CHAPITRE PREMIER
L’histoire de l’église de la Minerve
§ 1er. — Depuis les origines jusqu’à l’arrivée clés Dominicains.
L’église de la Minerve est située sur la place du même nom, à peu près au centre de Rome, dans le quartier ou “ Rione di Colonna e Pigna „ , comme on disait autrefois.
Par rapport à la topographie antique, elle se trouve à l’extrémité méridionale du Champ de Mars, qui s’étendait sur la rive gauche du Tibre, au pied du Capitole, du Quirinal et du Pincio.
C’est à raison du but proposé à leur activité, nous voulons dire de leur ministère de prêcheurs, que les Dominicains ambitionnèrent une situation centrale. Ils comprirent cette vérité si simple que d’autres n’ont pas toujours comprise, savoir que pour parler efficacement à la foule, il faut être à sa portée.
Dès l’année 1220, ils s’étaient installés sur l’Aventin, par les soins et la munificence d’Honorius III, un Savelli, qui habitait dans son palais la colline fameuse, y donna à saint Dominique l’église de Sainte-Sabine et lui bâtit un couvent près de la vieille basilique. Mais les Prêcheurs trouvèrent bien vite que cette installation était trop éloignée de la ville habitée et vivante, et cherchèrent un pied-à-terre plus central et mieux adapté, surtout lorsque les papes n’habitèrent plus l’Aventin.
On prétend qu’on leur offrit d'abord l’Ara Coeli, et qu’ils refusèrent. Si le fait est réel, ils refusèrent sans doute parce que cette église ne répondait pas complètement à leurs intentions de zèle apostolique. Leur ambition visait le centre de Home, c’est-à-dire le quartier de la Minerve.
On l’appelait de ce nom, parce que Pompée, en souvenir et avec les dépouilles de ses victoires, y avait construit un temple en l’honneur de la u Minerva Clialcidica „, dont la statue se peut voir encore au Musée du Vatican.
Ce temple s’appelait ie Minervium, et il se distinguait non pas tant par l’ampleur des proportions, que par la pureté du style et la richesse des matériaux. Pompée faisait de la sorte preuve d’un goût distingué, et par le choix de sa déesse préférée, et par la beauté du temple qu'il lui dédia 1.
Le temple était d’ailleurs entouré d’une foule de monuments remarquables, qu’indiquent les archéologues, et dont les vestiges apparaissent dans les fouilles de toutes les époques.
Survinrent les Barbares du ve siècle, qui détruisirent le temple de Minerve, et dès le siècle suivant, les Chrétiens érigèrent sur ses ruines un sanctuaire à la Mère de Dieu, et l'appelèrent “ Saiict a Maria in Minervium,,.
En 750, dit-on, le pape Zacharie donna cette église aux Basiliennes, religieuses grecques, qui avaient fui de l'Orient devant les persécutions iconoclastes, et étaient venues chercher un refuge à Rome.
Peu après, le même pontife transporta ces religieuses dans un monastère du Carnpo Marzo, tout en leur laissant la pro-
1 D’après Poggio, on voyait à son époque, près du couvent de la Minerve, une galerie antique, d’où l’on extrayait des pierres pour fabriquer de la chaux. Tout près de la galerie, on trouva dans le jardin la tête d’une statue de Minerve, statue votive, sans doute, qui était plus grande que celle d’aucune autre statue dans Rome. Tout le monde accourait pour la voir; le propriétaire du jardin, fatigué de ce concours, la fit enterrer de nouveau.
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priété de l'église de la Minerve, possession qui leur fut confirmée par Célestin III, en 1197.
L’an 1252, le pape Alexandre IV y plaça pourtant une communauté de repenties, qu’il transféra l’année suivante à San Pancrazio, parce que le local de la Minerve se trouvait trop étroit. Sur ce sujet et à cette occasion, le pape écrivit au cardinal Giovanni di San Lorenzo in Lucina une lettre fort touchante qui est à lire par ceux qui aiment à se documenter une fois de plus sur la moralité très peu absolue dans les foules du moyen âge, et sur la constante préoccupation de l’Eglise de faire, comme son Maître, le plus de bien possible à ceux qui en ont le plus grand besoin.
Lorsque cette communauté eut abandonné la Minerve, les Dominicains de Sainte-Sabine demandèrent au pape la maison abandonnée. Le pape l'accorda, et sans délai les Frères-Prêcheurs construisirent une chapelle près de leur nouvel hospice, pour y exercer le ministère de leur vocation bienfaisante.
