Venise, 3 juillet
trois des anciens vicaires généraux et de les remplacer. Les choses en étaient à ce point lorsque le comte Henri de Cerdon revint de l'étranger. Ce dernier convoqua un troisième Chapitre plus nombreux que les autres ;les anciennes nominations furent maintenues.
M. Linsolas, se rendant compte de la gravité de la situation, avait aussitôt écrit aux cardinaux réunis à Venise pour le conclave : le recours à l'autorité était en effet l'unique moyen de calmer les esprits surexcités. Les trois cardinaux chargés de l'administration de l'Église se hâtèrent de nommer, par décret du 28 août 1799, M. Jean-Baptiste VerdoUin administrateur apostolique du diocèse de Lyon, d'Autun et d'une partie de Sens '. Avec M. VerdoUin, tout l'ancien Conseil de M. de Marbeuf fut maintenu dans ses pouvoirs.
L'union s'imposait, car le schisme, avec l'arrivée de l'intrus Primat, allait trouver un regain de vie dans le diocèse de Lyon. L'évèque de Cambrai, probablement sur l'annonce de la mort de M. de Marbeuf, croyant le moment favorable, se décidait enfin à répondre aux vœux du Presbytère qui l'avait choisi.
Dès le 22 février 1800, les Vicaires généraux s'étaient hâtés d'avertir les fidèles de la venue du faux pasteur : « D'où vient, disent-ils, ce Claude-François- Marie Primat qui, après six ans de vacance constitutionnelle, ne rougit pas de paraître au milieu de vous pour y reprendre un titre que Lamourette lui-même maudissait, réprouvait en mourant ? D'où sort-il ? D'où tient-il sa mission ? De quel droit ose-t-il se placer sur ce siège aussi pur, aussi antique, que l'Eglise
elle-même des Gaules? Dira-t-il que le siège était vacant, qu'il
ne prend la place de personne ? Ce n'est pas là un titre canonique ; ce n'en fut jamais un pour se charger des âmes, pour répondre d'elles devant Dieu Les sièges appartiendraient-ils au premier occupant ? Quel régime serait celui de l'Église catholique, si Ton pouvait y gouverner canoniquement sans son gré, sans son aveu, sans sa mission, sans les formes surtout qu'elle a solennellement instituées, dans sa profonde sagesse, et pour gouverner, et pour en acqué-
I. Il y eut un nouveau décret du 12 mars 1800, auquel s'ajouta l'approbation spéciale de Pie VII, 11 septembre 1800. Le Chapitre adhéra par délibération formelle : Acte capitulaire du 7 octobre.
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rir le droit ! » Primat prétend ne violer les droits de personne. Mais ne viole-t-il pas les droits des presbytères légitimes, ceux des églises cathédrales, auxquels, suivant les conciles, appartient la sollicitude des âmes, le siège vacant ?
« Les hérétiques du jour ne cessent de parler des droits et des devoirs des presbytères qu'ils ont créés, et ils méconnaissent, avec une souveraine indécence, ceux qu'a créés l'Église qu'ils osent appeler leur mère et leur règle. Et quand ils n'existeraient pas ces presbytères, est-ce que le siège de Rome aurait cessé d'avoir la sollicitude de toutes les Eglises ? A lui de pourvoir aux Églises veuves. » Il suit dès lors que Primat n'est qu'un intrus. Les vicaires généraux terminent en rappelant la conversion et le repentir de Lamourettc « ce premier anneau de la chaîne dont Primat veut former le second ».
Primat s'mstalla très solennellement dans l'église Saint-Nizier (2 mars 1800), et il envoya aussitôt de nombreux exemplaires de sa Lettre pastorale.
