CHAPITRE II
La place de la Minerve
§ 1er. — L’ obélisque sur la place, devant l’église.
Disons un mot de l’obélisque égyptien, devant lequel il faut passer pour entrer à la Minerve.
Il est de petites dimensions, mais fort élégant.
C’est un souvenir du culte d’Isis et de Sérapis, introduit et pratiqué dans l’ancienne Rome, à l’endroit même où s’élevèrent plus tard l’église et le couvent de la Minerve.
L’Iseum et le Serapeum étaient situés tout à côté du u Forum Minervae,,. C’est là en effet qu’on a retrouvé la statue du Nil qui se voit au Vatican, ainsi que l'obélisque de la place du Panthéon.
L’obélisque de la place de la Minerve fut trouvé en 1665, avec d’autres marbres, dans le jardin du couvent.
Il est en granit rouge, tout couvert d'hiéroglyphes. Par ordre d’Alexandre VII, il fut érigé sur cette place, près de laquelle on l’avait découvert, et de la sorte le passé se reliait au présent, surtout quand on eut surmonté le monument d’une croix de bronze.
Ce n’est point Bernino, comme on le répète sans cesse, qui fut chargé de l'installation, mais bien un simple frère convers de la Minerve, Fra Domenico Paglia, architecte fort estimé en
son temps, surtout par Alexandre VII, qui l’utilisa pour plusieurs travaux à Home et au dehors. Nous retrouverons son nom dans l’histoire de la chapelle de saint Dominique h
L’artiste le dressa sur le dos d’un bel éléphant, couvert d’une riche housse et campé sur un piédestal que supportent quatre marches d'escalier. Il dessina le pachyderme, et Ercole Ferrata le sculpta. Ce fait explique comment nous ne trouvons ici ni les hyperboles de Bernino, ni les extravagances de Ferrata livré à lui-même.
Sur le socle on grava naturellement des inscriptions.
L’une d’elles nous explique le symbolisme du monument. En voici le sens plein d’une naïveté et d’une préciosité étrange. L’obélisque avec ses hiéroglyphes rappelle la sagesse des Egyptiens ; l’éléphant est d’ailleurs le plus fort des animaux : il faut donc un fort esprit pour porter la sagesse 1 2.
C’est en vérité plus recherché qu’appréciable.
Au surplus, la sagesse d’Isis et de Sérapis dont il est ici question ne pesait pas assez lourd pour un éléphant, puisque le sénat romain, à l’époque des Césars, interdit comme par trop immoral, le culte de ces deux divinités dans Home.
1 Nous nous autorisons ici d’un témoignage presque contemporain que renferme une description fragmentaire et manuscrite de la Minerve, conservée aux Archives de l’Ordre des Dominicains. Ce témoignage est antérieur au catalogue, parfois si hypothétique, des œuvres de Bernino. Il n’est pas impossible d’ailleurs que celui-ci ait donné son avis ou approbation. Sur Fra Domenico Paglia cf. Marchese, Memorie , vol. II, cap. XXI.
2 En voici le texte latin: Sapientis Egijpti \ insculptas obelisco figuras | ah elephanto \ belluarum fortissima\ gestari quisqnis hic vides\ document-uni intellige \ robustae mentis esse \ solidam sapientiam sustinere.
Ceci se lit sur le socle, du côté de l’église; de l’autre côté, on ajoute: Veterem oheliscum | Palladis Eggptiae monumentum \ e tellure erutum \ in Minervae olim | nunc Deiparae Genitricis | foro erectum \ Divinae Sapientiae \ Alexander VII. dicavit | anno sal. MDCLXV1I.
Alexandre VIT était de la famille Chigi, et pour ce motif, l’éléphant porte sur sa housse les armoiries des Chigi, “ con l’impresa di cinque monti ed una Stella „.
1 — Façade de l’église de la Minerve sur la place du même nom.
A droite, l'obélisque égyptien sur le dos de l'éléphant.
L’Eglise de la Minerve
§ 2. — La façade de l'église.
Elle fut construite, en même temps que les portes, en 1453, par Francesco Orsini. Elle est en briques, mêlées de fragments de marbres i.
Le cardinal Antonio Barberini la restaura considérablement au xvii0 siècle; Benoît XIII la fit réparer et blanchir en 1724, en même temps qu’il fit reblanchir toute l’église à l’extérieur et à l’intérieur.
Elle ne fut jamais achevée, et pour ce motif entre autres elle ressemble fort peu à une façade d’église monumentale.
Sauf pour les trois portes, elle n’a pas de mérite architectonique. Aussi a-t-on songé plus d’une fois à la reconstruire.
