‹ L'Eglise Catholique, La Renaissance, Le ProtestantismeChapitre 5 sur 9 · DO · texte numérisé non relu

DO

il, L. c. B. 8. b. Doellixger, t. I, p

(2j L. c. F. 4. a, Dœlunger, t. I, p. 56.

(3) IbicL, p. 58.

recommandent et ceux qui les pratiquent, accompagnant votre parole des épithètes usitées chez les luthériens, de celles d'hypocrites, d'antéchrist, de réprouvés, d'aveugles, d'idolâtres et autres de même nature. Comment celer un pareil dommage l'ait à la chrétienté ? Comment le nier, comment le justifier ?

« Oh ! l'adroit sermon que celui où l'on recommande de ne plus jeûner, de ne plus se confesser, de ne plus faire la charité ! Il y avait là de quoi attirer dans vos filets deux Allemagnes au lieu d'une. Le moyen de ne pas gagner les gens quand on est si prompt à satisfaire leurs désirs !

(( Il ne s'est pas vu depuis la naissance du Christ, autant de divorces et de séparations de corps que depuis les quinze ans que dure le gouvernement de Luther... La tahle, le lit, le coffrefort, telle est la Trinité qui régit aujourd'hui les hommes (1). »

Ainsi, il est bien évident que le peuple avait entendu au sens le plus grossier la doctrine de Luther sur les œuvres.

« Eh quoi! disenl les nouveaux évangéliques, voudrait-on que je retourne aux bonnes ouvres? Qu'avons-nous à faire de cela nous qui sommes chrétiens? A quoi peuvent servir les œuvres? Le

l Ces divers passages sonl cités dans Doblungkr, t. I.

Christ sur la croix n'en a-t-il pas fait assez ? Si les œuvres sont nécessaires, ajoutent-ils, il était inutile que Jésus-Christ mourut sur la croix ; et, s'il est vrai que Dieu me tiendra compte de ce que j'ai fait, Jésus-Christ n'a donc pas satisfait à la justice divine. Voilà des paroles qui flattent agréablement les oreilles du peuple et qui pénètrent si avant dans les âmes qu'il sera bien difficile de les en jamais effacer. Il en est qui craindraient de pécher contre le sang de Notre-Seigneur s'ils se permettaient une bonne action dans la vue du salut, tellement ils sont imbus de ces principes de leur maître que les œuvres ne valent rien, qu'elles ne sont que péchés et impuretés, une injure faite au sang de Jésus-Christ, la négation de l'Evangile, une pratique incompatible avec la foi.

« Que Dieu nous garde d'une justification qui produit de tels fruit, et d'une religion qui forme des chrétiens pareils, plus dangereux pour le monde que les Turcs et les Tartares (1). »

Essaiera-t-on de récuser le témoignage de Wizel, sous prétexte que c'est un mécontent qui a voulu justifier sa défection par des accusations calomnieuses?

Mais voici une autre victime des séductions de

(1) DOELLINGER, t. I, p. 04-73.

Luther, qui a vécu dans une autre région que Wizel et qui, lui aussi, appliquant aux apôtres du luthéranisme, le critérium évangélique : ex fructibus eorum cognoscetis eos, s'est détaché de la secte avec le regret de lui avoir quelque temps appartenu.

Ce troisième témoin est Willibald Pirkheimer, sénateur et conseiller de la ville de Nuremberg, surnommé, dit Dœllinger, le Xénophon nurembergois à cause de sa vaste érudition, de sa prudence dans les conseils, de son rare talent pour la parole et de la gloire militaire qu'il s'était acquise, comme général au service de Maxinrilien K

Avec quel enthousiasme il s'est déclaré pour la Réforme, on peut juger par les éloges emphatiques donnés par lui aux docteurs do Wittenberg, « les premiers, dit-il, qui après tant de siècles, ont osé lever les yeux vers la lumière ». Pirkheimer écrivit lui-même au pape Adrien VI pour défendre Luther qu'il appelle « un homme excellent et plein de seience(l). »

Dès L524, la majeure partie des habitants de Nuremberg avait embrassé la croyance luthérienne; et, trois ans après, Pirkheimer se plaint déjà amèrement de l'état moral et religieux pro-

1 Voir Dœllinger, t. I. p. 156 et suivantes.

duit par la nouvelle doctrine : « L'Evangile, écrit-il en 1527, à Vitus Beld, ne parait aux yeux de ces gens-là avoir d'autre destination que celle de masquer leurs appétits charnels (1). »

Mais c'est surtout dans une lettre adressée en 15*28 à l'architecte Tchertte, de Vienne, que Pirkheimer dépeint d'une manière plus saisissante encore les conséquences morales du luthéranisme. « J'avoue, dit-il, que, dans le principe, j'étais assez zélé pour la cause luthérienne; c'est que nous espérions alors par son moyen voir réprimer le dévergondage de Rome et la friponnerie des prêtres et des moines. 11 n'en advint malheureusement point selon nos espérances : les choses se sont même empirées à ce point que des vices qui naguère nous scandalisaient fort, nous semblent maintenant la sainteté même en comparaison de la licence évangélique... On peut se convaincre par les œuvres des prétendus évangéliques qu'il n'est plus chez eux ni foi véritable, ni loyauté, ni crainte de Dieu, ni charité, ni pudeur, ni mœurs, ni goût pour les études et les arts. Pour l'aumône il n'en est plus question, non plus que de la pénitence. Que diriez-vous donc si vous saviez ce qui se passe en fait de mariage? Si ce n'étaient les lois et le bourreau, nous en serions

(1) Cité par Dokllingek, t. I, p. 159.

bientôt, quant aux femmes, à la République de Platon, c'est-à-dire en pleine promiscuité... Tandis que nous avions les Turcs sur les bras, on s'était avisé dans nos temples de chanter une litanie ; maintenant que nous sommes délivrés de notre ennemi, nous nous sommes également empressés de nous débarrasser de la prière. »

Et, comme pour ajouter plus de poids à ce témoignage, Pirkheimer qui n'est rentré que plus tard au sein delà communion catholique, ajoute : « Si je vous mande ces nouvelles, ce n'est pas, croyez-le bien, que j'aie la moindre envie de me faire le champion du papisme et du régime des moines (1). »

Ce jurisconsulte de Fribourg, cet Ulrich Zasius, avec lequel le sénateur Pirkheimer était en commerce de lettres et d'amitié, s'était aussi dans le commencement des prédications de Luther prononcé très hautement en leur faveur. Il écrivait en 1519 que « tout ce qui lui venait delà part de Luther, il le recevait comme s'il le tenait d'un ange. »

Dans une lettre écrite à Luther lui-même, il l'appelait « le phénix des théologiens, la gloire du monde chrétien ». Enfin il avait donné une adhésion toute particulière à la théorie luthé-

vl) Cité par Doblungkr, t. I. p. 162-165.

rienne du serf-arbitre et de la nullité des œuvres.

Mais le désenchantement n'avait pas tardé à se produire aussi pour lui et bientôt Zasius prononçait publiquement, au sein même de l'Université de Fribourg, un discours entièrement dirigé contre Luther, « l'auteur d'une secte détestable:!) ».

Interrogerons-nous maintenant d'autres témoins qui. eux, sont restés luthériens et à qui l'intérêt et les convenances auraient dû, semble-t-il, persuader de taire les hontes de leur Eglise ? Ils sont très nombreux.

C'est Amsdorf, ce théologien de "Wittenberg, dont Luther avait eu la fantaisie de faire un évêque, et qui avait été l'objet de la parodie sacrilège d'une consécration. Il nous déclare « que l'Allemagne est comme noyée dans la goinfrerie, l'ivrognerie, l'avarice et la luxure; et que les luthériens ne font réellement aucun cas de l'Evangile ; qu'ils le méprisent autant que qui que ce soit au monde ; qu'ils l'insultent et le déshonorent (2).

(/est Christophe Fischer, surintendant général de Smalkalde, qui gémit de voir les luthériens entendre dans un sens tout charnel la liberté

1 Cf. Dœllingkk t. I. p. L69 à 177 et Jaxsskx, t. II. y. 180 et suivantes.

■2 Cité par Dcelungeb, t. II. p. 110.

chrétienne qu'on leur prêche ; et sous prétexte que ce n'est pas par nos propres mérites, niais par le seul effet de la grâce divine que nous pouvons être sauvés, ne vouloir plus faire aucune bonne œuvre et pécher à qui mieux mieux, « sans doute, ajoute-t-il, dans la seule vue de rendre la grâce plus efficace et plus abondante ».

(Test Jacob Andreae, doyen et chancelier à Tûbingen qui ne craint pas d'avouer qu'à mesure « qu'on avait prêché la doctrine nouvelle, on avait vu s'évanouir les anciennes vertus, et se répandre dans le monde une foule de nouveaux vices ».

Et lui aussi ne se méprend pas sur le lien logique de cette immoralité avec les principes fondamentaux de la dogmatique luthérienne : « Qu'on parle à nos luthériens, dit-il, de la discipline sérieuse et chrétienne que Dieu nous recommande avec tant d'instance et qu'il exige de tout vrai chrétien, ils traitent cela de nouveau papisme et de nouveau monachisme. On nous a enseigné, disent-ils, que ce n'est que par la foi seule que nous pouvons nous sauver, par la foi en Jésus-Christ qui en mourant pour nous a satisfait pour tous nos péchés. Or donc, puisque le jeûne, l'aumône et la prière ne sauraient nous justifier, ne nous parlez plus de toutes ces bonnes œuvres, nous n'entendons faire notre

salut que par Jésus-Christ; nous ne voulons nous appuyer que sur ses mérites et sur la grâce dont ils sont la source. Et afin que le monde entier sache bien qu'ils ne sont point des papistes et qu'ils ne mettent point leur confiance dans les bonnes œuvres, ils ont soin de n'en faire aucune. Au lieu donc de jeûner, ils boivent et mangent nuit et jour; au lieu de soulager les pauvres, ils achèvent de les spolier; au lieu de prier, ils blasphèment et déshonorent Jésus-Christ comme les Turcs même n'oseraient faire ; et enfin, au lieu de l'humilité chrétienne, c'est l'orgueil et l'amour du faste qu'ils ont dans le cœur. Telles sont les mœurs de nosévangéliques; et ces braves gens avec cela se vantent encore d'avoir la foi et se croient bien meilleurs que les papistes idolâtres I . »

L'écrit où sont consignées ces pénibles révélations est de 1567, ce qui montre comment, plus de vingt ans après la mort de Luther, la masse des protestants allemands entendait encore pratiquement le nouvel Evangile.

