‹ L'église du Canada après la conquêteChapitre 191 sur 220 · Lettre du 5 sept · texte numérisé non relu

Lettre du 5 sept

juillet. Le soir du même jour, il allait à Saint-Jean, où il ne faisait qu'une courte visite, puis allait coucher à l'Islet, chez le bon curé Hingan, lequel, outre sa paroisse, desservait aussi Saint-Jean et le Cap Saint-Ignace, et le faisait avec un zèle admirable, tâchant d'adoucir autant que possible par ses bons procédés la peine que causait aux paroissiens la privation d'un curé résidant :

" Je suis quasi fâché que vous soyez allé à Saint-Ignace, lui écrit un jour Msr Briand. Vos motifs, pourtant, sont trop louables pour que je vous gronde. Vous savez faire de moi ce que vous voulez. Je souffre qu'on célèbre dans cet indécent réduit. Peut-être doucement viendrait-on à bout de réunir cette paroisse à l'Islet. S'ils avaient bâti, je me fusse efforcé de leur donner un prêtre. . . "

Nous venons de voir qu'ils se mirent résolument à l'œuvre l'année suivante, et l'on peut croire que les bons procédés de M. Hingan ne furent pas étrangers à cette détermination.

De l'Islet, Mgr Briand se rendit le 15 juillet à Saint- Pierre; et de Saint-Pierre, le 16, à Saint-François, d'où il alla le soir à Berthier: cette paroisse était desservie depuis l'année précédente par le curé Bedard, de Saint-François. De Berthier, le Prélat se rendit à Saint-Michel, puis de Saint- Michel à Saint-Charles, et de là à Beaumont, puis à la Pointe-de-Lévi, terme de sa visite pastorale pour l'année

A Saint-François, le curé et les paroissiens profitèrent de son passage pour lui présenter une demande qui faisait le plus grand honneur à leur piété :

" La dévotion, disaient-ils, que nous avons toujours eue envers saint François de Sales, patron de notre église paroissiale, fondateur et instituteur des religieuses de l'Ordre sacrée de la Visitation de sainte Marie, nous a fait désirer, aussitôt après la canonisation de sainte Jeanne-Françoise

Frémiot de Chantai *, d'avoir cette Sainte, qui ne se sanctifia que par la direction de saint François de Sales, pour seconde patronne de la paroisse. Notre ambition serait d'être les premiers dans votre diocèse qui lui dédiassent un autel. . . "

Mgr Briand s'empressa d'acquiescer à des vœux si touchants :

" Nous ne saurions assez louer, dit-il, la religieuse con fiance que vous avez conçue pour sainte Jeanne, la digne fille spirituelle du grand et dévot saint François de Sales. . . Vos vœux et ceux de votre digne pasteur seront remplis. Nous consentons que vous preniez pour seconde patronne cette pieuse veuve qui vient d'être mise dans le catalogue des Saints. . . "

Le Prélat règle ensuite la manière dont ils célébreront la fête de leur seconde patronne; et il ajoute:

" N'oubliez pas, Nos Très Chers Enfants, votre Evêque dans les ferventes prières que vous offrirez ce jour-là à Notre-Seigneur 5. "

Et qu'il avait de joie d'écrire quelque temps après à ses pieuses amies, les Dames de Pontbriand, de la Visitation de Rennes !

" Je viens de donner le nom de votre Jeanne de Chantai à une postulante de l'Hôtel-Dieu. On fait la fête de cette Sainte dans une paroisse de mon diocèse dédiée à saint François de Sales. Je vous envoie ces nouvelles, croyant que votre piété vous les rend intéressantes 6. "

4. Décédée à Moulins le 13 déc. 1641, la grand'mère de Mme de Sévigné venait d'être canonisée par le pape Clément XIII. Elle avait été béatifiée par Benoit XIV.

5. Archiv. de l'Ev. de Q., Reg. C. p. 271 vo, pièces du 12 août 1771. — Voici les noms des signataires de la supplique : Joseph Rouleau, Pierre Beaudoin, Pierre Saint-Onge, marguilliers ; Jacques Fregeau, Jacques Gendron, J. Bte Daniau, J. Bte Boulé, Augustin Boulé, Jean Morin, Chs Morin, René Picard, Jacques Picard, Pierre Buteau, Guillaume LeMieux, Frs. Fortier, Clément Fortier, Louis Paré.

