FIN DE SES ÉPREUVES
Nous avons dit que Msr Briand n'eut pas de peine à se disculper des accusations portées contre lui. Au fond, il n'en connut jamais le détail. Mais pour répondre à la lettre du Cardinal Castelli que lui avait communiquée l'abbé de l'Ile-Dieu, il crut devoir écrire directement à Son Eminence, et lui donner le détail de sa vie et de sa conduite. Voici cette lettre:
" Les bontés de Votre Eminence pour moi, dit-il, depuis que je suis chargé du pénible fardeau de l'Eglise du Canada, m'ont parfaitement tranquillisé sur les idées que l'on a essayé de vous donner sur mon compte. Je n'ignorais pas que vous pourriez avoir des plaintes contre moi par deux voies, et contre mon coadjuteur par une voie, savoir par son propre cousin germain, qui a quitté deux fois les Récollets, la première fois pour se faire Cordelier, et la seconde, de l'Ordre de Malte.
" C'est un prêtre sans religion, sans sentiments, la honte et la confusion de sa famille, une des plus distinguées de cette colonie \ et pour lequel j'ai eu plus de patience et de charité que n'en ont eu ses propres parents, mais qui, après
i. La famille Chartier de Lotbinière. Le récollet, ou plutôt l'ex-récollet en question, était fils d'Eustache de Lotbinière, qui, devenu veuf, se fit prêtre et devint archidiacre du Chapitre de Québec. Mgr Desglis était fils de François Mariauchau Desglis et de Louise-Philippe de Lotbinière, sœur d'Eustache: il était donc cousin germain du récollet.
avoir été placé par trois fois dans des missions, est maintenant avec le seul pouvoir de célébrer, permission dont j'ai même du scrupule, étant presque assuré par son propre cousin, le coadjuteur, qu'il reçoit par année plus de six cents messes plus qu'il n'en peut dire 2.
" Il m'a dit à moi-même qu'il écrivait aux Cours de Rome et de Londres. A celle-ci, on l'a renvoyé comme un misérable. A celle-là, j'apprends qu'il a aussi écrit. Je ne daignai pas, sur les menaces, prévenir Votre Eminence. Je n'imaginais pas qu'il osât les exécuter. Ce pauvre misérable, à cause de ses écrits en Cour de Londres, fut privé d'une pension de trois cents francs que le gouverneur lui faisait. A ma prière, le gouverneur la lui a rendue, à condition qu'il signerait qu'il serait plus sage, et que ce n'était qu'à ma prière qu'elle lui était continuée : ce qu'il a fait ; et voyant qu'il n'avait pu indisposer le gouvernement ni contre moi ni contre mon coadjuteur, il est venu se mettre à genoux et me demander pardon.
" L'autre voix, qui n'a pas parlé contre mon coadjuteur, je pense, mais contre moi seul, ce sont les marguilliers. J'ai été averti par la personne chargée d'envoyer leur lettre, qui ne voulait pas l'envoyer, et dont il m'a offert la lecture, que j'ai refusée 3. . . "
M67 Briand raconte ensuite au Cardinal la fin de ses difficultés avec les marguilliers, et son entrée dans sa cathédrale ; puis il ajoute:
"J'y annonçai publiquement mon coadjuteur, comme ayant tous les pouvoirs accordés par sa Bulle ; car, quoique consacré depuis vingt et un mois, je ne lui avais accordé aucun
2. La rétribution des messes basses était de vingt sous (lettre de Mgr Briand à M. Porlier, 1762) ; à Sainte-Anne, trente sous (lettre du même à M. Jollivet, 5 mai 1774).
3. Cette personne n'était autre que M. de LaCorne de Saint-Luc, qui passait en Europe et devait remettre la lettre au Nonce de Paris.
pouvoir, et ne l'avais point annoncé au peuple. Il avait été consacré secrètement, quoique tout le monde le sût. Tout le peuple était dans une joie universelle. Plusieurs personnes qui n'avaient pas fait de pâques depuis douze, quinze, vingt ans, se sont approchées des sacrements.