Ce sont Capito et Bucer, les introducteurs et les chefs de la Réforme à Strasbourg, qui nous disent, l'un, Capito, « que les consciences ne sont pas en meilleur état sous ce régime dépourvu do discipline qu'elle n'était autrefois sous le règne

1 Cité par DCELUNGER, t. II. p. 365.

d'une religion purement extérieure (1) » ; l'autre Bucer, « que la corruption fait tous les jours de nouveaux progrès dans l'Eglise évangélique : que, dans cette Eglise, l'impunité était assurée aux fautes les plus graves ; que le respect qu'on avait autrefois pour les prêtres catholiques a fait place au mépris des pasteurs et de leur parole ; que le plus grand nombre des luthériens s'abstient entièrement de participer à la Cène; que la très grande majorité de ceux qui avaient embrassé la Réforme s'étaient proposé de pouvoir s'abandonner librement à leurs passions charnelles, et que c'était pour eux une chose fort agréable que de s'entendre dire que c'est la foi seule qui justifie, etc. (2) ».

C'est enfin Melanchthon venant ajouter l'autorité de sa parole à tous ces témoignages si concluants, — Melanchthon qui écrivait cependant à Bucer cette lettre loyalement insérée dans le Corpus reformatorum : « Continuons <;i user de cette philosophie que nous pratiquons vous et moi depuis longtemps, et pour empêcher que les nouvelles plaies qui viennent de nous frapper ne soient découvertes, engageons les autres à s'associer à nous pour les tenir secrètes 3). »

il) DCELLINGER, I. II. p. I i-10.

2 lbid.} p. 25.

Mais il y a des moments où la tristesse et l'évidence l'emportent sur ce que Melanehthon appelle sa philosophie et lui arrachent les aveux les plus douloureux. Non seulement, il dit que « toutes les eaux de l'Elbe ne lui suffiraient pas pour pleurer les malheurs de la Réforme », mais il entre dans des détails accablants.

Ainsi, en 1545, il range les luthériens en quatre classes: « La première comprend ceux qui aiment l'Evangile d'une affection naturelle ; qui haïssent les entraves opposées aux passions par les lois et les pratiques de l'Eglise, et approuvent fort, au contraire, le relâchement de la discipline. Ceux-ci se sont attachés à l'Evangile d'un amour aveugle, parce qu'ils sont persuadés qu'il est le moyen le plus direct et le plus sûr d'arriver à une entière licence. A cette classe appartient en général le commun du peuple qui ne comprend ni les principes fondamentaux de la doctrine, ni les causes de tous nos débats, et qui, à la vue des développements de l'Evangile, témoigne à peu près l'intérêt que montre un bœuf à la vue de la porte neuve qu'on vient de mettre à son étable.

« La deuxième classe est composée de personnes de distinction et des nobles, c'est-à-dire des gens habiles à diriger leurs convictions religieuses d'après les inclinations ou les préférences

connues de ceux qui gouvernent. Il est aujourd'hui à la cour des princes un grand nombre de ces individus qui adoptent telle ou telle religion, non parce que leurs convictions les y portent, mais uniquement parce qu'ils craindraient, en faisant différemment, de blesser les princes qu'ils courtisent.

« Ceux de la troisième classe affectent les dehors de la piété et du zèle le plus rare ; mais à la faveur des apparences dont ils couvrent leur vraie nature, ils ne cherchent qu'à satisfaire leurs appétits déréglés et leurs passions charnelles. Dans cette catégorie se trouvent un grand nombre de personnes fort peu louables.

« Enfin, dans la quatrième classe, sont les élus, malheureusement en bien petit nombre (1). »

C'est Melanchthon qui peu de temps avant de mourir écrivait que « verser des larmes était dans les circonstances actuelles la seule chose que les théologiens pussent faire dans l'intérêt de leur cause (2) ».

Et enfin Luther lui-même, de qui les aveux ne se comptent pas. Dès L525, les plaintes commencent.

On lit dans son Commentaire du Dentéronome :

« Il n'est pas un de nos évangéliques qui ne soit

l Corpus reformatorum, t. V. p. T2.'»-72ti. Voir un grand nombrede textes cités par Dœllingea, i. [•», p. 351 et suivantes. (2 Corpus reforma torum^ t. I\, [>. L056, Dobllinger, p. 394.

aujourd'hui sept fois pire qu'il ' n'était avant de nous appartenir, dérobant le bien d1 autrui, mentant, trompant, mangeant, s'enivrant et se livrant à tous les vices, comme s'il ne venait pas de recevoir la sainte parole. Si l'on nous a débarrassés d'un des esprits du mal, il en est sept autres pires que le premier qui se sont aussitôt emparés de sa place (1). »

Et ailleurs : « Plus on prêche l'Evangile et plus les choses empirent... Ceux qui deviennent évangéliques se montrent ensuite plus corrompus qu'ils n'étaient avant d'avoir reçu l'Evangile. Nous éprouvons malheureusement tous les jours que les hommes qui vivent sous notre Evangile sont plus haineux, plus colères, plus cupides, plus avares, qu'ils ne le furent jamais sous lv papisme (2). »

En 1531 et 1538, il déclare qu'il n'eût pas commencé à prêcher s'il eût pu prévoir tant de calamités, de scandales et d'impiétés, et dans son Commentaire de l'Evangile de saint Jean, il dit : <( J'ai souvent eu la pensée de ne plus m'occuper de l'Evangile, puisqu'il n'a servi jusqu'à présent, qu'à rendre les gens de plus en plus rusés et pervers (3). »

(1) Ed. Walcii, t. III, 2727.

(2) Ed. Walcii, t. XIII, 2193.

3 Ed. Walcii, t. VII, 2467.

Gomment du reste les fidèles luthériens eussentils reproduit les vertus de l'Eglise primitive, étant conduits, enseignés, par des pasteurs dont Luther disait dans son Commentaire des prophètes, qu'il y en avait peu qui « sussent parfaitement les commandements de Dieu, le Symbole des Apôtres et l'Oraison dominicale, qui fussent en état de les bien enseigner au pauvre peuple »;... « gens fort habiles quand il ne faut que crier contre le pape, les moines et les prêtres, mais ne sachant plus que dire quand il s'agit de développer les principes à l'aide desquels on peut renverser le papisme et toutes les erreurs (1) ».

Son ami et disciple Mathesius, dans la Vie qu'il a écrite de Luther (2), affirme qu'en 1539, celui-ci se répandait en plaintes amères sur la conduite des pasteurs et assurait qu'il se verrait finalement obligé de solliciter l'établissement d'une prison ecclésiastique, afin d'y faire enfermer ces hommes abrutis et indisciplinés que l'Evangile ne réussissait point à ramener au devoir.

Et, en 1543, c'est-à-dire trois ans avant sa mort, il disait à un autre ami, Sp ange nb erg, que, « de L.500 à 2.000 étudiants, la plupart candidats en théologie, que comptait L'Université de Wittem-

l Ed. Walch, t. VI. 3294.

■1 F°, ll«S. DOBLLINGKR, t. I. 1>. 288.

berg, il sortirait à peine deux ou trois hommes recommandantes (1) »!

Aussi le mépris universel des fidèles luthériens pour leurs pasteurs fut-il bientôt un des résultats les plus évidents de la Réforme et un des griefs les plus vifs de Luther contre les Allemands.

« Les paysans aussi bien que les bourgeois et les personnes de qualité se vantent de pouvoir se passer de ministres. Ils disent qu'ils aiment mieux être privés de la parole de Dieu que d'avoir la charge d'un homme inutile (2)! »... « Un pauvre pasteur de village est aujourd'hui l'homme le plus méprisé de la terre ; il n'est pas de sale paysan qui ne se croie en droit de le fouler aux pieds (3) »... « On dirait qu'on s'est donné le mot pour faire périr de faim tous les ministres de l'Evangile ; tant est grande la mauvaise volonté qui se remarque chez tout le monde (4). »

Quant à la fréquentation du sacrement de la Cène, Luther avait compté la faciliter beaucoup à la nouvelle Eglise, en supprimant cette préparation si scrupuleuse qu'exigeait l'Eglise catholique, et qui, selon lui, n'était propre qu'à troubler les consciences. Il disait que dans le papisme on

(1) Cité par Doellixgek. ibicl.

(2) Commentaire de la lre ép. aux Corinthiens. Ed. Wai. t. VIII, 1290.

(3) Commentaire du psaume xlv. FA. Wàlch, t. V, oTT.

(4) Commentaire des prophètes. Ed. Walch, t. VI, 967.

avait gâté cet aimable et délicieux sacrement, eu y mêlant du fiel et du vinaigre (c'est-à-dire en obligeant les chrétiens à se confesser et à se corriger), que les prédicateurs catholiques parlaient de telle sorte de la pureté de conscience requise pour communier dignement qu'on n'approchait plus de ce sacrement qu'avec effroi et que le peuple craignait autant de manger le corps du Seigneur que d'avaler de l'arsenic (1).

À ses yeux, l'Eucharistie est un gage de la rémission du péché et il suffisait d'avoir la conscience de ses fautes pour s'en approcher sans crainte.

Or voici, d'après Luther lui-même, comme ce sacrement était fréquenté chez les luthériens :

« Le sacrement de l'autel est tellement négligé et si peu estimé qu'il n'est rien qu'on juge moins nécessaire (2). »

« Pendant que le papisme nous imposait encore le sacrement comme une obligation, on y courait en foule; or maintenant nous nous comportons à son égard d'une façon si dégoûtante ([iià peine nous croirait-on, je ne veux pas dire des chrétiens, mais des hommes (3). »

Ce n'est pas tout; non seulement Luther a vu

i Dgellingbr, t. I. p. :;^:>-::^i .

■1 Catechist. Schrtft. VA. Walch, t. \. 2666.

:; Ibid. 2715.

les résultats immédiats de la prédication de sa doctrine pour la religion et pour la moralité du peuple allemand, mais il a vu, comme les autres témoins, la relation logique de cette dépravation avec les principes fondamentaux de sa dogmatique et c'est ce qu'il importe surtout de mettre en lumière.

