‹ L'Église de Lyon pendant la RévolutionChapitre 115 sur 191 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Madame Gagnicrc. — La fcte de la Raison à Saint -Etienne. — Logique révolutionnaire. — Buveurs de sang et tricoteuses. — Aymard, « supérieur du séminaire des sans-culottes de Rhône-et-Loire». — Abdicataires et traditeurs. — Les trente-deux suspects de Moulins. — Vicaires généraux forains. — Religion laïque. — La fête de la Mort des tyrans, à Saint-Étienne. — Girardot, économe du séminaire. — Scène d'horreur aux Brotteaux. — Avis du Conseil archiépiscopal concernant les serments.

Le i8 décembre (28 frimaire), une fervente catholique gravit les degrés de l'échafaud.

Françoise Berruyer, veuve Gagnière, âgée de trente-trois ans, avait chez elle un oratoire secret et, durant le siège, donna asile à M. Linsolas qui lui consacre, dans ses Mémoires, de belles pages. Dénoncée comme « fanatique » par le comité de sa section, elle fut interrogée devant la Commission temporaire. On lui fit un grief d'avoir fourni des sommes considérables aux défenseurs de Lyon. Comme les registres, sur lesquels ces subventions se trouvaient inscrites, avaient été détruits par l'incendie, il ne pouvait y avoir contre l'accusée d'autres preuves que son seul témoignage. Mais plutôt que de parler contre sa conscience, M»"^ Gagnière avoua qu'elle avait versé cinq mille livres, ajoutant : « J'ai réclamé contre l'impôt qu'on exigeait; je ne l'ai payé qu'à contre-cœur; j'ai tellement débattu ma cause que j'en ai été malade, et j'ai prélevé cet argent sur la dot qui m'appartient. » La non-culpabilité devenait évidente; mais les juges s'acharnèrent à condamner la chrétienne. Dans l'Etat des prisons de la section Rousseau, M"^^ Gagnière était qualifiée de « grande fanatique ». Dans un autre encore on la nomme « riche fanatique » et on ajoute cette indication : « elle doit payer

Les trois jeunes filles de M'"^ Gagnière essayèrent d'obtenir des juges la grâce de leur mère. La supplique de ces enfants, adressée « au citoyen juge », a été conservée. En voici la teneur :

« Nous avons notre maman qui est détenue dans les prisons depuis deux mois : nous sommes trois jeunes filles dont l'une a douze ans, l'autre dix, et la cadette huit. Jugez par nos âges combien nous pouvons peu nous passer d'elle. C'est en vous présentant notre jeunesse que nous vous redemandons notre maman, car elle n'a jamais rien fait contre la République ; elle s'est toujours comportée en bonne républicaine, et elle s'est toujours conformée à toutes les lois. Citoyens, nous vous prions de jeter un regard de compassion sur la santé de notre maman qui est fort délicate, et la moindre chose qui lui arrive la rend malade, comme ça est arrivé dans cette prison, où elle a été attaquée d'une fièvre dangereuse où nous avons cru la perdre. Et il y a un mois que nous n'avons pas pu l'aller voir. Nous ne sommes que des enfants, mais des enfants qui sentent bien la perte d'une mère qui nous est si chère. Nous prenons la liberté de vous parler, mais ce n'est que pour vous demander cette grâce, espérant tout de votre bonté, et que maman nous sera bientôt rendue. Nous serions prêtes à donner nos trois vies plutôt que d'être séparées d'une mère qui nous est si chère. Notre maman a toujours été fort estimée dans le quartier, et il ne peut y avoir qu'une haine particulière qui peut l'avoir mal mise dans l'esprit de la section. Nous vous prions de nous la rendre, et vous rendrez la vie aux trois petites républicaines. Signé : Gagnière l'aînée, Gagnière seconde, Gao-nière cadète '. »

La supplique eût attendri un tigre ; mais Parrein demeura insensible. Aux enfants qui se jetaient à ses genoux fondant en larmes, il répondit brutalement : « Retirez-vous; vous êtes heureuses de n'être pas plus âgées, vous y passeriez comme votre mère. » - Françoise Gagnière fit, par l'intermédiaire de sa gouvernante, déposer entre les mains de M. Linsolas : une petite croix d'or destinée à sa fille aînée, son chapelet pour sa seconde fille, son livre d'heures pour la troisième. « Je veux, ajouta-t-elle, que M. Linsolas ne remette à chacune ce qui lui est destiné qu'autant qu'elles seront sages et qu'il aura été content d'elles. »

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