‹ L'église de Paris et la Révolution (volume 3)Chapitre 56 sur 146 · I02 POUVVIT-ON PRETER SERMENT · texte numérisé non relu

I02 POUVVIT-ON PRETER SERMENT

velle loi, mais les prêtres des campagnes vivaient absolument isolés : ils ne connaissaient les événements qui se déroulaient à Paris que par des « on dit » encore plus vagues et plus tendancieux que ceu\ que nous lisons dans nos journaux : leur gros bon sens et leur méfiance paysanne les portaient à se mettre en garde contre tous ces bruits discordants. Ce que savait le curé de village, c'est qu'il avait été chargé de cultiver une partie du champ évangélique : pasteur inamovible, généralement en bons termes av«c ses paroissiens, il n'avait d'autre ambition que de rester là où la Providence l'avait envoyé. Baptiser et instruire les enfants dont les parents avaient été baptisés, instruits et mariés par lui, visiter les malades, les préparer à la mort, les conduire à leur dernière demeure, prêcher simplement, comme on doit faire avec des gens simples, célébrer solennellement la fête du patron de la paroisse, et parfois, le dimanche soir, faire une partie de boules avec les notables du village, être honoré de tous, et vivre pauvrement, tel était le but de son existence, but assez étroit comme idéal, mais que la i^iété aidait à trouver désirable, grâce aux ressources qu'une âme sacerdotale sait puiser dans la prière et la méditation.

Voici qu'un jour ce prêtre apprend qu'il va aAoir à prêter un serment d'obéissance aux lois : il doit promettre de remplir fidèlement sa charge de curé : c'est un serment qu'il ne refusera certainement pas. — On vient lui dire que ce serment est couj^able : il no comprend pas ; que son évêque le désapprouve, et il reçoit en effet im mandement contre les jurcurset les

POUVAIT-ON PRKTER SERAIENT l83

Intrus. Mais d'autre part, ou lui assure qu'il ne s'agit que d'une promesse de fidélité aux engagements de son sacerdoce, on lui fait lire cette loi, cpie le roi a sanctionnée, on lui explique que les é\éc[uos ne seront plus \)vh dans les rangs fermés de l'aristocratie, que les l)énéficiers, qui dévoraient le plus clair des revenus de l'Eglise, vont être supprimés, et que le sort des modestes serviteurs comme lui va être amélioré ; il trouvera tout cela fort raisonnable. Mais son évêque a parlé... il ne le connaît guère, cet évéque, et après tout, si la nouvelle loi diminue ses énormes revenus, il est dans son droit en la condamnant, mais c'est son aflaire, et non celledeses curés qui n'ont rienàperdre, et peut-être quelque chose à y gagner. Laissons donc l'évéque protester, et voyons ce qui va arriver.

VA en supposant qu'il obéisse à l'évéque et ne jure pas, (pie se passera-t-il ') 11 se trouvera en révolte contre la loi, sanctionnée par le roi, et il sera remplacé dans sa cure. 11 devra abandonner son église, son presbytère, où il comptait Unir ses jours tranquille : il quittera tout cela, et pour aller où? Chez ses parents Mis sont morts, ou ils sont trop pauvres pour le recevoir. A la ville ? Et qu'y fera-l-il pour ne pas mourir de faim? Pendant ce tenqis, un autre viendra le remplacer dans sa paroisse, un de ces intrus dont parle l'évéque, un prêtre sans foi et sans mœurs, qui détruira rapidement ce qu'il a eu tant de peine à édifier. Ces enfants dont il a assuré la formation chrétienne grandiront darîs l'abandon ; cesjeunes gens qui se con- Ucrit à lui resteront sans guide et sans soutien, les malheureux sans consolation, les vieillards sansqu'une

l8^ DANS QUELLE PROPORTION LE CLERGÉ A-T-IL JURÉ

voix amie les soutienne dans leurs souffrances et les rassure dans leur agonie ! Cet attachement profond des prêtres de campagne pour leurs ouailles fut la cause principale du succès relatif de la Constitution ci- \\\g. Ce n'est ni l'amour de l'argent, ni l'ambition qui les touche, ils ne professent aucune mauvaise doctrine; leurs mœurs sont pures; mais, comme des paysans français qu'ils sont, ils tiennent à la terre qu'ils ont cultivée à la sueur de leur front, et s'ils JTuent, c'est pour n'avoir pas à sa séparer de leur troupeau.

