LES MISSIONS DE L'ACADIE
(Ge raconte que M Briand, dans la longue et pieuse retraite qu’il fit aux Missions-Etrangères de Paris pour se préparer prochainement à sa consécration épiscopale, fut quelquefois surpris versant d’abondantes larmes. Ce u'est pas l’épiscopat en lui-même qu’il redoutait: il l'avait accepté de bon cœur pour le bien de notre Eglise; maïs il s’affigeait à la vue du petit nombre de missionnaires dont il pouvait disposer pour son immense diocèse: et il nous assure lui-même que c’est surtout en pensant à ses bons Acadiens, destitués de tous secours religieux, qu’il pleurait. Depuis la mort de M. Maillard, décédé à Halifax deux ans après la Conquête, et le départ du P. Charles Germain de la Rivière Saint-Jean, il n’y avait plus un seul prêtre en Acadie, à l’exception du bon Père franciscain, Bonaventure Carpentier !, qui résidait à la Baie des Chaleurs.
Manach, qui était passé en France, avait eu peur du fanatisme protestant et n'était pas revenu. Il avait eu pourtant intention de le faire, puisqu’en partant il avait laissé ses ornements d'église et ses vases sacrés entre les mains d’un de ses paroissiens. Celui-ci les avait en sa possession depuis si longtemps, qu'il s'était accoutumé à les regarder comme sa propriété : tellement que plus tard il refusait de les rendre à un missionnaire envoyé par M£* Briand :
1, Le futur curé de Saint-Nicolas.
« Le sieur Manach, écrit le Prélat À ce missionnaire, a agicontre les Canons, en léguant à un laïque les ornements et vases sacrés. Le sieur A. ne peut les garder en sûreté de conscience. Vous ne pouvez l’admettre (aux sacrements), qu’il ne vous les ait rendus. Vous les renverrez ensuite au Séminaire, qui s’en chargera avec obligation de les remettre lorsque l’Evêque en aura besoin pour les Acadiens ?. »
Ceux qui ont lu notre volume précédent se rappellent que la première lettre pastorale de ME Briand, une fois arrivé dans son diocèse, fut pour les Acadiens. «En la parcourant, dit un historien, ne croirait-on pas lire un épître des Apôtres*?» Le Prélat les exhortait à la patience et leur promettait de leur envoyer un missionnaire le plus tôt possible.
Depuis longtemps les Micmacs en demandaient un aux autorités civiles d'Halifax. Elles ne se pressaient pas d’agir, et les Micmacs menaçaient de se soulever. Enfin le gouverneur Campbell se décida à écrire à Carleton pour avoir un missionnaire pour l’Acadie; et si l’on en croit le lieutenant-gouverneur Franklin, qui remplaçait souvent Campbell durant ses absences, l’abbé Baïlly fut « expressément ordonné par l’'Evêque de Québec pour cette mission “. »
D'après Franklin, sur une population de quinze mille habitants de race blanche, dans toute l’Acadie, il y avait en 1768 deux mille catholiques romains dispersés sur une étendue de deux cents milles carrés.
Bailly, ordonné à Québec le 10 mai 1767, partit en octobre
2. Archiv. de l’'Ev. de Q., Reg.'IIT des lettres, p. 417, lettre à M. Bourg, missionnaire à Cocagne, 8 nov. 1773.
3. L'abbé Casgrain, Mémoire sur les Missions de la Nouvelle-Écosse, Di 13.
4. Lettre à Lord Hillsborough, Secrétaire d'Etat pour les colonies,
154 L'ÉGLISE DU CANADA pour la Rivière Saint-Jean, où il passa son premier hiver et se rendit en juillet 1768 à Halifax, où il remit à Franklin une lettre d'introduction de la part de Carleton. Franklin le reçut poliment, et lui permit de desservir toutes les localités où il y aurait des Acadiens.