« Quand la parole de Dieu fut pour la première fois annoncée il y a douze ou quinze ans, on accourait de toutes parts; chacun se montrait enchanté de n'avoir plus à se tourmenter pour de bonnes œuvres... Mais la plupart ne voient d'autre avantage dans la possession de l'Evangile que la faculté qu'elle leur donne de ne plus jeûner, ni prier (1). »

« Dès qu'on leur fait entendre le mot liberté, ils ne parlent plus d'autre chose et s'en servent pour se refuser à l'accomplissement de toute espèce de devoirs. Si je suis libre, disent-ils, je puis donc faire ce que bon me semble, et si ce n'est point parles œuvres qu'on se sauve, pourquoi m'imposerais-je des privations pour faire, par exemple, l'aumône aux pauvres? S'ils ne disent point cela en propres termes, toutes leurs actions du moins dénotent que telle est leur pensée secrète (2). »

« Par suite de la propagation de l'Evangile,

(1) Commentaire de l'êvangite de saint Jean. Ed. Walcn, t. VI, 2318.

(2) Commentaire de l'épitre aux datâtes. Ed. Walch, t. VIII,

les paysans se sont portés à un tel degré de licence qu'il n'est à peu près rien qu'ils ne s'imaginent pouvoir faire. Ils ne craignent plus ni enfer, ni purgatoire, et sont orgueilleux, grossiers, insolents et cupides. — Nous avons la foi, disent-ils, cela doit nous suffire (1). »

« Supposez une loi qui prescrive en tout et partout le contraire des dix commandements de Dieu; et vous aurez tout juste la loi qui semble régler le train du monde (2). »

Voilà donc la Réforme luthérienne jugée par elle-même. Voilà où avait abouti, dans la seconde moitié du xvic siècle, le grand mouvement religieux qui avait suscité tant d'espérances!

Faut-il en être surpris quand les chefs mêmes du protestantisme allemand, Luther, Melanehthon et Bucer, par un scandale qui n'avait rien de commun avec les faiblesses ; même les plus répréhensibles, de tel ou tel pontife catholique, avaient autorisé cette dérogation de principe à la loi morale qu'on appelle la bigamie du landgrave de liesse?

Et maintenant franchissons trois siècles. Trans-

(1) Tischred<>„. VA. W.il.li. XXII, 812. (2J Ibid. 603.

portons-nous dans l'Allemagne, dans l'Angleterre, dans l'Amérique contemporaines. Les nations protestantes, nous dit-on, sont aujourd'hui plus morales et plus religieuses que les nations catholiques. Hélas! je ne veux pas prétendre que les nations catholiques, celles surtout où la francmaçonnerie exerce sa délétère et néfaste influence, soient ce qu'elles devraient être. Mais bornonsnous aux Etats protestants : voici ce que nous disent les enquêtes les plus impartiales.

<( En général, écrit M. Goyau, dans l'Allemagne proprement protestante, les villes et leur périmètre rural sont devenus, suivant une expression familière à certains pasteurs, « des cimetières spirituels ». Volontiers, à travers le monde, on répute Berlin comme le type de cette cité que le bon Plutarque déclarait impossible, une cité athée; cette renommée n'est point usurpée.

Vers 1880, l'impiété berlinoise atteignait à d'étranges confins; à cette date, d'après les statistiques officielles de la conférence évangélique d'Eisenach, 26 °/0 des enfants protestants restaient sans baptême; 59 0/o des mariages, 80 °/0 des enterrements étaient purement civils ; sur 100 membres de l'Eglise évangélique, on comptait, par an, 13 communions; et 10 °/0 seulement, enfin, se donnaient la peine de prendre

part aux opérations électorales des communautés (1). »

La bourgeoisie est foncièrement incrédule, et ne garde que par bon ton certaines apparences religieuses, admirablement servie par des pasteurs hommes du monde, qui détestent tous les premiers la rigidité doctrinale (2).

La masse populaire socialiste n'est ni moins sarcastique, ni moins haineuse à l'égard de L'Eglise que chez nous. Lorsque, en 1878, le pasteur Stoecker se présenta dans une réunion populaire, le socialiste Most s'écria « que les prêtres qui boivent le vin et conseillent l'eau n'avaient plus qu'à régler leurs comptes avec le ciel et que l'univers en serait bientôt nettoyé ». Le principal collaborateur de Stœcker, Wangemann, fut accueilli dans une réunion de femmes socialistes par cette clameur générale : « Massenaustritt ans der Kircheï Sortons en unisse de l'Eglise (3 ! »

L'immense majorité des ouvriers de Berlin est athée; et presque toutes Les grandes villes de L'empire présentent 1<' même spectacle que La capitale.

Même dans les campagnes, s'il y a, comme chez nous, des pays croyants, il y a aussi de nombreuses régions d'indifférence religieuse; par

1 <i. Goyav, F Allemagne religieuse, le Protestantisme, p. 39.

:\ Ibid., y. 205.

exemple en Mecklenibourg, sur cent fidèles inscrits, le pasteur a dix auditeurs environ.

« Un professeur de Berlin, écrit M. Goyau, m'attestait par son expérience personnelle la diminution de la piété domestique dans les régions prussiennes qu'il connaît : on ne peut plus espérer, en frôlant les murs de certaines ruelles de village, surprendre l'écho de quelque lecture biblique, de quelque psalmodie commune, de l'un de ces exercices enfin par lesquels les vieilles familles protestantes s'élevaient volontiers vers Dieu (1). »

Jadis tout protestant s'édifiait dans la Bible : il la lisait dans la traduction de Luther, tombée depuis en discrédit à cause de ses erreurs et de ses contresens; aujourd'hui la plupart des fidèles, au dire du théologien Paul de Lagarde (qui écrit en 1890), n'en connaissent plus que des fragments gauchement choisis ; les paysans de Thuringe, d'après les observations de M. Gebhardt, sont tout juste assez familiers avec la Bible pour y emprunter la matière de leurs plaisanteries ; et ceux qui désirent s'édifier recourent tout simplement à leur livre de chant, recueil indiqué par l'autorité ecclésiastique, paraphrase des enseignements divins ; cette façon de paroissien a pris la

, 1 lbid.. p. 46.

place des Livres saints. « (l'en est donc fait de cette chaîne étroite que nouait autrefois, entre la conscience du pasteur et les consciences des fidèles, une commune familiarité avec l'Ecriture (1). »

En Brunswick, l'indifférence est voisine de l'impiété et même de l'inconduite. Dans la paroisse la plus pratiquante, au témoignage du pasteur Kuhne, 20 % seulement des fiancées sont demeurées vertueuses jusqu'à leur mariage.

De l'aveu d'un grand nombre de pasteurs, la pratique religieuse, là où elle existe, est presque tout extérieure et sans influence sur les mœurs. MM. llïickstaed et Wittenberg, pasteurs évangéliques, rapporteurs d'une récente enquête sur la moralité des campagnes prussiennes et saxonnes, s'attristent de cette conclusion : « Dans les régions les plus kirchlich, disent-ils, l'immoralité est aussi grande ou presque aussi grande que dans les régions qui ne sont point kirchlich. » Or plus de 1. 500 pasteurs ruraux de l'Eglise évangélique ont envoyé des renseignements aux rapporteurs de l' enquête '2 !

(( L'indifférence s'étend; le détachement augmente; l'hostilité commence », c'est en ces termes que M. Gebhardt définit l'attitude des paysans deThuringe à L'égard de L'Eglise. Cette définition,

1 Goyau, l'Allemagne religieuse, p. 303-305,

2 ïbul., [i. 17-48.

ajoute M. Goyau, pourrait convenir pour l'ensemble du bloc protestant de l'Allemagne du Nord I .

« L'Eglise de la Réformation, écrit le pasteur Stœcker, est, à beaucoup d'égards, devenue sans symbole, sans foi, sans énergie, sans défense : elle a perdu les classes élevées, les bourgeois, les travailleurs des villes, même des fractions considérables de paysans (2). »

« L'indifférence de beaucoup de sphères, et non des pires, à l'endroit de l'Eglise évangélique, résulte du peu d'espoir qu'on met en elle pour l'assainissement et la vivification morale du peuple, » dit le surintendant Galhvitz (3).

Et le pasteur Herman Gebhardt : « Il s'en faut de beaucoup que la dogmatique et la morale du paysan coïncident avec l'enseignement de l'Eglise ; chacun, vis-à-vis du pasteur, se permet de croire et d'agir comme il le juge bon (4). »

En présence d'une incrédulité si générale, les prédicateurs se rabattent sur des thèmes de morale ; mais, à en croire M. Gerade, les « leçons morales que jadis un prince acceptait passent maintenant pour impertinentes aux yeux du simple savetier (5) ».

(1) Cité par Goyau, 309-310.

-1 Ibid., p. 298.

3 Ibid., p. 300.

(4) Ibid., p. 303.

(5) Ibid., p. 30u.

Ou bien voici comment on les prend, si nous nous en rapportons au pasteur Gebharclt et au surintendant Gallwitz : « Dans beaucoup de communautés rurales, où règne un état moral déplorable, les membres de la communauté voient d'un très bon œil qu'à certains jours, dans la prédication, on leur lave durement la tête. Ils ne sont pas déterminés par là à introduire de meilleures mœurs, mais ils se sentent un peu déchargés de leur responsabilité lorsqu'ils ont subi une telle prédication, et même ils font l'éloge du pasteur à cause de sa violence (1). »

Ce qui reste de la doctrine luthérienne, encore maintenant, c'est d'une part la conscience de l'indignité personnelle, d'autre part la confiance dans la grandeur incommensurable des mérites de Jésus-Christ. L'effort personnel est relégué au dernier plan et le prédicateur qui en parle est mal vu (2).

Le pasteur ne peut atteindre l'Ame derrière la façade, parce qu'il n'a pas comme le prêtre catholique la confession, « à tout le moins nue fois l'an ».

Le jugement porté par l'évêque d'Osnabrùck, dans son rapport à la Congrégation <!<• la Pr<>j><igande, en I8SS, sur l'état du protestantisme dans

i Voir Goyau, p. 305, note ::.

■i Ibid., p. 305-307.

les régions du Nord confirme les conclusions des enquêtes protestantes : « Les non-catholiques qui habitent ces régions, écrit-il, ont pour la plupart si complètement rejeté la foi positive qu'ils ne sont plus chrétiens que de nom. »

En somme, c'est l'image de nos pays les plus indifférents.

Parmi les facteurs qui donnent le plus sûrement la moralité d'un peuple, il faut compter la natalité (coefficient de la natalité, nombre des naissances illégitimes , les divorces, les suicides, la criminalité.

