I. Galette de France^ année 1656, p
porte qui était au coin du balustre du lit et se mêla à la foule qui entourait la Reine et le Cardinal : à peine ce dernier les eut-il aperçus qu'il les présenta à Christine comme deux des gentilshommes les plus qualifiés de la Cour ; elle avait vu leurs portraits au Louvre et les reconnut en répondant à Mazarin : « qu'en effet ces deux gentilshommes paraissaient erre nés pour porter des couronnes. »
Le lendemain une réception de gala eut lieu à trois lieues de Compiègne dans un château (le Fayet) appartenant au maréchal de la Motte-Houdancourt.
Louis XIV et sa mère arrivèrent en carrosse d'apparat : les chevau-légers, les gendarmes et les gardes, en grande tenue, faisaient escorte. Monsieur, frère du Roi, la comtesse de Lorraine, M"'« de Mercœur, la comtesse Flex accompagnaient Leurs Majestés.
Lorsque Christine parut, la Reine mère descendit les marches ds la terrasse où elle se trouvait, pour aller à sa rencontre. Les deux Reines se firent un civil et très amical accueil. Christine absorbait tous les regards. M'"*^ de Motteville qui se trouvait près d'elle à cette entrevue, en parle longuement dans ses mémoires. « .... Le Roi la mena dans une grande salle, où M"»« la maréchale de la Motte avoit fait préparer une grande collation. Le Roi, les deux Reines et Monsieur, en entrant s'assirent à table, et nous les environnâmes pour voir cette personne, en tout si différente des autres femmes... elle me parut plus grande qu'on ne nous l'avoit dite, et moins bossue. Mais ses mains, qui avaient été louées comme belles, ne l'étoient guère : elles étoient seulement assez bien faites,
ET LH MEURTRE DE MONALDESCHI, rç
mais ce jour-là elles étoient si crasseuses qu'il dtoic impossible d"y apercevoir quelque beauté... Le duc de Guise lui montra M'^^ Mancini, elle lui fit un grand salut et se pencha tout bas de sa chaise pour lui faire plus de civilités... Cette princesse gothique témoignoit estimer l'esprit et la capacité du cardinal... son extérieur, à qui en eût voulu juger à son désavantage, étoit digne de risée et de moquerie : quasi toutes ses actions avoient quelque chose d'extravagant et on pouvoit avec justice la blâmer, comme on pouvoit avec sujet la louer extrêmement. Elle ne ressembloit en rien à une femme .• elle n'en avoit pas même la modestie nécessaire : elle se faisoit servir par des hommes dans les heures les plus particulières : elle affectoit de paraître homme en toutes ses actions. Elle juroit le nom de Dieu, et son libertinage s'étoit répandu de son esprit dans ses actions. En présence du Roi, de la Royne et de toute la Cour, elle appiiioit les jambes sur des sièges aussi hauts que celui où elle étoit assise et les laissoit voir trop librement i. »
L'histoire a enregistré l'amour du jeune monarque pour la nièce de Mazarin : cette passion était dans toute sa force lorsque la reine de Suède vint en France, elle rencontrait une occasion à intrigues, et elle n'y manqua pas, affectant de se placer comme confidente entre le Roi et la Mancini ; elle leur donnait ouvertement des conseils de mariage, s' entremettant ainsi dans la plus délicate et
I. M""' de Mottevillc, Mémoires. Edition Charpentier, Paris, 1869. Tome IV, p. 73.
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la plus dangereuse des transactions i. Mazarin donc les vues politiques se plaçaient au-dessus d'une pareille aventure, prit ombrage du rôle actif que Christine semblait vouloir jouer, et ce fut certainement une des causes du départ un peu précipité de la reine de Suède, qui quitta Compiégne le 23 septembre en un train qui sentait un peu la disgrâce : « De là, dit M'"*= de Motteville, cette amazone suédoise prit des carrosses de louage que le Roi lui fit donner et de l'argent pour les pouvoir païer. Elle s'en alla suivie seulement de sa chetive troupe, sans train, sans grandeur, sans vaisselle d'argent, ni aucune marque royale. «
Christine quitta Compiégne le 23 septembre 1656 et regagna l'Italie. Après avoir séjourné plusieurs mois à Turin, et dans quelques villes de l'Etat ecclésiastique elle rentra à Rome au commencement du printemps de 1657. Quelques mois à peine se passèrent et le besoin impérieux de changement, qui était une des particularités de ce caractère étrange, se manifesta de nouveau. Ce fut encore vers la France qu'elle se dirigea.
