‹ L'Église de Lyon pendant la RévolutionChapitre 148 sur 191 · Victor Pierre, op. cit., p. 456, note · texte numérisé non relu

Victor Pierre, op. cit., p. 456, note

2. A. -M. de Franclieu: La persécution dans Vlscre, t. III, 233-235.

Elles ne comprennent, d'ailleurs, que les déportés; mais combien de généreux prêtres furent enfermés dans les cachots !

Une liste des prêtres traduits dans la maison d'arrêt du département de la Loire, depuis le 18 fructidor, a conservé quelques noms : MM. Valette, curé de Bard, et Claude-Henri Mourier, curé d'Arcon, moururent durant leur réclusion, le dernier à la date du 12 octobre 1798. MM. Joseph Chassaignon, curé d'Usson ; Benoît Toipot, curé de Dancé ; Pierre Bonnet, curé de Saint-Barthélémy ; Vincent Bedoingt, dit Jacob, de la Mission de Cremeaux, furent reclus comme sexagénaires. Deux courageux missionnaires, MM. Périer (de Lésigneux) et Pierre Chirat (de Feurs), condamnés à la déportation, parvinrent à s'évader en cours de route.

Un vénérable prêtre de Lyon, M. Jacques-Joseph Rast, chanoine de Saint-Paul, fut arrêté, en décembre 1797, par le commissaire de police de l'arrondissement de l'Égalité; il demeurait à la Grenette. Il avoua « qu'il exerçait habituellement les fonctions de son état, quoique n'ayant fait aucune des soumissions exigées par les lois. TDix-huit mois avant son arrestation, il avait fait un voyage à la Val- Sainte, près Fribourg, où il espérait finir ses jours ; n'ayant pu être reçu dans cette maison, il était revenu chez lui ». Vu son âge, soixante-deux ans, l'Administration Centrale donna l'ordre de l'extraire des prisons de Roanne et de le rendre à la liberté : il devait toutefois demeurer sous la surveillance du bureau. Il y eut, hélas! conflit de juridiction. Le Bureau Central ayant prétendu qu'on avait empiété sur ses droits, Jacques-Joseph Rast demeura en prison.

La persécution fut, pour la charité chrétienne, l'occasion d'exceptionnelles générosités. Les lettres des déportés et celles des prisonniers sont remplies des expressions les plus touchantes de leur gratitude. On les attend sur les routes où ils doivent passer, dans les prisons où ils sont relégués la nuit; on baise leurs chaînes, on soulage leur détresse : argent, linge, provisions de route, rien n'est oublié ; quelques-uns sont accompagnés au chant des cantiques. Des âmes pieuses, autour des citadelles où on les enferme, veillent comme des mères ou comme des sœurs, faisant passer les correspondances, les livres, les objets de nécessité, envoyant aux familles des déportés le souvenir et l'espérance.

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La persécution du 18 fructidor verra éclore un nouveau serment, celui de haine à la royauté.

Aussitôt les vicaires généraux écrivirent à M. de Marbeuf, lui demandant de prémunir son troupeau par la condamnation formelle de ce serment.

L'Archevêque s'y refusa. Dans une lettre du 30 octobre, il donne les raisons de son refus : « Au milieu, dit-il, de tous les maux qu'on a voulu et qu'on veut encore nous faire, j'ai souvent béni le Ciel de la nature du serment qu'on nous propose. La métaphysique de nos soumissionnaires et le mécontentement d'hommes qui sont las de souffrir viennent échouer contre une pareille proposition. Il ne faut pas de théologie pour savoir que penser de la haine ellemême. Aussi suis-je bien décidé à ne regretter aucun de ceux qui pourraient tomber dans un pareil piège. Je croirai toujours que leur cœur était corrompu et qu'ils n'étaient plus des nôtres avant cette époque. » A la fin de cette même lettre, l'Archevêque insiste encore : « Je vous avoue que je regarde comme très inutile d'écrire sur le serment proposé... Il se réduit à deux points. La haine peut-elle être dans le cœur d'un chrétien ? Pourrait-elle avoir pour objet une forme de gouvernement consacrée par Dieu même ? Ces deux propositions suffisent pour armer l'homme le plus simple contre cette séduction. Dès lors, je ne pense pas que la discussion puisse être utile. »