" Maintenant, quant au trouble dans lequel on a dit qu'était la ville, il n'y a rien moins que cela. Il est vrai que les marguilliers faisaient bien leur possible pour prévenir les petites gens qu'on pouvait bien jaser contre moi. Bien des prêtres, curés, religieux me blâmaient sur ma raideur, mais parce qu'ils ne savaient pas le fond de l'affaire. L'on me conseillait de faire une lettre pastorale pour mettre le peuple au fait de l'affaire, que mes adversaires, selon l'usage des schismatiques, expliquaient dans un sens diamétralement opposé à la vérité; mais je n'ai jamais voulu : i° parce qu'en effet j'eusse mis le trouble; 2° j'eusse aigri les adversaires, et en gagnant les suffrages, j'eusse perdu les pauvres gens, qui, depuis notre réconciliation, font tout ce que je veux, vont même au devant de mes volontés; 30 j'arrêtais tous ceux qui m'étaient attachés, et sûrement c'étaient les plus distingués; 40 le gouvernement voyait ma conduite et ne la désapprouvait pas ; 50 Votre Eminence s'en était rapportée à moi pour cette affaire. . . "
Remarquons ce détail : avant d'entreprendre cette lutte contre M. Récher et les marguilliers de Québec, au sujet de sa cathédrale, Msr Briand avait eu soin de consulter la Propagande, qui l'avait laissé libre d'agir pour le mieux, suivant sa conscience. Le Prélat raconte ensuite son entrevue avec le gouverneur Cramahé, puis il ajoute:
" Votre Eminence veut-elle que je lui dise ce dont on s'est plaint? que j'étais fier, haut, orgueilleux, impérieux, ambitieux, colère et emporté: quelques-uns ont dit que j'étais protestant, que je détruisais la religion; on me l'a dit à moi-même. . . Je n'en sais pas davantage. On ne peut m'avoir
dit ivrogne, galant, impudique, mondain, tortueux, indolent, parce que depuis trente-trois ans je n'ai pas mangé six fois dans le monde, excepté chez les gouverneurs et intendants, et que, depuis les Anglais, je ne mange chez le gouverneur que trois ou quatre fois par an ; que dans tout le cours d'une année, je ne vais pas dix fois dans une maison laïque, et que je demeure dans le séminaire, où je vis à la portion simple des directeurs. Je n'ai ni équipage, ni chevaux. Je ne porte pas de soie, que ma ceinture. Je ne vois pas de femme, ni n'en ai jamais fréquentée.
" J'ai un vaste et difficile diocèse, où il y a continuellement des affaires délicates. Je n'ai point dans ma ville de grand vicaire. Je n'ai pour secrétaire qu'un jeune ecclésiastique du séminaire, que j'envoie dans les missions dès qu'il est prêtre, et au moment qu'il est formé. Votre Eminence concluera de là que j'ai du travail. . . "
M81- Briand parle ensuite de ses visites pastorales : cela viendra en son temps, lorsque nous aurons à raconter ses courses apostoliques. Pour le moment, il ne s'agit que de réfuter les accusations portées contre lui.
" Dur et impérieux ! écrit-il d'une manière indignée. Je n'ai encore envoyé personne au séminaire; je ne reprends jamais mes prêtres publiquement; je n'en ai transféré qu'un seul, que j'ai mis dans une mission plus sous mes yeux. Celui qui a écrit à Votre Eminence, accusé d'adultère, de sacrilège, d'apostasie, rejeté de sa propre famille, pour lequel j'ai fait l'impossible, ayant essayé par trois fois de le ramener à Dieu, n'est pas mon prêtre : c'est un Religieux, à qui je ne dois rien.
