Ibid., lettre du 9 oct
« Si l’année dernière je ne joignis pas ma signature à celle de mon peuple, qui demandait, par l’adresse dont vous étiez chargé, un secours de prêtres, ce n’est pas que je ne sentisse le besoin que j'en ai pour les Séminaires, les Collèges, les Communautés religieuses et les missions sauvavages — cat je n’en veux point pour les Cures, auxquelles les prêtres canadiens ont plus de droit, et ils peuvent suffire, — mais je ne crus pas qu’il conviînt que je parusse dans un moment d’effervescence, où l’on pouvait, quoique faussement, attribuer à aigreur et à vengeance les projets que formaïit la ville de Montréal.
« C'est de cette manière que j'ai eu l'honneur d’en écrire à M. Carleton, pour le prier de s'intéresser à cette affaire: s’il veut vous employer, je vous prie de vous prêter à toutes ses intentions; et s’il était utile de faire une adresse en mon nom et au nom de mon clergé, je vous autorise par les présentes à la dresser. (Celle de l’année dernière m'a beaucoup plu, et je voudrais que vous ne vous écartiez pas de son objet. Cette seule pétition de prêtres, à mon choix, d’où je pourrai les tirer, et de la loyauté desquels je suis responsable, voilà tout ce que je demande; et je déclare hautement que ni moi ni mon clergé n’entrons pour rien dans toute autre affaire civile. Nous faisons profession de donner à tous l'exemple de l’obéissance et de la docilité à tout système de gouvernement légalement établi,
« Dans toutes ces affaires, vous voudrez bien consulter MM. Hussey et Burke, auxquels je présente mes très humbles respects et les témoignages de ma reconnaissance. Maïs dans la diversité d'opinions, vous suivrez toujours celle de M. le général Carleton £, »
Ah, le beau témoignage en faveur de nos deux députés
8. Archiv. de l’'Ev. de Q., Rég. III des lettres, lettre de Mgr Briand à M. Adhémar, à Londres, 5 nov. 1784.
canadiens Adhémar et Delisle! Comme il dut les consoler des représentations calomnieuses d'Haldimand contre leur caractère °! Qu'il continue, s’il lui plaît, maintenant qu’il est hors d’office, son œuvre détestable de dénigrement, il pourra nuire peut-être encore davantage À la mission de nos députés, mais la postérité se rappellera toujours la belle parole de Briand à leur adresse: « Je suis content de la conduite sage et prudente que vous avez tenue dans la députation à laquelle votre mérite vous a fait nommer. »
Elle se rappellera également les rapports vraiment admirables d'amitié et de confiance qui s'étaient établis depuis longtemps, et ne devaient jamais se rompre, entre ce grand Evêque et notre illustre gouverneur Carleton. Ici encore, il faut citer textuellement la lettre que M£ Briand lui écrivit dans l’été de 1784, quelques mois seulement avant sa démission : elle n’a pas besoin de commentaires :
«Mon illustre général, l’occasion favorable de M. Gordon 1° me fait faire un effort aujourd’hui, car voilà plus de huit mois que je n’ai pu écrire que mon nom, où il le fallait. Trois lignes de suite m’occasionnent des douleurs que je ne puis presque soutenir.
«J'espère que le Seigneur me fera la grâce de vous marquer par moi-même les assurances du respect profond, de l’attachement sincère et constant, et—ne vous fâchez pas— de la plus tendre, de la plus parfaite amitié dont mon âme est pénétrée pour Votre Excellence, pour Milady, votre digne et très respectable épouse, !! et pour vos chers et chérissa-
. From your representation of their character...” (Lettre de La Rn à Haldimand, 8 avril 1784).
10. Probablement William Gordon, greffier de la Couronne, à Québec, qui mourut deux ans plus tard, et fut remplacé par William Pollock. (Constitutional Documents, p. 567).
