‹ L'Église d'Avon et le meurtre de MonaldeschiChapitre 20 sur 20 · A Francesco i" d'Esté, duca di Modena · texte numérisé non relu

A Francesco i" d'Esté, duca di Modena

« ... Mi son ben consolata che havendo in passando per gli stati deir A. V. tenuto proposito in ordine aW intrapresa di Napoli Co' S"" Card'^ suc fratello possa verisimilmente l'Em. sua haverle scritto la mia ferma applicazione in ciô, et il motivo priyicipale, che da questa mi veniva di ritornamene in Francia. » Lione, 2S agosto 16S7.

{Christina di Sve^yia e gli Estensi. Memoria del Marchese Comm. Cesare Campori. Modena, 1877, p. 2S.)

î. Arckeiiholl/, t. II, p. 23-24.

Fontainebleau, qu'elle devait habiter jusqu'à ce que des logements convenables lui fussent préparés à Paris.

Elle quitta Rome au commencement du mois d'août 1657 et arriva à Fontainebleau vers le milieu d'octobre. Sa suite était peu nombreuse : le comte de Santinelli et le marquis de Monaldeschi, dont nous avons déjà eu Toccasion de parler, partageaient sa confiance, remplissant .auprès d'elle les fonctions de majordome et d'écuyer.

Quinze jours à peine s'étaient écoulés, lorsqu'un événement épouvantable vint jeter la consternation et l'effroi dans son entourage.

Le samedi 10 novembre 1657, à cinq heures du soir, un lourd tombereau^ accompagné de trois hommes et d'un frère de la Trinité, cheminait lentement sur la route longeant le parc royal de Fontainebleau, se dirigeant vers Avon. Ce tombereau contenait un grossier cercueil en bois dans lequel venait d'être enfermé le cadavre encore palpitant du marquis de Monaldeschi, mis à mort une heure auparavant dans la galerie des cerfs du palais de Fontainebleau, par ordre de la reine Christine de Suède.

Voici la narration authentique de cette scène lugubre faite par le père Lebel, supérieur des frères de la Trinité de Fontainebleau, qui fut témoin et acteur dans ce drame ^ :

I. Plusieurs copies de cette relation ont été publiées jusqu'à ce jour, mais toutes sont ou tronquées ou altérées. Celle que nous donnons est la reproduction exacte, collationnée sur l'original possédé par la bibliothèque Harléienne, à Lrindres , sous le n° 34.93. Elle fut

PROCÈS-VERBqAL de la mort du marquis de Monaldeschi, escujrer de la Roy ne de Suède ^ par le P. LebeL supérieur des Frères de la Trinité j à Fontainebleau.

« Cejourd'huy mardy, sixiesme jour du mois de novembre de l'an 1657, à neuf heures et un quart du matin, la Royne de Suède estant à Fontainebleau, logée à la Conciergerie du chasteau, m'envoia quérir par un de ses valets de pied qui demandoit le supérieur des religieux dudit chasteau, ledit valet de pied s'adressant à moy qui estois devant nostre porte regardant charger des terres. Je dis audict valet que c'estpit moy, et me dit que la Royne vouloit parler à moy. Je lui fis responce que je m'en allois avec lui pour savoir la volonté de Sa Majesté Suédoise ; et fermant nostre logis, poussant la porte sans chercher de compagnon de crainte de faire attendre sadite Majesté, seul donc je suivis ledit valet de pied jusques à l'antichambre, où il me fit entrer un moment, et, estant revenu, me mena vers sadite Majesté Suédoise, laquelle je saluay humblement et lui demanday ce qu'elle désiroit de moy, son très humble serviteur; elle me dit que, pour parler avec plus de liberté, qu'il falloit entrer dans la gallerie des cerfs , où estant, elle me demanda

publiée en 1866 par M. Champolioii, dans son grand ouvrage sur le palais de Fontainebleau : 2 vol. in-f", qui n'ont pas été livrés au commerce.

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si elle ne m'avoit jamais parlé ; je lui dis que j'avois bien eu l'honneur de lui faire la révérence et l'asseurer de mes services, et qu'elle eust la bonté de m'en remercier, et non autre chose; sur quoy sadite Majesté me dit que je portois un habit qui Tobligeoit de s'asseurer en moy, et me fit promettre, soubs le sceau de la confession , de garder et tenir secret ce qu'elle m'alloit confier.

