‹ L'Église de Lyon pendant la RévolutionChapitre 12 sur 191 · Abbé Vanel, Bulletin historique du diocèse de Lyon · texte numérisé non relu

Abbé Vanel, Bulletin historique du diocèse de Lyon

dans les assemblées de leur province, et le rôle spirituel en qualité de pasteurs des âmes,

A cette époque, on divisait volontiers les évêques, suivant leur disposition la plus accusée, en administrateurs de provinces et en administrateurs de sacrements, ou, ce qui revient au même, en prélats politiques et en prélats êvancréliques : les premiers préoccupés davantage, ce semble, du bonheur matériel des peuples et de la grandeur de la patrie, les autres soucieux avant tout de régir des chrétiens et de les diriger vers le Ciel. Si l'on veut suivre cette distinction que des pamphlétaires à la plume mordante ont essayé, avec quelque vraisemblance souvent, de mettre en valeur — les mots ont parfois plus de succès qu'ils ne renferment de vérité et de justice ! — certainement M. de Marbeuf se trouverait classé dans le groupe dits politiques : son rôle aux États de Bourgogne, le Ministère de la feuille des Bénéfices et les absences prolongées qui lui furent imposées par ses fonctions, semblent même lui donner une belle place dans la catégorie des prélats mêlés aux choses de l'Etat.

Est-il impossible toutefois de rencontrer un évêque qui, bien que préoccupé des intérêts matériels du peuple, dirigeant au mieux les délibérations sur la chose publique et soutenant honorablement le personnage politique qu'il doit être, se souvienne et montre qu'il est ministre de Dieu, dispensateur de ses mystères et de ses sacrements ? Les deux fonctions d'homme d'État et de vrai prêtre sont-elles donc si opposées, si incompatibles, que l'une ne puisse être exercée qu'au détriment de l'autre ?

L'évêque d'Autun, par sa vie tout entière, prouva qu'un évêque peut, à la fois, rester vraiment évêque et jouer un rôle politique de très grande importance.

L'homme public est, chez M. de Marbeuf, plus connu que l'homme de Dieu. Il sera aisé de montrer qu'il ne fut pas moins homme de Dieu \

I. Une heureuse recherche a permis de mettre la main sur un manuscrit dans lequel est résumée la vie de M. de Marbeuf. Le manuscrit est de la main de M. Verdollin, secrétaire de la feuille des Bénéfices, puis vicaire général de Lyon. M. Verdollin accompagna son archevêque dans l'exil ; il eut ses confidences et reçut son dernier soupir. Personne n'a mieux connu que lui M. de Marbeuf, parce que personne ne l'a plus intimement et plus persévéramment fréquenté. Le manuscrit renferme plutôt un Étoge qu'une Vie proprement dite. Il est précieux toute-

Il y a du magistrat dans M. de Marbeuf. Une poussée atavique indéniable apparaît dans l'exercice des hautes fonctions que lui a confiées l'Église. Il les remplira, comme ses aïeux du Parlement de Bretagne exercèrent leur magistrature. Les yeux sur la Loi et l'esprit qui a dicté la Loi, ne permettant jamais que l'un ou l'autre fléchisse, M. de Marbeuf médite, compare, procède avec méthode, conclut et tient fermement la main à l'exécution des décisions que sa conscience a prises, toujours avec un perpétuel souci des responsabihtés redoutables qu'il encourt. C'est l'homme de l'autorité, mais d'une autorité qui a cherché longtemps la lumière destinée à éclairer sa marche, puis qui s'enveloppe, sans jamais fléchir, d'une séduisante et victorieuse douceur s'il s'agit de plier les volontés et de réduire les oppositions.

Pour un observateur attentif, le visage de l'homme est révélateur de son âme et de son caractère. Regardez le portrait de M. de Marbeuf. La bouche est sévère, toute de commandement, avec, au coin des lèvres, ce je ne sais quoi d'amer laissé par un long exercice du pouvoir. Le front est éclairé, noble, imposant ; les yeux révèlent l'extrême douceur autant que la finesse habile à discerner. L'ensemble est d'une placidité étrangère à la dureté : c'est bien l'expression d'une force patiente et sûre d'elle-même. Au demeurant, rien de provocant comme rien de timide, rien de raide, bien au contraire, une singulière attirance.

Le premier objet des soins de M. de Marbeuf arrivant à Autun fut le clergé. Ce sont les vrais prêtres qui donnent les vrais chrétiens. Mais pour avoir de tels prêtres, il faut en former avec une intelligente solhcitude. Les séminaires sont les pépinières sacerdotales.

Autun possédait un grand et un petit séminaires, l'un et l'autre établis depuis longtemps et habilement dirigés par MM. de Saint- Sulpice, maîtres en l'art de préparer, pour le sacerdoce, les élus du Seigneur. Les étudiants issus de pauvre famille y bénéficiaient d'un certain nombre de bourses données par de généreux fondafois à cause de son exactitude, de ses vues d'ensemble, et par ce qu'il nous fait connaître des vertus de M. de Marbeuf. Nous le mettrons quelquefois à contribution. Les emprunts seront indiqués par la mention v Notice manuscrite.

teurs. Mais il arriva que quelques étudiants, dès qu'ils étaient agréés en qualité de boursiers, se négligèrent; c'était malheureusement aux dépens de très bons sujets laissés à l'écart ci cause du nombre limité des pensions de charité. L'évêque résolut de porter remède à ce grave désordre. Il décida que les bourses seraient données au concours et seulement pour trois mois. Chaque trimestre il y eut donc un examen, et l'évêque ne craignit pas d'y paraître en personne : la vertu et la science des candidats furent discutées. On procédait avec tant d'impartialité que jamais un murmure ne s'éleva contre les décisions rendues. Les avantages d'une si sage réforme ne se firent pas attendre, il fut aisé de remarquer dans les deux séminaires une élévation notable du niveau des études et une régularité à rendre jaloux les séminaires de la capitale ^

Les habitudes de piété et de travail se contractent au séminaire, alors que la volonté se plie facilement aux exigences du devoir; le prêtre les conserve dans les situations diverses où le placent ses supérieurs; elles deviennent pour lui, au milieu d'un monde dont il n'est pas, une consolation et une sauvegarde. Toutefois, et à cette misère, même les meilleurs payent leur tribut; bien que partis d'un bon pas sur une route droite et nivelée avec soin, les jeunes prêtres ne tardent pas à sentir la fatigue de la marche. Il leur faut alors des repos, à étapes marquées, pour revoir, dans le calme de jadis, resplendir le bel idéal, pour secouer la poussière du chemin, se refaire des forces et quelquefois panser des blessures. Le clergé du diocèse d'Autun était tenu de revenir chaque année au séminaire pour la Retraite pastorale. L'évêque alors se prodiguait se faisant tout à tous. Dans les intervalles des exercices spirituels, il recevait chacun de ses prêtres et les interrogeait sur l'état de leurs paroisses; il les encourageait et donnait une solution aux difficultés qu'ils avaient rencontrées. Ainsi M. de Marbeuf « gagnait le cœur de ses coopérateurs et augmentait ses moyens d'action pour le bien général du troupeau. C'était là, si l'on peut s'exprimer de la sorte, sa grande passion » ^.

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