I. Victor Pierre, La Terreur sous le Directoire
LE COUR d'État du i8 fructidor 349
de ses anciens pasteurs n'aurait pu mieux parler, allant même jusqu'à dire que le ton de charité, de modération, de catholicité, qui régnait dans le discours, l'avait réconciliée avec les constitutionnels. L'auteur de la lettre lui explique que le nouveau pasteur s'est, comme il est dit dans l'Évangile, « tout simplement recouvert de la peau de brebis ». Et en effet, « il a affecté de prendre un ton modéré; il a exalté les avantages de la charité ; il a emprunté le langage d'un saint docteur pour faire une invocation touchante à la paix ; il a déployé l'enthousiasme d'un prophète pour annoncer le triomphe de la Religion; il a fini par faire authentiquement sa profession de foi en présence du ciel et de la terre... Tout ce bel étalage n'est que la peau de brebis pour faire illusion aux esprits simples et aux ignorants. » Renaud offre de solennelles actions de grâces, non à Dieu, mais aux législateurs, aux magistrats et au peuple... ! Il regrette que le choix des paroissiens, qui s'était d'abord porté sur un autre prêtre dont la croyance était contraire à la sienne, ait été rendu inutile par les obstacles qu'y a opposés ce digne prêtre... ! 11 est prêt à lui céder une place qu'il se glorifie de n'avoir acceptée qu'à son refus... ! Il fait un pompeux éloge des vertus des Navare et des Thevenet, anciens curés... ! Il gémit sur les divisions et forme des vœux pour la paix... ! Mais les divisions ne viennent-elles pas exclusivement du schisme que Renaud perpétue ? Les catholiques ne veulent pas se réunir... Mais n'ont-ils pas raison ? Le frère de l'enfant prodigue serait-il blâmable de n'avoir pas suivi son frère dans ses égarements ?
L'auteur de la brochure s'acharne particulièrement contre la déclaration de foi catholique du nouveau et prétendu curé, (.i Je déclare que je suis inviolablement attaché à la société que Jésus-Christ a établie, V Église catholique, apostolique et romaine... » C'est le fils ingrat et rebelle qui, après avoir méprisé l'autorité de sa mère, et s'être séparé d'elle, aflBrme qu'il lui reste inviolablement attaché 1 — « /^ déclare que je n'ai d'autre foi et croyance que celle que F Église professe, et que je suis invariablement attaché à sa discipline intérieure et extérieure, si toutefois cette dernière nest pas contraire aux libertés de V Eglise gallicane... )) Ce sont là seulement des mots. Si le curé avait la foi de l'Église, il croirait, comme elle, que la puissance civile ne peut ni lui ôter, ni lui donner des pasteurs, l'Église ayant reçu de son Fondateur l'autorité pour se gouverner elle-même. S'il avait la foi de
l'Église, il croirait, comme elle, que le pouvoir de l'ordre et celui de la juridiction étant distincts, il ne suffit pas d'avoir été ordonné prêtre, mais qu'il faut de plus avoir été envoyé et être approuvé par son évêque pour conférer validement, hors le cas de nécessité, le sacrement de pénitence. Si Renaud avait, comme il le prétend, la foi de l'Église, il saurait, avec le concile de Trente, « que tous ceux qui ont l'audace de s'ingérer à faire les fonctions de prêtre ou d'autre ministre, de leur propre autorité, ou n'y étant appelé que par le peuple et par les magistrats^ ne sont pas ministres de l'Église, mais qu'ils doivent être regardés comme des voleurs qui sont entrés ailleurs que par la porte » .
