I. A sa sœur M^e Depras, 28 mars
En lui disant : « Voîlà l'emblème
De Jean-Baptiste, le penseur ;
Le silence est tout ce qu'il aime;
Mes chants troubleraient son bonheur. »
Cela dit, le serin s'envole
Et retourne dans sa prison,
Bien fier d'avoir rempli son rôle
Avec des fleurs et sans chanson.
u Vous ne me reconnaîtrez pas, peut-être, à l'amour du silence que le serin m'attribue : car ce n'était pas là autrefois un des traits de mon caractère vif et enjoué ; mais l'âge, l'expérience, les événements fâcheux, surtout ceux qui concernent la Religion, m'ont bien corrigé de mon ancienne légèreté. Sans être misanthrope, j'aime la solitude pour réfléchir plus librement sur les desseins de Dieu dans toutes les choses étranges qui se sont passées depuis vingt ans, et dans celles qui se préparent encore. Il est très rare que je sorte de la société domestique pour aller dans quelqu'autre. Si je vais à la promenade, c'est avec mes commensaux qui me reprochent souvent de parler trop peu. Je ne suis jamais plus content que dans ma chambre, où je passe habituellement la plus grande partie de la journée, et où je ne sens aucun besoin des amusements du monde. Je fais cependant les visites de politesse que le devoir exige ; mais je les restreins au pur nécessaire, et c'est pour qu'on ne s'en étonne pas et qu'on ne m'en sache pas mauvais gré que j'ai fait dire par le
serin :
« Le silence est tout ce qu'il aime. »
Le 19 avril 1808, M. Verdollin eut à Heilbronn une très grave attaque. Il en fit envoyer la nouvelle à M'- d'Hellenvilliers, le é mai, dans une lettre qu'il dicta : « Je ne puis vous laisser ignorer une terrible catastrophe que j'ai éprouvée dans ma santé. J'étais sorti, à une heure de l'après-midi, pour aller faire une promenade. A peine arrivé aux portes de la ville, je fus subitement renversé sans connaissance, sans forces et sans mouvement, par une attaque foudroyante d'apoplexie. Mes yeux s'étaient fermés et mes dents étaient très serrées. Heureusement la sentinelle me vit tomber et m'envoya tous les soldats du corps de garde et tous les citoyens qui se trou-
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valent à portée. On me releva, on m'assit sur une chaise, on m'ouvrit la bouche de vive force pour me faire avaler des gouttes d'Hofmann, on me fit respirer beaucoup de vinaigre et on m'en frotta les tempes. Ces moyens me firent recouvrer la connaissance. Sur\'int une chaise à porteurs dans laquelle on me transporta chez moi ; mais je n'étais point au terme de mes épreuves. Les personnes de la maison ont assuré que, dans le reste de la journée et la nuit qui suivit, j'eus coup sur coup plus de trente crises de convulsions... Le médecin, par son traitement, me rendit assez de présence d'esprit pour recevoir tous mes sacrements avec pleine connaissance... Mais j'ai eu pendant plus de huit jours de nouvelles crises qui m/ont entretenu dans un état de fliiblesse alarmant, et qui n'est point encore dissipé, non plus qu'une difficulté de parler que j'ai contractée... »
Les bulletins de santé furent envoyés régulièrement à Paris et à Annot.
Le 29 mai. M"'" d'Helmstadttécrit à M"''^ d'Hellenvilliers : « L'état du cher malade est tel que nous pouvons le désirer. Il a entendu la messe, pour la première fois, le jour de l'Ascension, et espère faire ses dévotions le jour de la Pentecôte. Son chagrin est que le médecin lui défend toute application et aussi le bréviaire. »
Lui-même écrit à Annot, le 18 juillet : « Depuis la Visitation de la Sainte Vierge, j'ai pu reprendre mon bréviaire ; peut-être même serai-je en état, dans le courant de la semaine prochaine, de dire ma première messe d'actions de grâces. J'aurai été trois mois bien complets sans jouir de ce bonheur. »
Une grande joie va lui être ménagée : « J'attends, dit-il, à la fin de la semaine qui commence, ou dans les premiers jours de la suivante, M. l'abbé Girard, qui me donne la grande marque d'amitié de venir me voir et de passer quelque temps avec nous. Ce sera une grande consolation pour moi de le voir et de profiter de son séjour pour arranger et disposer d'une multitude de papiers dont je suis dépositaire. »
M. Girard demeura à Heilbronn jusqu'au 26 septembre. Les deux vicaires généraux de M. de Marbeuf se quittèrent en pleurant. M. Girard avait bien laissé au malade l'espérance qu'il reviendrait au printemps. Mais celui-ci, qui ne se taisait pas illusion, se contenta de
savourer le bienfait que la Providence lui avait accordé en lui ménageant, durant deux mois et demi, la présence d'un ami et d'un frère : « J'ai reçu de lui, écrit-il à sa sœur, toutes les marques de l'amitié la plus tendre et la plus parfaite : elles ont été pour moi d'un soulagement infini. » A sa mort, il laissera à M. Girard, comme une relique, une bonbonnière d'écaillé blonde sur laquelle était le portrait de M. de Marbeuf. Il ne crut pas pouvoir témoigner sa reconnaissance d'une manière qui lui fût plus agréable « qu'en lui destinant le portrait de leur ami commun, qui fut leur insigne bienfaiteur ». M. Verdollin voulut conserver un autre portrait de l'Archevêque « précieusement jusqu'à sa mort ». Ce portrait se trouvait sur une tabatière d'agate.
Quelques jours seulement avant la mort de M. Verdollin, son hôtesse, M"'^ d'Helmstadtt envoyait à la marquise d'Hellenvilliers ce court billet pour la mettre au courant du triste état de son malade : « Il est accablé de bien des maux : asthme, scorbut, hydropisie, goutte, et il est menacé d'une nouvelle attaque d'apoplexie. Voici neuf jours qu'il a la fièvre. Ma vie se passe dans la plus grande amertume. Il nous faut résigner à la volonté de Dieu qui nous attache à la croix... Hier, il a reçu ses sacrements avec une piété d'ange. Il pratique une grande patience dans sa douloureuse position » (5 novembre 1808).
Le 13 novembre fut le jour de la mort de M. VerdoUin. M"'^ d'Helmstadtt en donne avis à Paris : « Notre respectable ami est heureux. Madame la Marquise, ou le sera promptement, car tous nos soins sont de prier pour son âme vertueuse. On ne cesse de faire offrir le Saint Sacrifice à son intention ». — « Il n'était pas entièrement persuadé de mourir. Sa nature craignait sa destruction, et il en gémissait. Cela ne l'empêcha pas d'aller dans l'hôpital des troupes françaises leur rendre des soins : il y avait alors une maladie épidémique, et il mourait beaucoup de soldats. Je ne l'ai su que dans la suite par l'admiration que l'on avait ici de ce trait héroïque. J'aurais voulu l'empêcher, et aujourd'hui je dirais presque que je me réjouis qu'il ait agi ainsi pour la gloire de Dieu » (15 novembre).
Pour l'exilé, l'hôpital des troupes françaises était encore un peu de la patrie.
Lettre-préface de S. G. Mgr Dadolle, évêque de Dijon