Pratiquement il recommandera de ne pas se séparer in divinis de ceux qui ont prêté le nouveau serment. Il les croit coupables, non pas d'un acte de schisme, mais simplement d'un acte criminel. Tant qu'ils persisteront dans cet « horrible serment », on ne doit point leur laisser de pouvoirs ; car il faut les regarder comme en état de péché et, dès lors, croire que les choses saintes ne peuvent être, entre leurs mains, que profanées. Mais, à Dieu ne plaise que cet avis particulier influe autrement sur la conduite à tenir. Le pécheur, même en matière grave, est différent du schismatique : il faut se séparer du dernier in divinis-, pour les pécheurs, il ne faut cesser de leur demander des réparations suffisantes ; « mais on ne doit point les exclure de la communion de l'Église tant qu'elle n'a pas imprimé, par son jugement, une note d'erreur et de schisme à la faute commise. »

M. de Marbeuf donne aussi son avis sur la persécution qui vient de se rallumer : « Toutes les recettes trouvées du temps de Robespierre me paraissent, dit-il, placées en ce moment. Je me garderai bien de rien détailler sur un point où je suis malheureusement très ignorant. Ce que je dirai, c*est que votre surveillance doit s'étendre sur tous, et même prévenir autant que possible les imprudences : le prix de tout ouvrier est d'autant plus grand que les moyens de remplacement manquent... Comme les ennemis vont, à peu de chose près, reprendre la route de 1794, il faut y opposer les principes qu'on a établis dans ce moment et qui sont d'une éternelle vérité. »

Le Directoire urgeait la célébration du décadi. Il ne fallait pas songer à travailler en ce jour de repos civique, pas même à ouvrir les magasins, ce qui eût paru un mépris de la Loi, et eût été poursuivi comme tel. Mais quand arrivait le dimanche, si ce dimanche ne se rencontrait pas avec le décadi, il ne fallait pas davantage songer à fermer les magasins. Que faire ? Les théologiens rigides avaient décidé que les catholiques ne devaient admettre aucun tempérament. Tout le monde était unanime dans le sentiment que le travail ne pouvait être permis, ce jour-là, hors le cas de grande nécessité. Mais ne pouvait-on pas au moins éviter des rigueurs et des poursuites en ouvrant simplement les magasins ? L'Archevêque avait écrit à son Conseil qu'il fallait user de mesure : « Je vous ai fait dire que, sur les facilités à donner pour le dimanche, qui se réduisent pourtant à l'ouverture des magasins, un supérieur, en cette qualité, ne pourrait rien dire qui pût altérer un précepte qui évidemment vient de Dieu même. J'ai ajouté qu'autant la lettre de la Loi divine était respectable pour nous, autant il fallait veiller à ce que, dans le tribunal de la Pénitence, on compatît aux petites violations qui ne détruiraient pas le précepte. »

L'Archevêque raconte qu'ayant un jour, et sous cette forme, exprimé sa manière de voir devant un homme fort instruit, il reçut de cet homme un blâme, a On a prétendu, dit-il, que ces relâchements, auxquels j'étais porté à consentir, étaient pour les fidèles autant d'occasion de prouver et d'assurer leur foi. »

Heureusement, M. de Marbeuf avait « rentétement de son pays ». Il tint bon. « Je respecte, ajoute-t-il, et ces principes et la personne de qui je les tiens, qui scellerait volontiers de son sang la décision

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qu'elle donne ; mais, malgré cela, je m'en tiendrai à ma façon de voir. On peut, on doit même souvent, pour soi, être à la rigueur. Mais lorsqu'il s'agit des fidèles, il faut sans doute respecter les préceptes et les principes, mais mettre tout en œuvre pour subvenir autant qu'on le peut, sans compromettre sa conscience. »

La façon dont M. de Marbeuf traitait avec ses vicaires généraux est admirable. S'il ne craint pas de redresser quelquefois leur opinion, lorsqu'elle n'est pas en conformité avec ce qu'il pense, il use d'extrêmes ménagements. Il excelle à les encourager par des éloges discrets qu'il savait faire pénétrer jusqu'au cœur.

