CHAPITRE VI
LES ASSEMBLÉES BAILLIAGERES DU CLERGÉ DE LYON
Fureur de Necker provoquée par le Mandement de l'archevêque. — Assemblées bailliagères : réunion première des trois ordres. — Le clergé dans la chapelle des Pénitents du Gonfalon; assemblées secrètes chez les missionnaires de Saint- Joseph. — Nomination du secrétaire. M. Charrier de la Roche. MM. de RuUy et de Villers. M. de Salicis, curé de Vaise. — Violents débats. — Nomination des scrutateurs. — L'acte de renonciation du clergé à ses privilèges : protestations des vicaires généraux. — Rédaction des Cahiers : efforts pour les améliorer. — Les curés réclament le droit de choisir leurs vicaires ; le curé de Maysilh'. — MM. Bonnaud et de Villers contraints de quitter l'assemblée. — MM. Gazaniol et de Castellas s'efforcent de calmer les esprits. — Deux membres sont envoyés pour ramener les vicaires généraux. Nomination des députés. — Visite des députés de la noblesse. — Nouveau vacarme. — La question du casuel. — Séance de clôture. Les Cahiers du clergé. — Liste des députés ecclésiastiques du diocèse aux États généraux.
Le Mandement de M. de Marbeuf ne souleva pas des colères seulement à Lyon. Necker en fut on ne peut plus irrité. Redoutant l'ascendant de la confiance dont le Roi honorait le Ministre de la feuille, il travaillait depuis longtemps à l'éloigner de la Cour. L'occasion lui ayant paru favorable, il dénonça au Roi le Mandement de l'archevêque de Lyon, comme plus propre à exciter les troubles qu'à les empêcher. Averti de cette manœuvre, M. de Marbeuf se contenta de remettre à Louis XVI un exemplaire de son Mandement. Le Roi l'ayant lu très attentivement, n'y trouva que le langage d'un bon pasteur et d'un sujet fidèle. La dénonciation demeura donc sans effet; M. de Marbeuf continua ses fonctions.
D'autre part, à Lyon, se manifestait une grande effervescence à cause de la réunion des assemblées bailliagères d'où sortirent les députés aux États généraux.
LES ASSEMBLÉES BAILLI AGERES DU CLERGÉ DE LYO\ 59
La première séance générale des trois ordres, clergé^ noblesse et tiers état eut lieu dans l'église de Saint-Bonaventure, le 14 mars. Elle fut marquée par un pénible incident. Le doyen des comtes de Lyon, M. de Castellas, venait de terminer sa harangue, lorsque, sous prétexte qu'il n'avait pas dit tout ce qu'il fallait dire et au mépris de tout décorum, Souchon, curé de Sainte-Foy TArgentière, fougueux janséniste, escalada la chaire et prit vivement la parole. A trois reprises un huissier le pria de descendre; le curé tint bon. Il résista même au chevalier du guet qu'on était allé quérir, en toute hâte, et qui le menaça de la prison. Souchon déclara qu'il ne descendrait que « quand on l'emporterait à quatre ». On dut céder pour ne pas aggraver le scandale : l'énergumène fut applaudi à tout rompre par les représentants du tiers état.
Après l'appel nominal, chaque Ordre se retira dans les locaux qui lui avaient été assignés.
Le clergé tint ses séances dans la chapelle des Pénitents du Gonfalon sous la présidence de M. de Castellas, doyen du Chapitre. La nomination du secrétaire partagea aussitôt le clergé en deux camps de force inégale et accusa très nettement la tendance des curés, bien décidés à dominer, par la raison du nombre, les chanoines et les hauts bénéficiaires. Les curés se réunirent d'ailleurs en assemblées secrètes, chez les missionnaires de Saint-Joseph ; on vit par la suite que leurs motions et leurs votes avaient été réglés d'avance. Les chanoines demandaient que le secrétaire fût pris dans leurs rangs; les curés voulurent un des leurs. Quand ces derniers eurent fait sortir de l'urne le nom de M. Derue, curé de Charly, les chanoines firent opposition et déclarèrent que la nomination ayant été irrégulière, le secrétaire ne pouvait être que provisoire. Ce fut la première escarmouche.