Avant d'entreprendre ce nouveau voyage, il était indispensable d'avoir l'agrément de la Cour de France : Christine fit sonder le terrain, laissant comprendre qu'elle avait le plus vif désir d'assister à un ballet dans lequel devait figurer le jeune roi Louis XIV. Le motif était futile et cachait d'autres desseins. On a prétendu qu'elle
I. m"*-' de Montpensicr, Mévto ires. Edition Chéruel, Paris, ib58. Tome II, p. 4.7.
ET LE MEURTRE DE MONALDESCHI. 6l
désirait se poser en arbitre entre les Cours d'Espagne et de France, depuis longtemps en guerre; elle avait bien fait en 1650, alors qu'elle était sur le trône, une démarche de cette nature auprès du roi d'Espagne % mais un mobile tout contraire la guidait quand, en 1657, elle voulait venir en France. Complètement dominée par les Espagnols jusqu'au moment de son abjuration, à peine fut-elle arrivée à Rome, qu'elle abandonna ses anciens alliés pour se tourner vers l'Italie et la France. Nous devons appuyer ici tout particulièrement sur les intrigues politiques dans lesquelles Christine ne cessa de se compromettre après avoir abandonné la couronne : habituée dès son jeune âge à toutes les trames diplomatiques qui allaient si bien à son caractère étrange -, elle se lança sans aucun frein dans les aventures les plus diverses et les plus compliquées, compromettant ainsi sa dignité sans bénéfice bien appréciable ni pour elle, ni pour les autres.
Le but qu'elle se proposait alors était d'amener le gouvernement français, qui combattait les Espagnols en Italie, à une campagne devant avoir pour résultat de chasser ces derniers du royaume de Naples.
Lors de son premier voyage en France, elle avait entretenu longuement Mazarin de ce projet, auquel le mi-
I. Arckenholtz. — Lettre de Christine au roi d'Espagne, 31 janvier 1651. Tome i*^'", p. 190.
2 « J'étois méfiante, soupçonneuse, de plus ambitieuse jusqu'à l'excès. J'étois colère et emportée, superbe el impatiente, méprisante et railleuse. » (La vie de la reine Christine faite par elle-même, dédiée à Dieu.)
nistre sembla prêter une attention bienveillante, mais qu'en réalité il était loin d'approuver ^
Les démarches les plus actives étaient faites en même temps par Christine auprès du duc deModène^ dont elle désirait avoir l'appui ^.
Pour arriver à ses fms, elle avait envoyé le marquis de Monaldeschi en France dès le mois de novembre 1656. Un mois à peine s'était écoulé, qu'elle chargeait le comte Santinelli d'une mission semblable. Les résultats obtenus auprès de Mazarin par les deux envoyés de la reine de Suède n'avaient pas été favorables, car, dans une lettre écrite au duc de Modène, datée de Pesaro le
I. Voulant couper court à l'insistance de Cliristine au sujet de ces projets, Mazarin écrivait au duc de Modène, François P*" :
« Calais, 19 juin 1658.
«... Je ne diray rien à V. A. sur le secret des entretiens qu'elle a eus avec la Royne de Suède, car il n'y a nulle apparence de s'engager à l'entreprise que la Royne a sollicités et qu'elle croit infaillible sans autre fondement de petites gens qui sont auprès d'elle et qui luy escrivent que, pour conquérir le Royaume de Naples, il ne faut simplement qu'y aller mesme avec peu de monde. Et comme il est vrai que le peuple n'est pas plus satisfait des Espagnols que la Noblesse, et que tous également souhaiteroient de secouer le joug, ladite Royne croid que cela suffit pour aller prendre possession de ce Royaume...
« Enfin, ni ladite Royne ni nous n'avons rien de positif en main qui nous puisse obliger de nous déterminer à cette entreprise, sans contrevenir à toutes les règles de la prudence... » ( ChrisUna di Sve\ia e gli Estensi. — Memoria del Marchese Comm. Cesare Campori. — Modena, 1877, p. 28, dociimenti .)
3. François i^"" d'Esté, né le S septembre 1610, mort le 14, octobre 16S8, nommé généralissime des armées françaises en Italie contre les Espagnols auxquels il reprit Valenza en 16S6, et Mortara,^ en i6S(5. Son fils avait épousé Marie Martinozzi, nièce du cardinal, Mazarin.
19 mars 1657, elle se plaint de la froideur de la Cour de France*. Toujours est-il que le nouveau voyage qu'elle désirait entreprendre n'avait d'autre but que de poursuivre les négociations entamées par elle-.
D'un autre côté, elle avait commencé avec Cromwell une négociation dont le but n a jamais été bien déterminé ; mais il est prouvé qu'à cette époque elle envoya à Londres le marquis de Monaldeschi pour obtenir du prétendant l'autorisation de venir passer quelques mois à la Cour, ce que Cromwell se garda bien d'accorder, redoutant d'accueillir une femme « qui se faisait un plaisir de pénétrer dans les projets d'autrui et de démêler les secrets les plus cachés ^. »
La Cour de France, au courant de toutes ces menées, consentit au voyage projeté; mais, afin de faire comprendre à Christine le peu d'empressement où on était de la recevoir, on lui assigna pour résidence le palais de
1. « ... Mi conviene perô dolermi délia negligenza délia Corte (di Francia), la quale non ha degnato mai di rispondere a niuna délie mie lettere : e se bene il Monaldeschi mi vuol far credere che si sta fermo nel proposito, io non so che pensare... » {Christina di Sve\ia egli Estensi del Marchese Comm. Cesare Campori. Modena, 1877, p. 7-