On était vraisemblablement l’an 1256.
Dans le principe les religieux n’habitaient pas leur maison pendant la nuit, ou d’une manière continue. Pendant la journée seulement quelques Frères descendaient de l’Aventin pour évangéliser, puis le soir venu, remontaient dans leur couvent.
Il semble même qu’on ait songé, à raison sans doute des inconvénients que présentait ce va-et-vient continuel, à abandonner le petit hospice, puisqu’en 1266, le chapitre provincial réuni à Todi, interdit absolument aux Dominicains de Rome d’aliéner le local récemment acquis. A raison de cette défense, et afin de résoudre d’une autre manière la difficulté, on assigna dans cette maison vingt religieux de Sainte-Sabine l.
1 Le but que nous nous sommes proposé ne comporte pas des références nombreuses : pour ce motif nous ne citons pas nos documents. On les trouvera d’ailleurs indiqués dans notre Sainte- Sabine.
La première page de l'histoire de la Minerve appartient à Sainte-Sabine.
La Minerve est tille de Sainte-Sabine, sa tille aînée, qui bientôt va devenir majeure et indépendante, et constituera une famille nouvelle.
§ 2. — Les Dominicains de Sainte-Sabine s’installent à la Minerve.
On avait expérimenté pour la première fois les inconvénients qu’offrent pour les Dominicains les installations précaires d’un petit nombre de moines, organisés plus ou moins comme curés, qui ne sont en réalité ni curés ni moines dans leur vie de tous les jours. On conçoit un poetit nombre de religieux vivant ensemble pour un ministère de prédication, mais non point ce même petit nombre consacré sans inconvénients graves à un ministère qui par sa nature est l’apanage exclusif du clergé séculier.
La communauté nouvelle ne fut d’abord qu’un vicariat dépendant de Sainte-Sabine.
Toutes les difficultés du reste n’étaient pas vaincues.
L’inconvénient qui avait motivé le départ des repenties, je veux dire l’exiguité et l’insuffisance dir local, se fit bientôt sentir pour les religieux eux-mêmes. Il leur manquait surtout une église convenablement spacieuse.
Après quinze ans de résignation, se trouvant d’ailleurs toujours assez pauvres pour n’oser commencer prudemment une entreprise aussi considérable que la construction d’une église nouvelle, ils résolurent de solliciter la concession de celle de Sainte-Marie-sur-Minerve, qui appartenait toujours aux religieuses du ■ Campo Marzo, et dans laquelle les Frères prêchaient déjà depuis quelque temps, au moins dans les circonstances plus solennelles.
L’Eglise de la Minerve
Le maître-autel de l'église se trouvait où fut plus tard l’autel du Rosaire, et, où de nos jours, s’élève celui de saint Hyacinthe. La porte d’entrée s’ouvrait en face, où se trouve aujourd'hui l'autel de sainte Marie-Madeleine, dans la chapelle des Maddaleni et des Capiferro. C’était, on le voit, un grand oratoire plutôt qu’une église.
Avant de présenter leur requête au Saint-Siège, les Dominicains voulurent naturellement s’entendre avec les propriétaires, les religieuses du Campo Marzo. Celles-ci répondirent à la démarche loyale par une concession généreuse, et se déclarèrent disposées à donner l'église qui leur appartenait, à la seule condition que les Frères prieraient pour chacune des religieuses défuntes, dont la mort serait notifiée par l’abbesse aux supérieurs dominicains.
Et elles délivrèrent un acte authentique de cette donation si largement faite.
On sent, dans la trame de toutes ces négociations, la main incomparablement souple, ferme, intelligente, d’Humbert de Romans, alors maître général des Frères-Prêcheurs. Cet homme avait à un degré unique Fart si rare et si souverainement important chez un supérieur de commander organiquement par des prescriptions extérieures, et moralement par l’élan qu’il savait imprimer autour de lui.
Quant à l’autorisation pontificale, elle était acquise d’avance. Grégoire X se trouvait en ce moment à Lyon pour le Concile œcuménique, dont les “ tractanda „ , sur l’ordre du pontife, avaient été rédigés par Humbert de Romans lui-même : ce qui est dire combien la voix de ce dernier était autorisée et serait écoutée.