Dans la séance du lundi matin, 16 mars, on procéda à la vérification de la qualité des membres et de la légitimité de leur procuration. Lors de la visite qu'il fit au Clergé, en séance, le président du tiers état, prononça un discours blessant pour les chanoines et en tout favorable au clergé de second ordre. Quand le président du Tiers eut été reconduit, M. Charrier de la Roche, curé d'Ainay, donna lecture d'un acte de renonciation du clergé à ses privilèges pécuniaires :
les curés applaudirent avec frénésie, les chanoines se déclarèrent très mécontents. En leur nom, le comte de RuUy éleva une vigoureuse protestation. Le Président s'employa à ramener tout le monde au calme et déclara en outre qu'il consignerait le lendemain, à la porte, tout ecclésiastique qui se permettrait de venir à la séance en habit court et de couleur.
L'agitation reprit dès l'ouverture de la séance du soir. M. de Villers, vicaire général, chargé de la procuration des Carmélites, entra en conflit avec M. de la Chapelle, syndic du clergé. Ce dernier soutenait que M. de Villers pouvait voter en tant que procureur; mais qu'il ne posséderait pas une autre voix comme prébende. Si l'opinion du syndic avait prévalu, on eût éloigné de l'assemblée près de la moitié des ecclésiastiques qui n'étaient pas curés : huit chanoines du Chapitre de Saint-Just notamment se trouvaient de ce chef évincés. M. de Castellas leva la séance et appela les deux adversaires en conciliation à son hôtel.
Il est à croire que ceux-ci ne retirèrent rien de leurs prétentions, car le lendemain, 17 mars, le lieutenant général intervint. La sentence qu'il prononça reconnut aux prébendes le droit de suffrage. Battus sur ce point, les curés maintinrent la nomination du curé de Charly en quahté de secrétaire. Pour ne pas rester en retard, les chanoines déclarèrent que le procès-verbal de la séance de la veille était fort mal rédigé; le comte de RuUy, ayant protesté plus véhémentement que les autres, fut pris à partie par le curé de Vaise, M. de Salicis. « Il serait bien temps, M. le comte, dit-il, de mettre fin aux injures dont vous accablez tout le monde, dans l'assemblée. Vous avez donné hier un démenti à M. le Président au sujet de l'acte de renonciation; vous avez insulté M. Charrier de la Roche qui l'avait composé, vous insultez actuellement M. le secrétaire et tous les curés, ses confrères. Quand vous plaira-t-il de cesser de nous troubler? » — Très maître de lui, M. de Rully répondit qu'il n'avait jamais prétendu, devant qui que ce soit, que M. le curé de Charly ne sût ni lire ni écrire ; il n'en restait pas moins convaincu que le secrétaire n'était pas à la hauteur de la tâche qu'on voulait lui réserver. M. de la Chapelle ayant proposé de donner au secrétaire, des adjoints qui laidassent dans son labeur, M. de Rully répliqua : « Vous convenez donc. Monsieur, que M. le curé de
LES ASSEMBLÉES BAILLIAGÉRES DU CLERGE DE LYON 6l
Charly n'est pas capable de rédiger ses actes ?» — « Je n'en conviens pas, reprit M. de la Chapelle; mais je prétends que des lumières rassemblées donnent un plus grand jour. » — M. le Comte de Rully : « Et vous, M. le syndic du clergé, avez-vous des adjoints? Que diriez-vous si on vous en donnait dans votre charge? » — M. de la Chapelle : « Je n'ai pas d'adjoints, et je ne trouverais pas mauvais qu'on m'en donnât; car je vous le déclare, M. le Comte, dans l'exercice de ma charge, je ne fais rien sans le montrer à trois ou quatre de mes collègues dans le bureau diocésain, et je ne crains pas, dans l'occasion, de consulter des gens d'affaires ». — M. le Comte de Rully : « Et vous faites fort bien ». La passe d'armes se termina par ce malicieux coup de pointe. M. de la Chapelle se tut, et des adjoints furent nommés.