En 1880, l'architecte Bush! fit un projet qui avait le mérite d’être en harmonie avec le style renaissance des portes, mais le tort de ne convenir nullement avec le style gothique des nefs et de l’abside à l’intérieur.
Les portes sont au nombre de trois, répondant aux trois nefs intérieures, comme dans les anciennes basiliques : celle du centre plus grande et plus monumentale que celles des côtés. Quelques-uns prétendent que c’est la plus large porte d’église connue. Celle de Saint-Pierre est en tout cas moins large.
Elles furent restaurées en 1610, par le cardinal Capranica,
1 Une inscription sur marbre, placée près de la grande fenêtre, et dans le mur de la façade, rappelle cette bienfaisance de Francesco Orsini. La voici :
Franciscus . de . Ursinis . Gravine \ et . Cupersani . cornes . aime . Ur \ bis . praefectus . illustris . aedes \ Mariae . Virginis . sup . Minervam \jamdiu . medio . opéré . interrup \ tas . propriis . sumptibus . absolvere | curavit . pro . ejns . aie . sainte \ anno . Dni . MCCCCLI1I | Pont . Dni . Nri . Nicolai \ pape . V.
dont les armoiries s’y voient encore, et perpétuent le souvenir de cette munificence h
Quelques-uns les attribuent, avec celle qui s’ouvre sur le flanc de l’église, à Baccio Pintelli, qui florissait vers 1450, comme on lui attribue presque tous les monuments anonymes de ce style 1 2.
Quoi qu’il en soit, il est clair que dès le début les matériaux ne furent pas homogènes, qu’ils ne furent point travaillés par le même ciseau, et que des remaniements y ont été faits plus tard.
Le fronton central a reçu postérieurement une couverture de marbre; les magnifiques monolithes qui forment les montants sont travaillés d’une façon fort primitive, tandis que les encadrements qui les entourent sont d’un marbre différent, coupés en divers morceaux, et travaillés avec une splendeur de style, mie fermeté et un fouillé de ciseau dignes de Donatello.
1 On lit d’ailleurs sur la porte majeure cette inscription gravée dans le marbre: Andréas Capranica Dominici F. restituit A. Domini MDCX.
Voici les dimensions de ces portes. La plus grande mesure 7 m. 48 de hauteur et 4 m. 18 de largeur; les portes latérales, 4 m. 88 de hauteur, et 2 m. 42 de largeur; la porte sur le flanc de l’église, 4 m. de hauteur, et 2 m. 25 de largeur.
2 Ceux qui s’intéressent spécialement à l’histoire de nos trois portes, devront les comparer avec celles de San-Giacomo-degli-Spagnuoli. Ces portes donnaient autrefois sur Piazza Madama. Mais quand l’église de San-G-iacomo devint Notre-Dame-du-Sacré-Cœur, on les transporta sur Piazza Navona, où elles se voient aujourd’hui. Sauf chez ces dernières un peu moins de somptuosité dans les dimensions, ce sont en réalité les mêmes portes. Or elles furent construites en 1450, par l’évêque espagnol Alfonso Paradinas. Ce sont à peu près les mêmes dates de part et d’autre. Il faut les comparer encore avec celles de la Sixtine, de Sant’Agostino, de Santa-Maria-del-Popolo, de San-Pietro-in-Montorio, qui toutes sont plus ou moins l’œuvre de Baccio Pintelli ou de ses élèves.
Au sujet de la porte latérale, il convient de rappeler que l’écusson, aujourd’hui illisible, dont elle est surmontée, portait primitivement quatre vipères: “Arme composta di quattro vipere,,.
Nous avertissons une fois pour toutes que ces descriptions d’armoiries eu italien, sont empruntées à une sorte d’inventaire de la Minerve écrit vers 1822 et conservé en double aux archives de l’Ordre et de la paroisse.
L’Eglise de la Minerve
Les frontons, y compris ceux des portes latérales, sont également fort remarquables et par l’idée et par l’exécution.
Les frontons latéraux sont arqués et embellis de nobles volutes, le fronton central est triangulaire, soutenu par une frise parfaitement proportionnée.
Notons un détail intéressant. L’artiste a voulu caractériser une porte d’église, et il a employé un moyen aussi efficace que gracieux, en ornant la frise de jolies têtes d’anges et d’une guirlande de fleurs soutenue par des chandeliers. Le symbolisme est à la fois simple et précis.