«Je luy fis responce qu'en fait de secret j'estois sourd, muet et aveugle pour les plus petits, à plus forte raison pour les rois, dont il est dit : Sacramentum régis, abscondere bo?ium est... Après celte responce, elle me remit... sçavoir, un petit paquet de papier cacheté en trois endroits, sans aucune escriture dessus, mais tout blanc, comme aussy elle me dit de le luy rendre en présence de qui elle me le demanderoit; ce que je luy promis. Elle me recommanda ensuite de bien observer le temps, le jour, l'heure et le lieu quelle me donnoit ledit paquet, sans autre entretien, discours et paroles. — Je me retiray avec ledit paquet, faisant la révérence à sadite Majesté, qui me tesmoigna vouloir rester en ladite gallerie, et, luy souhaitant santé et prospérité, je lui réiteray la promesse du secret, et me rendis chez nous devant dixheures.

«Et le samedy dixicsmedudic mois de novembre dudit an 1657, à une heure après midy, sadite Majesté Suédoise m'envoya quérir par un de ses hommes de chambre, comme on achevoit de me faire le poil, et moy, estant entré dans mon cabinet, je pris le petit paquet dont sadite Majesté m'avoit chargé, pensant bien que

c'estoit pour le recirer qu'elle me demandoic. Je suivis ledit homme de chambre, qui me mena par la cour du donjon et me fit entrer par la gallerie des cerfs; et aussitost que nous fusmes entrés, ferma bien la porte, dont je fus un peu estonné de cette diligence, et apperçus, environ à la moitié de ladite gallerie, sadite Majesté Suédoise qui parloit à un que l'on nommoic le marquis (et ay depuis appris que c'estoit le marquis de Monaldeschi). Ayant approché et fait révérence à sadite Majesté, elle me demanda le paquet qu'elle m'avoit confié d'un ton de voix assez haut en la présence dudit marquis et de trois autres hommes qui y estoient, deux éloignés bien de quatre pas, ce l'autre assez prés de Sa Majesté, en ces termes : « Mon père, rendez-moy ce paquet que je vous ay donné. »

« Je le tiray de ma poche et le luy presentay ; l'ayant pris et assés regardé, et trouvé comme elle me l'avoit donné, l'ouvrit et donna les lettres et escrits qui estoient dedans au susdit marquis, luy demandant d'une voix grave et d'un port asseuré s'il les connoissoit fore bien ; il les dénia, en tremblant pourtant, et ne voulant reconnoistre lesdites lettres et escrits, n'estant à la vérité que des copies que sadite Majesté Suédoise avoit elle-mesme copiées; elle tira de dessus elle les originaux, et, les lui montrant, l'appela traistre et lui fit avouer son escriture et son seing. Ensuite sadite Majesté l'interrogea plusieurs fois, et ledit marquis s'excusant^ respondoit du mieux qu'il pouvoit, et, remettant la faute sur d'autres personnes, se jetta aux pieds de la Royne, luy demandant pardon, et aussitost les trois qui estoient là tirèrent leurs

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espées, et ne les remirenc qu'après avoir exécuté ledit marquis, et ledit marquis, se relevant, tiroit ladite Majesté, tantost en un coing de la gallerie, tantost en un autre lieu, la priant de l'entendre et recevoir en ses raisons ; ce qu'elle ne lui desnioit pas, mais Fescoutoit avec grande patience, et sans s'esmouvoir, ni montrer aucun petit signe de colère. Sadite Majesté Suédoise se tournant vers moy lorsque ledit marquis la pressoit encore de l'escouter ; « Mon père, me dit-elle, voyez et soyezmoy tesmoing, s*approchant dudit marquis, appuyée sur un petit baston d'ébéne avec une poignée ronde, comme je ne précipite rien et ne haste rien contre cet homme, et que je donne à ce traistre et perfide tout le temps et plus qu'il ne sauroit désirer d'une personne offensée, pour se justifier s'il peut. » Le marquis donc, pressé par sadite Majesté Suédoise, lui donna des papiers, avec deux ou trois petites clefs liées ensemble qu'il tira de sa poche, de laquelle il tomba deux ou trois petites pièces d'argent, et ne sçai qui les amassa de quatre que nous estions avec sadite Majesté Suédoise, sans compter ledit marquis. Après donc deux bonnes grandes heures de conférence, ledit marquis ne contentant pas sadite Majesté Suédoise par ses responces, elle s'approcha un pas de moy et me dit d'une voix un peu élevée (pourtant modérée et grave) : « Mon père, je me retire et vous laisse cet homme-cy; disposez-le à la mort, et ayez soing de son âme. » — Pour lors, quand cet arrest auroit esté prononcé contre moy, je n'eusse pas eu plus de peine.

