticité d'une partie du Pentateuque.
Ainsi, à la fin du xvmc siècle, malgré les efforts estimables d'un petit groupe d'apologistes, sur le terrain de la philosophie et sur le terrain de l'exégèse, tout le vieux système luthérien était battu en brèche; rien n'avait pu arrêter sa décadence: le rationalisme était maître et pénétrait toute la dogmatique protestante. Formés dans les universités, les pasteurs en étaient imbus, tandis qu'en France, à la même époque, si le rationa-
lisme remportait d'éclatants triomphes, du moins
il n'altérait pas la doctrine même de l'Eglise catholique et n'atteignait pas la masse du clergé. Mais déjà avaient commencé à se répandre les idées de celui qui, par sa vie appartient au xviuc siècle et par son action qui commence avecla Révolution française, au \i\° siècle, Emmanuel Kant.
Je ne saurais avoir la prétention de dire en quelques phrases quelle fut, sur le développement religieux de l'Allemagne, l'influence de l'homme dont le nom se trouve à l'origine de tout le mouvement philosophique des temps modernes. Les formes de notre intelligence, ainsi que les connaissances qui en résultent, sont purement subjectives ; par la raison pure nous ne pouvons rien savoir sur les grands objets de la connaissance humaine : le moi, le monde et Dieu. La conscience morale est autonome et absolue : la certitude du bien est complètement indépendante de toute théorie sur le bien : elle lui est antérieure et supérieure. Elle a toute la force d'un << impératif catégorique ». La religion a'esl ni la source ni le soutien de la moralité: elle n'en est qu'une sorte d'appendice, un simple postulat de la raison pratique. C'est La conscience morale qui est le souverain juge en matière de foi. Les vérités religieuses ne peuvent pas être
démontrées. La raison n'a d'argument décisif ni pour ni contre la révélation surnaturelle. Où sont d'ailleurs les limites de la nature et du surnaturel ? Où commence le miracle ? Nul ne le peut dire. Le vrai noyau et l'essence de la foi révélée, dégagée de toute enveloppe dogmatique, est la pure croyance morale. Le dogme est le symbole d'une idée morale ; cette idée morale en est l'élément essentiel (1).
Ces trois idées sur la vérité, la morale, la religion, vont désormais exercer leur empire sur la théologie protestante en Allemagne. Ajoutons-y l'influence de Hegel qui accréditera plus fortement encore l'opinion que les dogmes religieux ne sont que des images, des représentations, des symboles, que la religion même n'est autre chose que la conscience que le Divin a de luimême dans l'être fini.
Les deux hommes qui ont le plus accentué l'évolution du protestantisme allemand vers le subjectivisme rationaliste où il se tient aujourd'hui, Schleiermacher et Ritschi, ont un même maître, Kant.
Quelques mois avant la naissance du xix1 siècle paraissait, à Berlin, le court volume de Schleiermacher, intitulé : De la religion : Discours aux
(1) Voir LiciiTEXBERGKii, Mis/aire des idées religieuses en Aile mcvjne, t. H, i>. 20-2o.
esprits cultivés parmi ses détracteurs. « Il règne depuis près de cent ans, dit M. Georges Goyau, sur le protestantisme allemand. Ses spéculations ont formé beaucoup d'esprits, ses méditations plus de consciences encore ; ceux qu'effraie son panthéisme sont captivés par son sens religieux ; si Ton ne suit pas ses déductions, Ton s'incline devant ses intuitions (1). »
Schleiermacher partait du panthéisme-; mais, avec des considérants tirés de cette doctrine, il revenait à l'idée de Luther de mettre l'homme en rapport direct avec la Divinité par le sentiment qu'a l'homme de sa dépendance absolue à l'égard de Dieu : « La religion, disait-il, est le sens intime du contact avec Dieu. Ce n'est point dans les livres, et ce n'est point non plus dans les traditions qu'elle a son siège, c'est dans notre cœur... La foi en Christ est indépendante des miracles, des prophéties, de l'inspiration, détails secondaires sur lesquels polémiquaient les vieilles écoles. Elle est un fait d'expérience. Il y a une communauté chrétienne formée, cimentée, maintenue par une longue expérience collective, révélatrice de la hauteur morale et religieuse du Christ : cette expérience, voilà la foi.