Le secrétaire, qui n'avait pas été heureux en rédigeant son procèsverbal, commit bientôt une autre maladresse en s'installant sur un fauteuil à côté du Président. M. de Villers fit remarquer que la différence entre le Président et le secrétaire n'était pas suffisamment accusée. On crut voir dans la réflexion du vicaire général une preuve d'hostilité visible à l'égard des curés, et il s'ensuivit un vrai tumulte. Car les curés gardaient rancune à M. de Villers d'une parole malheureuse qu'on l'accusait, à tort ou à raison, d'avoir prononcée. Interrogé si Mgr l'archevêque ne viendrait pas de Paris pour assister à l'assemblée du clergé, il aurait répondu : « Qu'a à faire l'Archevêque de venir présider un tas de curés? ». M. de Villers était très jeune : peutêtre prêtait-on un peu trop à sa jeunesse. Il eut toutefois le bon esprit de dire à M. le Curé de Charly « qu'en faisant une remarque, au sujet du fauteuil, il n'avait jamais eu l'intention d'offenser le secrétaire ».
Pressé par l'assemblée de communiquer le texte du discours qu'il devait prononcer en rendant au Tiers la visite que ce Corps avait faite au clergé, M. le Comte de Poix s'y refusa et dit avec finesse « que s'il acceptait de faire la lecture demandée, le clergé perdrait la ressource de désavouer son orateur s'il lui échappait quelque chose qui parût désagréable ».
La séance du soir fut consacrée à la nomination des scrutateurs. Les noms qui sortirent des urnes étaient ceux de MM. de Clugny de
Thénissey, grand custode; de M. Charrier de la Roche;, prévôt-curé d'Ainay, et de M. Flachat, curé de Saint-Chamond. L'influence des curés se révélait, une fois de plus, prépondérante. Il y eut même une si grande ressemblance entre la plupart des billets déposés dans les urnes, que M. de Boissieu ne put s'empêcher de dire : « Que venons-nous faire ici? Toutes les délibérations sont prises et les nominations faites avant que nous arrivions. » Dans le désir de pacifier les esprits, M. le Président, en annonçant pour le lendemain la nomination des douze commissaires, proposa d'en prendre six parmi les curés et les six autres parmi ceux qui ne seraient pas curés. Un toile général accueillit la motion, et les curés prétendirent qu'on ne s'appliquait qu'à gêner leur droit.
Il fallut céder. Aussi à l'ouverture de la sixième séance, celle du mercredi matin, i8, le Président dut déclarer que l'on nommerait ensemble les douze scrutateurs sans tenir compte du mode préconisé la veille. On commença la lecture des listes qui sortirent des urnes, et il fut visible encore que tous les curés s'étaient concertés : leurs listes se ressemblaient pour les noms qu'elles désignèrent, et même pour l'ordre de ces noms.
Les Commissaires furent proclamés dans la séance du soir. C'étaient : M. le comte de Clugny ; MM. Charrier de la Roche, curé d'Ainay; Flachat, curé de Saint-Chamond; Giraud, curé de Chaponost; Mayet, curé de Rochetaillée ; Chazelle, curé du Boisd'Oingt; Lambert, curé de Souzy; Seguin, curé de Maysilly ; M. de la Chapelle, syndic; M. Gentil, supérieur des missionnaires de Saint-Joseph; M. Jacquet, chevalier de Saint-Jean; le R. P. Prélat, carme des Terreaux.
Les curés l'emportaient donc et de beaucoup : ils eurent désormais la certitude de gagner le plus grand nombre des sièges lors de la désignation des députés aux États généraux.
Les esprits demeuraient toujours très surexcités. On le vit clairement à la séance du jeudi 19. Lorsque le Président eut donné lecture de l'acte de renonciation du clergé à ses bénéfices pécuniaires, MM. de Villers et de Castillon, vicaires généraux, protestèrent. M. de Castillon se leva même de sa place et cria « tant qu'il avait de voix » que l'acte était rédigé ^( à faire horreur », « qu'il n'avait pas
LES ASSEMBLÉES BAILLI AGE RES DU CLERGE DE LYON 63
de sens commun ». Comme on lui représentait que c'était là « un iniprouiptii de M. Charrier de la Roche », il répliqua vivement f< que V impromptu avait été fait à loisir ».
Il faut avouer que la personne de M. Charrier de la Roche déplaisait à l'autorité. Ancien vicaire général de M. de Montazet, M. Charrier de la Roche, fortement soupçonné d'attaches jansénistes, montrait moins que de la bienveillance au régime nouveau qui l'avait tenu dans l'ombre. M. de Villers fit remarquer que l'acte de renonciation attribuait à tort la présidence de l'Assemblée au Doyen des Comtes ; puis, sortant de sa place, il arracha le papier des mains du Président et le porta à M. Bonnaud déclarant « qu'il fallait protester au nom de l'Archevêque ». Heureusement M. Charrier de la Roche se trouvait absent de l'assemblée. Le Président annonça que l'acte serait corrigé.
