Carleton venait d'être créé baronet
mettent au contraire en état de nous être plus utile, et que d'ailleurs je ne craignais pas qu'une Dame qui avait su fixer votre cœur, fût de caractère à préférer sa tranquillité et sa famille à la gloire que vous acquiériez devant les hommes et devant Dieu, si vous veniez achever ce que vous avez projeté. Voilà, mon Général, comment je m'élève au-dessus de ces gens à mauvaises nouvelles, que les uns peut-être débitent par jalousie, et les autres par la crainte et la frayeur qu'ils ont qu'en effet vous ne reveniez point. Je vous assure, — et je parlerais du même ton au Roi, à ses ministres, au Parlement lui-même, — que le gouvernement fait une faute, et commet une grande injustice envers les Canadiens, s'il ne vous force pas de revenir, et si l'on ne vous accorde pas ce que vous avez demandé. Les Français n'aiment point le changement: il est préjudiciable, dans les circonstances présentes, à cette colonie. J'entends dire de toutes parts que la Cour ne cherche qu'à nous amuser, qu'on n'a point dessein de donner de règlement, qu'on enverra un autre gouverneur, qui donnera encore de belles promesses, et qui sera retiré au moment qu'on espérait tout de lui, et qu'ainsi l'ardeur du peuple se ralentira par ces délais affectés et cachés sous de spécieux prétextes. On aimerait autant ici un refus net et absolu que cet état d'incertitude. Vous connaissez assez l'esprit impétueux et ardent du Français, et le caractère du Canadien, pour ne pas désapprouver ma politique : il est accoutumé à être décidé par ses supérieurs ; il parle quelque temps, mais il se soumet et subit le joug, et se tait bientôt. Les intelligents savent bien que la Cour d'Angleterre pense ainsi de notre nation, et voilà ce qui les fait soupçonner qu'on les joue par de belles promesses qui ne seront jamais exécutées.
" Sur tout cela, au reste, je suis très indifférent. Depuis treize ans je me suis toujours occupé d'allier les intérêts de ma foi avec ceux du gouvernement, en suivant les seuls
224 h EGUSE DU CANADA
principes de ma religion, et non pas aucun intérêt propre, car en vérité rien de terrestre ne me touche beaucoup.. . .
" Pardonnez-moi, mon cher et illustre Général, la longueur de ma lettre. Si j'avais suivi les sentiments du cœur et de ma respectueuse confiance en vous, je me serais encore bien plus étendu, car je ne trouve guère de consolation ici qu'en vous faisant le confident de mes peines et de mes embarras. "
Carleton revint en 1774 reprendre les rênes du gouvernement du Canada.
Il nous apportait, tout joyeux, l'Acte de Québec, qui, sans être parfait, nous affranchit du moins de l'odieux régime que l'Angleterre, par une aberration inconcevable, nous avait imposé dix ans auparavant, nous rendit nos lois civiles françaises, assura à notre langue ses droits, substitua au serment du test une formule plus accq^table aux catholiques, et donna tellement satisfaction aux Canadiens français, que lorsqu'il s'agit plus tard de le remplacer par l'Acte constitutionnel de 1791, ceux-ci se montrèrent en général assez indifférents au changement, et laissèrent aux Anglais la responsabilité de le demander.
Carleton nous quitta de nouveau pour passer en Angleterre en 1778, et cette fois d'une manière qui paraissait définitive. Il était remplacé comme gouverneur du Canada par le Suisse Haldimand, qui régna à Québec de 1778 à 1784, et a laissé dans notre histoire tant de souvenirs odieux d'espionnage, de soupçons injustes, d'emprisonnements sans cause ou au moins sans preuve de délits, de conduite hautaine, de mesures arbitraires et despotiques. Longtemps nous avons cru qu'on avait exagéré un peu l'odieux de ce régime, et qu'il fallait attribuer surtout à DuCalvet et autres personnages du même acabit la mauvaise réputation faite à Haldimand. Mais lorsque nous avons vu un homme de la valeur de Msr Briand, un prélat si sage, si pondéré, si natu-
Tellement favorable à l'autorité, si loyal à la couronne britannique, comparer le régime Haldimand à celui de la Chine et du Japon — le Japon d'alors — , le mettre même audessous de celui de Constantnople, nous avons compris qu'il ne fallait rien changer au jugement de l'histoire.
