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I. Papiers d'Hellenvilliers

414 YVES-ALEXANDRE t)E MARBEUF

d'attendre de moi... Mais, peu importe, je vivrai plutôt de pain sec pour m'acquitter. » Elle demande qu'on lui laisse terminer ses affaires. A cette époque M"^ de Marbeuf travaillait à obtenir sa radiation de la liste des émigrés. La radiation fut accordée en mai ou juin 1800. Par l'effet de cette radiation, la comtesse rentrait dans la pleine jouissance de tous ses biens non vendus.

Cette radiation fut aussitôt le point de départ de l'insistance des créanciers, prêteurs de M. de Marbeuf, en l'espèce : M. Verdollin, M. Girard, M. Linsolas et quelques autres.

La marquise d'Hellenvilliers ayant écrit à la comtesse pour la prier d'acquitter, suivant ses promesses, les dettes de l'Archevêque, en reçut une réponse dont tous les termes seront réfutés par M. Verdollin dans le Mémoire qu'il adressa à M"''^ de Marbeuf le 15 mars

Le système de la comtesse se réduisait : i" à établir qu'elle n'était point tenue et qu'elle n'était pas dans l'intestion d'acquitter les dettes de l'Archevêque de Lyon : « De la fortune de mon mari, des dons de l'Archevêque, disait-elle, il ne me reste rien. Je ne possède aujourd'hui que l'équivalent de ma dot... ; et c'est dans cet état qu'on s'adresse à moi et qu'on prétend que, par honneur, par reconnaissance, par devoir, par justice, je ne puis me dispenser de payer les dettes de M. l'Archevêque. » M. de Marbeuf « fut l'auteur de sa ruine » en l'obligeant à émigrer. L'Archevêque d'ailleurs ne s'était-il pas engagé « à la nourrir, elle et ses enfants » ? Au lieu de cela, pour chaque somme avancée, il exigeait des billets, « assurant qu'à sa mort ces billets seraient rendus ».

2° La comtesse déclare qu'elle ne se croit tenue en rigueur qu'à payer le montant des différentes sommes qu'elle a reçues depuis 1792 et dont elle a fait des billets; mais elle pense qu'on n'a nul droit de la limiter pour le temps du paiement de ces billets et qu'on peut, à cet égard, s'en rapporter à son honnêteté.

3° Elle annonce enfin qu'elle n'écoutera rien, même pour le paiement de ces billets, qu'au préalable M. Verdollin ne lui ait rendu une reconnaissance qu'elle avait donnée à M. l'Archevêque, portant qu'elle avait reçu de lui la somme de 200.000 livres.

Comme M. Verdollin avait en mains les lettres et papiers trouvés chez l'Archevêque, il n'eut aucune peine à réduire à néant les affirmations si mal échafaudées de M""" de Marbeuf.

Quelle impression firent sur l'esprit de la comtesse les réponses victorieuses du vicaire général ? Il est difficile de le dire. Chose certaine, l'entêtement de M'"^" de Marbeuf lui tint lieu de raison ; elle essaya des moyens dilatoires, elle eut recours à des subtilités.

M. Girard écrit à M. Verdollin, le 21 octobre 1801 : « Les propositions de Madame sont vraiment inacceptables malgré le désir qu'on aurait de l'obliger par respect pour le défunt. 1° Il yen a parmi les créditeurs, qui ont un réel besoin de toucher leurs fonds, qui ne recevraient pas, dans l'intérêt à 5 °/o, une indemnité suffisante, puisque, pour se compenser de l'absence de fonds, ils sont obligés d'emprunter à 7 et 8 pour cent. J'ai reçu, il y a peu de jours, des reproches sur les délais de la débitrice, fondés sur ce motif. — 2° Le prisonnier a un besoin indispensable de sa quote-part puisqu'il a été obligé d'emprunter à son départ et que, pour finir son affaire, il lui faudra de nouveaux fonds '. — 3° La destination d'autre partie de ces fonds ne permet pas cet arrangement : le séminaire et les collèges, auxquels les prêteurs le destinent, en souffriraient véritablement. Vous, Monsieur, qui connaissez comme moi l'empressement qu'on mit à offrir au défunt le peu qui était échappé à la Révolution, vous sentirez qu'il est impossible à Madame de différer plus longtemps de tenir ses engagements. Il n'en est pas de ces prêteurs comme des gens d'affaire. Ceux-ci n'obligent pas pour le plaisir d'obliger, mais font profit de la misère d'autrui en tirant des intérêts. Ceux-là, contre leurs intérêts, mus par les sentiments les plus respectables, sont venus au secours d'une personne qui méritait bien leur affection, qui, sans eux, eût été fort embarrassée. Aux titres de la plus exacte justice, ils joignent ceux de la reconnaissance que le défunt leur avait vouée. Je m'en tiens à ces der-