L'Allemagne prise dans son ensemble, atteint dans ces dernières années, comme coefficient de la natalité de 33 à 37,5 pour 1,000, et c'est dans les pays où dominent les catholiques que la natalité est la plus forte : ainsi les Pays rhénans donnent 41,5 ; la Wesphalie, 43 ; la Prusse polonaise, 42,3 ; la Hesse protestante, 34 ; le Wurtemberg, 33. Pour les naissances illégitimes, de 1882 à 1894, l'Allemagne dans son ensemble en compte 9,31 contre 100 légitimes; depuis 1900, le chiffre ne cesse de baisser : 8,7 en 1900 ; 8,6 en 1901 ; 8,5 en 1902 ; aujourd'hui la Silésie en compte 13, il; la Bavière, 14; le Mecklembourg, 13,9 ; la Prusse protestante, 8,10 ; la Saxe, 12,5; la Westphalie catholique, 3,7; les Provinces rhénanes catholiques, 2,6 ; le Wurtem-

berg, 10,2; Bade, 8,i ; Oldenbourg, 5,56, etc. (1).

Le divorce, institution protestante, fleurit surtout chez les protestants ; la moyenne des divorces eu Prusse a été de 1 divorce pour 61 mariages, tandis qu'en Bavière elle n'était que de I pour 238.

Les suicides sont également moins nombreux dans les pays catholiques. De 1881 à 1800, les statistiques en donnent pour cent mille habitants : en Saxe, 35, aujourd'hui 39,2 ; en Prusse, 20. aujourd'hui 10,0; à Bade, 19,2 ; en Wurtemberg, 16, aujourd'hui 19,8: en Bavière, 13,7.

Reste la criminalité. De 1882 à 1891 on a compté pour cent mille personnes indemnes de toute condamnation : en Prusse, où les protestants atteignent près de 04 0/0 de la population, 0,08 condamnés pour meurtres ou homicides ; en Saxe, où il y a près de 95 0/0 de protestants, 0,09 ; en Wurtemberg, 69 0/0 de protestants, 0,13; m Bavière, où les catholiques dépassent 70 0 0, 0,12; à Bade, où il y a 00,58 0 0 de catholiques contre 37,69 0 0 de protestants 0,06 : dans la Prusse rhénane, où les catholiques s'élèvent à 70 0 0, 0,06 ; dans Le Brandebourg, où les protestants atteignent 94 0 0, 0,07. Pour coups ei

1 Ces chiffres sont tirés de VAnnuaire statistique de l'Empire allemand, reproduits en partie dans le journal l'Éclair du it septembre 1904, et île Krose, '/<■/ i'.iii/iuss der Konfession nu/' aie Sittlichkeit, nachder Ergebnisen iter Statistik^ Fribourg 1900.

blessures légères : en Prusse, 6,8 ; en Saxe, 1,5 ; en Wurtemberg, 2,3; en Bavière, 8,2; à Bade, 2, ï ; dans la Prusse rhénane, i,8 ; dans le Brandebourg, 6,1. Pour blessures graves : en Prusse, 15,3 ; en Saxe, 7,9 ; en Wurtemberg, 13 ; en Bavière 28,7 ; ta Bade, 21,1 ; dans la Province rhénane, 14,8 ; dansle Brandebourg 13. Pour injures : en Prusse, 12,9; en Saxe, 12,8 ; en Wurtemberg, 15, 9 ; en Bavière 16,2 ; à Bade, 9 ; dans la Prusse rhénane, 8,7 ; dans le Brandebourg, 15. Pour vol à main armée ; en Prusse, 0,15 ; en Saxe, 0,07 ; en Wurtemberg, 0,13; en Bavière, 0,13; à Bade, 0,06 ; dans la Prusse rhénane, 0,10 ; dans le Brandebourg, 0,12. Pour vols simples ; en Prusse, 29,8 ; en Saxe, 31,6 ; en Wurtemberg, 22,1 ; en Bavière 28,9 ; à Bade, 2i,l ; dans la Prusse rhénane, 13,2 ; dansle Brandebourg, 27,2. Pour faux témoignages ; en Prusse, 0,90; en Saxe, 1,33 ; en Wurtemberg, 1,9 ; en Bavière, 1,08 ; cà Bade, 1,14 ; dans la Prusse rhénane, 0,79 ; en Brandebourg, 0,66. Pour incendies volontaires ; en Prusse, 0.17; en Saxe, 0,21 ; en Wurtemberg, 0,25; en Bavière, 0,14; à Bade 0,12; dans la Prusse rhénane, 0,05 ; dans le Brandebourg, 0,18. Pour attentats aux mœurs et viols ; en Prusse, 0,83 ; en Saxe, 1,19; en Wurtemberg, 1,23; en Bavière, 1,07 ; à Bade, 1,45 ; dans la Prusse rhénane. 0,94 ; dans le Brandebourg, 0,95.

On sera frappé du chiffre élevé de la criminalité en Bavière ; mais il ne faut pas en rendre le catholicisme responsable, puisque le duché de Bade et la Prusse rhénane où les catholiques atteignent 60,58 0/0 et 70 0/0 de la population totale, sont ceux où la criminalité est la plus faible.

Il faut l'attribuer à la rudesse native des populations de la Haute-Bavière et duPalatinat, où les rixes sont très fréquentes et entraînent souvent des blessures graves.

La moralité d'un peuple n'est pas déterminée uniquement par la religion ; le climat, Le tempérament, la race, l'action du gouvernement, le mode d'éducation y sont pour beaucoup.

Ainsi l'empereur Guillaume II, en vertu de préoccupations bien étrangères, hélas ! à notre gouvernement, a fait depuis dix ou douze ans de très grands efforts pour relever la pratique religieuse et la moralité du peuple et il y a partiellement réussi ; mais c'est affaire d'action gouvernementale, c'est rétablissement et légitime usage du principe catholique d'autorité, et non vertu du principe protestant. Onn'a donc pas le droit d'affirmer la supériorité morale et religieuse des populations protestantes, au moins eu Allemagne. Et par conséquent, si d'autres populations protestantes sont pins religieuses que le berceau même de la réformation Luthérienne, ce pourrait

bien être, quoi qu'en pense M. de Laveleye, en raison d'autres causes que le principe même du protestantisme.

Je ne nie pas l'esprit religieux des Anglais, ni même en général de ces êtres supérieurs, comme chacun sait, que l'on appelle les Anglo-Saxons, et je les félicite d'y rester fidèles. Au surplus, ils sont, en grand nombre, beaucoup plus près du catholicisme que les protestants allemands. Peutêtre me permettrai-je de faire remarquer à M. de Laveleye et à d'autres que les preuves qu'ils nous donnent de cet esprit religieux, ils les tirent précisément de ces œuvres extérieures jadis tant reprochées aux catholiques, non pas seulement la prière en famille, mais l'assistance aux offices, les prières et les jeûnes publics, le repos dominical obligatoire et scrupuleux. Mais passons. Ce qu'ils ne nous montrent pas, c'est le lien plus étroit, selon eux, chez ces peuples que chez nous, entre la pratique religieuse et la moralité. Nous savons tous ce que c'est que le tant britannique et quel genre d'hommage, bien défini par La Rochefoucauld, beaucoup de protestants anglais et même américains, — français, je ne veux rien dire, — rendent à la vertu. 11 ne faudrait pourtant pas nous abuser ; le puritanisme a vécu soixante ans ; et puis après, l'Angleterre de Charles Il est tombée moralement plus bas que la Franc*

de Louis XIV et je ne crois pas que l'Angleterre des trois Georges ait beaucoup de points à rendre à la France de Louis XV. « Je crains fort, disait en 179o, un professeur de théologie anglicane de Cambridge, que les Etats protestants n'aient plus de reproches à se faire qu'ils ne le croient peut-être ; car toutes les productions impies et la plupart des immorales qui ont servi si puissamment à produire l'apostasie de nos jours ont été composées et imprimées dans les pays protestants (1). »

« La population de Londres, écrivait naguère M. Léon Faucher, apparaît à la fois plus violente et plus dépravée que celle de Paris... Tous les excès qui supposent les passions sans frein y ont libre carrière. L'intempérance y produit les mêmes résultats que l'ardeur du climat engendre ailleurs, et l'on voit en même temps dans tout son développement la corruption qui est particulière aux hommes libres et industriels (2 . » Qui n'a présentes à l'esprit les hideuses descriptions de tels quartiers des grands villes anglaises ? Qui ne sait, parmi les hommes au courant de ces sortes de choses, que « la dépra vat ion juvénile » dépasse ce qui se voit ailleurs ? Par respect

1 Cité par la Quinzaine, n*du L6 juillel 1899, art. de M. Prai sur la brochure de M. de Laveleye.

2 Cité par le 1'. Flamérion, \>. •"»»;

pour mes lecteurs je me contenterai d'une allusion aux articles retentissants et reconnus absolument exacts, publiés à la suite d'une enquête menée en 1885 par le directeur de la Pall Mail Gazette.

N'est-ce pas une assertion quelque peu risquée que de nous donner les Etats-Unis d'Amérique comme le type de la vertu, là où régnent le dieu dollar, la spéculation financière, la passion du luxe et de toutes les jouissances! « La société des Etats-Unis, dit Claudio Jannet, présente toujours un aspect différent de la nôtre, en ce que l'opinion continue à flétrir l'adultère et ne permet pas aux hommes de se vanter de leurs bonnes fortunes ; ils y perdraient leur crédit commercial ou politique. Malheureusement, sous cette apparence extérieure de décence, la prostitution déborde clans les grandes villes ; les drames domestiques, assasinats, enlèvements, se multiplient d'une façon effrayante ; les stations d/eau sont pour les classes riches une foire permanente ouverte aux vices les plus honteux. Enfin, et c'est un signe du changement qui s'opère dans les mœurs, la littérature à scandale commence à envahir l'Amérique. Du reste, les notions de mariage, de foi conjugale et d'adultère n'auront bientôt plus de signification pratique, tant le divorce est communément pratiqué. Fait remarquable, c'est dans

les Etats puritains que tout d'un coup, dans les premières années du xix° siècle, la famille a été livrée à une sorte d'épidémie de divorces... Les Etals de l'Ouest, qui d'ailleurs donnent toute facilité au divorce, vantent leur moralité en disant que dans FOhio, il n'y a qu'un divorce sur vingtquatre mariages ! Il n'est pas rare de voir des hommes épouser successivement quatre ou cinq femmes (1). » En 1901, on a compté 61.160 divorces, et 68.499 en 1903!