Tout le monde sentait qu'il fallait faire des sacrifices; mais il fut dur pour les chanoines de voir exiger, par les curés qui n'avaient rien à perdre, des abandons souverainement pénibles : il convenait d'y mettre au moins des formes et de la modération. Dans son discours au Tiers État, le comte de Poix sut dire avec dignité : « Si le bonheur de la Nation doit être le prix de nos sacrifices, il nous tarde de les consommer, et ce seul espoir sufiit pour notre récompense... Les privilèges sont des abus quand il existe une Constitution ; avant qu'elle existe, les privilèges sont des barrières utiles contre les invasions du pouvoir. »
Les séances des jeudi 26 et vendredi 27 mars comptent parmi les plus agitées. Durant la lecture des Cahiers, MM. Bonnaud et de Villers ne se lassèrent pas de protester : ils discutaient chacun des mots qu'avait employés M. de la Chapelle.
M. Bonnaud voulait qu'on mît en tête des doléances « que la religion catholique, apostolique et romaine serait l'unique religion de l'État ».
A l'article Constitution, il refusa d'admettre « qu'aucune loi ne pût être promulguée sans le consentement des États généraux parce que, disait-il, ce serait restreindre l'autorité monarchique ». MM. Charrier de la Roche et de la Chapelle donnèrent la réplique.
L'article concernant la liberté de la presse ne plut ni à M, de Vil-
lers ni à M. Bonnaud : tous les deux protestèrent. A son tour, M. Gazaniol, vicaire général et supérieur du séminaire, refusa d'accepter l'article qui soumettait les communautés, hôpitaux, séminaires, collèges, à l'obligation de rendre des comptes aux Etats provinciaux.
A l'ouverture de la séance du soir, M. Daudet^ supérieur de Saint- Lazare, soutenu par MM. Bonnaud, Flachat et Jacquet, ce dernier chevalier de Saint-Jean, demanda au Président acte de l'opposition qu'il faisait au texte de l'article concernant la Constitution. Tous ensemble déclarèrent qu'ils écriraient au ministre pour exprimer leur désaveu formel.
Une querelle s'éleva au sujet de l'article qui demandait pour les curés le droit de choisir leurs vicaires. M, Bonnaud expliqua avec une très grande modération « qu'il ne prétendait pas attaquer le droit des curés sur ce terrain » ; mais il crut devoir dire « que si on connaissait le caractère de Monseigneur l'Archevêque de Lyon, jamais on ne consentirait à formuler une semblable demande ; que l'Archevêque était dans la meilleure intention de vivre en parfaite harmonie avec ses chers coopérateurs; qu'il convenait dès lors de réser\'er une telle demande pour le temps où l'Archevêque serait dans son diocèse, ou de la présenter au premier concile provincial; que si on persistait à maintenir l'article, il protesterait et écrirait aussitôt à l'Archevêque pour lui signaler qu'une atteinte avait été portée à ses droits et à son autorité ».