I. Celui que M. Girard désigne ici sous ce terme vague aie prisonnier )), était M. Linsolas, vicaire général de Lyon. Il avait été arrêté le 8 septembre 1801, conduit à Paris par des gendarmes, enfermé dans la prison de Sainte-Pélagie où il resta près de huit mois, puis transféré dans la citadelle de Turin. Sa liberté fut sollicitée vainement par les personnages les mieux qualifiés dans l'Église et dans l'État. (Lettre de M. VerdolHn à sa sœur M"^e Depras, 15 août 1803.)

M. Linsolas avait été englobé par Fouché dans les poursuites ordonnées contre les royalistes qui travaillaient à l'exécution d'un plan de Restauration. A Lyon, Palerne de Savy, Guillon de Montléon et M. Linsolas, furent arrêtés comme correspondants de Précyet de l'agence de Bayreuth. M. Linsolas ne devait retrouver sa liberté qu'en 18 14.

niers motifs surtout à l'égard du prisonnier qui, ayant travaillé avec tant de zèle pour procurer les emprunts, qui, s'étant sacrifié luimême, mérite des égards. La compassion seule engagerait à lui fournir des secours ; comment lui refuser ce qui lui est dû lorsqu'il est réduit dans une telle position ? Madame offre une hypothèque sur ses fonds qui sont libres. Mais, son offre étant sincère, elle fera bien mieux de vendre tout de suite pour s'acquitter puisque tôt ou tard il faudrait en venir là. Car elle ne prétend pas prendre à fonds perdus à 5 pour cent. Les créanciers ne voyant rien à gagner pour elle dans ces propositions et beaucoup à perdre pour eux, ne veulent pas y consentir. Ils vous prient. Monsieur, de plaider leur cause, et vous sollicitent, par l'intérêt qu'ils ont partagé avec vous sur le sort du défunt, d'obtenir leur prompt et entier remboursement. Ils vous observent que, confident de l'emprunteur, vous ne pouvez vous dispenser de faire valoir leurs droits pour entrer dans ses sentiments. »

Dans une lettre, du 15 décembre 1 801, à la marquise d'Hellenvilliers à qui il a adressé la quittance des 200.000 livres et les billets de M"''' de Marbeuf, M. VerdoUin va jusqu'à demander qu'on intente une action judiciaire : « ... L'insuccès de tous vos sacrifices et de toutes vos négociations auprès de la mère de Laurent, son manque de parole, et le peu de gré qu'elle vous sait du consentement que vous avez donné à la liquidation si utile pour elle, vous mettent dans le cas de ne plus rien attendre de son esprit de justice, et dans la nécessité d'employer à son égard les voies de rigueur, n II plaide énergiquement pour les créanciers qui sont dans Tembarras : « Vous ne les laisserez point à la merci d'une débitrice qui s'évertue de tant de manières pour se soustraire à ses obligations ou pour ne les remplir qu'imparfaitement. Son bataillon de chicanes aura beau faire, il ne pourra réussir à prouver qu'elle ne doit rien lorsqu'on lui signifiera ses propres billets, ni la défendre contre la nécessité d'en payer le montant ; vous n'aurez qu'à laisser faire votre procureur fondé : il ne se laissera ni intimider, ni surprendre par l'astuce des conseils de la mère de Laurent... Je ferai pour votre procureur fondé un Mémoire instructif... Si le prisonnier de Sainte-Pélagie, au sort duquel vous voulez bien vous intéresser, est bientôt élargi, comme on le lui fait espérer, je vous demande pour lui la permis-

sion d'aller vous faire ses remerciements et vous présenter ses hommages. Comme il est le principal créancier et homme de beaucoup d'esprit, vous pourriez vous concerter avec lui sur cette affaire, et constituer pour votre procureur l'homme qu'il vous présenterait... »