« A ces mots, ledit marquis se jetta à ses pieds et moy semblablement, demandant de bon cœur pardon pour ce

pauvre marquis, et sadice Majesté Suédoise, s' adressant à moy, dit qu'elle ne pouvoit, et que le traistre estoit d'autant plus coupable, qu'il sçavoit bien qu'elle luy avoit communiqué comme à son fidèle sujet beaucoup de ses affaires, de ses pensées et secrets, et, en outre, qu'elle ne vouloit point reprocher les bienfaits qu'elle luy avoit conférés, qui excédoient ceux qu'elle eust peu faire à un propre etbien-aimé frère, l'ayant toujours regardé comme tel; et que sa conscience seule, par ceste ingratitude, devoit lui servir de bourreau : et après ces mots, se retirant, me laissa avec ces trois qui avoient leurs espées nues, qui dévoient exécuter ledit marquis. Laquelle sortie de ladite gallerie, ledit marquis se jetta à mes pieds, et me priant avec instance d'aller après sadite Majesté pour obtenir son pardon. Les trois le pressoient avec le fer, sans pourtant le toucher, de se confesser, et moy, avec les larmes, je l'exhortois à demander à Dieu pardon. Le chef des trois, esmeu de pitié, partit et alla vers Sa Majesté Suédoise, et revenant tout triste de ce que Sa Majesté luy avoit commandé de se dépescher, pleurant, lui dit : « Marquis, songez à Dieu et à vostre âme; il faut mourir. » — A ces paroles, le marquis, comme hors de luy, se mist à mes pieds, me conjurant de retourner à sadite Majesté Suédoise, ce que je fis, et la trouvai seule en sa chambre avec un visage aussi serein que si elle n'eust eu aucune affaire; l'approchant, je me laisse tomber à ses pieds, les larmes aux yeux et les sanglots au cœur. Je la supplie par les douleurs et playes de Jesus-Christ de faire miséricorde à ce marquis. Elle me tesmoigna estre fâchée de ne pouvoir accorder ceste de-

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mande, après la cruauté et perfidie que ce misérable avoit exercées en sa personne, et dit qu'elle en avoit beaucoup envoyé sur la roue qui ne l'avoient pas tant mérité que ce traistre. Après quoy je représentay à Sa Majesté Suédoise qu'elle avisast bien à ce qu'elle alloit faire exécuter, et si le Roy le trouveroit bon; sur quoy elle me fist responce qu'elle feroit cette justice à la corne de Tautel, et qu'elle prenoit Dieu à tesmoing si elle vouloit à la personne dudit marquis et si elle n'avoit pas déposé toute haine, mais à son crime, perfidie et trahison, qui n'eurent jamais de pareilles et qui touchoient tout le monde; en outre, que le Roy ne la logeoit pas dans la maison comme captive ou réfugiée, et qu'elle estoit maistresse de ses voloncez pour rendre justice à ses sujets, en tout lieu et en tout temps, et qu'elle ne devoit respondre de ses actions qu'à Dieu, et que ce qu'elle faisoit n'estoit pas sans exem,ple. A quoy je repartis qu'il y avoit quelque différence, et que si les Rois avoient fait choses semblables, que ç'avoit esté chez eux et non ailleurs. Mais je n'eus pas plustost dit ces paroles, que je me repentis, craignant avoir trop pressé sadite Majesté Suédoise, et pourtant je dis encore : « Madame, dans l'honneur, l'estime que vous estes en France, et dans l'espérance que tous les bons François ont quelque chose de bon et de grand pour toute l'Europe de vostre négociation, je supplie humblement Vostre Majesté d'éviter que ceste action, quoyqu'à vostre égard, madame, soit juste, ne passe pourtant dans l'esprit des hommes pour violente et précipitée, et par un acte généreux de' miséricorde envers ce pauvre marquis, ou au moins, madame, mettez-le

entre les mains de la justice; faites-luy faire son procès dans les formes, et en bref, vous en aurez satisfaction et conserverez, madame, par ce moyen, le titre d'admirable que vous portez parmy les hommes en toutes vos pensées, paroles et actions. »