« ...La théologie ne fait qu'enregistrer 1<>> don-
(1) Goyàu, F 'Allemagne religieuse, le Protestantisme, p. 7»>.
nées empiriques de la foi. Le parfait chrétien qui saura le mieux s'observer lui-même sera le plus parfait théologien. »
« A la source de religiosité dont Schleiermacher faisait déborder les écluses, dit encore M. Goyau, — à qui j'emprunte cet exposé de la doctrine, — les divers courants théologiques, presque jusqu'à nos jours, se sont formés et alimentés : courant libéral, courant de l'orthodoxie nouvelle, courant dit du juste milieu. » Etil ajoute :
« Pour conduire de Luther à Schleiermacher, la voix suivie par la Réforme n'avait pas dévié, ne s'était même pas bifurquée ; logique en était la pente ; entre l'âme du croyant et Dieu, Luther avait évincé toute autorité, toute institution humaines ; Schleiermacher à son tour, évince ces autres obstacles, un canon révélé, un dogme extérieur ; il fait dériver la dogmatique du phénomène même de la piété chrétienne et sème à travers toutes les écoles, germe de mort pour les unes et d'épanouissement pour les autres, l'idée que ce sont les hommes religieux qui fontla religion (1). »
Schleiermacher a habitué les diverses écoles à reconnaître l'indépendance et l'autonomie de la
(1) Goyau, op. cit., p. 84-85.
religion dans lame de chaque croyant. Ritschl, dans les années qui suivirent 1870, devait faire un pas de plus. Ecoutons ce que dit de lui l'historien des origines de sa théologie, Henri Schœn (1).
(( A ceux qui étaient découragés par les attaques de la critique, il affirme que la foi et le salut sont indépendants des résultats de nos recherches historiques. Aux théologiens fatigués des querelles dogmatiques, il présente un christianisme dégagé de toute métaphysique étrangère. Aux savants tremblant de voir la théologie succomber sous les attaques des sciences positives, il montre une voie où toute collision avec les sciences naturelles devient impossible. A des élèves passionnés pour l'histoire, il dévoile le développement de l'Eglise primitive. Aux chrétiens timides, il dit : Dieu n'a jamais été irrité contre vous, il vous annonce que vous pouvez revenir à lui. Aux pessimistes blasés, il crie : Travaillez à l'avancement du règne de Dieu, réunissez-vous pour l'œuvre commune; la doctrine sans la vie chrétienne n'est rien. A une jeunesse ardente, il montre les moyens d'agir sur les hommes de notre temps. Dans un siècle avide de liberté et d'égalité, il fonde une théo-
l Les origines historiques <i*' /" théologie de Ritschl, Paris,
18!t:i, in-8\
logie sociale qui fait disparaître l'individu dans la masse (1). »
Le subjectivisme philosophique ébranlait les droits de l'idée d'absolu; le subjectivisme de la critique historique atteignait l'autorité des Livres saints ; Ritschl « habilla » la théologie protestante de façon qu'elle devint compatible avec ces deux subjectivismes. Grâce à lui, les intelligences les plus incroyantes purent se leurrer d'être encore religieuses.
Au témoignage d'Harnack, ce système est le fruit des travaux de la théologie évangélique depuis deux cents ans ; il est le légitime aboutissement du long travail commencé par Wolf en 1719 (2).
« La parole de Dieu et la doctrine de Luther ne s'évanouiront jamais à l'avenir. »
Qu'en reste-t-il aujourd'hui ; que résulte-t-il de cette longue évolution qui nous a conduits, de l'excessive et radicale négation des droits de la raison, à l'usage exclusif de la seule raison !
D'abord la négation de tout dogme défini et de l'idée même de vérité religieuse, telle qu'elle
1 Schoex, p. 8-9.
(2) Dorjmeiujeschkhte, 2' éd. 1890, t. III, p. 762.
avait été jusqu'alors admise par tous les croyants. « La foi, disait aux protestants Bossuet avec saint Vincent de Lérins, est une chose qui ne dépend pas de l'esprit, mais qu'on apprend de ceux qui nous ont devancés » ; Jurieu pensait à peu près de même. Deux siècles ont passé et la théologie allemande contemporaine professe au contraire que la religion n'a de prix dans lame du croyant qu'à titre d'opinion particulière, d'émotion personnelle, d'intuition propre. Le dogme est toléré comme un produit de l'a me religieuse, une excroissance spontanée de la religiosité personnelle.