La marquise d'Hellenvilliers cependant s'occupait activement de la radiation de M. de Marbeuf de la liste des émigrés. Cette radiation, suprême espoir des créanciers, fait l'objet des sollicitations de M. Verdollin. Il écrit le 5 août 1802 : « ... Vous ne me dites rien, dans vos dernières lettres, de la radiation du nom d'Yves-Alexandre. Vous en occupez-vous, et avez-vous l'espoir d'y parvenir ? Rien ne me paraît plus important et pour vous et pour les infortunés créanciers, dont on se joue bien inutilement et bien malhonnêtement. ^^

Avec un désintéressement digne de tout éloge, M. Verdollin avait refusé l'offre que lui faisait M"'" d'Hellenvilliers de solder sa créance ; il avait déclaré « qu'il ne voulait être payé que le dernier de tous ». Le 30 octobre, il revient sur la radiation du nom d'Yves- Alexandre : '< ... Vous en occupez-vous toujours, et espérez- vous enfin d'y parvenir bientôt ? Il me semble que la radiation d'un défunt ne devait pas éprouver de difficultés bien sérieuses, puisqu'une décision du Conseil d'État paraissait annoncer qu'elle n'en éprouverait aucune. Le créancier, qui était dans les prisons de Sainte- Pélagie, a été transféré, depuis trois mois, dans un cachot humide et malsain de la citadelle de Turin. Je viens de prendre des mesures pour lui procurer les secours dont il a le plus grand besoin. »

Au commencement de 1803, la Comtesse de Marbeuf se refuse toujours à solder les dettes de l'Archevêque. M. Verdollin écrit, le 8 janvier, à M"^'^ d'Hellenvilliers : « Il m'en a bien coûté, Madame la Marquise, pour être aussi longtemps sans vous écrire; mais j'attendais, pour le faire, une lettre de Lyon, en réponse à deux de mes lettres dans lesquelles je demandais si les créanciers seraient disposés à recevoir, en paiement, les billets de M-^^de Marbeuf dont vous leur feriez la cession en leur donnant tout pouvoir de poursuivre le recouvrement des sommes y exprimées. Mon correspondant s'excuse de n'avoir pu répondre à cet article de mes lettres. Il m'en donne deux raisons. La première est qu'il attendait que je lui donnasse la nouvelle de la radiation du cher défunt sans laquelle les créanciers

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ne pourraient faire valoir ces billets en justice ; la seconde est qu'on lui avait donné des espérances, qui ne se sont pas réalisées, sur l'élargissement du principal créancier (M. Linsolas) qui a été transféré, depuis le 6 mars, des prisons de Sainte-Pélagie à la citadelle de Turin, et avec lequel il aurait voulu pouvoir se concerter avant de me répondre. Mais, ne le pouvant pas, mon correspondant pense que tous les créanciers feront d'autant moins de difficultés d'accepter ces billets qu'ils sont tous bien convaincus qu'ils ne peuvent rien attendre de M"'^ de Marbeuf et encore moins de son frère, tant qu'ils n'auront pas les moyens de faire valoir leurs droits en justice.

Tout dépend donc de la radiation du respectable défunt Si. pour

mettre un terme à ces longueurs qui désolent les pauvres créanciers et qui me chagrinent pour eux, il faut fiùre quelque sacrifice d'argent, je consens de grand cœur à le supporter en entier sur la créance personnelle que j'ai à exiger. Car je souffre trop de voir souffrir, depuis quatre ans, les généreux amis qui ont été si empressés à obliger le cher défunt, et sans les secours desquels il eût éprouvé toutes les amertumes de la plus grande détresse. D'ailleurs, le danger de mort que j'ai couru, il y a six mois, peut renaître encore, et ce serait une grande peine pour moi de n'avoir pu remplir, de mon vivant, les intentions de mon illustre bienfliiteur envers les créanciers qui lui ont donné les preuves les plus touchantes de leur zèle et de leur attachement. Je vous conjure donc, par tout l'intérêt que vous prenez à la mémoire de votre respectable frère, de faire presser la radiation de son nom sur la fatale liste '... '•