« Quoy, mon père, me dit sadice Majesté Suédoise, m'assujettir (moy en qui doit résider la justice sur mes sujets) à solliciter contre un traistre domestique dont les preuves de son crime, de sa perfidie et de sa trahison sont en ma puissance, écrites et signées de sa propre mainr^ » — « Il est vrai, madame, lui dis-je; mais Vostre Majesté Suédoise est partie intéressée. » Sur quoy elle m'interrompit et me dit : « Non, non, je le feray sçavoir au Roy et à M. le Cardinal. Allez, mon père, et retournez avoir soin de son âme. Je ne puis en conscience vous donner ce que vous me demandez. » Et ainsy me renvoya; mais reconnus par ce fléchissement de voix en ses dernières paroles que si elle eust peu différer l'action et changer de lieu, qu'elle Teust fait indubitablement; mais l'affaire estoit trop avancée pour prendre une nouvelle résolution sans se mettre en danger de laisser eschapper ledit marquis. C'est pour quoy sadite Majesté Suédoise me renvoya, et moy, me voyant entre deux extrémités, je ne sçavois que faire, ny à quoy me résoudre, de sortir, je ne pouvois, et, quand je l'aurois pu, je me voyois engagé de devoir, d'honneur et en conscience de secourir ce marquis au salut de son âme. — Je rentray dans la gallerie en embrassant ledit marquis, pleurant sur luy, et je le suppliay et exhortay et conjuray en meilleurs termes, les plus pressans qu'il me

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fut possible et qu'il plust à Dieu de me suggérer, de se résoudre à la more et songer à sa conscience, et qu'il n'y avoit point en ce monde d'espérance de vie pour luy, et que souffrant, et souffrant pour la justice, il devoit chercher sa vie en Dieu (la perdant pour la terre) et en luy seul, jetter ses espérances pour l'éternité, où il trouvera ses consolations. A ceste nouvelle, après avoir poussé deux ou trois grands cris, il se mit à genoux à mes pieds, m'estant assis SLir un des bancs de ladite gallerie, et commença sa confession; l'ayant faite en latin, françois et italien, ainsy qu'il se pouvoit mieux expliquer dans le trouble où il estoit. Et comme je l'interrogeois en l'éclaircissement d'un doute, arriva Taumosnier de sadite Majesté Suédoise; et, l'ayant aperçu, se leva, sans attendre l'absolution, et alla à luy, espérant grâce de sa faveur.

« Ils parlèrent bas assez longtemps ensemble, se tenant les mains, retirez en un coing ; et après leur conférence, Faumosnier sortit et emmena le chef des trois pour l'exécution, et un moment après (M. Faumosnier estant demeuré), l'autre revint et lui dit : « Marquis, demande pardon à Dieu, car sans plus tarder il faut mourir, tu es confessé. »

« En luy disant ces paroles, le pressa contre la muraille du bout de la gallerie, où est peint saint Germain, et ne pus si bien me destourner que je ne vis qu'il luy porta un coup en Testomach du costé droit; et ledit marquis le voulant parer, il prit l'espée de sa main droite, et l'autre la retirant luy coupa trois doigts de la main droite, et fespée demeura faussée, et dit à un autre qu'il