Avec beaucoup d'habileté. Primat tente de se concilier les cœurs. Après avoir remercié des suffrages qui se sont réunis sur son nom, il explique pourquoi il a tant tardé à se rendre aux vœux de l'Église de Lyon. Il était combattu par des intérêts toujours chers, ayant contracté des obligations envers son diocèse de Cambrai. Mais des motifs supérieurs aux considérations humaines lui ont fait un devoir d'accepter la charge que Lyon lui imposait. Ne s'étant pas appelé lui-même, résister, dans les circonstances où se trouvait l'Église de Lyon, lui eût semblé une opposition à la volonté divine qui, suivant les saints docteurs, paraît évidente lorsqu'elle se déclare par le vœ^u réuni du clergé et des fidèles. D'ailleurs le diocèse de Lyon avait d'anciens droits sur lui. Le vœu du diocèse, hautement exprimé par la réunion et l'entière liberté des suffrages, est un rappel : c'est la voix de Dieu. Il obéit ; son obéissance sera l'exécution de la promesse qu'il fit aux pieds des saints autels lorsque, par l'imposition de l'évêque, il reçut le sacerdoce de Jésus-Christ.
Primat déclare en outre qu'en prenant les rênes du gouvernement il n'usurpe la place de personne, qu'il ne blesse aucun droit et aucune prétention. Le siège est vacant. Ce n'est ni l'intrigue, ni la faveur, mais le suffrage libre du clergé et des fidèles qui le lui ont
tatribué, et, en le nommant, ceux-ci ont usé d'un droit dont on ne peut les priver sans blesser gravement la discipline ecclésiastique. Ce sont les catholiques qui opèrent le schisme. Primat retourne contre eux la parole de saint Irénée : « Ils se rendent coupables d'un crime énorme ; ils déchirent, ils divisent le corps auguste de Jésus- Christ ; ils lui donnent la mort autant qu'il est en eux » ; aussi la parole de saint Cyprien : « On cesse d'être chrétien lorsqu'on ne conserve ni la charité fraternelle ni l'unité ecclésiastique. »
Non content d'aller chercher d'étranges arguments dans les Pères de l'Eglise, arguments que des catholiques auraient seuls le droit de lui opposer à lui-même. Primat invoque l'autorité de M. de Montazet « l'un des plus célèbres évêques de ce siècle », ainsi qu'il le nomme.
Le prédécesseur de M. de Marbeuf, suspect de protéger les idées jansénistes, et qui n'aimait pas s'entendre dire qu'il favorisait l'hérésie, écrivait : « Dans toutes les contestations qui s'élèvent sur les matières où l'Église n'a pas porté de jugement, dès que la doctrine et la règle des mœurs sont en sûreté, il n'est pas permis de rompre le lien de Tunité avec ceux qui ont des sentiments différents des nôtres, ni de les qualifier d'hérétiques ou de schismatiques, ni de les priver d'aucun bien que l'Église accorde à ses enfants. Passer des bornes si sagement posées, c'est troubler la paix de l'Église, c'est violer ses lois, prévenir son jugement, usurper son autorité. »
La parole de M. de Montazet est juste. Mais Primat, la citation faite, aurait dû s'efforcer de prouver : i° que l'Église n'avait porté aucun jugement sur la Constitution civile et ses fauteurs ; 2° que cette Constitution ne mettait en péril ni la doctrine, ni la règle des mœurs. Il évita de le faire, et cela pour cause.
Primat ose rappeler les noms de M. de Marbeuf et de Lamourette. « La contestation qui s'éleva de leur temps, dit-il, fut pour tous les deux une source de peines cruelles. » Et il ajoute : « J'aurais tout lieu de craindre pour eux et pour moi-même, si notre soumission à l'Église, si leurs intentions qui étaient pures, ne me rassuraient en m'édifiant. Tous deux vous prêchèrent la paix, la soumission aux puissances, selon les commandements exprès de Jésus-Christ et de ses apôtres. Tous deux, j'aime à me le persuader, ont sacrifié à la charité. Le dernier, qui fut la victime de son dévouement, vous
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laissa de plus un grand exemple de résignation et de fermeté chrétienne dans le malheur. Fidèle à ses principes, et toujours semblable à lui-même, il eût été votre guide, votre consolateur dans les temps malheureux, et ses rares talents, consacrés à la Religion, eussent jeté sur le premier siège des Gaules un éclat qui eût rejailli sur toute l'Eglise gallicane. »
L'évèque intrus de Lyon termine en recommandant aux fidèles « de s'interdire toute dénomination injurieuse envers ceux qui n'ont pas la même façon de penser ». On ne court aucun danger pour le salut, quelque parti que l'on suive, pourvu qu'on ne blesse point la charité fraternelle et que l'on soit sincèrement disposé à se soumettre au jugement de l'Église {Décision de T Université de Paris lors du grand schisme d'Occident). Quant à celui qui provoque le schisme, l'Université déclare encore dans les termes les plus formels « que celui-là est le vrai schismatique, quand même d'ailleurs il suivrait le bon parti, qui fait la scission et la rupture. De fait, il s'exclut luimême de la Communion des saints ».