"Quels peuvent être, après cela, les défauts scandaleux? Je confesse que je suis chargé de péchés devant Dieu ; mais de défauts considérables et essentiels, qui aient choqué le peuple, point. Je vais à confesse le dimanche et le jeudi, comme les ecclésiastiques du séminaire où ie demeure, et
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plus souvent peut-être que les directeurs. Je dis la messe tous les jours, à sept heures du matin, en été, et à huit heures en hiver: depuis que je suis évêque, je n'y ai manqué qu'un seul jour, et encore étais-je en voyage; et si je n'avais pas été trompé, je n'eusse pas été privé de ce bonheur: j'avais fait six lieues à jeun pour avoir cette consolation. Fêtes et dimanches, j'assiste à tout l'office du soir et du matin. Tous les religieux et religieuses, je puis le dire, me sont attachés et me marquent de la confiance. Les Anglais se plaignent continuellement que je ne sors point et que je ne les fréquente pas: i° je n'ai pas de temps à perdre en visites inutiles; 2° j'ai à ménager la délicatesse, ou la malice, ou la faiblesse des catholiques.
" Voilà la vérité, ajoutait en terminant M8* Briand ; et si Votre Eminence l'exige, je lui ferai parvenir cette reddition de comptes signée de vingt et trente personnes de tous les états 4. "
Dans une autre lettre écrite quelques mois plus tard au cardinal Préfet de la Propagande, on voit que la franchise avec laquelle M81- Briand avait exposé toute sa conduite avait déjà dissipé les nuages que l'on avait cherché à amonceler sur lui :
" Je n'écris pas à Votre Eminence l'année dernière, dit-il, parce que je n'avais pas reçu la réponse à la mienne de 1772. Je viens de la recevoir, avec d'autant plus de satisfaction qu'il me semble que les plaintes portées contre moi et mon coadjuteur n'ont pas produit tout l'effet que s'en promettaient les calomnieux délateurs. "
Puis il ajoutait, pour faire connaître de plus en plus l'odieux récollet qui était l'un de ses calomniateurs:
" Le prêtre Lotbinière, cousin germain de mon coadju-
4. Archiv. de l'Ev. de Q., Reg. IV des lettres, p. 128, lettre écrite en
teur, était religieux récollet : interdit par mon prédécesseur, renvoyé du Canada, chassé de tous les diocèses de France où il a demeuré, apostat pendant plus de deux ans, devenu de l'Ordre de Malte, obligé de s'enfuir des Iles, il s'est enfin réfugié ici. Je n'ai rien épargné pour le ramener au devoir. Il l'a paru, et je l'ai employé; mais bientôt j'ai été obligé de le retirer. Ses parents, des plus distingués du pays, ne le voient pas, et me trouvent trop bon à son égard 5. . . "
On reste confondu quand on voit un homme de la valeur de M51* Briand, un évêque si méritant et si vertueux, poursuivi par les calomnies d'un misérable comme ce Lotbinière, et un diocèse en proie aux mauvais exemples et aux infâmes prédications d'un si triste personnage. Il va d'une paroisse à l'autre pour chercher un gîte, une pension, et il paie tout cela avec des infamies. Un jour, par exemple, il est à Saint-Thomas, où il fait le désespoir du curé Maisonbasse, lequel, du moins, a le bon esprit d'avertir M51- Briand 6.
Quelques jours après, il est à Beaumont, où il s'installe, au vu et au su de M. Lagroix, curé de Saint-Michel, qui dessert cette paroisse. M®* Briand d'écrire aussitôt à ce curé :
" Voilà un prêtre qui va sans aucun ordre fixer son domicile dans une des paroisses que je vous ai confiées, et vous ne m'en donnez pas avis ! Il y dit la messe ; on l'y reçoit ; vous le souffrez ! Sans avoir égard à l'incongruité de sa conduite, je ne pense qu'à votre prévarication, et je vous ordonne, toute fonction cessante, de venir nous rendre compte de votre très condamnable conduite, vous déchargeant par celle-ci de la régie des paroisses de Saint-Michel et de Beaumont jusqu'à ce que nous nous soyons assuré pas vous-même des mo-