escoit armé dessous; comme en effet il avoit une cotte de mailles qui pesoit bien neuf livres ; et le mesme, à l'instant, redoubla le coup par le visage, après lequel le marquis cria : « Mon père! mon père! » Je m'approchai et les autres se retirèrent un peu à quartier, et un genouil en terre demanda pardon à Dieu et me dit encore quelque chose, et luy donnay l'absolution, avec la pénitence à souffrir patiemment pour ses péchez, pardonnant à tous ceux qui le faisoient mourir; lequelle receue, il se jetta sur le carreau, et, en tombant, un autre que le premier luy donna un coup sur le haut de la teste, qui luy emporta de l'os, et, estant estendu sur le ventre, faisoit signe et montroit qu'on lui coupast le col ; et le mesme luy donna deux ou trois coups sur le col, sans luy faire grand mal, parce que la cotte de mailles, qui escoit surmontée, avec le collet du pourpoint, parèrent et empescherent l'effet des coups, et cependant je l'exhor tois à se souvenir de Dieu et d'endurer avec patience, et autres choses semblables. En ce temps, le chef me vint demander s'il ne le feroit pas achever ; je le renvoyay rudement, luy disant que je n'avois point de conseil à luy donner là-dessus, et que je demandois la vie et non la mort. Sur quoy, il me demanda pardon et confessa qu il avoit eu tort de me faire une telle demande ; sur ce, ie pauvre marquis, qui n'attendoit qu'un dernier coup, jiuendit ouvrir la gallerie, et, reprenant courage, se re- :ourna et vit que c'estoit M. l'aumosnier qui entroit : alors il se traisna et s'accosta contre le lambris et demanda parler à luy.

« Ledit aumosnier se mit à la gauche dudit marquis, et

moy estant à sa droite, ledit marquis se tourna vers ledit aumosnier, joignant ses mains, et iuy dit quelque chose comme se confessant; et après, l'aumosnier Iuy dit de demander pardon à Dieu et me demanda la permission de Iuy donner l'absolution, ce qu'il lit; et dés aussitost que ledit sieur aumosnier se fut retiré et m'eust dit de demeurer proche ledit marquis et qu'il s'en alloit, il s'en alla vers sadite Majesté Suédoise. Celuy qui avoit frappé sur le col dudit marquis et qui estoit passé à sa gauche avec l'aumosnier, perça de son espée assés longue et étroite la gorge dudit marquis, qui du coup tomba sur le costé droit où j'estois et ne parla plus, miais demeura près d'un quart d'heure à expirer, durant lequel je Iuy criay : Jésus, Alaria^ et autres choses dévotes. Ayant perdu son sang, il fmit sa vie à trois heures et trois quarts après midy, et lui dis un De profundis avec l'oraison; après quoy le chef des trois Iuy remua un bras, une jambe, déboutonna son haut de chausses et son caleçon, fouilla en son gousset et n'y trouva rien, sinon en ses poches un petit livre de la Vierge et un petit Cousteau. Ils s'en allèrent tous trois, et moy après, pour recevoir les ordres de Sa Majesté Suédoise.

» Sa Majesté, asseurée de la mort dudit marquis par le chef des trois, moy présent, tesmoigna du regret d'avoir esté obligée de faire ceste exécution en la personne dudit marquis, mais qu'elle estoit de justice à son crime et à sa trahison, et qu'elle prioit Dieu de Iuy pardonner; et me commanda d'avoir soin de le faire enlever et enterrer (et me dit qi'elle vouloit faire dire plusieurs messes), ce que. je fis le plus promptemcat quil me fut possible. Je Iuy

ET LE MEURTRE Dt MOKALDESCHI. 75

lis faire une bière, le fis mettre dedans, et le fis charger dans un tombereau à cause de la brusne, de sa pesanteur et du mauvais chemin, et le fis conduire à Avon par mon vicaire et chapelain, assisté de trois hommes, avec ordre de le mettre et enterrer dans l'église, proche de l'eau bénite, ce qui fut fait et exécuté, oans bruit ni confusion, à cinq heures trois quarts du soir.

(( Le lundy 12, sadite Majesté Suédoise envoya cent livres, par deux hommes de chambre, au couvent, pour prier Dieu pour le repos de l'âme dudit marquis, qui furent données au procureur dudit couvent, qui en bailla quittance.

« Et le 13™^, le soir, on publia le service dudit marquis par le son des cloches, qui furent sonnées plusieurs fois.