Ce que surtout redoutait Primat, c'était de se voir jeter à la tête les appellations d'intrus et de schismatique. 11 ne pouvait admettre qu'on appelle intrus « celui qui, ayant réuni quinze mille suffrages, a été canoniquement ordonné et institué comme l'ont été tous les évêques des dix premiers siècles » ; aussi qu'on qualifie de schismatique « celui qui, à la face des autels, en présence du clergé et d'un grand concours de fidèles, a déclaré qu'il était inviolablement attaché à la foi de l'Église catholique, apostolique et romaine, et voulait persévérer jusqu'à la mort dans la soumission au Saint-Siège et au Pape » .
Hélas ! c'était toujours la même tactique, toujours la confusion entre les apparences et la réalité, entre le fait et le droit. On croyait ne pas se trouver hors de l'Église par cela seulement qu'on ne voulait pas en être chassé. Primat, comme ses collègues, avait les dehors d'un pasteur; il entrait dans la bergerie tenant une houlette, adoucissant sa voix, et sous l'habit même du maître du troupeau. L'Église cependant ne le connaissait pas, et le troupeau était dans l'obligation de se séparer de lui : Ille est fur et latro.
Primat se mit aussitôt à l'œuvre et déploya, il fiiut le reconnaître,
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une grande activité. Ses lettres témoignent d'un peu de joie dans le succès, mais laissent percer quelque dépit : « Si vous désirez savoir comment je suis ici, écrit-il à Grégoire, le 6 avril rSoo, je vous dirai que je n'ai que des actions de grâces à rendre à Dieu. En général, je suis vu de bon œil à ce qu'on m'assure J'irai bientôt à
Roanne, dans la semaine du Bon-Pasteur. Je me trouverai au milieu de cinquante curés que l'on peut dire d'élite. Nous mettrons en train l'élection de l'évêque pour ce nouveau diocèse \ Celui de l'Ain est dans la désolation. Écrivez au citoyen Perret, ou indiquez-moi quelqu'un qui veuille occuper le siège. Il semble que tout dépend des métropolitains : si on frappait la terre du pied, on en ferait sortir des hommes tout prêts à se dévouer. Envoyez-m'en; j'irai les installer moi-même à quel prix que ce soit Je ne sais si le citoyen
Mabille est encore à Paris. Vous m'obligeriez sensiblement en l'engageant cà revenir à mon invitation. J'ai des vues pour l'établissement d'un séminaire : j'ai besoin d'un homme de confiance qui se dévoue, comme il en a le dessein, à l'instruction de la jeunesse ^ » Hélas ! il fallut bientôt constater que les populations étaient rebelles. Primat, au retour de ses courses apostoliques à travers les montagnes du Forez, écrit (26 mai 1800) : « Les zélateurs du schisme, qui sont nos ennemis, ne gardent plus de retenue ; ils répandent des libelles contre nous ; ils envoient des émissaires dans les campagnes, des missionnaires qui mettent le trouble dans les familles. Ils chantent des Te Deuni pour le nouveau Pape ; ils viennent de lui écrire pour lui demander un archevêque de Lyon. Dans leur lettre, ils disent : Ce n'est pas assez de dire qu'on est dans la communion du Saint- Siège apostolique comme l'annonce un homme inconnu à Rome qui se dit civilement métropolitain de Lyon. Cela ne suffit pas, il faut encore prouver que Ton est en communion avec le Saint-Siège et que Ton a reçu du Saint-Père, légitimement élu, son institution 5. »
M. VerdoUin, administrateur apostolique, n'avait pas encore protesté. Il le fit, le 4 décembre 1800, par une Lettre qui devait servir
1. ... Le diocèse de la Loire : ce rêve constitutionnel ne devait pas être réalisé.