I. Archives départementales, dossiers personnels
Le jugement, prononcé à onze heures et demie du matin, recevait son exécution à une heure. M"'^ Gagnière monta sans faiblesse sur Téchafaud ayant obtenu du bourreau, à prix d'argent, qu'il lui laisserait le second des deux fichus qu'elle portait. Exquise délicatesse de la pudeur chrétienne qui rappelle sainte Perpétue !
Les filles de la martyre, repoussées par les juges, tentèrent d'émouvoir le bourreau. Elles gravirent les marches de l'échafaud demandant en grâce de subir la mort à la place de leur mère, et elles restèrent là, agenouillées, pendant que celle-ci recevait le coup fatal '.
Il faut terminer cet émouvant récit par le témoignage de M. Linsolas (Lettre à un de ses amis, 26 décembre 1793) : « On demande aux femmes si elles sont fanatiques; (suivant l'intention bien connue des juges, ce mot est synonyme de catholique). Ces courageuses servantes répondent qu'elles sont catholiques, et leur sentence est la peine capitale. M"'^ Gagnière, que tu connais, a été de ce nombre, bien que ses juges aient cherché à faire croire qu'elle était condamnée pour son incivisme. Sa mort a été admirable. Je ne crois pas que l'histoire ecclésiastique ait fourni de plus beaux exemples... »
Le 20 décembre, 30 frimaire, Armes-Commune (Saint-Étienne) célébra, par les soins de Dorfeuille, la fête de la Raison. Ce commissaire national en envoya le détail à son ami Daumale, rédacteur du journal de Commune- Affranchie. Voici sa narration : « Des signes extérieurs de royauté et de fanatisme, de vieux saints vermoulus, de vieux parchemins féodaux, ont été brûlés, sur une place publique, aux acclamations d'un peuple immense. Un personnage représentait le Fanatisme... Une jeune fille pauvre, vêtue de blanc, figurait la Raison. Le Fanatisme se retournait de temps en temps et faisait mine de l'insulter et de lui porter des coups ; mais la Raison lui présentait la Table des droits de rhomme et le Fanatisme reculait en frémissant... La fête a été couronnée par un repas... ; chacun avait apporté sa portion... On a chanté, on a formé des ronds, on a dansé.
I . Le détail de la présence des trois jeunes filles sur l'échafaud est relaté dans V Adresse du Peuple de Lyou, dénonciation contre Collot d'Herbois suivie de 29 pages de signatures, qui fut lue à la Convention, par les députés lyonnais, le 7 mars
Dans toute la fête, il n'y a pas eu une seule égratignure, quoiqu'il y régnât quelquefois un beau désordre; c'est que le peuple était là dans toute sa pureté originelle : c'était la nature, c'était la vertu. L'antiquité n'a rien produit de comparable. Où étais- tu, Jean- Jacques ? Tu aurais fait un bon dîner. »
Chose digne de remarque — car il importe de noter toutes les contradictions et les incohérences des violents qui mettaient Lyon à sang — le 23 décembre (3 nivôse), la Commission révolutionnaire relâcha vmgt-neiif suisses pris les armes à la main. Les considérants de leur jugement sont curieux à transcrire. Jugeons plutôt : « La Commission révolutionnaire toujours ferme dans la route de l'éternelle justice, sans cesse animée de l'ardent amour pour la liberté...; considérant que les étrangers qui ont pris naissance dans les contrées où fleurit l'arbre de la liberté, qui se sont trouvés dans la ci-devant ville de Lyon lorsqu'elle se révolta contre la République, n'ont pris sciemment aucune part à la rébellion, ou si quelques-uns d'entre eux ont porté les armes, c'est parce qu'ils ont cru défendre la Hberté, et que, seuls, isolés au sein d'une ville rebelle, ils ont été forcés de céder à l'impulsion générale; considérant enfin que ces hommes n'ont pas voulu rétablir en France le despotisme, puisqu'ils sont nés libres et élevés dans les principes de la souveraineté du peuple et de la haine des rois... ordonne l'élargissement ». Quelle logique ! Si l'innocence des suisses était si évidente, pourquoi les avoir gardés des semaines dans les cachots? Ces considérants, qu'on regardait comme si forts, pourquoi ne pas les avoir employés en faveur de tous ces français que la mitraille et le tranchant du fer avaient couchés dans la cité devenue le champ d'un immense carnage ? Des lyonnais protestent que l'impôt n'était pas facultatif, qu'ils l'ont payé par force : on les condamnera et, parmi eux des femmes, pour l'avoir payé ! On fusillera des jeunes gens, on guillotinera une femme de vingtsept ans, une jeune fille de dix-sept ; tous avancèrent qu'ils croyaient combattre pour la République et pour la liberté ! Les prisonniers élargis le 23 décembre purent bénir la Providence qui les avait fait naître hors de nos frontières ; car pour les français seuls il ne devait pas y avoir de pitié. En réalité, s'ils furent libérés, ce fut par crainte de difficultés avec la Suisse qui était demeurée neutre.
Une lettre des Représentants du peuple à la Convention, du jour môme, donne un témoignage de satisfaction aux travaux assidus de la Commission révolutionnaire. « Elle remplit, disent-ils, ses devoirs pénibles avec une sérénité stoïque et une impartiale rigueur. C'est en présence du peuple, sous la voûte de la nature, qu'elle rend la justice comme le Ciel la rendrait lui-même. Des applaudissements nombreux et unanimes sanctionnent ses jugements. La salutaire terreur est vraiment ici à l'ordre du jour '. »
Ils avaient raison de parler des applaudissements qui soulignaient les condamnations. Aux Terreaux, comme au théâtre, la claque était soldée et, dit un auteur, taxée tant par jour et même grassement payée ^. Les sections avaient été engagées à nommer des députations qui assisteraient aux exécutions. Le bas peuple s'enthousiasmait pour la sanglante tragédie. Lyon avait ses « buveurs de sang » et ses « tricoteuses ». Chaque fois qu'une tête tombait sous le couteau, on entendait sortir de la poitrine de cannibales et de mégères le cri de « Vive la République ! » La clameur se transmettait de quartier en quartier; elle arrivait avec des battements de mains, par la Grand-Côte, jusqu'au plateau de la Croix-Rousse K
Soixante-deux personnes furent élargies solennellement, le 27 décembre (7 nivôse). Un des relaxés doit retenir notre attention : c'est J.-B. Aymard, marchand mercier, place du Grand-Collège, cidevant vicaire épiscopal, supérieur du séminaire constitutionnel de Rhône-et-Loire. Aymard était né à Bagnols (Gard); il appartenait aux missionnaires de Saint-Joseph. Les registres de sa congrégation ont sur lui de fort mauvaises notes. Rappelé à Lyon, en 1789, il devint un chaud partisan des idées nouvelles. Un Eloge civique de Mirabeau, prononcé au club des amis de la Constitution, rue du Plâtre, le mit particulièrement en lumière (12 avril 1791); il avait alors déjà la charge de supérieur de Saint-Irénée +. Une lutte sans merci commence, dès le jour de son installation, avec les Jolyclerc qui veulent garder les clefs, et le supérieur ne sait où reposer sa tête. Les Jolyclerc le dénoncent au Directoire, prétendant