J'ai dit que je ne pouvais pas, dans le temps dont je dispose, mettre en opposition ou simplement en parallèle les nations catholiques et les nations protestantes. Je donnerai cependant quelques chiffres qui serviront d'éléments à une comparaison très sommaire.

Depuis que les sectes et 1rs sociétés secrètes s'acharnent à détruire les croyances catholiques en France, la démoralisation y est malheureusement rapide. La diminution de la natalité prend les proportions d'un fléau national. De 1816 à 1830, le coefficient de la natalité était de 31, *2">, pour mille, chiffre supérieur à celui de la Sm'sv,-. de l'Angleterre, de la Suède et delà Norvège d'aujourd'hui ; de 1830 à 1840, il est descendue 29; de L840 à 1850, à *27, 'i ; de 1850 à IN7<>. à

l Cité par Flamârion, p. 63.

26,31; de 1870 à 1880, à 25,3; de 1880 à 1900, à 21,15. Aux Etats-Unis, on constate depuis un certain nombre d'années les mêmes tendance qu'en France, de 26 à 27 pour mille ; en Angleterre aussi, mais à un moindre degré, de 36, en 187"), à 29,5 en 1898.

La Hollande a 34; la Suède et la Norvège, 26,7; le Danemarek 30 ; la Suisse 28,5; la Belgique monte à 29 dans les provinces flamandes, plus religieuses, à 23 dans les provinces wallonnes; de 1870 à 1876, l'Italie se présentait avec le coefficient de 36, 6 ; elle est tombée depuis à 34, 9, puis ta 33,1 en 1901 ; l'Espagne et l'Autriche tiennent la corde, la première avec 38, la seconde avec 39, descendu depuis peu à 38,5. Il en est de nos provinces catholiques, comme des pays catholiques allemands ou latins. « Si l'état mental et religieux de la Bretagne était généralisé, depuis 1871, écrit M. Leroy-Beaulieu dans l'Economiste français du 22 novembre 1902, nous aurions aujourd'hui 53 millions d'habitants au lieu de 38.»

Le chiffre des naissances illégitimes s'élève en France depuis un certain nombre d'années ; de 1882 à 1894, il était encore inférieur à celui de l'Allemagne 8,4 contre 9,31 tombé aujourd'hui à 8,5, tandis que la France s'élève à 8,76 en 1902. L'Autriche dépasse les uns et les autres avec 11,7. La Suède donne 12,7 ; le Danemark, 10,1 ; l'Italie

n'a que 7,3 ; l'Irlande présente, avec la Suisse qui a 4,6 et l'Angleterre qui a 4,5, le chiffre Le plus bas : 2,3, tandis que la protestante Ecosse à 8,4(1).

Le divorce introduit dans plusieurs états catholiques par les influences juives, protestantes et franc-maçonnes, ne s'est que trop acclimaté dans notre pays. De 1.657 en 1884, nous montons à 8.131 en 1902; et maintenant nous voici tombés plus Las que la Crusse ; l'Italie au contraire tient bon et a découragé ses députés d'établir le divorce. Il n'y a guère en moyenne plus de 600 séparations annuelles sur environ 235.000 mariages (2).

Les suicides aussi sont devenus chez nous plus nombreux; de 184 I à 1845, il y avait sur cent mille habitants, 9 suicides; de 1846 à 1850, 10; de 1861 à 1870, 13; de 1871 à L875, lo; en 1892, 21 ; en 1894, 26. Mais dans les pays restés vraiment catholiques, ils sont beaucoup moins fréquents <pie chez les protestants. La Suisse en compte 22,3, et la proportion est très inférieure dans les caillons catholiques; l'Autriche descend à 16, La Belgique à 1 1, l'Italie à i,"> ; l'Espagne eu compte

1 On sait d'ailleurs que le chiffre «1rs naissances illégitimes iTesi pas un signe ;il)si»lu de la moralité; dans les pays tr^s corrompus, on évite les naissances ou on supprime 1rs enfants par des mn\ nis criminels.

2 Voir, notammenl puni- In France, 1rs tableaux publiés pai M. FoNSEsniVK, dans Mariage et union libre, Paris, 1884.

à peine. Quelques états protestants présentent eux aussi des chiffres peu élevés : la Suède, 1 1 .") : l'Angleterre, 8 ; les Pays-Bas, 5,5 ; mais le Danemark nous égale à peu près avec 25,3 ; la Saxe nous dépasse avec 39,2.

Quant à la criminalité, il est très difficile d'établir une comparaison, parce que les législations et les manières d'apprécier des juges diffèrent suivant les pays : certains actes sont ici qualifiés délits, et crimes ailleurs. Aucun pays du monde ne compte autant de meurtres que les Etats-Unis d'Amérique, 12 par 100.000 habitants, alors que Fltalie n'en a que 8,1 i en moyenne, l'Espagne 4,71, la France 1,72, l'Allemagne 1,06 et l'Angleterre 0,50. Mais la Grande-Bretagne se rattrape, si l'on peut dire, sur les attentats contre la propriété, 2.600 condamnations par million d'habitants pour l'Angleterre et i.236 pour l'Ecosse, tandis que l'Italie, par exemple, n'en compte que 2.444. Déjà, en 1831, on avait calculé qu'cà Londres les voleurs prélevaient un impôt de 43 fr. 75 par tète sur leurs concitoyens.

Ces quelques chiffres, ajoutés à tout ce que j ai dit, suffiront, je l'espère, à montrer que si l'empire du mal est, hélas ! partout beaucoup trop étendu, il ne l'est pas moins, et il l'est sur certains points davantage, toutes choses égales d'ailleurs, en terre calviniste ou luthérienne.

Décidément, c'est une légende que la haute moralité des pays protestants.

Triompherons-nous de tels faits ? Non, nous ne triompherons jamais de ce qui est, en lin <!<• compte, une défaite de l'esprit chrétien. Croironsnous même et laisserons-nous croire que le protestantisme n'ait jamais porté et ne porte encore aujourd'hui d'autres fruits que ceux sur lesquels il m'a bien fallu attirer et fixer votre attention ? Pas davantage.

Il était impossible que la théorie du serf-arbitre et de l'inutilité des œuvres pour le salut n'engendrât de tels effets ; mais il était impossible aussi qu'avec le temps il ne se produisit une certaine réaction, théorique en quelque mesure, mais surtout pratique, qui entraînât d'heureuses contradictions «Mitre la doctrine et la conduite.

C'est ce qui est arrivé. Dés 1530, Melanchthon lui-même cherchait à réintroduire subrepticement la liberté et les œuvres dans La théologie luthérienne; sous la double influence du piétisme <!<> Spener et de Francke et de la philosophie rationaliste, elles opérèrent enfin leur rentrée; dès la seconde moitié du JLVIIIe siècle, il y avait ni Allemagne une élite protestante à la fois philanthrope

et mystique. Ce courant a persisté à travers tout le xixe siècle et a donné naissance à d'admirables œuvres comme celles de la Mission intérieure, de la Croix blanche, de la Croix bleue, œuvres de préservation, associations de jeunes gens, de jeunes filles en quête de places, crèches, écoles enfantines, orphelinats, écoles professionnelles, œuvres pour l'enfance vicieuse ou délaissée, pour les épileptiques, pour les vagabonds, etc. ; et ce qui est vrai de l'Allemagne, à ce point de vue. Test aussi des autres états protestants, Grande- Bretagne, Etats Scandinaves, Suisse, etc.

De même beaucoup de particuliers arrivent à une vie chrétienne très pure et très intense, nous ne faisons nulle difficulté de le reconnaître. Dans les sociétés protestantes, à coté des vices que j'ai dû mettre en lumière, il y a, comme dans les sociétés catholiques, de grandes vertus publiques ou privées. Qui de nous n'en a été le témoin en Suisse, en Allemagne, en Angleterre, en France même, et ne s'est senti parfois humilié, en comparant la disette de secours spirituels où se trouvent ces âmes et la surabondance de grâces à l'aide desquelles nous pourrions faire de si grandes choses ?

Cette germination de vertus que nous saluons avec respect et avec joie chez nos frères séparés, là où nous la rencontrons, à quoi donc faut-il

l'attribuer ? Est-ce aux principes propres de la Réforme ? Eh non ! Car les protestants agissent, je l'ai dit, en réaction contre ces principes. Le théologien Paul de Lagarde, écrit non sans ironie: « La doctrine fondamentale de Luther est si oubliée que les ecclésiastiques protestants sérieux ne se font supporter dans leurs communautés que par de bonnes œuvres. » Et d'autre part, le mystique protestant, celui qui, suivant l'expression de Harnack est une personnalité chrétienne^ tend presque invinciblement à sortie de son Eglise.

C'est donc à ce que la Réforme leur a laissé de vie chrétienne; à ce qu'ils ont de commun avec nous, à ce sentiment religieux, intime et profond que fait naître le rapport personnel de l'âme avec Dieu, sentiment qui, à coup sur, n'est pas plus protestant que catholique, mais est strictement et absolument chrétien, tous nos mystiques en font foi, quoique, je l'avoue, trop de catholiques croient pouvoir s'en passer; — à la lecture de la Bible, tant qu'ils y ont été et quand ils y sont fidèles, car elle les remettait et 1rs remet en présence de la vérité révélée, de l'Evangile; — à ces «•liants aussi, beaux et pénétrants, qui ont entretenu dans leur âme, eu dépit de la sécheresse du culte, l'émotion religieuse et souvent une vraie piété.

La bonne loi est Le second motif qui imus expli-

que les vertus que nous constatons au sein du protestantisme. La plupart des protestants se croient dans le vrai : Dieu ne -peut manquer d'avoir pitié d'hommes aveuglés par des préjugés héréditaires, qui désirent et qui pensent le servir comme il veut être servi.

Troisième raison : l'influence de l'éducation. Il y a, disait jadis A la Sorbonne le P. Aldolphe Perraud, aujourd'hui cardinal, il y a, par la grâce de Dieu, dans la constitution de la famille, un principe conservateur, remède caché et puissant, préparé par la sagesse et par la bonté de la Providence, pour combattre, plus efficacement que toutes les réfutations, les conséquences des doctrines dangereuses.