Ce n est pas tout. Le pape avait laissé comme son Vicaire dans Rome, et avec plénitude de pouvoirs, un dominicain, homme fort remarquable, et dont la vie mériterait d’être écrite sérieusement: nous voulons parler de Fra Aldobrandini Cavalcanti, qui vivait précisément à Sainte-Sabine, au milieu de ses con-
frères, toujours humble et bienveillant, comme il convient à la grandeur réelle, et, malgré ses hautes fonctions, chantait au chœur comme un simple novice. C’est à lui que fut présentée la requête des Prêcheurs, ses frères en saint Dominique. Le 16 novembre 1275, il y répondit par un décret, où il commence par louer éloquemment et justement la munificence des religieuses du Campo Marzo, puis il approuve simplement la donation de l’église de la Minerve faite aux Dominicains de Sainte-Sabine.
Ce décret fut adressé et aux religieuses du Campo Marzo et au prieur de Sainte-Sabine.
Or, le prieur auquel s’adressait Fra Aldobrandini, était précisément l’un de ses amis, ce Fra Latino Malabranca Orsini, un homme du plus haut mérite, qui mourut revêtu de la dignité cardinalice, pour sa valeur personnelle, et pour les services éminents, rendus et à l’Eglise et à la société. Lettré, orateur, poète, musicien : u Cantu dotatus, miro dictamine gratus „ , disait son ancienne épitaphe, il eut à ce point de vue une double gloire d'un mérite à part : celle de donner à la liturgie, chant et poésie, l’incomparable séquence du Dies irae , et de jeter la première pierre de Santa Maria Novella de Florence. A Santa Maria Novella travailla avec un zèle et une activité sans défaillance Fra Aldobrandini lui-même, et la nouvelle Minerve en sera une imitation, dès qu’on la construira.
Nous retrouverons d’ailleurs la tombe de Fra Latino dans la nouvelle Minerve, avec le souvenir de ses services.
Cependant la concession faite aux Dominicains par les religieuses du Campo Marzo amena un conflit avec le chapitre de la basilique de San Marco. La petite église de la Minerve était effectivement paroissiale, et dépendait de San Marco. Afin de résoudre pacifiquement une question si délicate, délicate ici comme partout, on en confia l’examen et la solution à deux hommes également distingués par leur jugement et leur modération : le chanoine Démétrius, agissant au nom du chapitre
L’Eglise de la Minerve
de San Marco, et Fra Giovanni Guerreschi, an nom du couvent de Sainte-Sabine. Ils convinrent de s’en rapporter à l’arbitrage du cardinal Uberto, du titre de Sant’Eustacbio. Ce dernier décida que l’église de la Minerve appartenait aux Dominicains. Le souverain pontife, qui était alors Jean XXI, approuva la sentence du cardinal par un bref du 3 novembre 1276.
On peut remarquer comme une rareté fort méritoire que chez ces hommes la logique de 1 esprit ait suivi de si près la logique des choses.
Dès lors l’église de la Minerve fut indépendante de San Marco, sauf pour la prérogative des fonts baptismaux, qui ne fut accordée à la Minerve qu’en 1531, par Clément VII.
§ 3. — Les Dominicains de Sainte-Sabine construisent la nouvelle Minerve.
Les religieux d’ailleurs n’avaient pas attendu la fin de toutes ces formalités, quoique rapidement menées, pour songer pratiquement à la construction d’une nouvelle église et de leur couvent, avec les dimensions suffisamment spacieuses et dans des conditions de solidité convenables. L’église qu’on venait de leur donner était à la fois et trop étroite et trop caduque pour être utilisée longtemps. Aussi, le jour même où Fra Aldobrandini approuvait la cession faite aux Frères-Prêcheurs, il autorisait ceux-ci, par un décret spécial, à faire toutes les permutations, achats ou ventes nécessaires, pour l’acquisition d’un emplacement supplémentaire. Ce grand religieux fut, à n’en pas douter, l’âme de l’entreprise nouvelle. Xous le savons par les actes que nous venons de rappeler; nous le devinerions encore par son caractère et ses goûts. C’est Fra Aldobrandini qui avait conçu la merveilleuse construction de Santa Maria Novella; lui, qui avait encouragé et fait accepter les plans de Fra Sisto et de
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Fra Ristoro, deux architectes de son Ordre; c’est lui encore, qui rendu à la liberté par le retour du pontife romain dans sa ville, rentra dans son couvent de Florence, et se mit à y préparer des “ montagnes de matériaux „ , disent les contemporains, pour la construction de cette église fameuse que Michelange (et Dieu sait combien nous adoucissons l’expression originale dans notre traduction !) surnommait “ sa fiancée „ .