Au nom de l'opposition qu'il incarnait et dirigeait, M. Charrier de la Roche répliqua et essaya de montrer l'inconvénient qu'il y avait à donner aux curés des vicaires avec lesquels ils ne sympathisaient pas. Il prétendit que la juridiction épiscopale ne se trouvait pas lésée puisque les vicaires ne seraient pris que sur la liste qu'approuverait l'Archevêque. M. de Castillon soutint M. Bonnaud, et le débat prit bientôt un caractère de violence aiguë. Ne proposat-onpas d'appeler les vicaires à l'assemblée pour leur demander « s'ils aimeraient mieux dépendre de MM. les curés ou de leur évêque? » Un membre insinua que si les vicaires n'étaient pas satisfaits, ils n'auraient qu'à quitter leurs curés. A un autre qui observait assez judicieusement « que les curés en arriveraient à s'enlever mutuel-
LKS ASSEMBLÉES BAILLIAGÈRES DU CLERGÉ DE LYON 65
lement leurs vicaires », on riposta que MM. les curés savaient trop ce qu'ils se devaient les uns aux autres. M. Bonnaud intervint : « Croyez-vous, Messieurs, dit-il, que votre demande s'accorde avec la promesse que vous avez faite dans votre ordination de porter, toute votre vie, respect et obéissance à votre évêque et à ses successeurs ? » L'opposition ne se tint pas pour battue ; elle répondit : « Que l'obéissance ne pouvait aller jusqu'au sacrifice de ce qui constituait un droit. « Prenant la parole, le curé de Maysilly osa prétendre « que les curés avaient autant de droits de choisir leurs vicaires que les évêques leurs grands vicaires, et que les évêques agissaient souvent plus mal envers MM. les vicaires, que MM. les curés ne pourraient le faire ». A l'appui de son dire, il cita le cas d'un vicaire à qui l'Archevêque venait de retirer ses pouvoirs. M. Bonnaud répliqua qu' « en l'espèce il ne se croyait pas obligé de donner les raisons qui avaient motivé la décision du Conseil ; que ces raisons il les donnerait en particulier à qui les demanderait sous la promesse de garder le secret. » Mais le curé de Maysilly s'échauffa : « Qui ètes-vous, MM. les grands vicaires, cria-t-il insolemment? Qui êtes-vous ? Rien. Moi je suis curé; on ne peut effacer mon titre. Et vous, Messieurs, qui faites si fort les importants, un trait de plume peut effacer le vôtre. Aujourd'hui vous êtes quelque chose et, demain, vous ne serez rien ». M. Bonnaud sut se dominer au point de ne pas relever l'odieux d'une telle grossièreté. A la séance du soir, les vicaires généraux arrivèrent en retard. Ils n'avaient pu complètement s'entendre avec le syndic sur la forme à donner aux articles controversés, si bien que, lorsque ces articles vinrent en lecture, MM. de Villers et Bonnaud renouvelèrent leurs réclamations. Le syndic, M. de la Chapelle, s'en montra très irrité et déclara : « que les vicaires généraux abusaient de sa complaisance ; qu'ils étaient les seuls à l'inquiéter continuellement sans qu'il pût arriver à les satisfaire; qu'il était épuisé. » Sur ces mots il quitta la chaire.
Un lecteur de bonne volonté prit la place. Comme M. de Villers protestait à nouveau, M. de Salicis éclata contre les grands vicaires : « Il semble, Messieurs, dit-il, que vous possédez seuls toute la science. Deux hommes nous troublent continuellement; on croi-
Yvcs- Alexandre de MurbciiJ. 5
rait que vous nous prenez tous pour des imbéciles; il n'y a de bien dit que ce que vous dites. Était-ce pour cela que M. le Président a eu la complaisance de vous attendre? Ce sera .tien le moyen que nous ne nommions jamais nos députés. )> M. de Villers répondit : (( que tout le monde avait le droit de parler dans l'assemblée, que si on avait la prétention de lui fermer la bouche, il protesterait et se retirerait >>. De nombreuses voix répliquèrent: « Vous nous ferez plaisir. Le plus tôt sera le meilleur. » Il n'y avait plus d'hésitation à avoir : sur ces insolences, M . de Villers se leva et gagna la porte, suivi de M. Bonnaud et du jeune comte de Clugny, neveu du scrutateur. Les curés saluèrent leur sortie par des applaudissements.
Scandalisé de la conduite des curés, M. -Gazaniol prit la parole et s'efforça de rappeler l'auditoire aux convenances et à la charité. Le Président ne put que témoigner son affliction du départ des grands vicaires. Puis on se remit à l'étude des Cahiers. A propos du droit des curés de choisir leurs vicaires, M. de la Chapelle insista pour que l'article fût renvoyé à un concile national, à tout le moins à un synode que Monseigneur l'archevêque serait très humblement supplié de convoquer. Il fut décidé qu'on écrirait à l'Archevêque pour lui exposer « que l'intention de MM. les curés avait été d'abord de demander aux Etats généraux la restitution du droit de choisir leurs vicaires; mais qu'ils aimaient mieux, après réflexion, s'en rapporter à lui-même et qu'ils espéraient que dans le synode prochain, qu'ils le suppliaient de convoquer, il voudrait bien les écouter favorablement. »
M. de la Chapelle raya aussitôt l'article disant « que jamais il n'avait plus volontiers fait usage de sa plume, car ce n'était qu'à contre-cœur qu'il l'avait inséré dans les Cahiers. »
Comme la séance était sur le point d'être levée, on décida de députer deux membres à MM. les grands vicaires pour les engager, et cela au nom de l'assemblée, h revenir prendre la place qu'ils avaient abandonnée.