Croyez-vous par exemple, ajoutait-il, que, parmi ces nouveaux évangéliques si empressés de faire bénéficier leurs passions des principes de Luther, il se soit trouvé beaucoup de pères de famille qui aient eu l'imprudence de faire de ces mêmes principes la règle de l'éducation de leurs enfants; qui aient dit à leurs jeunes fils, à leurs jeunes filles : « Mes enfants, pourvu que vous ayez foi en Christ, peu importe que vous m'obéissiez ou que vous ne m'obéissiez pas, ne faites point d'efforts pour vous corriger de vos défauts et pour vaincre vos passions, car la foi teule justifie. »

Ne croyez-vous pas que les instincts droits et

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sacrés de la paternité ont prévalu contre des principes déplorables, et ont contribué pour une grande partie à en corriger et à en atténuer les effets? . Ce n'est pas le seul point du reste où Us lois constitutives et essentielles de la famille ont obligé et obligent tous les jours les protestants à d'heureuses inconséquences. C'est bientôt dit que le chrétien n'a d'autre maître que la Bihle et l'Esprit-Saint, et qu'entre Dieu et l'âme il ne peut pas, il ne doit pas y avoir d'intermédiaire. Et toutefois l'éducation religieuse des enfants protestants se fait exactement comme l'éducation religieuse des enfants catholiques; elle se fait par l'autorité. 11 y a toujours là, ou un pasteur, ou un père et une mère qui enseignent. L'enfant ne se fait pas sa religion, pas plus chez les protestants que chez nous, il la reçoit; il la reçoit d'une tradition qu'il respecte, d'une autorité qu'il vénère, d'un pouvoir devant Lequel il s'incline.

C'est une contradiction avec le principe (\\i libre examen et de L'interprétation individuelle, comme c'est une contradiction de s'acharner ;'i la poursuite du bien moral en croyant que l'homme n'est pas libre et que les œuvres ne servent ;'i rien. Contradictions sans doute, mais heureuses contradictions! Car elles condamnent les erreurs, elles honorent les personnes, et souvent eHes sauvent les à mes.

QUELLES ONT ETE LES CONSÉQUENCES INTELLECTUELLES ET DOGMATIQUES DU PROTESTANTISME? — LE PROTESTAN- TISME A-T-IL ÉTÉ PLUS FAVORABLE QUE LE CATHOLICISME

Luther, nous dit-on, fut l'émancipateur de la raison; en proclamant le libre examen, il a jeté dans le monde l<v principe de la liberté intellectuelle: en mettant un livre, la Bible, à la base de F éducation religieuse, il a rendu l'instruction primaire indispensable; ainsi, en haut et en bas, il

i Les principaux ouvrages à consulter pour ce chapitre sonl : Dokllinger, Lu Réforme, son développement intérieur et les résultats qu'elle aproduits. Paris, 1848-1849. 3 vol. 8° : — Abbé M unw. De Vavenir du Protestantisme et du Catholicisme. Paris, 1869; LiCHTKNREftGER, Histoire des idées religieuses en Allemagne tle/mis lo wiir siècle jusqu'à nos joins. Paris, 1888. 3 vol. in-12; linv.M . V Allemagne religieuse, le Protestantisme. Paris, 1901. i édition .

— 3oi —

a favorisé le progrès des lumières ; les pays protestants sont encore à ce point de vue très supérieurs aux pays catholiques.

Voilà qui n'apparaît pas avec évidence ! Si nous jetons un coup d'œil d'ensemble sur l'histoire générale du mouvement des esprits dans le monde chrétien depuis tantôt quatre siècles, nous ne sommes pas frappés à première vue de la supériorité intellectuelle des nations protestantes. Assurément, l'Angleterre et l'Allemagne ont eu une belle part dans le progrès des sciences; assurément elles ont produit, l'une et l'autre, d'admirables œuvres littéraires, et donné naissance à des penseurs qui ont, pour des siècles, marqué de leur sceau l'intelligence humaine. En peut-on dire autant, par suite de circonstances qui n'atteignent pas l'a valeur intrinsèque de ces peuples, d'autres nations protestantes, des Etats Scandinaves, par exemple, ou de l'Amérique du Nord? Et le rôle des nations catholiques, de l'Espagne, de l'Italie, à certaines époques, de la France surtout, a-t-il été moins grand? Que de fois même la France, — et cela dans des temps où elle était profondément catholique, — a été l'initiatrice! D'où donc, en particulier, est sorti celui qui est, — peu importe ici le jugement que l'on porte sur son œuvre, — le rénovateur de la pensée moderne, Descartes, sinon du cœur même

de notre pays? Et si nous comparons, <lans chacune des branches de l'activité intellectuelle, catholiques et protestants, nous ne voyons pas si souvent la balance pencher en faveur de ces derniers. Qu'il s'agisse de théologie, un Bellarmin ou un Suarez, un Petau ou un Thomassin, marchent de pair, je pense, avec les plus célèbres docteurs des écoles luthérienne ou calviniste: qu'il s'agisse de spiritualité chrétienne, je ne vois pas ailleurs le digne pendant d'un saint François de Sales ou d'un Fénelon; qu'il s'agisse d'éloquence sacrée, quand nous avons vu il y a peu d'années, mettre en parallèle A. Monod et Bossuet, le titre seul de l'ouvrage a fait l'effet d'un paradoxe. Parlerons-nous des genres profanes? Le théâtre français et même le théâtre espagnol, supportent, j'imagine, depuis Corneille et Racine, depuis Lope de Vega et Galderon jusqu'aux auteurs contemporains, la comparaison avec le théâtre allemand et le théâtre anglais, si j'excepte le pins grand des génies dramatiques, Shakespeare, qui précisément, autant qu'on le peut savoir, fut catholique.

Je pourrais continuer; c'est inutile. Aussi bieo la vrai question est-elle <1«' savoir ce qu'ont donné, dans L'ordre intellectuel, les principes protestants ; el L'on pourrail me dire qu'ils ont agi même dans les pays catholiques. Ce serait

vrai, dans une certaine mesure, sur certains ordres d'études, soit par voie d'action directe, soit par voie de réaction; ce ne serait pas vrai, d'une façon générale, partout, et pour toutes les formes du travail intellectuel. Instituons donc une enquête analogue à celle que nous avons poursuivie précédemment sur les conséquences religieuses et morales de la révolution déchaînée par Luther.

Je m'en tiendrai à l'Allemagne, parce qu'il m'est impossible d'aborder toutes les questions et parce que c'est en Allemagne que le système protestant a développé ses dernières conséquences. Je sais qu'en cela comme en tant d'autres choses le protestantisme anglais diffère profondément du protestantisme germanique et se tient beaucoup plus près de la vérité. Je renvoie sur ce point aux belles études de M. Thureau-Dangin et du P. Brémond, qui vous donneront, mieux que je ne saurais le faire, l'état d'esprit des protestants anglais, de leurs inévitables contradictions, mais aussi de leur activité intellectuelle et de leur incontestable sincérité (1).

(1) Thireau-Daxgix, La Renaissance catholique en Angleterre nu xixe siècle. Paris, 2 vol. in-8°, 1899 et 1903. H. Brémond, Ames

religieuses et L'inquiétude religieuse. Paris, 1901 et 1902.

Luther a été l'émancipateur de la raison. Oh! s'il en est ainsi, ce fut bien sans le vouloir ; car il ne se montre pas tendre pour cette pauvre raison. Dans son Commentaire de VEpître aux Galates, la principale vertu qu'il prête à la foi, c'est de fouler aux pieds la raison, ou, comme il s'exprime, de bâillonner et d'étouffer la bête : « Les vrais croyants, dit-il, étouffent la raison, après lui avoir adressé l'exhortation suivante : Ecoute, ma chère raison, tu n'es qu'une aveugle, une folle qui n'entends rien aux choses du ciel. Ne fais pas tant de façons; mets fin à tout ce bruit, tais-toi et ne t'avises point de vouloir juger la parole divine ; le mieux que tu puisses faire, c'est de demeurer tranquille, de te soumettre et de croire. C'est ainsi que les croyants bâillonnent la bête, à qui, sans cela, le inonde eut in- ne parviendrait pas à imposer silence; et cette exécution est l'œuvre la plus méritoire, le sacrifice le plus agréable que Ton puisse offrir au Seigneur 1 .

u Si nous voulons être admis dans le royaume de Dieu, il faut, dit Jésus-Christ, «pie nous redevenions comme des entants: en d'autres termes,

1 VA. \\ al. m. t. VIII. L'ui::.

il faut que nous réduisions notre intelligence et notre raison à n'être plus que ce qu'elles sont dans l'enfance, des facultés mortes ou latentes; à cette condition seule, nous aurons la foi, la foi à laquelle rien n'est plus contraire, ni plus hostile que la raison (1). » « Les anabaptistes disent que la raison est un flambeau... La raison répandre la lumière? Oui, comme celle que répandrait un immondice mise dans une lanterne (2). »

Cette image si pittoresque ne suffît pas à Luther. A la fin de sa vie, dans un sermon prêché à Wittenberg, il donnera son dernier mot : « La raison, c'est la fiancée du diable; c'est une prostituée, la prostituée en titre du diable, une galeuse, une sale et dégoûtante prostituée qu'on devrait fouler aux pieds et détruire, elle et sa sagesse, à laquelle on ferait bien, pour la rendre haïssable, de jeter de l'ordure au visage, et qui mériterait enfin, l'abominable, qu'on la reléguât dans le plus sale lieu de la maison, dans les latrines (3). » Voilà comment la vraie, primitive, et authentique doctrine de Luther a contribué h l'émancipation de la raison!

Quant à la liberté de penser, pratiquement, Luther ne l'admettait que pour lui. La censure,

(i) Luther' s ungedr. Predigten, éd. de Bruns, p. 106, citépïyr

DOELLLNGER, t. I, p. 454.

(2) Cité par Doellixger, p. 453, en note.

(3) Ed. de Leipzig, t. XII. p. 373.

dont le protestantime a si souvent reproché l'usage à la doctrine catholique, était exercée dans l'Allemagne protestante et exercée par les princes et les magistrats, à la demande des docteurs dont l'opinion prévalait. Luther lui-même y eut recours : c'est ainsi qu'en 1520 il s'adresse au duc de Mecklembourg, pour qu'il interdise l'impression du Nouveau Testament traduit par Emser(l). Quant à Mélancbthon, il écrit: «Ilfautque partout les magistrats établissent des inspecteurs et des censeurs, chargés de surveiller les librairies et les imprimeries, et qu'il soit défendu de publier aucun livre qui n'ait été au préalable approuvé par ces censeurs (2). » De fait, quantité d'ouvrages furent interdits. Au xvn° siècle les facultés de théologie et les consistoires étaient arrivés à exercer une domination absolue. Le jeune homme qui voulait écrire ei enseigner étail enchaîné par des serments et des anathèmes, et tout cela au nom d'une autorité qui pourtant ne pouvait pas prétendre être infaillible! « Ces subtils théologiens, écrit dans son Histoire de l'Église, le protestant Hase, se représentaient le bon Dieu comme un puissant pasteur Luthérien qui maintient son honneur à la force du poing (3). »

I Cf. DOELLINGER, I. I. J). 31 t.

i Corpus reform. l, l\. \>. .".'ci et Epis t. Melanchthonis, éd. Peucer, p. 535.