En ce moment, les Dominicains élevaient partout, dans toute l’Europe comme en Italie, des églises remarquables non point par le luxe des matériaux, mais par la pureté du style, et l’austérité harmonieuse et élégante des lignes. Ils ne cultivèrent et n’admirent guères que l’art gothique ou du “ sesto acuto „ , qui florissait au xme siècle : mais ils le comprirent et l’appliquèrent avec une sûreté de goût et une simplicité de vision qu’on retrouve toujours à la première heure dans chaque période de l’histoire des beaux-arts. On songe alors à bien rendre une idée, et non pas à émerveiller le public; on est sincère, et on court au but; on ne se croit pas encore obligé de faire de la surcharge pour faire du nouveau.
Au surplus, et dès la première heure, l'Ordre de saint Dominique trouva presque toujours ses meilleurs artistes parmi ses enfants. S’il devait donner à l'Eglise le Docteur angélique, il devait lui donner aussi le Peintre angélique. Il eut chez lui et parmi les siens ses architectes, ses sculpteurs, ses peintres, ses miniaturistes et ses musiciens. Ce privilège providentiel amena des conséquences notables, entre autres que l’art chez lui est inspiré par ses idées religieuses, mystiques, scientifiques, et que de la sorte il possédera un art véritablement caractéristique et personnel, qui partout et toujours, d’une manière générale, se retrouvera le long de son histoire.
A la fin du xm° siècle, Fra Aldobrandini et Fra Latino Malabranca avaient sous la main, à Rome même, un sculpteur distingué, Fra Pasquale, qui créait à Viterbe la fontaine du
L’Eglise de la Minerve
Sphinx, et surtout deux architectes hors ligne, Fra Sisto et Fra Ristoro, célèbres déjà, à Florence spécialement, pour y avoir achevé le palais du Podestat, construit le Ponte alla Carraja et bâti Santa Maria Novella.
Le pape d’ailleurs venait d'appeler ceux-ci à Rome, pour leur confier des travaux importants au Vatican même, et l’un d’eux, Fra Sisto, allait y mourir bientôt, en 1289, dans l’hospice de San Sisto Vecchio.
R est de toute vraisemblance qu’ils intervinrent activement dans la construction de la nouvelle église de la Minerve. On ne dut pas chercher ailleurs les ouvriers excellents qu’on avait à sa portée. Il y avait là en jeu une question d’art, d’amour-propre bien compris et d’économie sérieuse.
Cette induction d’ailleurs* se confirme par le fait que la nouvelle église de la Minerve ne sera manifestement qu’une reproduction peu modifiée de Santa Maria Novella.
Les travaux de construction commencèrent vraisemblablement en 1280. C'est alors en effet que le pape Nicolas III, un Orsini, autorise le sénat de Rome, à délivrer une somme d’argent aux Dominicains, conformément d’ailleurs à une délibération et décision antérieures.
Les familles nobles de Rome apportèrent leurs concours généreux; Boniface VIII, en 1295, accorda la somme de deux mille livres tournois pour l’acheminement des travaux.
Nicolas III et Boniface VIII encourageaient les fidèles à verser des aumônes pour la construction religieuse; ils décidèrent en outre que ceux qui auraient nui au prochain par usure, fraude ou violence, et, après recherches consciencieuses, ne retrouveraient pas ceux à qui ils devaient satisfaction, pourraient se libérer du devoir de la réparation en donnant pour la nouvelle église, jusqu’à concurrence de deux mille livres tournois.
Après une année, la nef transversale ou transept était achevée, quoique non encore voûtée. Guillaume Durand, le célèbre évêque
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de Mende, y eut son tombeau, qui y resta dans la chapelle Altieri jusqu’en 1670, comme il sera dit plus loin.
Les travaux furent poursuivis quelque temps encore ; on construisit les nefs pour les fidèles, mais recouvertes de la simple charpente du toit et sans voûtes. Au milieu même de l’église fut installé le chœur des religieux h C’est ainsi que le Sacré Collège y trouva l’espace suffisant pour s’y réunir en conclave les années 1431 et 1447.
Après une interruption prolongée, l’illustre cardinal dominicain Fr a Gliovanni Turrecremata, d’origine espagnole, inaugura vers 1450 la reprise et l’achèvement des travaux.
Cet homme remarquable ne fut pas seulement un théologien mystique, un spéculatif : il fut aussi un homme pratique dans le vrai sens du mot. Il eut à cœur de travailler au bien de l’Ordre auquel il appartenait, et plus encore à celui de la grande société chrétienne.