11. “Dès son arrivée, Lady Carleton était venue visiter les Ursulines, et leur avait fait part de son projet d'envoyer sa fille aînée au couvent pour y recevoir des leçons de français, ‘ainsi que pour ap-
bles enfants !, Permettez encore que je vous fasse mémoire des vœux que je fais pour que le Seigneur répande sur cette illustre famille les plus abondantes bénédictions et spirituelles et temporelles. Voilà mon cœur content. Je vous ai ouvert mon âme et j'ai tâché de me dépeindre tel que je vous suis dans la vérité. Le reste ne me touche que peu. Dieu m'appelle, et le Créateur me redemande mon âme %. Je n’en suis point affigé, quoique j'aie lieu de craindre son jugement: les devoirs d’un chrétien, d’un prêtre, d'un évêque sont terribles: il est bon, notre Juge, et miséricordieux : voilà ma ressource, et ce qui fonde mon espérance.
«Les députés ont dit que Votre Excellence avait été surprise que je n’eusse pas paru dans le Mémoire, et que c’est pour cela que le gouvernement n’avait point octroyé leur demande. On a pensé que c'était par crainte du gouverneur. Oh! non. De ma vie, je n’ai craint homme. Je me reproche même, à présent que je suis aux portes de la mort, de ne pas assez craindre Dieu, mon redoutable Juge. J'ai l'honneur d’être connu de Votre Excellence. Je sais aimer, mais non craindre. Les bontés me rendent faible et mou : les grossièretés et les duretés me trouvent homme et ferme. La conduite du Gouverneur, dont on trouve des exemples à la Chine et au Japon #, et point à Constantinople, avait causé de Ja fermentation dans le laïque et dans
prendre à broder et à travailler sur écorce... Cette dame s'occupe beaucoup. Elle est très gracieuse et polie, montre en tout une belle éduca- He ee parle très bien français.” (Les Ursulines de Québec, t. III, p. 182
12. Leur précepteur, M. Bailly, était revenu à Québec le dimanche 23 juin 1782. (Gazette de Québec du 27 juin 1782). Ils eurent plus tard un autre précepteur, dans la personne de M. Pierre Gazel, un des bons prêtres français émigrés au Canada. (Dionne, Les Écclésiastiques français réfugiés au Canada, p. 187).
13. Le pieux Prélat se sentait si malade qu’il croyait mourir. Il vécut encore dix ans.
14. Le Japon d’alors ne ressemblait guère à celui d'aujourd'hui.
le clergé. J'écrivis 1% pour en détruire, où au moins pour en affaiblir l'odieux. On n’y eut pas assez d’égard. On alla en avant, et je ne crus pas qu’il me convînt d'approuver une démarche que je croyais trop précipitée et avoir un air d'humeur. L'objet était bon. Je l’approuvais. Je l’approuve encore, et je vous supplie de le fovoriser, de le soutenir de toute votre influence, et de faire sentir à la Cour que c’est le seul moyen de maintenir la paix et la tranquillité dans la colonie,
«Lidée de Son Excellence M. Haldimand de faire venir des prêtres savoyards et étrangers n’est pas bien calculée. Ce ne seront jamais que des mercenaires, qui se retireront dès qu’ils auront fait une collecte suffisante pour bien vivre dans leur pays, et qui d’ailleurs coûteront beaucoup au gouvernement; et tels étaient ceux que l’on envoyait dernièrement : je le sais de M. Bailly. Mais dans le plan proposé, il n’en coûtera à l'Etat que la peine d'approuver et de faire rendre le serment à ces prêtres. Les Séminaires en répondront, et l’'Evêque aussi; et il sera toujours très intéressé à ne pas. mécontenter le gouvernement, lequel, de concert avec l’Evêque, et l’Evêque, avec l’appui du gouvernement, pourront toujours mettre hors d'état de nuire les esprits mauvais, brouillons, scandaleux. |
«Le diocèse n’a pas besoin d'étrangers pour les cures. Il en aura assez du pays, si nos collèges sont bien entretenus de bons professeurs; et le clergé était mécontent qu’il en vint d'Europe pour les paroisses, craignant que ceux-ci ne leur fussent préférés pour les cures les plus lucratives. Il ne faut donc que des professeurs de rhétorique, philosophie et théologie, qui n’aient d’autre objet en venant au Canada que celui de se sacrifier à l’enseignement, et des directeurs pieux, fervents, qui aient le goût de vivre en
15. Nous ne savons à quelle lettre Mgr Briand fait ici allusion.
retraite et en communauté pour former les ecclésiastiques à la piété et leur donner l’esprit de l’état qu’ils se disposent à embrasser.