Le 30 mars 1803, M. VerdoUin annonce à M"'^ d'Hellenvilliers que M. l'abbé Girard va se rendre à Paris. Il l'accrédite auprès de la marquise en lui rappelant avec quel dévouement M. Girard est venu en aide à son archevêque. L'abbé Verdollin « s'en rapporte,

I. Dans une lettre à sa sœur M^e Depras, d'Annot, du 22 juin, M. Verdollin parle de la maladie qui l'a saisi le 20 mai. Il la qualifie de fièvre bilieuse, et avoue avoir été entre la vie et la mort. Il reçut tous les sacrements. Il avait, k ce moment, pour commensal, un saint prélat, Mgr Asseline. Grand nombre d'ecclésiastiques se succédèrent nuit et jour pour lui rendre tous les services de la charité la plus méritoire. Après qu'il fut entré en convalescence, il quitta Hidelsheim pour Bichofi;sheim en Souabe, sur l'invitation de M. et de M"ie d'Helmstadtt, de la famille de Montmorency. C'étaient d'anciens amis qui l'avaient comblé jadis à Paris des marques de leur bonté.

avec la plus grande confiance, à l'esprit de sagesse et de justice de M"'^' d'Hellenvilliers pour tous les arrangements qu'elle prendra avec M. Girard, relativement aux intérêts des créanciers dont il est le représentant. Il parle de M'"'^ de Marbeuf avec un sentiment de pitié tout rempli de délicatesse : « La mère de Laurent voit mal ses intérêts et ceux de ses enfants, et je crains bien, pour elle et pour eux, qu'en retenant injustement, pour ne pas diminuer la fortune qui lui reste, le bien des créanciers, elle n'y laisse une rouille dévorante qui finira par la consumer tout entière. Tenez pour certain que vous lui rendrez un grand service, et à ses enfants que vous aimez, si vous pouvez la forcera être juste. Malgré tous ses torts, je m'intéresse toujours à son sort et à celui de son intéressante famille. Mais je m'attriste pour eux sur l'avenir si leur nom et leur héritage demeurent entachés de quelque injustice. »

Une autre lettre, du 5 juillet, toujours à«M'"^ d'Hellenvilliers, met au courant des négociations fort épineuses qui eurent lieu entre M'"'^ de Marbeuf et M. l'abbé Girard. Après avoir remercié la marquise qui venait de lui envoyer son portrait sur une tabatière rouge, M. VerdoUin traite de l'affaire qui lui tient le plus au cœur : « J'ai encore un remerciement ci vous faire de la bonté que vous avez eue de remettre à M. l'abbé Girard les billets et obligations de Madame de Marbeuf qui dit — à ce qu'on me m.arque — qu'avant de payer, elle veut qu'on lui prouve qu'elle doit, et qui exige qu'on lui montre toutes les pièces originales. M. l'abbé Girard pourra aisément la satisfaire, non seulement en lui présentant ses papiers, billets et obligations, mais encore le testament et les autres écrits de M. l'Archevêque, ses propres lettres à M. l'Archevêque et à moi. J'envoie toutes ces pièces en original à M. Girard pour qu'il ne laisse rien à désirer à Madame de Marbeuf de tout ce qui peut la convaincre de ses obligations et de la nécessité de les- remplir, en traitant l'afîaire à l'amiable. Car il est véritablement désirable, autant et plus pour elle que pour les créanciers, que cette affaire se termine sans éclat. Je vois même avec autant de surprise que de peine que M""*" de Marbeuf ne le sente pas, et qu'elle ait eu l'impudence, non seulement de renouveler par elle-même et par l'organe de M. l'abbé H., son conseil, toutes les allégations injurieuses et calomnieuses