« Au fond, écrivait M. Guyau, dans son livre fameux f Irréligion de F avenir, en exposant les conclusions des derniers théologiens de l'Allemagne protestante, le véritable Verbe, la parole sacrée, ce n'est plus Dieu qui la prononce et la fait retentir éternellement la même à travers les siècles; c'est nous qui la prononçons, nous la lui soufflons tout au moins, car, qu'est-ce qui fait la valeur d'une parole, si ce n'est le sens qu'on y met? Et c'est nous <|iii donnons ce sens (1). »
Autrement dit, la vérité religieuse <ist purement subjective ei rien ne prouve qu'elle corresponde aune réalité en dehors du croyant;
(i) Guyau, L'Irréligion de F avenir, \>. 133, cité par Goyau, [i. xix Introduction .
elle n'est pas; elle se fait; et chacun la fait.
Mais voyez la conséquence. Transportez cette idée, que ce sont les hommes religieux qui font la religion, dans les études d'exégèse et d'histoire religieuse; aussitôt, comme le fait très justement remarquer M. Georges Goyau, « se disloquent les lignes de bataille que dessinaient sur cet autre domaine les vieilles écoles (soit l'école qui admettait le surnaturel, soit l'école rationaliste) ; et la position des questions devient tout autre qu'elle n'était aux siècles passés (1). »
Entre Schleiermacher d'une part, Strauss, le chef de l'école dite mythique, et Baur, le chef de l'école historique de Tuhingue, « vous apercevez le parallélisme. La religion c'est le sentiment religieux, avait dit le philosophe, et bientôt les historiens surviennent qui vous déclarent que les documents religieux, réputés dépositaires d'une révélation d'en haut, expriment en fait le sentiment des hommes religieux d'antan, et que les dogmes sont un produit des diverses époques , une traduction nécessaire de la conscience chrétienne. Et de même que votre religion à vous, réformés du xixe siècle, n'est autre que le subjectivisme travaillant sur le christianisme, ce christianisme lui-même ne représente rien autre chose
(1) Goyau, L'Allemagne religieuse, p. 85.
que le subjectivisme de vos lointains ancêtres. Si la religion n'est rien de plus qu'un fait de conscience, individuelle ou collective, l'histoire d'une religion sera simplement l'histoire des développements de la conscience religieuse (1). » Avec un tel système, l'Ecriture sainte, l'unique règle de foi du protestantisme primitif, perd toute autorité doctrinale. Si on demande au théologien moderne : « Croyez- vous que la Bible soit un livre inspiré? » il répond : « La Bible est pour moi parole de Dieu, parce qu'il me parle dans la Bible plus clairement que nulle part ailleurs. » Ritschl prend la Bible pour base, mais il raccommode à sa doctrine. L'Ecriture qu'il reconnaît comme source de la religion, c'est l'Ecriture lue par Ritschl, à la façon de Ritschl. rCe n'est pas tout, l'étude critique et scientifique elle-même des Livres saints est fortement influencée et faussée par ce système ; on reproche aux catholiques de n'être point indépendants en ces matières et de les juger du haut des dogmes et des définitions de l'Eglise ; mais les critiques protestants disciples de Schleiermacher ou de Ritschl, n'étudient pas d'une façon objective
Les questions d'exégrse et d'histoire religieuse; ils les traitent en vertu d'idées philosophiques
, l Gotau, "//. cit., |'. 89.
préconçues; ce qui, pour le dire en passant, ne constitue pas un progrès scientifique.
Voyez comme raisonnent au fond les Reuss, les Wellhausen, les Stade, leurs disciples et leurs imitateurs, en matière d'exégèse biblique. La religion hébraïque est un produit du peuple hébraïque, une résultante de l'histoire hébraïque ; or Israël ne peut pas s'être fait sa religion de la façon que racontent les écrits de l'Ancien Testament; l'apparition soudaine d'un législateur comme Moïse est invraisemblable. D'où les hypothèses sur les écrits de la Bible, leur date, leur succession, les stratagèmes de leurs compilateurs, etc. Mais l'invraisemblance historique, c'est ce qui semble invraisemblable à tel ou tel historien. Chacun, suivant sa conception, dit: « Cela n'a pas pu se produire ainsi, donc ce texte n'est pas authentique, ou il n'est pas de la date à laquelle on le place en général. »
M. Goyau raconte cette jolie anecdote d'un pasteur de Fribourg-en-Brisgau, qui, en 1893, faisant un cours de religion à des institutrices et rencontrant la parole de saint Thomas à Noire- Seigneur : « Mon Seigneur et mon Dieu », déclarait : « Saint Thomas ne peut pas avoir parlé ainsi : car Jésus n'est pas Dieu mais homme (1). »
(1) L'Allemagne religieuse, p. 92, en note.