«Voilà, mon illustre, respectable et très cher Général, ce que je pense de meilleur. ‘Telle a été la forme du gouvernement ecclésiastique depuis plus d’un siècle en Canada. Et vous savez si les prêtres Français ont manqué à leur devoir, et s’ils n’ont pas été les plus fidèles !
«Je commence à me repentir de la longueur de ma lettre. Vos affaires vous permettront-elles de la lire? Qu’importe : j'aurai toujours la consolation de m’entretenir avec Votre Excellence pendant quelques moments, que je trouve bien précieux, en attendant que je puisse le faire avec un autre vous-même, qu’on nous fait espérer. Qu'il vienne donc vite, afin qu'après l'avoir embrassé je meure en paix, et dans la réflexion douce et consolante que je laisse le diocèse sous le gouvernement d’un frère qui l’aimera et protègera la religion et le clergé, comme vous l'avez fait, tandis qu’il a eu le bonheur trop court de vous posséder ,»
Carleton, «protecteur de la religion et du clergé au Canada:» quel beau titre! et pouvait-il lui être donné par une personne plus autorisée que l’Evêque lui-même? La Gazette de Québec l'avait déjà proclamé le «Père et le Protecteur du peuple.» Que Guy Carleton figure donc dans notre histoire avec cette double auréole!
On ne savait pas encore au Canada, et personne ne le savait, que c'était lui qui reviendrait ici pour remplacer Haldimand; mais on mentionnait le nom d’un autre personnage, d'nn caractère semblable à celui de Carleton ". «Qu'il vienne donc vite,» ne peut s'empêcher d'écrire M# Briand. Parole significative, de la part d’un Prélat qui
16. Archiv. de l’'Ev. de Q., Reg. IIT des lettres, lettre du 30 juin 1784. 17. Quel était ce personnage? Nous n'avons pu nous en assurer.
s'était toujours montré si patient, si endurant vis-dvis Haldimand : sa patience était évidemment à bout, et il avait hâte que le pays fût débarrassé de ce gouverneur. :
Haldimand s'embarqua pour Londres le 15 novembre au matin. Son départ eut lieu quasi à limproviste, presque à la dérobée, sans être annoncé d'avance: la plupart des citoyens n’en furent informés que par le bruit du canon des Remparts. Pour tromper le public, on avait même fait savoir qu’il présiderait ce jour-là une séance du Conseil. Quel était son but? Evidemment il se rappelait le départ quasi triomphal de Carleton, six ans auparavant, et il craignait avec raison de ne pas rencontrer sur son passage, À son départ, les mêmes sympathies et les mêmes regrets que son prédécesseur. Voilà pourquoi il partait presque à la dérobée. Eh bien, qui le croirait? Il fit l’étonné et le scandalisé de ne pas voir au Château Saint-Louis, à son départ, certains personnages qui devaient y être, suivant lui, pour lui rendre leurs hommages d'adieu, qui y seraient allés en effet, s'ils avaient su l’heure de son départ, mais qui lignoraient complètement. Nous ne pouvons terminer ce chapitre sans raconter la scène qu’il fit en partant à l'Evêque et aux prêtres du Séminaire: cet incident achève de dépeindre son caractère,
Parmi ceux qu’il aurait aimé voir au Château, à son départ, et qui n’y sont pas, il y a l’Evêque, il ya les Directeurs du Séminaire de Québec. Il excuse l’Evêque, qu’il sait malade, et incapable de sortir. Mais les Directeurs du Séminaire, pourquoi ne sont-ils pas venus? N'y at-il pas là un manque d’égards incroyable ?
A peine est-il rendu à bord du vaisseau qui doit l’em- - mener en Angleterre, qu’il députe au Séminaire le colonel Hope et le juge Mabane pour se plaindre à l'Evêque de la conduite de ses prêtres.