« Et le 14"'^, à dix heures du matin, le service solennel fut célébré en l'église paroissiale d'Avon, où ledit marquis est enterré, où tous les prestres dudit lieu assistèrent et dirent la sainte messe, et le supérieur chanta la dernière du service, paya les droits de l'église et des officiers assés amplement, donna l'aumosne à tous les pauvres qui s'y trouvèrent, auquel trentain (à ce service) il y avoit un assez honneste luminaire.

«Et le lundy 19™®, tous les religieux dirent la sainte messe les uns après les autres en la grande église du bourg (Fontainebleau), à l'autel privilégié; et entre eux continuèrent un trentain, à ce qu'il plaise à Dieu de mettre l'âme du deffunt en son saint paradis.

(I Atnen. »

jÇi l'église d'avon

Plus de deux siècles se sont écoulés depuis l'accomplissement de ce drame; les historiens, les pamphlétaires, les dramaturges s'en sont emparés, et chacun l'appréciant le plus souvent suivant ses passions ou ses besoins, il en est résulté une obscurité qui, pour le plus grand nombre, n'est pas encore dissipée. Nous nous permettrons de venir, à notre tour, exposer aussi brièvement que possible ce que nous pensons être la vérité sur la tragédie funeste qui ensanglanta la galerie des cerfs du palais de Fontainebleau.

Les premières réflexions qui se présentent à l'esprit en lisant la relation du supérieur des frères de la Trinité sont celles-ci :

Comment ce gentilhomme, protégé par une cotte de mailles, ayant pour bouclier la robe sacrée du père Lebel, et pour retraite cette porte qui s'ouvrait et se fermait constamment auprès de lui, a-t-il pu tendre ainsi la gorge sans se défendre ?

Comment cet homme, qui portait la couronne de marquis, n'a-t-il pas fait des efforts désespérés pour saisir l'arme d'un de ses assassins hésitants, et s'en servir vaillamment pour sauver ou tout au moins vendre chèrement sa vie?

Et, enfin, commeni le père Lebel lui-même (dont la conduite n'a jamais été soupçonnée) ne s'est-il pas placéJ entre les bourreaux et la victime, pour opposer une ré-j sistance, que Xt^ tristes sbires de la reine de Suède n'au-j raient certainement pas osé afî'ronter ?

Il n'y a d'autre explication à ces faits étranges ecj

monstrueux que ces quelques mots : « Le respect et la terreur inspirés par la Majesté royale. »

Nous n'avons ici ni à attaquer ni à défendre les institutions et les mœurs de l'époque où nous placent les événements dont nous parlons, nous en appelons simplement à l'histoire :

La Majesté royale était alors l'emblème de la divinité, le respect qu'on lui portait était absolu comme elle, et tous les acteurs du drame de la galerie des cerfs en subirent l'influence inévitable, dans chacun des rôles qu'ils -eurent le fatal destin de remplir.

L'opinion la plus répandue attribue à une vengeance de l'amour blessé l'acte de Christine. Cela nous paraît une erreur évidente. L'histoire sérieuse ne se contente pas de vagues appréciations, il lui faut des preuves ; et la preuve de relations coupables entre Christine et Monaldeschi n'existe pas, nous ne connaissons, pour notre part, aucun document authentique venant donner le moindre fondement à cette assertion si généralement accueillie comme une vérité incontestable.

La reine de Suède a été, au point de vue des mœurs, Tobjet d'attaques violentes dans une quantité de libelles indignes, trop facilement accueillis par la crédulité publique : sans entrer plus avant dans ce sujet délicat, nous dirons que ni en Suède, ni à Rome, où elle a vécu si longtemps ^, ni en France, où les occasions de mal faire

I. « ... Au reste, tout le temps qu'elle a vécu a Rome a été si exempt du soupçon du côté de la débauche et du libertinage, que ceux qui y vont, ou qui y vivent quasi dans la seule vue d'épier les intrigues

yS l'église d"avo\'

rie lui auraient pas manqué si tel avait été son bon plaisir % nous ne rencontrons des preuves de ce débordement moral dont on l'a accusée.