En vérité, le Pape n'est pas seulement, comme Renaud le veut, « le premier des évêques » : le Pape en est le Chef. Il n'a pas seulement « une primauté d'honneur ou de ministère », mais aussi une primauté de juridiction sur toutes les Églises du monde. Renaud prétend que « son respect et sa soumission pour le Pape égalent le respect et la soumission des Apôtres envers saint Pierre », ce sont là des formules auxquelles ne répondent pas les actes. Il ne prêche et n'enseigne « que ce que l'Évangile prêche et enseigne ». C'est bien, cela; mais on ne lit pas seulement dans l'Évangile « qu'il faut aimer son prochain, rendre à César ce qui est à César, et obéir aux puissances » ; on lit encore « qu'il faut se préserver du levain des Pharisiens, qui est l'hypocrisie, qu'il faut obéir à l'Église, que celui qui n'obéit pas doit être regardé comme un païen et un pubUcain, que celui qui méprise les premiers pasteurs, méprise Jésus-Christ, que celui qui n'entre pas dans le bercail par la porte, c'est-à-dire, celui qui s'ingère dans le gouvernement d'une paroisse, sans y être envoyé par le légitime pasteur, est un voleur et un larron ». La lettre se termine par une invitation à Renaud d'imiter Lamourette, Gobel, Fauchet, ces fondateurs de l'église constitutionnelle, qui se sont repentis.
Quelles furent, dans le diocèse de Lyon, les victimes du coup d'État de fructidor ?
La Commission militaire de Lyon prononça, le ii juin, deux condamnations à mort qui furent suivies aussitôt d'exécution : celles de l'abbé Antoine Boutelier et de M. de Vernon, ancien garde du corps de Louis XVL
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Né à Louhans en 1736, M. Boutelier entra à dix-huit ans au monastère Saint-Antoine (Isère), et y fit profession le 2 décembre 1764. Lorsque l'Ordre des Antonins eut été supprimé, en 1775, il se retira à Louhans, où il obtint une prébende de chanoine. En 1792, persécuté par les révolutionnaires de Louhans, il partit pour l'exil. Il rentra, après deux ans d'absence, et vint se fixer à Lyon où il exerçait le ministère avec l'approbation du Conseil de M. de Marbeuf. Un commissaire l'arrêta sur la fin de décembre 1797. Après cinq mois de captivité, il comparut devant la Commission militaire. On ne vérifia que son identité et on le condamna. M. Boutelier se vit refiaser le temps et les moyens de se pourvoir en révision. « Il reçut sa sentence, écrit l'un des prisonniers, comme lui venant de Dieu même, avec une soumission, une foi, une piété admirables. » Comme il pouvait voir, par la fenêtre de sa prison, quelques prêtres enfermés dans la chambre en face, d'une voix énergique il leur cria : « Te Deiini laiidamus ! »
Il prépara à la mort son compagnon, M. de Vernon, qu'il confessa; puis, prenant une plume, il écrivit à M. Mangeant :
Cher Confrère,
« On pourra me blâmer de ce que je n'ai pas pris un défenseur. Vous savez les démarches que j'ai faites. M. Simon vint, le soir. Je lui mis dans la main douze écus. Le lendemain, il me les a rapportés en me disant qu'il ne pouvait pas s'en charger, étant occupé d'un autre côté ; donc, si je suis victime, ce n'est pas ma faute. Qui sperat in Domino non commovebitiir in œternum ! Je lui demande, à ce Dieu si bon, qu'il m'accorde la force pour résister, la patience pour souffrir, la constance pour persévérer, et d'être une des dernières victimes. Mille millions d'amitiés à tous mes confrères; et, demain, je vous prie de vous mettre tous à la fenêtre pour nous donner votre sainte bénédiction. Faites aussi lever M. Fabre. Je suis, ainsi que M. de Vernon, bien déterminé au supplice, et nous sommes tout aussi satisfaits que si nous devions aller à une fête. Je la regarde comme la plus grande. Nous espérons gagner la couronne du martyre. Nous voudrions que ce fût pour aujourd'hui; mais auparavant
j'ai besoin du secours de Cotte. J'espère l'obtenir. Nous nous recommandons à vos prières.