qu'elle avait accumulées contre la mémoire de M. l'Archevêque dans cette fameuse lettre qu'elle vous écrivit et dont j'ai fait une analyse et une justice complète dans le Mémoire d'observations que je lui adressai, le 15 mars 1801 ; mais encore qu'elle ait imaginé depuis de répandre des calomnies aussi absurdes et destituées de fondement contre les créanciers eux-mêmes, et de faire menacer M. l'abbé Girard, leur représentant, de le faire arrêter par la police. J'avoue que je rougis, pour M"''^ de Marbeuf, de lui voir employer des moyens si indignes d'elle pour se soustraire au paiement de ses dettes les plus légitimes ; mais, malgré de si grands torts de sa part, j'applaudis de tout cœur à la conduite ferme et sage de M. l'abbé Girard qui, sans se laisser intimider par les menaces, ni aigrir par les mauvais procédés de M'"'^ de Marbeuf, s'abstient de parler des preuves péremptoires qu'il a dans les mains pour confondre toutes ces odieuses calomnies, et qui ménage la réputation de M'"'' de Marbeuf pour l'amener à des voies de conciliation et de justice qui lui seraient aussi honorables

que profitables Et si M'^'*' de Marbeuf persiste à se refuser à toutes

les mesures pacifiques, dans lesquelles il s'est renfermé jusqu'à présent, comme elle s'est refusée à toutes vos représentations, à toutes vos instances, aux promesses même les plus formelles qu'elle vous avait faites, elle ne pourra s'imputer qu'à elle-même les fâcheuses suites qui pourront résulter de la publicité qu'elle donne elle-même à ses injustes prétentions et aux mauvais moyens qu'elle emploiera pour les soutenir. Ce qu'il y a de certain, c'est que M. l'abbé Girard soutiendra, par les preuves les plus victorieuses, l'honneur du nom de Marbeuf dans la personne de M. l'Archevêque, et qu'il fera tout ce qui sera en lui pour écarter toutes les discussions inconsidérées par lesquelles Madame de Marbeuf pourrait l'obscurcir en sa personne. »

M""® de Marbeuf exigea qu'on lui remît l'acte testamentaire de l'Archevêque de Lyon et toutes les lettres qu'elle avait écrites au Prélat. Dans une lettre du 20 décembre 1803, M- Verdollin annonce que la tante de l'Archevêque a fini par céder, se contentant toutefois de payer 23.600 livres, somme accusée par ses billets. La marquise d'Hellenvilliers paya le reste en envoyant, dans la suite, à M. Verdollin ce que représentait sa créance, c'est-à-dire 8.000 livres.

La comtesse de Marbeuf, durant cette négociation, manqua totale-

mtnt de grandeur d'âme, et le souci de son avenir lui fît par trop oublier les générosités de TArchevcque à son égard. N'étaient-ce pas les dons de M. de Marbeuf qui avaient suppléé à l'insuffisance de sa dot pour payer en totalité les terres de Nogentel et de Cussy ? Ce qui restait de ces deux terres n'était-il pas la preuve durable de la générosité du Prélat ? Et cette maison de la rue de Grenelle entièrement payée des deniers de l'Archevêque et dont M"''^ de Marbeuf jouissait paisiblement, depuis l'émigration, avait-elle cessé d'être le fruit de ses libéralités ? Et tous les meubles de l'Archevêque qui étaient considérables et qui, au sortir de la feuille des bénéfices, avaient été accumulés dans cette maison ? Et sa bibliothèque, dont M"'^ de Marbeuf avait reçu le don par un écrit de l'Archevêque, lequel lui avait été remis aussitôt après la mort? Pouvait-elle oublier toutes ces largesses ?

Reconnaissant de ce que le gouverneur de la Corse avait fait pour lui et les siens. Napoléon Bonaparte eut pour M""^ de Marbeuf, veuve du gouverneur, des attentions signalées. Il s'occupa de pousser rapidement aux plus hauts grades militaires le fils de la comtesse, Laurent de Marbeuf, à qui il ménagea une riche alliance en la personne de M"*-" Delglat, de famille lyonnaise ; il envoya à la jeune épousée une magnifique rivière de diamants.

Laurent de Marbeuf fit la campagne de Russie avec le grade de colonel. Il ne devait pas en revenir, tué qu'il fut, disent les traditions de famille, à Smolensk.