Elle-même s'est toujours défendue avec énergie contre ces attaques malveillantes ; elle dit dans les mémoires de sa vie qu'elle dédie à Dieu : « ... Vous savez, quoi qu'en puisse dire la médisance, que je suis incapable de toutes les impostures dont on a voulu noircir ma vie. »

L'hypothèse romanesque écartée, nous chercherons ailleurs les causes du meurtre de Monaldeschi et nous pourrons, sans trop d'invraisemblance, les rencontrer dans les intrigues de toute sorte dont Christine s'était entourée. Voici la traducdon d'une lettre inédite qui semble donner un certain poids à l'opinion que nous émettons; elle fut écrite peu de jours après l'événement par Ercole Manzieri, chargé d'affaires du duc de Modène près la Cour de France, et adressée par lui à son gouvernement- :

« Paris, i6 novembre 1657.

« Il s'est passé, samedi dernier, à Fontainebleau,

de cette grande ville, n'ont pu aucunement fournir des mémoires véritables pour avancer ce qui a été écrit contre elle. » (Arckenhollz, t. I^"", préface.)

1. « Rien ne parut en Christine de contraire à l'honneur, je veux dire à cet honneur qui dépend dj la chasteté, et si elle s'était laissée entamer sur ce chapitre, les charitables gens de la Cour n'auraient pis manqué de le publier. » (M™^ de Motteville, Mémoires. Édit. Charpentier, Paris, iS6^, t. IV, p. 102.)

2. Nous devons la communication de cette pièce à M. le comte Luigi Francesco Valdrighi qui l'a copiée lui-même sur l'original existant dans les archives de la maison d'Esté à Modène.

d'après Tordre de la Reine de Suède, un événement étrange que je crois digne d'être communiqué à V. A.

« Vous aurez sans doute appris la haine qui existait entre le marquis de Monaldeschi et le comte Santinelli, gentilshommes de Sa Majesté, et qui les poussait à se perdre réciproquement auprès d'elle. Le premier ayant, paraîtil, écrit certaine lettre interceptée par le second, et dans laquelle il parlait avec peu de respect ec peu d'honneur de la reine (con poco rispetto e poco honore), cette dernière l'appela devant elle. Convaincu du fait, il ne sut que se jeter aux pieds de S. M. en lui demandant pardon, mais toute espérance lui fut refusée et on lui ordonna de se préparer à la mort. Il lui fut accordé deux heures pour se confesser. Conduit ensuite dans la galerie des cerfs du palais, il y fut poignardé par Santinelli luimême.

9 La Cour a appris cette action avec horreur, et le Cardinal auquel la Reine l'avait annoncé, envoya l'abbé Ondedei à Fontainebleau pour lui conseiller de ne pas avouer les ordres qu'elle avait donnés pour la mort de Monaldeschi, mais pour son honneur d'en charger Santinelli en renvoyant ce dernier au loin, sans perte de temps. On dit pour excuser la Reine que ledit Monaldeschi entretenait commerce avec les Espagnols et leur révélait les affaires de S. Al. »

L'ordre de mort donné contre Monaldeschi fut soutenu par Christine comme un droit indiscutable résultant pour elle de sa quaUté de souveraine, ayant pleine et entière justice sur ses commensaux et domestiques. La question posée au point de vue du droit fut traitée dans

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ce sens par plusieurs savants de l'époque : Leibnitz, entre autres, composa un long mémoire dans lequel il soutient la légalité de l'acte commis par la reine de Suède.

Pour nous, qui avons à juger les faits au seul point de vue des principes de morale qui, de tout temps, ont dû servir de règle aux actions humaines, nous n'hésitons pas à condamner de la manière la plus absolue Faction de Christine : en faisant tuer, sans autres conseils que ceux de sa haine, le marquis de Monaldeschi, elle a commis un crime dont elle est responsable devant Thistoire, et, quelles que soient les causes qui ont armé sa main vengeresse, le souvenir de ce malheureux égorge lâchement et sans pitié planera toujours sur la mémoire de la reine de Suède, comme le châtiment mérité d'un épouvantable forfait.

Après l'événement donc nous venons de raconter les détails, Christine continua de séjourner à Fontainebleau et ne vint à Paris que le 24 février suivant (1658). Elle fut reçue froidement à la Cour, la Reine mère surtout ne put dissimuler l'aversion qu'elle lui inspirait, et elle quitta la France au commencement du mois de mars, peu satisfaite de l'accueil qu'elle y avait rencontré. Elle s'embarqua à Toulon et arriva à Rome le 14 mai.