M. Harnack ne dit pas la chose aussi naïvement que ce pasteur ; mais tout de même, quand il étudie l'Evangile de Jésus, il le fait d'après la conception qu'il a lui, Harnack, du christianisme; il plie les faits et les textes à cette conception ; ceux qui le réfutent font comme lui, au nom d'une autre conception ; et le Christ devient, suivant la belle expression de M. Georges Goyau, pour l'Allemagne savante, ce qu'il était pour les Athéniens du temps de F apôtre Paul: le Dieu inconnu (1).
C'est ce qu'il ne tarderait pas à devenir pour nous, si l'Eglise catholique laissait s'acclimater chez elle, sous prétexte de méthode scientifique, le procédé subjectif et à priori des exégètes protestants et rationalistes de l'Allemagne contemporaine, ou tout simplement les hypothétiques résultats de leurs travaux.
Une autre conséquence qui ne manquerait pas de se produire et qui, au surplus, s'est déjà manifestée eà et Là, serait la scandaleuse affirmation, si générale aujourd'hui dans L'Allemagne protestante, qu'il existe une double vérité, L'une à l'usage des pasteurs enseignants et l'autre .ï L'usage des fidèles enseignés, l'une à L'usage «les esprits forts et l'autre à L'usage des esprits faibles.
(1) L'Allemagne religieuse, \>. 93,
« Ce serait une bénédiction de Dieu, écrit l'un des disciples de Ritschl, Kattenbusch, que tous les théologiens contemporains, malgré le désaccord de leurs conceptions, se tinssent solidement attachés à la langue de la Bible et de la Réforme. Quiconque use de cette langue dans un sens loyal, même avec un malentendu ; quiconque emploie les mots,., comme des expressions qu'il ne peut pas mettre de côté, lors même quelle* signifient pour lui autre chose que pour beaucoup d'âmes d'autrefois et d'aujourd'hui... celui-là ne mérite pas d'être méprisé... Cette langue est un trait d'union (1). » L'une des grandes causes de la diffusion du Ritschlianisme, c'est précisément cette facilité qu'il a donnée aux pasteurs incroyants de parler le langage des croyants.
Mais cette équivoque, encore que devenue pratiquement nécessaire, étant données d'une part l'éducation des pasteurs et de l'autre leurs fonctions officielles dans une Eglise d'Etat, n'est pas du goût de tout le monde.
« L'esprit de vérité, s'écrie douloureusement le pasteur Dreyer, la rigueur de conscience de Luther, seraient donc oubliés parmi nous? Sinon quiconque veut parler des choses saintes devrait
1 Kattenbusch, Von Schlelermacher zu Ritschl, zur Orienti. rang uber der gegenwaertigen Stand der Dogmatik, p. 37-38 Giessen, 1893.
avoir ce principe souverain de ne jamais dire un mot dé la vérité duquel il ne soit pleinement convaincu (1). »
« Le mensonge dans les chaires est pire que le manque de chaires », disait, en 180 i, un pasteur croyant de Hambourg (2) ; et, trois ans auparavant, en 1891, les surintendants de Hesse-Cassel rédigeaient cette lettre pastorale pleine de bon sens :
< \<>us ne pouvons admettre, lorsqu'il s'agit d'entrer dans la charge où Ton prêche la Rédemption, qu'il soit question d'un autre Christ que du Seignéur-Ghrist effectif, tel que les évangélistes et les apôtres l'ont annonce et à qui l'Eglise a cru et croit encore jusqu'à ce jour, conformément à ses symboles, spécialement au symbole apostolique, qui nous met sous les yeux, dans ses grandes lignes, L'image du Seigneur... C'est maintenant un fait notoire, que de nos jours, on s'efforce de substituera ce Christ, l'image d'un Christ [trétendu historique^ qu'aucune source historique ne nous fournit, que nous ne trouvons ni dans les lettres des apôtres, ni dans un seul des évangiles, et dont on ramasse les traits çà et
là dans les é\ a Qg iles en écarta ut tout ce qui paraît
l / ndogmatischer Chi'islenthum, p. 52. Brunswick, 1890; cité par Goi m . p. us.