Jugeant que la démarche comportait une satisfaction suffisante, les vicaires ^rénéraux revinrent siéeier dès l'ouverture de la
LES ASSEMBLÉES BAILLIAGERES DU CLERGE DE LYON 67
treizième séance. Les élections commencèrent : M. le doyen des Comtes, président, fut nommé député par 183 voix.
Dans la séance du soir, furent nommés : MM. Flachat, curé de Saint-Chamond, par 270 voix sur 365 votants; M. Maillet, curé de Rochetaillée, par 184 voix sur 324 votants; M. Charrier de la Roche, par 197 voix. On souligna l'absence d'un certain nombre de curés déjà partis pour regagner leur poste.
La quinzième séance fut marquée par la visite que firent les députés de la Noblesse. Leurs Cahiers n'étaient pas favorables au clergé. Les nobles consentent à payer les dettes de l'État, mais se refusent à reconnaître celles du Clergé. Ils demandent une dotation pour les curés et les vicaires en telle sorte qu'ils ne puissent souffrir de l'indigence ni donner dans le luxe et être tentés de déserter leurs paroisses. Ils exigent que les évêques soient astreints à demeurer chaque année dans leur diocèse, pendant neuf mois, pour y édifier, faire des aumônes et consommer leurs revenus. Ils parlent du rétablissement de la Pragmatique sanction et de la suppression de la pluralité des bénéfices. Durant la lecture de ces Cahiers quelques membres de la noblesse riaient d'une façon fort indécente. Plusieurs membres du clergé crurent comprendre que ce Corps n'était pas animé d'intentions bienveillantes. Par politesse toutefois on couvrit d'applaudissements la lecture des Cahiers.
Après le départ de la Noblesse, les grands vicaires se basèrent sur ce qu'on venait d'entendre pour renouveler et justifier leurs objections; mais l'assemblée prit le parti de ne plus les écouter; \:n vacarme fut même organisé dans le dessein de couvrir leurs voix. Après avoir annoncé à plusieurs reprises qu'il lèverait la séance, le Président finit par exécuter sa menace et quitta la salle. M. de Bois- Boissel ne tarda pas à le ramener; mais en reprenant possession du fauteuil, le Président déclara avec énergie « que chacun ayant le droit de fiiire ses objections, il entendait qu'on laissât parler librement ceux qui avaient quelque chose à dire ».
Sur l'article CasiieJ les Cahiers exigeaient la suppression pure et simple de toutcasuel. M. de Castellas eut une remarque judicieuse : « Faites attention, Messieurs, dit-il, que vous demandez deux choses :
é8 YVES-ALEXANDRE DE MARBEUF
la suppression de votre casuel et une dotation qui vous en dédommagera. On vous prendra au mot pour la première demande; on vous promettra beaucoup pour la seconde, et vous serez un long temps sans casuel ni augmentation. Ainsi vous ne pouvez qu'y perdre. » A la suite de cette observation l'article fut ra5^é.
Une motion bienveillante de M. Bonnaud en faveur des curés de campagne, qu'il voulait dédommager des frais de voyage et de séjour consentis par eux pour se rendre à l'assemblée, fut repoussée avec hauteur.
La dix-huitième séance devait être la dernière : les trois Ordres se réunirent dans l'église de Saint-Bonaventure : il n'y eut pas d'incident \
Toutefois la bataille avait été chaude ; l'hostilité contre les dignitaires et surtout les grands vicaires s'était affichée à plaisir.