Christine de Suède mourut dans cette ville le 9/19 avril 1689 à l'âge de 63 ans.

Elle fut inhumée dans l'église de Saint-Pierre au Vatican.

Par une matinée du mois de juin 1833, il se passait dans l'église d'Avon une scène étrange : prés de la grande porte, à droite, sous le bénitier, les dalles étaient enlevées, on avait pratiqué une excavation profonde, et de nombreux ossements humains étaient rangés symétriquement sur les bancs en bois avoisinants.

Un personnage, qu'à sa tournure on reconnaissait facilement pour un étranger, paraissait occupé à rechercher parmi ces pauvres restes, les éléments nécessaires à la reconstruction d'un squelette homogène, de façon à pouvoir en établir l'identité.

Son attention paraissait surtout fixée sur trois crânes bien conservés, mis de côté avec soin.

L'un d'eux offrait une particularité assez curieuse, et qui était l'objet d'un examen spécial du personnage en question : sur le sommet de l'os frontal existait une forte entaille faite avant la mort, et résultant d'un coup d'arme tranchante assené vigoureusement. Cette découverte paraissait ravir d'aise le chercheur, qui rencontrait là bien évidemment l'un des éléments qu'il désirait rencontrer.

On venait, en effet, de fouiller la place indiquée par le père Lebel, comme ayant servi de sépulture au marquis de Monaldeschià la suite du drame du 10 novembre 1657 ; voici comment ce fait s'était produit :

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Pendant le courant du mois de mai de cette année, un étranger s'était présenté au maire d'Avon en lui disant qu'occupé de recherches historiques, il avait le plus grand désir de s'assurer si le corps du marquis de Monaldeschi se trouvait bien à la place indiquée dans la relation du supérieur des frères de la Trinité, et qu'il demandait l'autorisation de faire exécuter les fouilles nécessaires; que non seulement il supporterait les frais occasionnés par ces recherches, mais encore qu'il offrirait à la commune d'Avon une somme d'une certaine importance. On prétend même, sans toutefois que la preuve en soit fournie, qu'il s'agissait de l'achat du corps de Monaldeschi dans le cas où on le découvrirait.

La commune d'Avon n'était pas riche, le brave homme de maire vit l'occasion de lui procurer un bénéfice dont elle avait bon besoin, et sans s'inquiéter autrement de la légalité, l'autorisation fut accordée.

Jour fut pris, un maçon, adjoint au maire, se chargea de faire les fouilles ; on enleva la misérable pierre tombale placée sous le bénitier, et les recherches commencèrent.

Après avoir creusé profondément, on trouva des ossements humains, mais on s'aperçut bien vite qu'ils avaient appartenu à des corps différents et qu'on rencontrait plutôt un ossuaire qu'une sépulture distincte et séparée; toutefois, le crâne dont nous avons parlé plus haut, marqué d'une forte entaille sur l'os frontal, portait la trace indiscutable de son origine, c'était bien celui du marquis de Monaldeschi, ces paroles du père Lebel en faisaient foi :

« Un autre luy donna un coup sur le haut de la teste qui luy emporta de Vos, »

On en était là des recherches, lorsqu'un événement imprévu vint y mettre fin : le Parquet de Fontainebleau ayant appris ce qui se passait, avait envoyé à la hâte un agent sur les lieux, avec l'ordre de suspendre immédiatement l'opération commencée^ et mandant le maire d'Avon auprès du procureur du roi, pour y rendre compte de sa conduite.

Il y avait violation flagrante de la loi ; le pauvre maire i, excellent et honnête homme du reste, fut tancé sévèrement et renvoyé sans autre ennui à ses fonctions.

L^étranger, cause de la mésaventure, quitta Avon en laissant une légère indemnité pécuniaire, et toutes choses furent remises en leur place comme devant.

Ce fut Tannée suivante qu'on ajouta sur l'emplacement où fut enterré le marquis de Monaldeschi, et à côté de la pierre tombale primitive, celle qu'on y voit aujourd'hui 2.

1. Le maire était M. Jean Barbarin. Sa jeune fille avait assisté à cette scène; elle habite Avon, et nous tenons d'elle-même tous ces détails qui nous ont été confirmés par plusieurs habitants.

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