Supplément au journal, 24 frimaire, p
Le 15 décembre (5 frimaire), M. de Castillon, vicaire général de M. de Marbeuf, montait sur l'échafaud.
Thomas-Merle de Castillon, né dans l'Agenais en 1747, avait fait ses études à Paris, études qu'il couronna par la licence en théologie. Amené à Lyon par M. de Montazet qui lui donna des lettres de grand vicaire, il se vit bientôt confier la charge de l'officialité primatiale, et sut dans cet emploi si délicat et si important, tout en usant d'une grande mansuétude, maintenir la sévérité des règles ecclésiastiques. Par brevet de joyeux avènement, Louis XVI conféra, en 1775, à M. de Castillon un canonicat vacant dans l'église collégiale de Saint-Just. L'Académie de Lyon lui ouvrit ses portes en 1778. Il se garda des doctrines jansénistes, alors trop complaisamment tolérées ; aussi M. de Marbeuf s'empressa-t-il de retenir l'abbé de Castillon. Vint la Constitution civile du clergé : par ses conseils, ses décisions, son énergie, le vicaire général garantit le troupeau fidèle et pourvut à ses nécessités. Pendant l'année 1793, il fit face à l'orage, encourageant les forts, ranimant les faibles, réconciliant ceux qui avaient donné dans le schisme ; par des exhortations verbales, ou dans des lettres admirables, il continuait à diriger les religieuses chassées de leur cloître. Plus connu que M. Linsolas, il fut dès lors plus exposé ; sa charité d'ailleurs lui faisait mépriser les règles de prudence au point qu'il ne voulut jamais accepter de changer de résidence, cela pour être davantage à la disposition des prêtres et des fidèles.
M. de Castillon fut arrêté, rue Écorche-bœuf 6r, au domicile des demoiselles Ambroise, ferventes catholiques, dans la visite domiciliaire du 26 octobre. Les jacobins, survenant au milieu de la nuit, cernèrent la maison et découvrirent M. de Castillon blotti dans l'angle d'un mur faisant saillie; il n'avait eu que le temps de s'envelopper d'une couverture.
Jeté dans les prisons de l'Hôtel de ville, il opéra parmi les captifs d'éclatantes conversions. C'est à lui et à son compagnon de supplice, M. Lebrumat, qu'on doit en grande partie le spectacle admirable de tant de lyonnais qui marchèrent courageusement à la mort ayant au cœur l'espoir d'une vie immortelle. Au nombre des prisonniers se trouvaient aussi quelques prêtres qui étaient tombés dans le schisme par la prestation du serment. M. de Castillon les réconcilia.
Il ne crut jamais aux promesses du maire Bertrand relativement à sa délivrance. Il écrivait à son collègue M. Linsolas : « Le maire de Lyon fait briller devant moi quelques lueurs d'espérance ; mais je ne vois dans ses paroles qu'une formule de politesse, j'allais dire un langage astucieux. Non, mon cher confrère : je serai martyrisé. » Les prêtres et les fidèles reçurent de lui, pendant sa captivité, des lettres comparables à celles des confesseurs de la primitive Eglise. Dans Tune, adressée à une carmélite, sœur Anne-Marie Vial, qui elle aussi devait subir le martyre, il affirmait : « que le refus du serment de liberté-égalité ne laissait pas plus de distance entre la guillotine et le Ciel, qu'il n'y en a entre le baptême et la félicité céleste pour un enfant qui meurt en sortant des fonts baptismaux ' ».
Delandine, dans son Histoue des prisons de Lyon, a gardé le souvenir de M. de Castillon « dont le cœur était bon, l'imagination brillante, l'entretien toujours semé de traits piquants et d'anecdotes intéressantes. Son discours, cà sa dernière heure, dit-il, fut un chefd'œuvre de raison, de piété et de véritable philosophie ».
Avant de monter à l'échafaud, M. de Castillon remit toute l'administration du diocèse entre les mains de M. de Linsolas. Il écrivait : « Je suis content et très tranquille, mon cher collègue, je m'attends à la mort; je crois même que j'y suis destiné. Priez le Seigneur, et faites-le prier par les catholiques, afin qu'il me donne la force de confesser ma foi ! Dieu répand les bénédictions les plus abondantes sur mon ministère; je travaille beaucoup... vous savez ce que je veux dire... Je vous livre le gouvernement du diocèse, et j'ai la ferme confiance que vous l'administrerez pour la plus grande gloire de Dieu, que vous y fortifierez la foi, que vous aurez la consolation de voir revenir dans le sein de l'Église beaucoup de prêtres et de chrétiens plongés dans le schisme.... Ma fin approche. Adieu! Recommandez-moi aux prières des fidèles et des prêtres attachés à la communion de M. de Marbeuf. Je vous prie de l'instruire de ma mort, et de l'assurer que je meurs dans sa communion. » La Commission révolutionnaire, qui l'appela à sa barre le 15 décembre, ne devait pas hésiter à frapper : il était noble, il était prêtre et prêtre de marque ! L'interrogatoire de M. de Castillon n'a pu être retrouvé.