:; Kirchengeschichte, m- éd. i». 505.

Les protestants avanceront-ils qu'exercée par eux cette censure et qu'exigés par eux ces serments favorisaient le progrès scientifique et la liberté de penser?

En ce cas, les faits ne leur donnent pas raison.

Si l'humanisme avait été le premier allié de la Réforme, il avait été rapidement désabusé. Erasme avait bien vite tourné ses batteries contre Luther; Mutian, qui s'était montré le plus enthousiaste et le plus avancé des poètes d'Erfurt, n'avait pas assez de lamentations sur les tristes effets de la prédication luthérienne ; Crotus Rubeanus en était venu à reprocher au réformateur jusqu'à ses attaques contre l'Eglise catholique « mère des meilleurs institutions » ; Karl de Bodmann avouait franchement qu'on s'était trompé, à vouloir suivre Luther; Ulrich Zazius n'était pas moins désenchanté et cherchait à faire revenir les autres. Tous déploraient la ruine des écoles et des études : « Partout où règne le luthéranisme, écrivait Erasme à Pirkheimer en 1338, c'est la mort des lettres. » Et Mélanchthon faisait écho : « Dans les pays allemands, toutes les écoles disparaissent. Malheur sur le monde! »

En certaines universités le nombre des étudiants était tombé de 300 à 30. La décadence des écoles après le changement de religion est attestée par des centaines de faits ; Dœllinger en a réuni un

grand nombre dans le premier volume de son ouvrage sur la Réforme. Cet état de choses, Luther le reconnaît et il s'en préoccupe : nous le voyons écrire partout, jusqu'en Livonie, pour obtenir la fondation d'écoles, mais il est obligé de faire ce douloureux aveu qu'il n'en est plus comme au temps du papisme, que personne ne veut faire les frais d'une fondation et que d'ailleurs, là où il y a des écoles, les auditeurs manquent. Sans doute, Luther avait trop bien converti les Allemands par ses invectives contre b's Universités.

Au surplus, quel genre d'études pouvait favoriser le luthéranisme, tel qu'il fut d'abord compris?

Les études bibliques ? Assurément, en principe ; et nous ne nions pas que, plus tard, ces études n'aient fait en Allemagne de grands progrès. Mais, remarquons-le et aousTavons déjà dit. ces études étaienl en Allemagne, comme dans toute l'Europe, bien antérieures à Luther. Dès le IXe siècle, les Évangiles avaientété mis en allemand populaire; à partir de M77, les traductions de la Bible en langue vulgaire se succèdent rapidement. En Italie, dès la lin duxnr siècle, Jacques de Voragine avait traduit la Bible eu italien.

L'espi'it du papisme, nous rayons montre aussi, n'était nullement hostile à l'étude des Langues originales de la bible. Au \m" siècle, Barcelone

avait été dotée par saint Raymond de Pennafort d'une chaire de langues orientales; on les enseignait à Rome ; on les enseignait en Allemagne; qu'on se rappelle la querelle de Reuchlin.

Or Tune des conséquences de la traduction de la Rible par Luther fut la diminution de ces études, parce que les prédicateurs crurent devoir s'en tenir à sa version. Pendant toute la période de la Réforme, il n'a pas paru une seule édition complète du texte original delà Bible dans l'Allemagne entière. La première Bible hébraïque publiée dans l'Allemagne protestante ne Fa été qu'en 1586 par les soins de l'électeur Auguste de Saxe.

Pour le Nouveau Testament grec, à part les éditions de Bâle (la première est celle d'Erasme de 1516), pas une seule édition clans l'Allemagne protestante jusqu'à celle de Leipzig de 1542, postérieure de vingt-huit ans cà l'édition catholique du Nouveau Testament, publiée à Alcala en 151 ï. Puis rien jusqu'en 1563 (1).

L'étude du latin elle-même subit du fait de la réforme luthérienne un grave dommage; on ne saurait en être surpris, car, d'une part, l'étude de cette langue n'était plus nécessaire pour exercer le ministère pastoral, et d'autre part il y eut une sorte de mot d'ordre dans la première

(l)Sur ces faits, voir Doelunger, t. 1. p. > « ; l et suivantes.

génération des pasteurs pour déverser le mépris sur les études classiques.

« Nous apprenons avec peine, écrit, en lo28, le margrave de Brandebourg, que l'on ne montre plus le même empressement à suivre les écoles, et nous pensons que la faute en est principalement aux prédicateurs qui ont cru bien faire en décriant les sciences, et en poussant la jeunesse vers les professions manuelles, sous prétexte que maintenant dans l'Eglise on n'avait plus que faire de la langue latine. Nous ordonnons en conséquence aux pasteurs d'employer désormais leur influence à inspirer tout doucement de meilleures dispositions pour les études (1). »

Rien n'était plus vrai que le reproche fait aux pasteurs. A Wittenberg même deux pasteurs zélés, Georges Mohr et Gabriel Didymus, proclamaient du haut de la chaire « que L'étude des sciences était non seulement inutile, mais même pernicieuse, et qu'on ne sauçait mieux l'aire que de détruire les académies et les écoles (2). »

Ce n'était d'ailleurs que l'écho des invectives de Luther qui comparait « les quatre Facultés aux quatre soldats qui, d'après la tradition, cruritièrent Notre-Seigneur (3) ».

i Reliyionsakta, t. XI, n. 64-66, cité par Dcbllingsr, t. 1. p. mi.

2 Da LLXNGER, p. L00.

:; Doei i ingeh, \>. fc50.

Et ailleurs il écrit : « Le Dieu Moloch à qui les Juifs immolaient leurs enfants est aujourd'hui représenté par les universités... On y forme de fameux personnages, des docteurs et des maîtres, de telle sorte qu'on ne saurait prêcher ou diriger les âmes à moins d'avoir pris ses degrés, ou du moins de s'être formé dans ces écoles; le baudet s'y fait d'abord coiffer du bonnet de docteur, puis seulement il s'attelle au timon des affaires... Le moindre mal qu'il y puisse arriver à cette malheureuse jeunesse, c'est d'y être poussée aux excès de toute nature, aux plus honteuses débauches ; mais, ce qu'on ne saurait trop déplorer, elle y est encore instruite dans cette science impie et païenne qui tend à corrompre misérablement les âmes les plus pures et les intelligences les plus généreuses (1). »

Ou encore : « Les hautes écoles mériteraient qu'on les détruisit de fond en comble; car jamais depuis que le monde est monde, il n'y eut d'institutions plus diaboliques (2). »

Nous avons dit ce que Luther pensait des Pères ; on en peut conclure ce que devinrent par lui et après lui les études patristiques et la théologie positive. L'étude des Pères fut exclue des pro-

(1) Contre l'abus des messes. Ed. Walch, t. XIX. 1430.

(2) Sermons, éd. Walch, t. XII, 45. Cité pur Doellixgkh. t. I, p. 449

grammes suivis par les candidats au ministère pastoral. Mais ce ne fut pas au profit de la recherche indépendante. La vérité est que les écrits de Luther se substituèrent à tout.

Le conseiller palatin, Wolfgang Haller, écrivait en 1564 à Illyricus : « Il est bien rare que dans leurs débats nos prédicateurs en appellent au témoignage des Livres sacrés. Luther est la seule autorité qu'ils invoquent ; c'est dans ses écrits qu'ils prennent leur point d'appui et qu'ils trouvent leur défense. On conçoit combien cette stupide soumission au jugement d'un homme doit prêter à rire à leurs adversaires, et leur fournir matière pour se moquer des partisans de la saine doctrine ; car les choses parmi nous en sont arrivées là que, tandis que Luther déclare à qui veut l'entendre qu'il ne fait aucun cas des saints Pères, qu'il n'en donnerait pas un fétu de paille, ses disciples rélèvent lui-même au-dessus des saints Pères, et non seulement au-dessus des Pères, mais au-dessus de la parole sacrée elle-même, faisant dépendre de lui seul leur croyance, leurs opinions, leur personnalité tout entière (1 ) . »

Jérôme Weller signalaîl comme une tentation du démon la pensée de retourner à L'étude des

1 Cité par Dœlllnger, t. I. \>. 160.

Pères qui, dit-il, « sont bien inférieurs à Luther ».

En 1569, le pasteur Melchior Pétri affirme que les pasteurs « défendent de lire d'autres écrits que ceux de Luther et de ses amis (1) ».

« Cette ignorance, dit Dœllinger, qui s'imaginait avoir trouvé dans les écrits de Luther tout ce qui suffît au théologien moderne, fut une des causes auxquelles on peut surtout attribuer le ton grossièrement passionné qui régna dans les nombreuses discussions des luthériens entre eux... Les luttes religieuses sont d'autant plus âpres, d'autant plus acharnées et violentes que la portée d'intelligence des combattants est plus étroite et moins élevée (2). »

Les études historiques n'ont pas eu plus à se louer du mouvement luthérien. Le diable tient, on le sait, une grande place dans la théologie de Luther. Elle n'est pas moins grande dans sa philosophie de l'histoire. Toute difficulté s'explique par l'intervention du démon, ce qui dispense de chercher les causes et fait naître une philosophie étrange, étroite et monotone.

Suivant l'auteur du mémoire que nous avons cité, Villers, la Réforme luthérienne a rendu un grand service à l'esprit humain en tirant l'histoire

fi) Dœllinger, t. I, p. 46.

1 Dœllinger, t. I, p. 159.

ecclésiastique et eu partie l'histoire civile des mains des moines : « Ces solitaires, dit-il, mêlaient quantité de fables, de superstitions, de malédictions contre les hérétiques à leurs annales. Où en était la muse de l'histoire avec de tels ministres? I) »

Sans doute beaucoup de chroniques monastiques manquent de critique, encore qu'on y trouve de précieux renseignements; du moins leurs auteurs n'expliquent-ils pas toutes les révolutions du monde et les desseins des hommes par l'influence de Satan, comme le font sans cesse Luther, Mélanchthon et leurs disciples immédiats.