On peut observer, si on y tient, que les seuils des trois portes ont dû être abaissés et dans les mêmes proportions, car on remarque facilement que le bas des montants est d’une facture differente, un peu maladroite et plus récente. Peut-être avait-on d'abord surélevé les seuils à raison des inondations toujours à redouter, et les aura-t-on abaissés plus tard, vu l’insuffisance d’un* tel moyen.
Comme détail, d’ailleurs peu important^ nous noterons que dans les frontons des portes latérales, on a peint à droite la Vierge du Rosaire avec saint Dominique, et à gauche le Christ ordonnant à saint Vincent de prêcher le Jugement dernier. Ces peintures sont du xvne siècle.
On remarquera sur la porte principale les armoiries de saint Pie V, celles du Sénat Romain et celles du cardinal Alessandrino. Elles furent placées là par les soins et aux frais de ce dernier, qui voulait rappeler de la sorte comment, avec l’autorisation du souverain pontife, il avait obtenu du Sénat Romain la somme de 400 écus, pour restaurer le toit de l’église et la bibliothèque h
1 Au-dessous des armes de Pie V, on lit ces mots gravés sur marbre: Plus V Font. Max. | ex Ord. Praed.
On peut trouver singulière cette préoccupation constante de rappeler ses œuvres bonnes par des monuments, armoiries, inscriptions. Sans doute, il y aura eu parfois exagération. Mais il ne faut pas réprouver trop absolument cet usage en lui-même. Il est bon que la conscience publique soit informée des actes généreux, il est bon que les nobles exemples parlent, et que soit cultivé et favorisé de la sorte le goût des choses belles et grandes, et l’honneur de les accomplir. La magnificence et la libéralité sont des vertus réelles.
§ 3. — Les inscriptions de la façade.
On remarquera diverses inscriptions dans la façade. L’une d’elles, à droite, en haut, nous redit les munificences de Francesco Orsini 1 ; l'autre rappelle dans le fronton l’œuvre du cardinal Capranica 2.
Plus bas, sur les deux côtés de la porte principale, on lit deux inscriptions funèbres, d’égale longueur. Celle de droite concerne le cardinal Schomberg; celle de gauche, le cardinal Thomas Cajetan, de Yio.
Ils furent ensevelis au sommet du perron, et deux inscriptions funèbres signalaient par terre leurs tombes aux passants, demandant la charité d’une prière.
Tous deux furent dominicains : mais l’un, Cajetan, est plus grand que son éloge ; l’autre, moins grand que le sien. Le pre-
1 Nous les avons citées plus haut en notes.
2 II faut noter dans le haut de ces deux inscriptions le soin avec lequel on fait observer que l’écusson qui s’y voit gravé est celui de l’Ordre : Ordinis Praedicat. insignia haec sunt. C’est celui que nous avons gravé pour notre frontispice. Ce détail fut noté avec insistance, parce qu’alors on cherchait à introduire d’autres armes, manifestement trop parlantes pour n’être pas fantaisistes.
On a protesté à la Minerve, et on a eu raison.
mier fut cardinal à raison de ses œuvres ; l’autre, le fut surtout à cause de son nom, bien qu’il n’ait pas été dépourvu de mérites personnels, il s’en faut.
Cajetan fut un homme admirable et par les fonctions qu’il exerça, et par l’effort intelligent et généreux qu’il réalisa afin d’harmoniser l'ancienne sagesse avec les investigations et exigences nouvelles qu’imposait de son temps déjà la marche des choses et la logique de la Providence.
Il avait interdit qu’on lui élevât un monument, et exprimé le désir d’être enterré à l’entrée de l’église, sous les pieds des passants. Son vœu fut exaucé. Au surplus, nul monument n’égalerait celui que constituent ses œuvres. Ses ossements ont été plus tard, en 1666, placés dans une petite caisse, qui se conserve humblement dans la sacristie b
1 Voici les inscriptions funèbres de Cajetan :
Sur la pierre qui couvrait sa tombe au sommet de l’escalier on lisait : Tho. de Vio Cajet. card. S. Sixti | sacri Ord. Praed.
Dans le mur de la façade, au-dessus de la tombe: Hac anteriori fossula quam \ lector, inspicis joelicis mémo \ rie Thome de Vio Ordinis \ P raedicatorum cardinalis \ Cajetani conservantur \ ossa. Qui dum vixit ita mo | ribus atq. omni doctrina \ humano g eue ri profuit \ utpro tanto bénéficie | Deo gratias agere ac pro | ejus anima merito preces | effundere teneamur. Hic \ quorumdam aliorum inanem \ déclinons fastum humili | hoc se condi jussit tumulo | Vix. an. LXV, dies XXIX. Obiit an. Chri MDXXXII1I.