«L'abbé Bailly, écrit M. Placide Gaudet, commença le 21 juillet 1768 un registre des actes de baptêmes, mariages et sépultures. Ce vieux registre est conservé aux archives de l’église de Caraquet, au sud de la Baie des Chaleurs. On y trouve la visite qu'il fit au Cap-de-Sable, à la Baie. Sainte-Marie et à Annapolis, au mois d'octobre 1769. Ce fut la seule fois qu’il y vint. On trouve également daus ce vieux registre des actes faits à Birch Cove, Eastern Passage, Arichat, Windsor, Memramcook, Rivière Saint- Jean, Passamaquoddy, Népisiguit (Bathurst). Le dernier acte inscrit par l'abbé Bailly sur ce registre fut fait à Nébpisiguit le 4 octobre 1772. Le missionnaire était arrivé en cette localité au mois de juin en route pour Québec. Il avait quitté Halifax au mois de mai précédent. Les ministres presbytériens, à Halifax, lui avaient fait essuyer bien des ennuis”. »
Ecrivant à M£ Briand:
« Votre Grandeur, disait l'abbé Bailly, jugera elle-même, en voyant les gazettes de Boston, ce qui s'écrit contre moi... Le gouverneur continue de m’honorer de sa protection, ainsi que les principaux; mais dans un gouvernement d'Amérique, ce sont les membres, et non la tête, qui commandent. Tous sont bien intentionnés pour la religion catholique, mais la populace est fanatique... »
I1 finit par suggérer au Prélat de donner au P. LaBrosse,
s. Un ancien missionnaire de l'Acadie, dans les Recherches historiques, vol. XIII, p. 245. — Honneur à M. Gaudet, si bien renseigné sur toutes les choses de l’Acadie, que l’on est si heureux de consulter, au Bureau des archives. 4
APRÈS LA CONQUÊTE 155 qui avait remplacé le P. Bonaventure à la Baie des Chaleurs, le pouvoir de desservir toutes les missions de l’Acadie:. c'est ce qui fut agréé, en attendant mieux. Il revint au Canada; et le P. LaBrosse, avec les facultés de grand vicaire pour toute l’Acadie, rendit aux Acadiens tous les services qu’il put leur rendre.
Mais voilà que dans l'automne de 1772 arrive à l'Ile Saint-Jean un nouveau missionnaire, à la tête d’un parti considérable d'Ecossais catholiques, qui viennent coloniser ce magnifique domaine. James MacDonald à reçu de la Propagande les pouvoirs les plus étendus et les recommandations les plus obligeantes. Avec une déférence qui fait contraste avec la conduite des missionnaires de la Louisiane, la première chose qu’il fait en mettant le pied sur Île sol canadien, c’est d'envoyer tous ses papiers à l’Evêque de Québec, qui en est si satisfait qu’il les lui retourne immédiatement, en y ajoutant des lettres de grand vicaire pour toute l’Acadie 7.
Et voilà que dans le même automne de 1772 arrivent à Québec deux des jeunes Acadiens du nord de la France, que
-l’abbé de l’Ile-Dieu faisait étudier pour les missions de l’Acadie: Jean Bro et Jean-Mathurin Bourg. Ces jeunes ecclésiastiques ne sont pas encore prêtres: ME Briand les ordonne,- puis les laisse au Séminaire, afin de mieux les connaître; et l’année suivante il leur assigne leur poste, à chacun: M. Bro s’en va desservir le groupe acadien qui donnera naissance à la belle paroisse de Saint-Jacques de
6. “ Bailly resta toujours profondément attaché de cœur aux missions de l'Acadie. Il envoya plusieurs fois des présents aux églises. Par son testament il légua au P. Jones, curé d'Halifax, pour les missions de la Nouvelle-Ecosse, mille louis sterling qu'il avait déposés à la Banque d'Angleterre.” (/bid., p. 249). C’étaient probablement les honoraires, où
* au moins une partie des honoraires qu'il reçut pendant son séjour à Londres comme précepteur des enfants de Carleton,