C'est lui qui implante l’imprimerie ou l’art typographique dans Rome, et qui y protège énergiquement Ulrich Hahn d’Ingolstadt, puis les typographes qui abandonnent Monte Cassino 1 2; lui, qui crée la Confrérie de l’Annunziata, avec le but si éminemment social, moral et chrétien, de fournir des dots convenables aux jeunes filles pauvres ; c’est lui encore qui agrandit et embellit le couvent de la Minerve, et fit exécuter dans le cloître des peintures dont il nous a laissé une description si vivante 3, et dont nous ne saurions assez regretter la perte, à
1 Le chœur ainsi disposé était l’ancienue “ Schola cantorum,,. Il est à regretter qu’on y ait renoncé.
2 C’est à Bâle sans doute, où il fut l’âme du concile encore orthodoxe, qu’il comprit toute l'importance de l’art nouveau.
3 Les M éditât iones de Turrecremata, dont la première édition parut à Borne en 1467, ne sont que l’interprétation pieuse des peintures que le cardinal avait fait exécuter dans le cloître et peut-être même dans l’église de la Minerve. Le premier titre était: Meditationes... Dom. Joannis de
raison soit de la richesse des idées qni y étaient exprimées, soit aussi, puisque nous sommes au xve siècle, de leur beauté artistique.
Fra Giovanni Turrecremata reprit donc les travaux interrompus de la construction de l'église minervitaine, et fit couvrir d’une voûte la nef centrale.
L’élan était donné et la logique des choses s’imposait: la voûte finie, il fallait renouveler l’entrée, et en 1453, le comte Orsini reconstruit la façade, et probablement élève encore les voûtes sur les nefs latérales. L’inscription qui se lit encore dans la façade, et que nous reproduirons plus loin, autorise cette dernière conclusion par l’ampleur même de l’éloge.
Les Orsini eurent toujours pour la Minerve une dévotion spéciale et généreuse. Nicolas III, un Orsini, avait contribué largement à l’exécution des plans combinés par Fra Latino Malabranca Orsini ; le cardinal dominicain Matteo Orsini construit une chapelle, et, mourant à Avignon, en 1340, décide que ses restes y seront transférés; d’autres membres de la famille illustre l'embellirent de leur vivant et l’habitèrent après leur mort, en particulier Benoît XIII, en religion Fra Vincenzo Orsini, qui avait été le restaurateur de la Minerve.
Il est vraisemblable que cette dévotion constante envers l’Ordre des Prêcheurs commença le jour où saint Dominique rendit à la vie le jeune Napoléon Orsini, si malheureusement tombé de son beau palefroi, comme le racontent les vieux historiens.
Turrecremata... jjosite et depicte de ipsius mandato in ecclesiae ambitu Ste Marie de Minerva. Il y avait trente-trois figures, reproduisant sans doute les peintures décoratives. On en conserve un exemplaire à Nuremberg. Les autres éditions répètent la même indication. Il en existait un exemplaire à la Casanate il y a vingt ans à peine: cet exemplaire n’existe plus de nos jours. On ferait si bien de reproduire celui de Nuremberg!
§ 4. — Dépravations et restaurations dans l’église de la Minerve.
Cependant le temps marchait, et les idées esthétiques se modifièrent. Le gothique passa un. jour pour chose barbare: on songea à le dissimuler dans la mesure du possible à la Miverve, et on profita dans ce but des réparations devenues nécessaires. Les années avaient fait leur œuvre et les hommes y avaient aidé, tantôt en imposant des idées nouvelles et disparates, tantôt en réalisant des dégâts voulus, comme fit Antonio Gambaro, qui, lors du sac de Rome, exécuta dans la Minerve ses prouesses de sauvage. Peu à peu, à partir du xvie siècle, l’église de la Minerve se vit affubler d’une quantité d’oripeaux qui la défigurèrent abominablement. On essaya en particulier au xviie siècle de transformer les ogives en plein-ceintres, au moyen de lourdes corniches et d’additions en bois ou en plâtre doré, comme on le pratiquait dans les églises du voisinage. C’est vers 1848, alors que grâce aux intelligents efforts de Chateaubriand, de Montalembert, de Victor Hugo, de Rio, d’Ozanam et d’autres ; grâce à l’exemple énergique que venait de donner le jeune architecte Piel, bientôt un admirable disciple de Lacordaire, en construisant, ce qui était alors d’une audace inouïe, une église gothique à Hantes, la première construite sur le continent après des interruptions séculaires, que l’on se fit à l’idée de rétablir le style moyen âge dans les monuments qui dataient du moyen âge.