Voici, par exemple, comment un des plus fervents disciples de Luther, Alber, surintendant de Mecklembourg, explique les vicissitudes de F Allemagne entre 1520 et 1555.

« Comme la résistance des catholiques n'avait servi de rien à Satan et que l'Evangile continuait à prospérer et à se répandre, il résolut d'essayer un vrai tour de maître en nous faisant un ennemi de notre propre frère, André Carlstadt, de manière qu'on put dire de nous que Les hérétiques eux-mêmes sont désunis, et soutenir conséquemmenl que notre doctrine n'a ni fond, ni consistance. Plus tard, le démon employa Sébastien

Frank qui répandit le doute sur la religion tout entière. Il y en eut aussi plusieurs auxquels Satan inspira la pensée de soutenir par écrit qu'il est permis à un chrétien d'avoir en même temps autant de femmes que bon lui semble, ce qui fit reprocher à notre Evangile de n7être bon à rien qu'à favoriser la débauche.. Le malin en porta quelques autres (les sabbatistes à rétablir la circoncision et d'autres pratiques de la religion mire. Tout cela fut imaginé dans le but de ruiner l'Évangile, et ce n'est pas tout encore. Satan employa finalement Nicolas Storeh, Miinzer et consorts dont l'enseignement incendiaire fut cause de l'effroyable soulèvement où périrent cent mille paysans. Cependant quand le démon vit que l'Evangile était demeuré ferme au milieu de la tempête, il lui créa de nouveaux ennemis dans la secte des anabaptistes... Mais celui de tous qui montra le plus d'empressement à servir la cause du diable, ce fut Erasme de Rotterdam. Après quoi le vieux serpent mit à profit contre nous la malice d'un de nos faux frères, de Georges Wizel. Il mit de plus en campagne l'Espagnol Servet. Toutes ces ruses du diable étant demeurées sans effet, il imagina d'envoyer contre nous une troupe d'incendiaires que le pape avait pris à son service... »

Alber range encore parmi les œuvres diaboli-

ques les divers colloques où les luthériens avaient consenti à conférer avec les catholiques, rétablissement d'un impôt contre les Turcs, le concile de Trente, l'Intérim, etc., etc.

C'est ainsi que l'histoire était enseignée dans les temples et dans les écoles; cette méthode n'exige ni beaucoup d'efforts, ni beaucoup de critique. Mais ce n'est pas encore tout. Pour combattre l'Eglise, les historiens luthériens, par exemple les fameux Centuriateurs de Magdebourg, répandirent sciemment des mensonges et mirent en circulation nombre de faux documents.

Du moins le luthéranisme devait-il profiter aux études philosophiques ou théologiques? « Une révolution, dit Villers, commencée par une réforme dans les opinions religieuses ne pouvait manquer de réveiller l'esprit philosophique... Dans les universités protestantes, on ne reconnaît d'autre oracle que la raison. » C'était vrai à La fin du xvm'' siècle, niais au début et pendant plus d'un siècle ?

Ecoutons Erasme : « Luther a'appelle-t-il pas diabolique toute la philosophie d'Aristote? N'at-ilpas écrit que toute science tant pratique que spéculative est damnée? Que toutes les sciences ne sont que péchés et erreurs ?. . . Comment voudrait-on que de tels principes produisissent

autre chose que le mépris des études? (1) » Nous savons ce que Luther pensait de la raison : c'est dire quel cas il faisait de la philosophie et de l'intervention de la raison dans les études théologiques. D'ailleurs il ne cache pas son opinion. « La foi pouvant, dit-il, nous enseigner des choses absurdes, à savoir par exemple que 2 et 5 font 8, il est évident qu'il faut empêcher à tout prix la raison de s'immiscer dans les choses de la foi... Le diable seul, ajoute-t-il, a pu inspirer aux prêtres romains la pensée de constituer la raison juge de la volonté et des œuvres divines (2). »

Né de l'opposition à la scolastique, le luthéranisme tomba rapidement dans une scolastique plus glacée, plus étroite, plus formaliste que l'ancienne. Ecoutons ce qu'en dit un historien protestant : « L'Ecriture n'avait cours que par un certain nombre de passages isolés, choisis pour la controverse et dont l'explication était fixée dans chaque partie... Les savants écrivaient en un latin guindé... A propos de n'importe quelle insaississable distinction du domaine de l'incompréhensible, les zélés orthodoxes étaient toujours prêts à se prendre aux cheveux. L'exhortation de

(1) Erasme. Epis t. ad fratres Germania inferioris. Cologne, L561« P. 4. a. Cité par Doellixger, p. 444.

(2). Ed. Walch. t. XI, 2308 ; cité par Dobllinger, t. I, p. 454.

saint Augustin sur l'unité dans les choses nécessaires, la liberté dans les douteuses, et la charité partout était une prédiction dans le désert (1). »

Chose remarquable ! — et que Janssen a très bien mise en lumière dans le dernier volume traduit de son grand ouvrage sur l'Allemagne et la Réforme, celui qui porte pour titre : la Civilisai ion en Allemagne depuis la fin du Moyen Age jusqu'au commencement de la guerre de Trente Ans, — ce ne sont pas seulement les sciences touchant de près ou de loin à la science sacrée qui ont subi cette déchéance sous l'action de la révolution religieuse, ce sont toutes les manifestations quelles qu'elles soient, artistiques et littéraires, de l'activité intellectuelle du peuple allemand.

La satire, le pamphlet, genre des plus cultivés en ce temps de polémique, descendent à la plus effroyable grossièreté. Luther, à ce point de vue, a eu de bons disciples, Jean Fischart par exemple (2). C'esl naturellement l'Eglise catholique qui est l'objet de sa verve. En voici quelques échantillons :

<( Dans les îles nouvelles, on vient de découvrir de nouveaux phénomènes de mer: une tête de .Méduse symbolisant la papauté, nn évêque

i Hase, Kirchengeschichte, LO* éd. p. 505.

■2 Janssen, i. \ l de la traduction française, p. -\ l el sui-v.

de mer, un moine de mer, un prêtre de mer, des crapauds diseurs de messes et des singes pèlerins, portraits monstrueux et très ressemblants du clergé de Rome... L'Ecriture n'appelle-t-elle pas le monde une mer, et ne dit-elle pas que la mer enfante des monstres ? Or, aujourd'hui, nous n'en connaissons pas de plus redoutables que ceux qui prétendent régir la chrétienté, qui font rage dans la mer de ce monde, qui couvent et font éclore une infinité de démons. »

Mais « la vraie archimerveille » récemment découverte qu'il décrit, « c'est cet agneau de mer, c'est la bête assise sur un trône, c'est cette prostituée de Babylone, établie ta Rome par l'enfer C'est Méduse l'infâme, que le dieu de la mer. Phorcien, a eue de Ceto, et que Neptune a violée dans le temple. C'est Circé, la reine de la mer, T araignée venimeuse, la magicienne fatale, qui a le pouvoir de changer en bêtes par un breuvage magique les malheureux qui lui demandent asile. Cette impudique multiplie les bûchers, les incendies, le poison, le meurtre, les foudres de l'excommunication ; elle sait se parer pour éblouir les hommes de toutes sortes d'ornements bizarres. Elle excelle en mômeries ; elle fait commerce de jeûnes, de confessions, d'indulgences, de messes pour les morts. Ces sortes de comédies sont ses parures favorites... Aujourd'hui, son fard corn-

mence à pâlir ; voilà que tout le inonde sait ce que valent les faux joyaux dont elle se couvre, et qu'elle a empruntés au judaïsme, au paganisme et au dragon infernal, etc., etc (1). »

Le drame religieux qui avait été au xvc siècle Tune des gloires de la littérature allemande, tombe dans la -bouffonnerie et la grossièreté. Les pièces tirées de l'histoire de Joseph peuvent en donner une idée ; telle d'entre elles a pour auteur un pasteur qui émet la prétention de la faire jouer dans les écoles ; or, certains dialogues sont tellement licencieux que je ne pourrais pas les reproduire ici. Dans celle de Schlays, Joseph, en présence de son père, lance une bordée d'injures à la tête de ses frères, et Jacob renchérit ; il appelle par exemple, Ruben « tête d'àne », etc ; dans celle de Gasmann, Joseph est roué de coups par ses frères ; Lévi, « l'infâme gredin », les exhorte à taper ferme ; Putipharest traité par sa femme de fainéant, d'imbécile, d'ivrogne; Lévi absorbe beaucoup de vin et de bière, et pris de coliques, se tord sur la scène, tandis que Siméon, qui en fait autant, cherche la porte en tabulant d'une façon grotesque. Tonte la Bible est ainsi accommodée (2 .

Dans un conte populaire de Baumgart, antre

(1) Jànssen, t. VI, p. 216-217.

l Ibid., p, 243 et sui\.

pasteur, conte « à l'usage des enfants chrétiens » , intitulé : Comment Notre-Seigneur Dieu fit luimême le catéchisme aux enfant* d'Eve. Caïn ayant usé de paroles et de gestes très inconvenants, le Seigneur lui dit : « Bourrique que tu es, monstre grossier ! tu ne seras jamais qu'un ours mal léché ! Pourquoi te tiens-tu devant moi comme une buse ? Tu penches la tête comme un larron pris en faute ! Que fais-tu là, les mains pendantes? Tes yeux sont chassieux, ton nez morveux, ta bouche bave ! Va, tu n'es qu'un disciple de Rome, un apostat, un vil papiste, un antéchrist, un épicurien, un impie qui ne croit ni en Dieu, ni en sa parole ! Décampe mécréant? A lapotence, infâme canaille (1) ! »

Même dans une pièce intitulée : La joueuse nouvelle de Noël, du poète Jean Seger (1613), le lecteur est à chaque instant choqué par des grossièretés à peine croyables. Voilà comment Lucifer parle à la Sainte Vierge : « Sorcière sans pudeur ! tu avives encore mon supplice. 0 maudite bigote, à cause de toi, il me faut avaler la honte et le chagrin! » Sur quoi, l'archange Gabriel lui dit : « On devrait bâillonner ta gueule de mensonge et de calomnie ! Gomment oses-tu parler de cette manière à la Vierge Marie? (2) ».

Bien entendu, le Diable parait constamment sur

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