« Pax Domini sit semper vobiscum ! »
P. S. « Si j'ai offensé quelqu'un, je lui demande pardon, et qu'il me pardonne comme je lui pardonne ! »
Lorsque M. Cotte pénétra, le lendemain, dans le cachot de M. Boutelier, les deux prêtres s'embrassèrent longuement. M. Cotte ayant annoncé que le moment de l'exécution était proche, le martyr répondit : « Quelle bonne nouvelle vous me donnez là ! »
M. Boutelier marcha au supplice, avec M. de Vernon, plein de courage. Condamné, par ses juges, à l'unanimité « comme prêtre non assermenté, convaincu d'avoir été inscrit sur la liste des émigrés et d'avoir été arrêté sur le territoire de la République plus de quinze jours avant la promulgation de la Loi du i^ fructidor », il fut fusillé, le i r juin 1798, à l'âge de soixante-deux ans \
En ces temps de calamité, la justice avait un bandeau sur les yeux. Eh quoi ! on condamne comme émigrés des prêtres qui n'ont franchi la frontière que sur l'obligation à eux faite par la loi ellemême ! Ayant refusé le serment, ils étaient tenus de s'exiler. Ils partirent en vertu de cette contrainte : les municipalités leur donnèrent un passeport en règle^ ou les firent conduire d'office par des détachements de soldats... Et cependant, une haine féroce s'obstina à confondre les prêtres déportés avec les émigrés véritables : le même châtiment, à leur rentrée, attendait les uns et les autres !
Il n'y eut à Lyon toutefois que cet assassinat juridique.
Mais combien d'autres victimes, que le Directoire essaya de faire mourir, subirent d'horribles tortures; quelques-unes périrent sur les chemins qu'elles durent suivre pour arriver à la citadelle, lieu de leur internement, ou sous le climat de feu de la Guyane.
Le II février 1798, dimanche de la Sexagésime, une troupe de vingt à vingt-cinq gendarmes et soldats escortait cinq prêtres catholiques prisonniers que le Directoire de Lyon envoyait à Rochefort.
I. A. -M. dQ FrandiQU, La persécution dans l'Isère, III, 366-371.
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Arrivés entre les Sauvages et Machezal, au lieu dit la Chapelle, les soldats furent cernés par deux à trois cents jeunes gens, venus armés des paroisses voisines pour délivrer les captifs. Sommation fut faite de livrer les prêtres et de les rendre à la liberté. Les soldats refusèrent, et l'un d'eux, tournant son arme contre les prisonniers, fit feu, tuant M. Dulac et blessant l'un de ses confrères. Les jeunes gens abattirent de deux coups de fusil le soldat assassin, tuèrent quatre autres soldats, en blessèrent un très grand nombre, puis emportèrent le corps de M. Dulac et mirent en liberté ses confrères \ Les prisonniers dont les chaînes furent brisées étaient : MM. Vial, Mazenod, Malgontier et Oriol.
Vicaire de Fontaines (Saint-Martin et Notre-Dame), M. Dulac, originaire de Cremeaux, était resté ferme dans la foi, et avait continué à exercer le ministère en qualité de missionnaire. Son corps fut enterré à Tarare.
M. Malgontier, d'abord vicaire à Annonay, se retira dans la suite à Bressieux (Isère) où, sous le nom d'Agel, qui était le nom de sa mère, il s'employa activement dans les Missions. Après sa délivrance sur la route de Tarare, il continua à évangéliser le Dauphiné.
M. Oriol, curé de Lupé, avait été enlevé avec M. Malgontier « le 5 décembre 1797, pendant la nuit », sans mandat d'arrêt, traduit de prison en prison et condamné à la déportation aux îles d'outremer. « Nous fûmes, écrit-il, délivrés en chemin ; mais je n'ai pu que furtivement, et par intervalles, venir nocturnement dans ma paroisse \ »
Cinq prêtres furent déportés à la Guyane par le Directoire de Lyon :
1° François Michel, quarante ans, prêtre du diocèse de Lyon. Il mourut à Sinnamary « de vers et de peste », dit Pithon, le 25 février 1799.
1. On envoya de Lyon, pour châtier ce coup d'audace, cinq cents soldats. Les paroisses des montagnes de Tarare furent livrées au pillage. Deux des jeunes gens, arrêtés et convaincus, furent conduits à Lyon et guillotinés. Amplepuis, Ronno, les Sauvages, Saint-Appolinaire et Valsonne furent frappés solidairement d'une amende de 30.000 francs. (Voir abbé Duph'm : Journal d'un Curé pendant la Révolution, p. 15-17.)