[2 Mai Glage, Notschrei an die CkiHsten auf und unter den Kanzeln Hamburgs, p. 13. Hambourg, 1894 : ibid. p. 130.
choquer le sens propre, la pensée personnelle...
« Celui qui ne peut plus, à Noël, au Vendredi- Saint, à Pâques, à l'Ascension, à la Pentecôte, célébrer avec nos communautés les grands actes de Dieu pour notre salut, celui-là doit loyalement s'abstenir de rechercher, dans nos églises, une fonction ecclésiastique 1) ».
Oui, mais à quelle autorité recourir pour décider que le pasteur peut aller jusqu'ici et aon pas jusque là ? « Des milliers de protestants, écrivait, en 1893, une feuille libérale 2 . ne reconnaissent pas le symbole des apôtres » ; et. sous l'influence de cette constatation, on décida de le retirer du rituel de l'ordination : on le rétablit en 1894 : mais on ne releva pas du même coup la foi des pasteurs.
Suivant la piquante expression du pasteur Glage, la conscience du jeune pasteur est d'abord livrée à des papes (Tuniversité ; or. dans treize universités sur dix-sept, l'école incroyante est maîtresse 3 .
L'Etat peut bien maintenir l'unité extérieure de l'Eglise : il peut faire cohabiter sous un même toit et couvrir d'un même nom b^ croyances les plus diverses : il ne peut pas établir l'unité doctrinale; et cela même serait contraire au principe
i Chronik, 1S'.»:>. p. li'.t: cité par Goyau, p. 134
2 Le Deutsches Protestantenblatt, cité par Goyau, i». 115.
3 Goyau, p. 166.
premier du protestantisme. « E)e quel droit, dit avec raison M. Goyau, eiichaineriez-vous la conscience et les recherches des professeurs incroyants ? Thomas était un docteur, moi aussi je suis un docteur, disait ce Jean Wessel en qui Luther saluait un précurseur ; comme Luther et comme ce précurseur, les professeurs incroyants sont aussi des docteurs... Dans ce cycle de quatre siècles que la Réforme aura bientôt parcouru, elle a voulu demeurer fidèle jusqu'à épuisement au principe de la liberté d'examen ; et, par le fait même de cette fidélité, la voilà parvenue, par une évolution grosse de surprises, à l'antipode de ses origines (1). »
Nous pourrions, si le temps ne nous manquait, faire une étude analogue sur le protestantisme libéral français et nous arriverions aux mêmes conclusions, que formulait, il y a huit ans — pas davantage, — M. Francis de Pressensé, dans la fameuse préface de son Cardinal Manning et que résumera pour nous cette pensée qu'exprimait M. Gabriel Monod, dans la Revue historique de mai 1892 -2 .
(( Le protestantisme n'est qu'une série et unecollection de formes religieuses de la libre pensée.
Déjà en Ittiiti. L'abbé Martin écrivait, et c'était une vue profonde: « En s'identifiant chaque jour
1 L'Allemagne religieuse, p. 171.
davantage avec le rationalisme, le protestantisme devient la forme religieuse des dernières négations, non seulement pour les protestants, mais encore pour un très grand nombre de catholiques, exerçant de cette manière sur les esprits la plus funeste influence (1).
Les Français pourtant répugnent dans leur ensemble à cette étrange façon de concevoir la religion. Quand ils estiment n'avoir plus de motifs intellectuels de croire à la vérité révélée, quand celle-ci ne leur parait pas suffisamment prouvée, ils nient catégoriquement et vont jusqu'au rationalisme pur et simple. Serait-ce, comme on l'a prétendu, qu'ils sont moins religieux que les Anglais et les Allemands ? Non, c'est en vertu de la tournure logique de leur esprit. A moins de s'être comme quelques-uns de nos contemporains, profondément modifiés dans leur mentalité au contact prolongé des écrivains anglais ou allemands, ils ne peuvent comprendre ces positions équivoques et ces accommodements intellectuels qui ne leur paraissent conciliables ni avec la logique, ni avec la sincérité. A vous parler franchement, je ne saurais leur donner tort.
En tous cas, le bon sens et le sens chrétien des catholiques français auront raison, je n'en doute