Ils ne jureront pas tous : il s'en trouvera d'assez instruits pour conq^rendre les dangers du serment, d'assez dociles pour écouter la voix de leurs supérieurs, d'assez entourés pour ne pas persister dans l'ignorance où tant d'autres resteront, faute d'avoir été instruits. D'une manière générale, le plus ou moins d'influence personnelle d'un évêque, d'un vicaire général, ou d'un curé-doyen empêchent ou précipitent les défections et la variété des tempéraments provinciaux influera sur le plus ou moins de succès que la Constitution rencontrera dans les rangs du clergé.

Dans quelle proporlion le clergé a-l-il juré ?

J'avais rêvé de dresser une carte où des teintes conventionnelles indiqueraient la proportion d'assermentés pour chaque département. Pendant que je rêvais, un autre a agi. C'est un savant professeur de Lille,

DA>S QUELLE PROPORTION LE CLERGÉ A-T-IL JURÉ l85

M. Pli. Sagiiac^ : il a utilisé les tableaux d'assermentés qui sont aux Archives Nationales-, et qui concernent environ la moitié des départements. 11 a établi une carte qui est du plus haut intérêt.

Cependant, je ne puis cacher que ce travail présente quelques lacunes : d'abord, il ne se rapporte qu'à la moitié des départements; il faut interroger les dépôts départementaux pour compléter l'enquête et c'est un gros travail. Les pays étudiés par M. Sagnac sont répartis sur tousles points de la France et, si l'on se contente d'une approximation, cette approximation est ])lus que suffisante.

Voici une observation qui, suivant moi, a plus de portée : M. Sagnac, d'après les pièces officielles, conclut, par exemple, que, dans les Charentes, il y a 08 7» d'assermentés, et en Alsace 27 "/o- Cela n'a rien d'invraisemblable, cependant, pour savoir dans quelle proportion les prêtres d'une région ont juré, il faudrait savoir combien il y en avait : M. Sagnac ne le sait pas et moi non plus. Les statistiques nous disent combien ont juré, combien ont refusé le serment, mais elles sont muettes sur les piètres qui ne se sont pas présentés pour la prestation du serment, soit parce qu'ils n'ont pas jugé opportun de comparaître, soit parce qu'ils n'y étaient pas tenus, et cela introduit un gros x dans le calcul.

I . Essai slalisliqui' sur le clergé constitutionnel et le clerijé réfraclaire en l7Ut, avec une carte en couleurs, par l*li. Saj^iiac, dans la Uevue d'histoire moderne et conteniporuiiw. \ovenibre i()oO, pp. 1)7-1 1.").

■j. Arclii\es nationales. I). \l\. n. ■>.■>. et Vi.

l8G DANS QLELLE PROPORTION LE CLERGÉ V-T-IL JURÉ

On me dira que seuls ont été comptés les u curés, vicaires, professeurs et aumôniers », qui étaient obligés par la loi à se prononcer, et s'il en est ainsi, nous n'aurons pas la proportion exacte ; nous saurons peutêtre combien il y a eu de serments parmi les prêtres qui étaient regardés par la Constitution civile comme « fonctionnaires publics » ; les autres, qui occupaient des fonctions non officielles, restent en dehors do la statistique et la statistique est incomplète.

De plus, on trouve dans les listes d'assermentés non seulement des vicaires et des curés, mais des prêtres sans fonction, des bénéficiers, des chanoines, des religieux, qui ont été prêter serment pour faire du zèle, pour manifester leur adhésion à la nouvelle constitution, et qui n'étaient pas tenus de le faire. Ceux au contraire qui n'étaient pas tenus au serment se sont abstenus, comme c'était levu- droit, et même leur devoir ; ils ne figurent ludlc part. Sur un chapitre de 20 chanoines, 2 jurent et grossissent le nombre des assermentés ; les 18 qui ne jurent pas ne sont pas inscrits à la suite de ceux qui ont refusé de jurer, car ils n'ont pas eu à refuser ce qu'on ne leur demandait pas. Par suite le calcul du tant pour cent se trouve faussé, les deux listes n'étant pas dressées d'après le môme principe.

Et troisièmement, les listes dont s'est servi M. Sagnac ne sont pas toutes de la même date, et n'ont pas été établies d'une manière uniforme. Pas à la même date, et c'est important, car à la fin de mars 1791, on eut connaissance du premier Bref qui condamnait la constitution civile, et ce Bref amena des rétractations.

Page 1