Frère Piel, âme ardente, convaincue et énergique, en venant prier à la Minerve, dut avoir souvent un tel vœu au cœur, et peut-être aussi quelques malédictions contre les barbares inintelligents et ignorants, auteurs de telles dégradations.
Après bien des discussions privées et publiques, et malgré la modicité des ressources dont on disposait, on résolut de se
L’Eglise de la Minerve
mettre à l’œuvre avec cette condition qu’on rendrait à leur forme première les nefs, le transept et le chœur, mais sans toucher aux chapelles, toutes construites à une époque plus récente, et dans le style renaissance. Une transformation de ces chapelles n’eût été ni possible, ni souhaitable: elles sont d’un art différent, qui peut avoir lui aussi son éloquence à part.
A nos yeux, ces multitudes de chapelles ne sont que des monuments parasites, qui détériorent l’édifice où elles s’incrustent, et pour ce motif nous regrettons leur existence : mais une fois qu'elles existent, il faut très souvent subir l’inconvénient et accepter l’avantage de leur présence.
Les travaux furent confiés à Fra G-irolamo Bianchedi, convers dominicain de Faenza, architecte habile et plein de goût, qui déjà avait fait ses preuves ailleurs, spécialement à Imola, où il avait été chargé par l’évêque, Mgr Mastai-Ferretti, futur Pie IX, de restaurer la cathédrale, et à Bologne, où, avec des chapelles fort disparates, il réussit à créer une belle église homogène, celle de San Domenico, qui renferme le tombeau splendide du Patriarche des Frères-Prêcheurs.
Fra Grirolamo était tour à tour architecte, mécanicien, mouleur, marqueteur, menuisier: on aurait dit un artiste du moyen âge. En tout il réussissait. Comme architecte, il fut très loué par les plus compétents, Maccolini à Bologne, l’Académie de Saint-Luc à Borne.
Fra Grirolamo examina avec soin le monument, vit et distingua ce qu’il fallait conserver ou enlever, ou ce qu’il conviendrait de modifier et de rétablir; il imposa sa pensée de faire revivre l’œuvre gothique, et fit les dessins de l’entreprise.
On ferma l’église en 1848, pour ne la rouvrir qu’en 1855. Malheureusement l’architecte dominicain ne put surveiller l’exé-
1 Une raison parallèle que l’on invoque pour commencer les travaux, est qu’ainsi on procurera du pain à beaucoup d’ouvriers qui en manquent.
L’ Eylise de la Minerve
cution de son projet, et mounit en 1849 : un an après l’inauguration des travaux, six ans avant leur achèvement l.
On ne regrettera jamais assez son absence prématurée et déplorable pour l’ acheminement de son œuvre. On lui doit du moins d’avoir déblayé et remis en état la seule église gothique subsistant dans la capitale du monde chrétien, et d’avoir laissé les plans et études qui ont permis la continuation de son entreprise2.
Mais, à bien d’autres points de vue encore, cette église sollicite l’attention du visiteur intelligent.
C’est d’abord une page importante de l’histoire des arts. Il y a là des œuvres du plus haut intérêt à étudier.
On n’y trouve pas beaucoup d’œuvres d’une gloire transcendantale, de celles que visitent et que voient exclusivement les écrivains de beaux-arts, les professeurs d’esthétique et les badauds: il y en a pourtant quelques-unes, en particulier le Christ de Michelange ; mais il s’y rencontre une foule d’œuvres de gloire secondaire, si simplement pensées, si sérieusement conçues, si attrayantes pour ceux qui cherchent à connaître la moyenne,
1 Voici l’inscription qu’on lui dédia, lors de l’inauguration de l’église, et qu’on lisait au-dessus de la porte principale, à l’intérieur:
Mariae ab ang. salutatae \ quod templum maiores dédie. | instauratum excultumq. est | ingenio Hieronijmi Biancliedi j accensi Ord. Praed. \ Pio Y 1111 pont. max. | operibus ab an. MDCCCXLVI1II | ad an. MDCCCLV productis.