Alexandrine de Marbeuf épousa Louis- Alexandre de Valons, comte d'Ambrugeac, pair de France, lieutenant général des armées du Roi,' grand croix de l'Ordre de Saint-Louis.

Après la mort de Laurent, la comtesse de Marbeuf se retira au couvent du Sacré-Cœur de Paris auprès de M""^ Barat. Elle y vécut jusqu'au printemps de 1839. On dit qu'elle ne se consola jamais d'avoir, par ambition maternelle, décidé le départ de son fils Laurent pour la Russie où il devait trouver la mort.

Déchargé par la signature du Concordat de ses fonctions d'Administrateur apostolique de Lyon et d'Autun, M. Verdollin continua à demeurer, hors des frontières, chez ses amis d'Helmstadtt.

Dans une lettre à sa sœur, M""^ Depras, il donne les raisons qui le

déterminèrent à ne pas revenir en France : « Si vous saviez comme moi, dit-il, tout ce qui s'est passé et tout ce qui se passe relativement à notre sainte Religion, et avec quel succès le démon travaille à la destruction totale de la catholicité en France ; si vous connaissiez, comme je les connais, les regrets amers d'une infinité de bons prêtres qui sont rentrés depuis deux ou trois ans, dans l'espoir de travailler librement et utilement au rétablissement de la Religion, et qui se trouvent déchus de leurs espérances par les entraves de toute sorte dont ils sont environnés dans l'exercice de leur ministère ; si vous pouviez être instruite, comme je le suis, des aveux de plusieurs ecclésiastiques marquants, autrefois mes amis, qui, séduits par de trompeuses apparences, ont engagé beaucoup de prêtres émigrés à rentrer, et qui reconnaissent aujourd'hui qu'ils ont été bien trompés, qui écrivent à ceux qui sont encore chez l'étranger pour les détourner de quitter leurs asiles, et qui leur donnent les nouvelles les plus affligeantes sur l'état présent et futur de la Religion ; si je pouvais vous instruire en détail de la persécution dirigée contre tous les membres de l'administration apostolique dont j'ai été le chef, dont l'un est détenu prisonnier depuis plus de trois ans, dont un autre a été relégué depuis peu dans un autre département et mis sous la surveillance du Préfet ', dont les autres, quoiqu'ils n'occupent aucune place ecclésiastique, qu'ils ne travaillent point dans le ministère et qu'ils ne se mêlent de rien, sont cependant en butte à la malveillance et à des avanies fréquentes, vous seriez bien convaincue que si j'étais auprès de vous, quand même je me réduirais à la nullité la plus absolue, je n'y serais point à l'abri de l'active persécution qui s'exerce non seulement contre mes respectables collègues, mais

I. ... M. l'abbé Huot de Villers. M. Verdollin fera son éloge dans une lettre du 3 juin 1807, adressée à M^e d'Hellenvilliers : « Je crois devoir vous faire connaître M. l'abbé de Villers qui est maintenant dans la communauté de Saint-Sulpice et qui travaille avec distinction dans cette paroisse. C'est un homme de Dieu, un véritable apôtre, qui était grand vicaire d'Yves-Alexandre et qui, après sa mort, a été mon coadministrateur dans le gouvernement de son diocèse. Il me serait difficile de vous donner une idée de tout le bien qu'il a fait à Lyon, du zèle et des talents qu'il a déployés, des persécutions qu'il y a essuyées et des dangers qu'il y a courus. Yves-Alexandre m'avait souvent remercié de le lui avoir fait connaître et de l'avoir engagé à le mettre au nombre de ses coopérateurs... » — Après M. Linsolas, M. Huot de Villers fut le personnage le plus en butte aux tracasseries du gouvernement.

encore contre une infinité de bons prêtres qui ne croient pas pouvoir adopter les nouveaux principes du jour et se réconcilier avec le

schisme Ma vieillesse est honorable et avancée. C'est pour ne pas

faire un serment schismatique et conserver ma foi pure et entière que j'ai préféré, par la grâce de Dieu, les rigueurs d'un exil qui dure depuis treize ans cà la douceur de vivre dans ma patrie au milieu des miens, à l'avantage de sauver du naufrage une partie de mon ancienne fortune et d'en réparer les brèches par quelqu'une des nouvelles places que j'aurais pu aisément obtenir. N'ayant vraisemblablement que peu de temps à vivre encore, pourrais- je me déterminer à perdre le fruit de tous les sacrifices que j'ai faits jusqu'à ce jour en m'abaissant jusqu'à foire des promesses et serments nouveaux que je regarde comme illicites et qui répugnent à ma conscience... » (20 mai 1805).