On avait envoyé à Londres un mémoire où la politique de Haldimand était très sévèrement blâmée. Msr Briand, qui en approuvait le fond, n'avait pas voulu le signer, probablement à cause de la forme, ou plutôt à cause de " l'effervescence" où étaient alors les esprits. Il écrit à Carleton, qui à ce moment était à Londres :
" Les députés ont dit que Votre Excellence avait été surprise que je n'eusse pas paru dans le mémoire, et que c'est pour cela que le gouvernement n'avait pas octroyé leur demande. On a pensé que c'était par crainte du gouverneur. Oh ! non. De ma vie, je n'ai craint homme. Je me reproche même, à présent que je suis aux portes de la mort ", de ne pas assez craindre Dieu, mon redoutable Juge. J'ai l'honneur d'être connu de Votre Excellence. Je sais aimer, mais non craindre. Les bontés me rendent faible et mou : les grossièretés et les duretés me trouvent homme et ferme. La conduite du gouverneur, dont on trouve des exemples à la Chine et au Japon, mais pas même à Constantinople, avait causé de la fermentation dans le laïque et dans le clergé. J'écrivis pour en détruire ou au moins pour en affaiblir l'odieux. On n'y eut pas assez d'égard. On alla en avant, et je ne crus pas qu'il me convînt d'approuver une démarche que je croyais trop précipitée et avoir un air d'humeur. L'objet était bon. Je l'approuvais. Je l'approuve encore, et je vous supplie de le favoriser, de le soutenir de toute votre influence et de faire sentir à la Cour que c'est le seul moyen
il. Il venait de donner sa démission comme évêque de Québec, it qu'il allait mourir, mais, il devait vivre encore dix ans.
226 i/ÉGLISE DU CANADA
de maintenir la paix et la tranquillité dans la colonie 12. . . "
Le Prélat terminait sa lettre par les lignes suivantes, qui font voir combien le régime Haldimand lui avait fait regretter celui de Carleton:
"Vos affaires vous permettront-elles de me lire? Qu'importe: j'aurai toujours la consolation de m'entretenir avec Votre Excellence pendant quelques moments, que je trouve bien précieux, en attendant que je puisse le faire avec un autre vous-même, qu'on nous fait espérer. Qu'il vienne donc vite, afin qu'après l'avoir embrassé je meure en paix, et dans la réflexion douce et consolante que je laisse le diocèse sous le gouvernement d'un frère qui l'aimera et protégera la religion et le clergé, comme vous l'avez fait tandis qu'il a eu le bonheur trop court de vous posséder. . . "
Pour ramener la paix dans le Canada, et lui faire oublier le régime Haldimand, la Cour de Londres ne crut pouvoir mieux faire que de lui renvoyer Carleton lui-même, comme avait fait autrefois la Cour de France, lorsqu'elle avait nommé une seconde fois Frontenac à la tête de la colonie pour réparer les bévues et les fautes de De la Barre et de Denonville. Carleton revint donc à Québec en 1786 prendre une seconde fois les rênes du gouvernement de la Province. Il y revint avec le titre de Lord Dorchester, mais aussi avec le prestige d'un homme dont on a besoin dans les circonstances exceptionnellement importantes : c'est Carleton qui devait faire passer les Canadiens du régime de l'Acte de Québec à celui de l'Acte constitutionnel : c'est le premier gouverneur anglais qui devait entendre du haut de la tribune politique la voix de nos anciens patriotes. Ces bons patriotes s'étaient bien trouvés de l'Acte de Québec et en général n'avaient rien fait pour demander un changement; mais ils allaient prou-
12. Archiv. de l'Ev. de Q., Reg. IV des lettres, lettre de Mgr Briand au général Carleton, ancien gouverneur du Canada, 30 juin 1784.
ver aux Anglais qu'ils étaient capables de leur tenir tête dans une Assemblée législative qu'on leur avait presque imposée.
Carleton reprit donc une seconde fois le gouvernement de notre pays, à la grande satisfaction de tous les Canadiens. Il y revient avec cette bonhomie, avec cet air sincère, avec ce franc-parler qui lui était si naturel, et qui lui donnait tant de ressemblance avec notre Frontenac. Quant on lit sa correspondance avec les différents secrétaires d'état, avec Shelburne, avec Hillsborough, avec Lord Germaine, on ne peut s'empêcher d'admirer ce franc-parler, qui lui causa plus d'un ennui, mais qui l'honore dans l'histoire. Voyez-le, par exemple, du siège du gouvernement où on l'a placé, et où il voit les choses de près, exposer à Shelburne le régime odieux sous lequel vivaient les Canadiens avant l'Acte de Québec: aujourd'hui encore, ses paroles ont une véritable actualité:
" Pour concevoir, dit-il, l'état vrai du peuple de cette Province, pour ce qui regarde les lois et l'administration de la justice, et ce que les Canadiens doivent penser de leur situation présente, il faut se rappeler que ce ne sont pas des Bretons, qui auraient émigré ici, apportant avec eux les lois anglaises, c'est un peuple établi depuis longtemps dans cette colonie, réduit par les armes à faire sa soumission au Roi d'Angleterre, mais à certaines conditions. Leurs lois et leurs coutumes sont tout-à-fait différentes de celles de l'Angleterre, mais fondées sur la justice et l'équité naturelle aussi bien que les nôtres. Leur honneur, leurs propriétés, leurs revenus, aussi bien que ce qu'ils doivent au Roi, reposent en grande partie sur ces lois et ces coutumes. Dans les mutations de terres par ventes, ces lois, à part certains cas spécialement exceptés, déterminent certaines redevances qui doivent être payées au Roi, d'autres au seigneur, lequel est obligé de concéder ses terres à une rente très peu élevée.