« Je souhaite sans doute, leur écrit-il, vous convaincre de mon opinion. Cependant il se peut qu'à la distance où je suis, poutre quelques objets sur lesquels la nécessité du moment vous ait assagis. Dans ce cas, je ne serai nullement désobligé de vous savoir fixés au point qui vous aura réussi. Ce n'est qu'en tremblant qu'on appuie une décision lorsqu'elle ne porte pas immédiatement sur celui qui la donne, et qu'elle peut compromettre des hommes en tous temps précieux, mais qui le deviennent encore plus chaque jour. »

Et encore : « Vous raisonnez sur tout ce que vous faites comme les gens de bien qui apprécient fort peu ce qu'ils font. Au lieu de ne voir que ce qu'on désirerait, il faut remercier du peu qu'on arrive à faire. Mes relations avec mes pairs me rendent sensible à quel point nous sommes favorisés. Aiiciin d'eux n'est à la suite de son commerce, et cela depuis un temps infini. Quelle différence, grand Dieu ! Aussi me garderais-je bien de vous conseiller d'être entreprenant d'aucune manière. Je vous demanderai d'ajouter à la prudence du serpent et de la garder même après la nécessité. »

La persécution de fructidor devait, ce semble, dérouter les calculs de Louis XVIII qui travaillait à rétablir son trône, et retarder ses espérances. Il ne paraît pas toutefois en avoir été très afl^ecté. Le serment de haine à la royauté, que ne redoutait pas M. de Marbeuf, ne semble pas davantage redoutable au duc d'Havre qui écrit le 22 octobre : « La soumission eût presque produit un schisme, au lieu que le serment de haine à la royauté rallie ou démasque entièrement les individus. »

Louis XVIII crut même les circonstances assez favorables pour exécuter, avec l'aide du clergé, son plan de restauration. Voyant que l'œuvre des Missions était établie partout et donnait la plus grande satisfaction, le Roi pensa que, utiles à la Religion, les missionnaires pourraient devenir utiles aussi à la Royauté. Où ses agents civils avaient échoué, le clergé, avec sa puissance sur les cœurs, devait réussir.

Aussi, en octobre 1797, fit-il écrire aux évêques, les suppliant d'envoyer partout des missionnaires pour réveiller et conserver « l'esprit religieux ».

Le plus étonné de tous, à la réception de cette lettre, fut certainement M. de Marbeuf, dont le diocèse avait vu éclore l'idée des Missions, et dont le plan avait obtenu les meilleurs résultats. Certainement il dut se douter que le Roi ne livrait pas sa pensée tout entière. La réponse qu'il fit, dont une copie de la main même de M. de Marbeuf a pu être retrouvée, vient appuyer cette conjecture. « Sire, — dit M. de Marbeuf, — je commencerai ma lettre en remerciant Votre Majesté des marques d'intérêt et d'attachement qu'elle donne en toutes manières à la Religion sainte dont nous sommes les ministres. Si on la persécute en France avec un acharnement que la postérité aura peine à croire, c'est que les usurpateurs de l'autorité savent qu'elle est le plus ferme appui du trône. Je croirais que maintenant il ne serait plus temps d'envoyer, dans l'intérieur, de nouveaux missionnaires que Votre Majesté voudrait y savoir. Ils ne pourraient y parvenir que bien tard et avec des difficultés sans nombre. Mais j'oserai assurer que, dans la plupart des diocèses, je dirai presque tous, il y en a beaucoup qui, ayant survécu à la première persécution, sont disposés à s'exposer à toutes celles qui pourraient avoir lieu. Je ne finirais pas. Sire, si j'entreprenais le détail de tout ce que je connais de leur dévouement, de leur courage et de leur prudence. Les choses en sont au point que personne dans votre Royaume, désirant les secours spirituels, ne peut en manquer. Je désire très vivement qu'un jour Votre Majesté daigne se faire rendre compte d'actes multipliés de ces prêtres épars qui tous auraient honoré l'Église naissante. Ils vous assureraient tous que, loin qu'aucune persécution puisse détruire la Religion en France, elles seront toujours le temps de sa gloire. Puissent les vœux de ces

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hommes vertueux pour votre bonheur être exaucés. J'espère que Votre Majesté ne doutera ni de l'ardeur, ni de la sincérité des miens. »

Tout entier h son idée, le Roi ne voulut pas comprendre. Il expédia, le 3 1 octobre, une note aux archevêques de Reims et de Toulouse, aux évêques de Saint-Pol-de-Léon, de Clermont et de Boulogne, qu'il jugea lui être plus attachés. Il demandait alors nettement que les évêques choisissent des prêtres sûrs auxquels ils délégueraient r apostolat de la royauté.