Le Saint-Siège connaissait la fermeté de la conduite et des principes de M. VerdoUin, et il l'avait approuvée. Dans le commencement de son administration, M. Verdollin avait exposé à celui des cardinaux qui avait la plus grande part à la confiance du Saint-Siège , les motifs qui l'empêchaient de rentrer en France, quoique sa présence dût aplanir bien des difficultés. Le cardinal approuva formellement ces motifs « auxquels, ajoute M. Verdollin, l'état présent des choses donne encore plus de poids qu'ils n'en avaient alors «(20 mai

Quelques mois auparavant, le cardinal Antonelli, au nom de sa Sainteté Pie VII, avait fait offrir à M. Verdollin la place de Vicaire apostolique en Suède. Il dut refuser : « L'ignorance entière où je suis de la langue allemande m'a obligé, dit-il, d'écrire à son Éminence que, pour cette raison, je ne pouvais convenir à la place honorable qu'elle daignait m'offrir. Je crois d'ailleurs que, vu le grand travail qu'exige cette place, mon âge avancé, mes infirmités, l'affaiblissement sensible de mes forces physiques et l'âpreté du climat de Suède, je n'aurais pas résisté longtemps à la fatigue de mes fonctions, et que j'aurais succombé sous le fardeau si j'en avais été chargé. M. le Cardinal a trouvé ces raisons fort justes et n'a point insisté pour que je l'acceptasse... Il s'est borné à me prier de choi-

sir moi-même, parmi les bons ecclésiastiques de ma connaissance, un sujet qui soit en état de bien remplir les devoirs de cette place, et de le lui indiquer pour qu'il le présente au Pape. Je le cherche, mais je ne l'ai pas encore trouvé, et je ne suis pas sûr de réussir dans mes recherches ' . . . »

Dans une lettre du 7 juillet 1806, M. Verdollin, « pour sa chère sœur » qui est à Annot (Basses-Alpes), consent à tracer son portrait de vieillard, et cela à l'occasion d'une surprise gracieuse que lui fit son hôtesse. M™'' d'Helmstadtt, le jour de saint Jean-Baptiste son patron : « Ma respectable hôtesse, voulant me donner une petite fête, pria à dîner mon médecin qui m'aime beaucoup, et deux dames de la ville qui me témoignent beaucoup d'intérêt. Pendant le dîner on m'apporta un grand cornet à papier d'où sortait un bouquet de pensées. On me pria d'ouvrir doucement le cornet, et il en sortit un joli serin ou canari qui semblait m'apporter ce bouquet. Cette invention ingénieuse me parut fort aimable, ainsi qu'à tous les convives, et nous en parlâmes beaucoup pendant le dîner qui fut très agréable et fort gai. J'avais reçu dans la matinée deux autres bouquets ; l'un était un pot de très beaux œillets, Tautre un très beau bouquet de roses blanches. Je fis hommage de toutes ces fleurs à mon hôtesse qui les aime beaucoup, et quoique je n'aie jamais eu le talent, ni le goût, ni l'habitude de faire des vers, il me vint en pensée, sur le soir, d'en faire quelques-uns sur le bouquet du serin. Voici ceux que mon imagination me suggéra. Je les récitai le soir à mon hôtesse qui voulut les avoir par écrit, et qui en a donné des copies à plusieurs personnes qui les ont jugés avec la même indulgence qu'elle.

Pour bien chanter le jour de fête De Jean-Baptiste Verdollin, D'Helmstadtt choisit pour interprète La douce voix de son serin.

L'oiseau, charmant dans ses idées, Au lieu de sons mélodieux, Cueillit un bouquet de pensées, Et vint le mettre sous ses yeux.

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