" Ce système de lois établit la subordination du vassal à son seigneur. C'est ce système qui a conservé la paix et l'har-
monie dont a joui la colonie jusqu'à notre arrivée, et qui a fait que cette Province si éloignée du siège suprême du gouvernement lui est restée toujours fidèle. En une heure, nous avons changé tout cela, par l'ordonnance du 17 septembre 1764; et à la place du système dont je viens de parler on a imposé à la colonie des lois mal adaptées au génie des Canadiens, à la situation de leur Province, aux intérêts de la Grande-Bretagne, des lois inconnues, des lois tout-à-fait inédites pour eux: conduite bien sévère de notre part, conduite qui, si j'ai bonne mémoire, n'a jamais été tenue par aucun conquérant, même lorsque le peuple s'est soumis à sa discrétion et à son bon plaisir, sans aucune capitulation 13. "
Autre exemple du franc-parler de Carleton. Il s'adresse cette fois à certains membres du Conseil, qui se sont plaints à la Cour qu'on ne les consulte que rarement, et que souvent même on suit plutôt l'avis de personnes en dehors du Conseil :
"Messieurs, leur dit-il, je vous avertis une fois pour toutes, que dans toutes les affaires qui ne requièrent pas absolument le consentement du Conseil, je ne réunirai que les Conseillers que je croirai les mieux qualifiés pour m'aviser, et de plus, je prendrai l'avis et l'opinion de toutes personnes, même en dehors du Conseil, que je trouverai douées de bon sens, de candeur, d'amour de la vérité et de la justice ; de toutes personnes qui préfèrent leur devoir envers le Roi et envers la tranquillité du pays à des attachements de parti, et à des vues intéressées et mercenaires 14. . . "
M81" Briand aimait beaucoup le franc-parler de Carleton, même lorsqu'il ne lui était pas favorable, comme par exemple dans l'affaire du Chapitre qu'il aurait voulu continuer, en remplissant les vacances, et en augmentant même le nombre
13. Constitutional Documents, t. I, p. 201. T4. Ibid., p. 194.
APRÈS t,A CONQUÊTE 220,
des chanoines. Il en parla plusieurs fois au gouverneur. Mais l'opinion de Carleton était fixée là-dessus: il le dit franchement à l'Evêque; il lui donna ses raisons, et il ne fut plus question de cette affaire.
Egalement, pour la formule du serment qui avait été adoptée au Parlement anglais pour les catholiques du Canada, Msr Briand avait encore des doutes qu'il exposa au gouverneur. Voici ce qu'il écrivait à ce sujet au Nonce de Paris :
" J'ai rejeté un serment que l'on avait proposé, et le Parlement de la Grande-Bretagne l'a changé et établi tel que tout catholique peut le prendre. Dans le Bill qui autorise la religion, on a pourtant mis le mot de suprématie; mais nous ne jurons pas par le Bill. J'en ai parlé à Son Excellence notre gouverneur, qui m'a répondu : " Qu'avez-vous affaire " au Bill? Le Roi n'usera point de ce pouvoir, et il consent " bien et il prétend même que le Pape soit votre Supérieur " dans la Foi ; mais le Bill n'aurait pas passé sans ce mot. " On n'a point dessein de gérer votre religion, et notre Roi ne " s'en mêlera pas autant que fait celui de France. On ne " demande pas, comme vous le voyez, par le serment, que " vous reconnaissiez cette suprématie. Laissez-les dire, et " croyez ce que vous voudrez. "
M^ Briand, du reste, soumit à la Propagande cette formule de serment 15 ; et voici la réponse que lui donna le cardinal Castelli:
15. " Moi, N., promets sincèrement et affirme par serment que je serai fidèle et porterai vraie foi et fidélité à Sa Majesté le Roi George; que je le défendrai de tout mon pouvoir et en tout ce qui dépendra de moi, contre toutes perfides conspirations et tous attentats quelconques qui seront entrepris contre sa personne, sa couronne et sa dignité, et que je ferai tous mes efforts pour découvrir et donner connaissance à Sa Majesté, ses héritiers et successeurs, de toutes trahisons, perfides conspirations, et tous attentats que je saurai être entrepris contre lui ou aucun d'eux; et je fais serment de toutes ces choses, sans aucune équi-
" J'ai examiné avec soin la formule de serment proposé pour les catholiques de votre pays, et n'y ai rien trouvé de contraire au droit et à la discipline ecclésiastique 16. "
voque, subterfuge mental, et, restriction secrète, renonçant pour m'en relever à tous pardons et dispenses d'aucuns pouvoirs ou personnes quelconques. Dieu me soit en aide ! " 16. Lettre du 15 mars 1775.