6. Archiv. de l'Ev. de Q., Reg. III des lettres, lettre de 1774.

A Berthier, le titulaire de l'église paroissiale était l'Assomption de la sainte Vierge. Mais la fête de l'Assomption, célébrée sur semaine, dans la plus belle saison de l'année, était devenue, paraît-il, dans cette paroisse, l'occasion de grands rassemblements de peuples et de beaucoup de désordres. Sur les conseils de leur bon curé, M. Bedard, les paroissiens s'assemblent et décident de supplier M51" Briand de changer le titulaire de leur église :

" Nos Pères, disent-ils, remplis de zèle pour le culte de la très sainte Vierge, obtinrent autrefois que leur paroisse fût dédiée à cette Reine des Anges sous le titre de l'Assomption. Ils n'auraient pu prévoir que cette fête deviendrait l'occasion d'une infinité de débauches et de désordres : qu'en effet la belle saison où se célèbre cette fête, la proximité de sept ou huit paroisses y attirerait un concours extraordinaire de peuples ; que sous le vain prétexte d'honorer cette Mère de Dieu, ils déshonoreraient son Fils, et l'offenseraient de la manière la plus scandaleuse par l'ivrognerie qui y règne et les querelles qui s'y font. . . Nous désirons continuer d'avoir cette digne Mère de Dieu comme principale patronne : nous supplions seulement Votre Grandeur d'accorder qu'elle continuera de l'être, mais sous le titre de l' Immaculée-Conception, au lieu; de l'Assomption, la fête de l' Immaculée-Conception se célébrant dans une saison où les mêmes désordres et scandales ne pourront avoir lieu 7. . . "

7. Voici les noms des signataires, qui avaient eu soin auparavant de " communiquer leur requête à leur seigneur, M. de Rigauville " : Elôi Mercier, capitaine de milice, André Biais, Michel LaCombe, Augustin Mercier, marguilliers, Augustin et Joseph Biais, Alexis Morin, Joseph Lacombe, Paul Gaumont, Chs et Jacques Blanchet, Pascal et Jean Mercier,, Louis et J. Bte Biais, Germain Beaudoin, Jean Frs Chrétien, Guilaume et Chs LeMieux, Pierre Boutin, Ignace Isabel, Pascal Corivo, Jean Marcoux, Jacques Carbono, J. B. Carbonneau, Jos. Mercier, Jos. LeMieux, Jos. Laprise, Gabriel Blouin, Jos. Boucher (Arch. de l'Ev. de Q., Reg. C. pièces du 21 août 1776).

MBr Briand se rendit aussitôt à une demande aussi raisonnable et qui témoignait de si religieuses dispositions.

Une demande analogue lui fut présentée plus tard par le Père Labrosse, " missionnaire des Postes du Domaine du Roi ", de la part des " Seigneurs, co-seigneurs, marguilliers, syndics et habitants " de l'Ile- Verte, qui voulaient, eux aussi, faire changer le titulaire de leur église, et célébrer la fête, non pas de la naissance de saint Jean-Baptiste, mais de sa Décollation ou Martyre, " tant pour éviter, sous sa protection, disaient-ils, les péchés et scandales dont la fête de notre patron est l'occasion, lorsqu'elle est célébrée le 24 juin, que pour imiter le zèle, le courage et les autres vertus dont ce grand Saint donne de si beaux exemples dans tout le cours de sa vie jusqu'à sa mort ". . .

En accordant volontiers la demande des habitants de l' Ile-Verte :

" N'oubliez jamais, leur disait le pieux Prélat, les saints et religieux motifs sur lesquels vous avez appuyé votre supplique, transmettez-les d'âge en âge à vos enfants, afin qu'ils conçoivent comme vous une horreur extrême de la basse et honteuse passion de l'impureté et de toutes ses suites. . . Veillez sur vous-mêmes. Evitez l'ivrognerie : nolite inebriari vino, in quo est luxuria 8. . . C'est ainsi que vous honorerez votre patron. . ., et vous éprouverez pendant la vie, et surtout à la mort, que l'intercession de ce grand Saint vous a menés par la route qui conduit à la paix : ad dirigendos pedes nostros in viam paris 9. . . "

Curieux traits de mœurs canadiennes d'autrefois, ces rassemblements de peuples, sous prétexte de célébrer une fête religieuse, ces voyages dans un but apparemment pieux, qui dégénéraient en orgies et en scandales !

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