Sur la caisse en zinc qui renferme ses ossements on lit: Ossa emi cardinalis Fr. Thomae de Vio Cajetani Ord. Praed. h ic recondita an no Uni MDCLXV1 die XVIII junii.
Sur la tombe du cardinal de Scliomberg: D. O. M. \ Nie. a Schomberg Theodorici f(ilius) ex Suevis [ Misnensib. Germaniae populis oriundus S. R. E. FF. S. Sgxti presb. card. cognomento Capuanus \ P a cri Ordinis Praedicator. Vix. an. LXV d. XXIX \ Obiit anno Christi MDXXXV II V Idus Septembris.
Dans le mur au-dessus de la tombe: Hoc vili quem a tergo lector | habes loculo conditus est \ is in quo mira rerum peritia | catholica doctrina atq. | religio fuit Nicolaus Ascomberg natione suevus ordi \ nis
L’Eglise de la Minerve
Trois ou quatre autres cardinaux ont voulu être ensevelis au même endroit, comme Cajétan, enseignant ainsi combien il leur paraissait étrange de faire proclamer pompeusement par le marbre la vanité des vanités.
Dans la même façade, on remarque vers la droite, cinq autres inscriptions de dimensions mesquines. Elles indiquent le niveau auquel s’élevèrent jadis les eaux du Tibre, lors des inondations de 1422, 1495, 1530, 1557 1598, 1870 b
L’avant-dernière fut la plus considérable et s’éleva à la hauteur de 3 m. 60 au-dessus du niveau de la place. A vue d’œil on devine comment étaient envahies et l’église et les maisons
praedicatorum cardinalis capuanus a Pàulo Ter \ lio pontifice rnaxirno creatus quem nobilem généré \ ipsa noibïliorem reddidit vir | tus qui tanto majori laude post mortern efferendus j est quanto ipse moriturus | eam juger e curavit \ V ix. an. LXV dies XXIX \ Obiit an. Chri. MD XXX VII.
1 Les voici par ordre chronologique, et sans les abréviations :
1° Anna Domini MCCCCXXI1 in die sancti Andree crevit Tiberis usque ad summitatem istiuS lapidis tempore Martini PP. V a. VI La pierre est à la hauteur de 1 m. 80 au-dessus du sol.
2° Anno Christi M. V. D. ( 1495 ) non. decemb. met us est in immensum Tiberis, dum profilât alveo. Extulit hue tumidas turbidus amnis aquas. C’est à la hauteur de 1 m. 58.
3° Anno Domini AI. D. XXX octavo idus octobris, Pont, vero sanctissimi Domini Clementis pape V II, anno VII, hue liber ascendit, jamque obruta tota fuisset Roma, nisi haie celerem Virgo tulisset opem. L’eau était montée effectivement à 3 m. 44.
4° M. D. LU die XV septembris, hue Tiber advenit, Paulus dum Quartus in anno terno ejus rector maximus orbis erat. C’étaient 3 m. 45 d’eau au-dessus du sol.
5° Redux recepta Pontifex Ferraria non ante tam superbi hue usque Tgbridis insanientes execratur vortices, anno Domini Al. D. XCV1II VII 11 hal. januarii. C’est la plus forte inondation connue à Rome: 3 m. 60 de hauteur.
6° Alluvione del decem. 1870. Elle mesura 1 m. 68 de hauteur.
du quartier. Grâce aux endiguements du Tibre, ces débordements ne sont plus à redouter de nos jours b
1 Au-dessus de la porte latérale, qui regarde la Via Minerva, on voit dans le mur les armes des Caffarelli, avec cette inscription attestant que la chapelle correspondante à l’intérieur de l’église leur appartenait: Gentilibus suis Cafarellis | sacrum \ ob humanae conditionis \ memoriam \ Pros(perus) Cafar. eps Ascul. an. sal. MG CGC. XCV1I11.
INous avons omis dans le texte beaucoup de détails, que nous indiquons en note.
A droite des armes de Pie Y on voyait un écusson cardinalice qui avait “ alcune traverse con due bovi „ ; à gauche, des armoiries ducales où rien n'apparaissait sculpté.
Dans le mur de la façade, à droite de la porte d’entrée, au-dessus du “ finestrone „ , on voyait sculpté sur marbre un écusson “ con una rosa e tre sbare,- ed una fascia sopra le dette sbare, e mezzo grifo alato sopra le medesime arme,,.
Au-dessus de l’autre “ finestrone „ à gauche, pareillement sculpté sur marbre, une autre arme “ con nna rosa e tre sbare ed una fascia sopra le sbare „.