2 L’inscription suivante, placée sur la porte de l’église, le jour de l’inauguration, racontait ainsi l’iiistoire de ces travaux: An. Chr. MDCCCLV statis solemnibus \ mugni Dominici Guzmarii \ patris legiferi salutaris | templum Mariae Del parentis designatae \ vico Minerva | annorum VIII operibus sumptuq. instauratum \ rursus patet \ fornicibus ad unum modulum exactis \ ornamentis e quavis ai te additis auroq. illusis \ area rnarmorum versicolore structura | undequaque constrata \ et quod loci ipsius incremento esset \ exuviae Sanctae Catharinae Senensis 1 heic pio ritu sub ara max. inlatae depositaeque sunt \ at tu Virgo lingua et calamo potens \ cum Dominico sancto parente et praestite \ hoc âge hoc impetra \ ut adverso tempore catholici nominis majestatisque pontificulis \ propugnatores vigeant deficiant hostes \ subacti fundamentis divinae veritatis.
L’Eglise de la Minerve
et non pas seulement le “ summum „ de l’art. Et, puisque nous y sommes, disons une autre hérésie : dans les belles œuvres d’importance secondaire, on devine, on trouve une sincérité qui n’apparaît pas toujours avec le même éclat, dans les œuvres de grand renom. Nous rencontrerons des peintures et des sculptures, qui, soit à raison de l’époque où elles furent exécutées, soit par le goût de leurs auteurs échappent à la rhétorique de l’art, et n’en sont que plus éloquentes.
Les tombeaux nombreux qui subsistent dans cette église lui donnent un grand intérêt historique. Parmi ces morts qui y reposent, et dont les ombres semblent glisser le long de ces colonnes et de ces parois, il faut compter cinq papes, plus de soixante-dix cardinaux, de très nombreux évêques et une foule d'hommes remarquables, dont nous nommerons quelques-uns à mesure que nous les rencontrerons.
Dans cette église encore se passèrent des faits illustres qui ajoutent à son importance historique.
C’est là que Léon X fit faire pendant trois jours des processions solennelles pour obtenir le secours de Dieu contre les Turcs et les Protestants, qui menaçaient la cause catholique;là, Pie IV faisait célébrer des prières publiques pour la marche heureuse et l’heureux achèvement du concile de Trente. Peut-être est-ce à raison du bon résultat ainsi obtenu, que le cardinal Morone, président du concile, voulut être enterré à la Minerve, en face de l’autel principal. On y tint parfois des conclaves ; le Saint-Office y avait souvent ses séances, et y faisait prononcer les abjurations les plus fameuses, par exemple celle de Molinos le quiétiste.
C’est là encore que chaque année, le 17 janvier, fête de saint Antoine l’ermite, les sénateurs romains offraient depuis 1566, un calice d’argent et quatre grands cierges de cire, en reconnaissance de ce que Pie Y avait donné au Capitole quelques statues qui auparavant se trouvaient au Musée du Vatican.
Au point de vue de la piété chrétienne, cette église offre pareillement de très chers souvenirs.
C’est d’abord la Confrérie du très saint Sacrement, la première de ce genre établie dans Rome, au xvc siècle, par les soins de Fra Tommaso Stella: d’où pour la Minerve le privilège de faire la procession du saint Sacrement le lendemain de la Fête-Dieu, immédiatement après celle du Vatican. Les sénateurs venaient y porter les glands du dais.
C’est ensuite la Confrérie du saint Sauveur, inaugurée en 1596, par Fra Vincenzo da Palestrina, un simple frère convers. La dévotion elle-même était d’ailleurs bien plus ancienne. Léon XIII avait repris cette grande idée de la dévotion envers Jésus-Christ, Sauveur ou Rédempteur, parce que c’est sous ce titre que le Christ est apparu en ce monde. Dieu veuille qu’on la retienne, et sans altérations !
Il est plausible de rattacher à cette dévotion l’idée de faire sculpter par Miclielange sa célèbre statue du Sauveur à la Minerve.
C’est encore la Confrérie du saint Xom de Dieu et de Jésus contre le blasphème, imitée de nos jours, et autrefois si répandue dans le monde entier. L’Eglise elle-même avait confié spécialement, lors du concile de Lyon de 1274, à l’Ordre de saint Dominique la propagation de cette dévotion. La Confrérie en fut établie à la Minerve en 1564, par Fra Diego de Vittoria, dominicain espagnol.
Il faut signaler spécialement la Confrérie du Rosaire, qui y fut établie dès 1481. En 1600, le P. Xavierre, plus tard maître général des Dominicains et cardinal, y établit l’usage de réciter le chapelet à deux chœurs ; et ensuite Fra Timoteo Ricci y ajouta l’explication des mystères donnée du haut de la chaire : ce qui d’ailleurs était revenir un peu à l’ancienne méthode, comme le prouve entre autres une caricature du bon roi René, “ très dévot „ au Rosaire, comme il le dit, qui nous montre un renard prêchant le chapelet à des poules.