Il résume ainsi ses instructions : « Je désire que les ecclésiastiques soutiennent, parmi mes sujets, l'esprit monarchique, en même temps que l'esprit religieux ; qu'ils les pénètrent de la connexion intime qui existe entre l'autel et le trône, et de la nécessité qu'ils ont, Tun et l'autre, de leur appui mutuel ; qu'ils leur disent aussi que l'Église catholique... ne se lie bien qu'avec la monarchie; enfin qu'ils leur démontrent que, comme sans religion ils ne peuvent compter sur le bonheur dans l'autre vie, de même sans la monarchie ils n'en peuvent espérer dans celle-ci. »

C'était aller un peu loin, et le désir qu'avait le Roi de remonter sur le trône de ses pères, disons même, sa pitié pour la France dévastée et un sincère amour pour elle, le poussèrent par trop à outrer les formules et à forcer les comparaisons. L'Église a une autre mission que celle de soutenir telle ou telle forme de gouvernement. L'Eglise de France s'était aUiée avec la royauté ; la longue amitié et reconnaissance qu'elle eut pour ses bienfaits, le sens de l'autorité nécessaire aux sujets, tout semblait étabhr que l'alliance séculaire ne pouvait être brisée. Le jour où la Religion se trouva privée de l'appui dont elle avait usé, souffert aussi quelquefois, elle dut chercher à travers les ruines du trône la route nouvelle qu'elle allait suivre pour atteindre sa fin, qui est toute spirituelle, et qui se limite rigoureusement au salut des âmes.

Les cinq évêques, choisis par le Roi, eurent assez de caractère et d'indépendance pour comprendre tout leur devoir. Le Roi dut être surpris des réponses qu'ils lui firent. Tout en protestant de leur dévouement ardent, éprouvé, pour la royauté, ils déclarèrent avec une singulière franchise qu'ils ne sauraient sacrifier à cette royauté

même les intérêts de la religion, ni lier indissolublement la cause de Dieu à la cause du Roi ' .

Alors que Louis XVIII songeait à susciter des apôtres de la royauté, M. de Marbeuf et ses collègues dans l'épiscopat s'efforçaient de multiplier les prêtres et de restaurer les séminaires.

Les étudiants de philosophie qui avaient terminé leur cours et que l'orage révolutionnaire avait dispersés et immobilisés, suppliaient les chefs des Missions et les pressaient de vouloir bien s'occuper d'eux. Le Conseil où vinrent se centraliser les requêtes comprit qu'il ne fallait pas hésiter à y faire droit. M. Linsolas écrivit aussitôt à M. Mermet, ancien directeur du séminaire Saint-Irénée, lequel, répondant à son appel, quitta la Suisse et arriva à Lyon. Il se cachait chez M^^^' Rondot, sœurs. Il donnait des leçons de théologie aux trois sujets les plus capables et ceux-ci partaient répéter les leçons à d'autres, réunis ici ou là suivant les circonstances. Et ce fut le séminaire caché de théologie ^

Tout heureux d'avoir réalisé le vœu le plus ardent de leur Archevêque, les vicaires généraux se hâtèrent de lui écrire. M. de Marbeuf répondit aussitôt témoignant sa vive satisfaction. Mais sa joie n'exclut pas la prudence : (f Quoique, dit-il, la pénurie des ministres soit grande, cependant je veux que vous examiniez bien la vocation des sujets, leur application, leur piété, car je ne permettrai d'élever au sacerdoce que ceux qui en seront dignes. »

C'était bien de songer aux besoins immédiats : il fallait encore et surtout préparer le recrutement du grand séminaire. Dans cette même lettre à son Conseil, l'Archevêque hausse sa confiance jusqu'à demander qu'on s'occupe des tout jeunes gens : « La persécution, dit-il, et la mort naturelle de beaucoup de mes coopérateurs me font trembler pour Tavenir. Voyez s'il ne serait pas possible de trouver des jeunes gens qui eussent du goût et un penchant pour l'état ecclésiastique. Ne trouverait-on pas des moyens pour les réunir et leur donner une éducation cléricale ? Vous avez si bien réussi. Messieurs, dans ce que la Providence vous a suggéré pour le bien de

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