Cependant les efforts de ces derniers ne furent pas sans quelque fruit. Grâce à leur énergie, et à la saine doctrine dont ils se firent, malgré de grandes difficultés, les ardents défenseurs, les Cahiers du clergé de Lyon se trouvèrent considérablement amendés. Sans doute ils laissent pressentir la fusion des trois Ordres, puisqu'ils enjoignent aux députés « de se regarder bien plus comme les représentants de de la Nation entière, nommés pour elle par des citoyens électeurs, que comme ceux d'un Ordre particulier »; sans doute encore ils affirment « qu'il est digne du Clergé de donner l'exemple de l'abandon de ses privilèges pécuniaires... puisque c'est de la Nation qu'il reçoit sa considération, d'elle qu'il a reçu ses biens »; enfin ils empiètent quelque peu sur le droit des évèques en demandant la réunion des conciles provinciaux tous les trois ans et des synodes tous les ans. Mais les points délicats ont été mis de côté : tels le choix des vicaires par les curés, la reddition des comptes par les séminaires. La liberté de la presse elle-même est réduite et resserrée en d'assez légitimes exigences. Les Cahiers ont un mot de regret pour La suppression des Jésuites. L'autorité de l'Archevêque est généralement sauvegardée.
Une dernière remarque. Les Cahiers de la Noblesse se terminent
1. Journal historique des assemblées de Tordre ecclésiastique pour la députation aux États généraux, Lyon, imprimerie du Confalon, Fonds Coste, 300421.
LES ASSEMBLÉES BAILLIAGHRES DU CLERGÉ DE LYON 69
par une sorte de mandat impératif : « Tels sont les pouvoirs et instructions que nous donnons à nos députés, lesquels se conformeront "exactement à tous les articles qui sont exprimés d'une manière obligatoire, et insisteront le plus qu'il sera possible sur tous les autres, leur laissant la liberté d'opiner, selon leurs lumières et conscience, sur tous les points qui n'ont pas été ci-dessus expiimés et qui pourraient être agités aux États généraux. » Par contre les Cahiers du clergé se terminent par une ample concession de pouvoirs : « L'Ordre du clergé, en rédigeant ses Cahiers, n'a point entendu prescrire à ses députés des lois dont ils ne puissent s'écarter... C'est au milieu de la Nation assemblée, c'est dans le moment où ils seront environnés de toutes les lumières et de tous les intérêts, c'est après qu'une discussion sage et réfléchie aura présenté les objets sous toutes les faces, que les députés du clergé se détermineront. Nous ne mettons donc d'autres bornes à leurs pouvoirs que celles que la religion, l'honneur et l'esprit patriotique leur prescrivent, d'autres conditions que de travailler avec un zèle inflitigable à la tranquillité d'un grand empire et au bonheur de vingt-quatre millions d'hommes. »
L'Église de France et, pour sa part, l'Église de Lyon, ne paraissait pas soupçonner que le vertige qui l'emportait si délicieusement ne tarderait pas à la jeter dans le gouffre effroyable de la Révolution.
Les députés du clergé de Lyon furent donc : MM. de Castellas, abbé de Bonnecombe, doyen, comte de Lyon, vicaire général; — Flachat, licencié en droit, curé de N.-D. de Saint-Chamond et de Saint-André d'Yzieux, prédicateur du Roi de Pologne ; — Mayet, bachelier de Sorbonne, curé de Rochetaillée en Franc-lyonnais; — Charrier de la Roche, prieur des Bois de la Salle, prévôt du Chapitre noble de Saint-Martin d'Ainay, curé de l'église royale et paroissiale de Saint-Michel et Saint-Martin d'Ainay, président du département de Lyon et Franc-lyonnais.
Les assemblées bailliagères du Forez envoyèrent aux États généraux : MM. GouUard, curé de Roanne, et Gagnières, curé de Saint- Cyr-les-Vignes ; celles du Beaujolais députèrent M. Desvernay, curé de Villefranche.
Pour la partie du diocèse de Lyon qui forma dans la suite le département de l'Ain, furent élus : MM. Jean-Marie Bottex, curé de Neu-
ville-sur-Ain; Charles-Pierre-Gaspard Gueidan, curé de Saint-Trivier-de-Courtes; Aimé Favre, curé d'Hotonnes; Pierre-Marie Rouph de Varicourt, curé de Gex ; Lousmeau-Dupont, curé de Saint-Didiersur-Chalaronne.
Ces députés, à l'exception de MM. Charrier de la Roche, curé d'Ainay, et Favre, curé d'Hotonnes, demeurèrent prêtres fidèles. L'un deuX;, M. J.-M. Bottex, curé de Neuville-sur-Ain, devait même succomber pour la foi.