Enfin le cardinal Tnrrecremata, dominicain espagnol, installa à la Minerve sa Confrérie de l'Annnnziata, qui existe toujours, bien que ruinée par d’autres que par les moines. On y distribua jadis jusqu’à des milliers de dots par année. C’est le pape lui-même qui, en présence de sa cour et de la noblesse romaine, les remettait de main en main, sauf aux époques de peste : c’étaient alors les prieurs de la Confrérie qui les distribuaient h
Toutes ces associations, par leurs réunions, leurs processions, leurs fêtes patronales, faisaient naturellement à la Minerve un concours de fidèles et une gloire populaire.
La tombe de sainte Catherine de Sienne d'autre part y attira constamment de nombreux fidèles.
Pour ces motifs, cette église fut déclarée par Paul IV, en 1557, titre cardinalice presbytéral.
A raison de sa situation centrale, de son art simple et vrai, des souvenirs qu’elle évoquait, les saints et les personnes pieuses y venaient volontiers faire leurs dévotions.
Saint Ignace de Loyola s’y était fait inscrire à la Confrérie du saint Nom de Jésus, nom par lequel il désigna sa Compagnie, et à celle du Rosaire, se montrant on ne peut plus fidèle à assister aux réunions, quand il le pouvait.
Saint Philippe Neri y venait prier souvent. Il y célébrait et présidait les Quarante heures avec communions solennelles, durant les jours de Carnaval; il les y célébra et les y présida spécialement pour obtenir de Dieu le triomphe de la cause de Savonarole, contre les accusations acharnées qui poursuivaient sa doctrine afin d'atteindre sa famille religieuse.
1 Moroni, dans son Dizionario, et le P. Labat, O. P., dans son Voyage en Italie , donnent les détails les plus pittoresques et les plus touchants sur ces cérémonies.
Saint Alphonse de Liguori voulut y recevoir, comme bien d’autres, la consécration épiscopale.
Qu’on nous permette maintenant une dernière réflexion, à l’usage des lecteurs sérieux.
Comme on est persuadé en général que les religieux sont fort riches, on s’étonnera de voir qu’à la Minerve, presque tout se fait par aumônes. En ce qui concerne du moins les Dominicains, l’étonnement n’a pas sa raison d’être. Ils ne furent jamais riches, et heureusement! Ils n’eurent ni le travail manuel rémunérateur, ni les institutions à rendement ; ils n’ont plus la mendicité de porte en porte. D’autre part, la prédication fait péniblement ses frais, comme le livre pieux, comme le journal religieux et honnête.
Les Dominicains de la Minerve ne furent non plus jamais une exception à ce fait. On peut dire que leur couvent et surtout leur église sont des aumônes reçues.
Les religieuses du Campo Marzo donnent une partie de l’emplacement, des bienfaiteurs donnent ce qu'il faut y ajouter; Nicolas III et Boniface VIII donnent et font donner l’argent nécessaire à l’inauguration des travaux; le cardinal Turrecremata donne la grande voûte et des chapelles ; Francesco Orsini la façade et les voûtes latérales ; le cardinal Capranica, les portes d’entrée; les Gaetani, le grand arc du chœur avec les piliers; les Savelli et les Palombara, l’abside; le cardinal Borghese, les orgues ; des familles romaines, presque toutes les chapelles ; Benoît XIII, les restaurations, et ainsi de suite et sans fin. Ajoutons d’ailleurs que ces donations sont aussi du travail pour l’ouvrier, depuis le simple maçon jusqu’à l’architecte et à 1 artiste ; de sorte que cette forme de la bienfaisance réalisait un double et notable avantage : avantage moral par les œuvres réalisées, dont le but est la moralisation de l’homme; avantage matériel, parce qu’elle donnait du travail et du pain au grand nombre.
L’Eglise de la Minerve
Nous pouvons maintenant commencer notre excursion dans l’église de la Minerve.
Après nous être arrêtés un instant à l’entrée, nous en ferons le tour, en commençant par la nef de droite et en revenant par le transept et la nef de gauche.
11 est bien entendu que lorsque nous parlerons de la droite ou de la gauche, il s’agira toujours de la droite ou de la gauche du spectateur, et non pas de l'objet considéré.