Sans perdre de temps, il se rendent donc chez ME Briand,
et lui disent qu’ils sont chargés par le gouverneur de lui présenter ses compliments ; qu’il n’a pas été surpris de ne pas le voir avant sou départ, le sachant malade, mais qu’il l'a été beaucoup du manque d'attention de ses prêtres à son égard. Le supérieur, M. Bedard, ainsi que M. Gravé sont là ; ils s'excusent, en disant qu’ils ignoraient complètement l'heure du départ du gouverneur. — Vous deviez vous en informer, réplique le colonel Hope; vous deviez vous tenir aux aguets pour être 1à quand il partirait. Nous ne sommes pas venus, d’ailleurs, pour raisonner avec vous, mais pour vous apporter un message :. le voici par écrit. Si vous avez une réponse écrite, nous nous en chargerons, comme nous nous sommes chargés du inessage .
Voici la teneur du message d'Haldimand, transmis et signé par Pope et Mabane, tel qu’il se trouve aux archives:
« Nous sommes chargés de la part de Son Excellence le général Haldimand de dire à Monseigneur qu’il était ‘très surpris du manque d’attention et de respect que le Séminaire de Québec a témoigné à l’occasion de son embarquement pour l'Europe; que Son Excellence en acquitte Monseigneur, par rapport à sa maladie et infirmité; mais qu'il a trouvé convenable de lui conseiller de se retirer d'une maison qui ne sait pas ses devoirs. (signé) Henry Pope, colonel commandant; A. Mabane, commissaire pour exécuter l'office de Juge en Chef. Québec, le 16 novembre 1784 . »
Le supérieur du Séminaire, M. Bedard, et ses deux assistants, MM. Gravé et Lahaille, crurent devoir faire à ce message une assez longue réponse d’excuses. Nous n'avons pas à les juger; mais le silence n’aurait-il pas été
18. Archives du Canada, Coll. Hald., B. 75-II, p. 249, lettre de Mabane à Haldimand, 16 nov. 1784. .
10. Coll. Hald., B. 75-I, p. 237, Hope et Mabane, 16 nov. 1784.
préférable? n'étaient-ils pas assez vengés par le conseil vraiment inqualifiable d'Haldimand à l’Evêque ?
« Retirez-vous donc d’une maison qui connaît si peu ses devoirs! »
Voici cette réponse des vénérables Directeurs du Séminaire: L
« Très illustre Général, Le clergé doit au peuple l’exemple de la soumission, du respect et de l'honneur dû aux Puissances qui gouvernent : elles représentent le Roi; et le Roi représente Dieu lui-même.
« Nous ne croyons pas qu’on puisse reprocher au Sémiuaire de Québec d’avoir manqué jusqu’à ce jour à un devoir dont il est si jaloux.
« Mais aujourd’hui nous sommes très confus du reproche que Votre Excellence nous fait faire par M. le colonel Hope et par M. Mabane, de ne nous être pas trouvés au Château pour rendre à votre illustre personne et à Sa Très Gracieuse Majesté qu’elle représente, nos hommages les plus respectueux.
« Nous prions Votre Excellence de croire que c'était 1à notre dessein, conformément et aux sentiments de nos cœuns et aux avis que nous en avait donnés ME l’Evêque.
« Nous protestons encore à Votre Excellence que nous avions constamment entendu dire de toutes parts qu’Elle ue voulait point annoncer son départ.
« Le seul étranger au Séminaire que nous avions vu aujourd’hui nous avait dit que vous assembliez votre Conseil: nouvelle preuve, ce nous a semblé, que Votre Excel. lence avait des affaires importantes qui l’arrêteraient encore.
« Le seul canon des remparts nous a appris avec surprise qu’Elle était embarquée.
« Nous vous prions humblement, Très illustre Général, de vouloir bien agréer ces respectueuses excuses.
« Nous sommes dans la plus grande affliction, non pas
d’avoir mérité les reproches qu’on nous fait, mais de ce que nos obligations intérieures nous rendent quelquefois si sédentaires que les faits les plus publics et les plus intéressants échappent à notre connaissance,
« Nous voulions nous venger de notre malheur en faisant des reproches à nos amis de ce qu’ils ne nous avaient pas avertis du départ de Votre Excellence; maïs nous apprenons tout maintenant que plusieurs des Conseillers même n’ont appris son départ qu’en La voyant partir.
« Nous nous réservons de prier Dieu, qui dirige les vents, de conserver votre illustre personne pendant tout le voyage... (signé) Bedard, ptre, supérieur; Gravé, directeur, vicaire Général, Lahaïlle, ptre. Québec, 16 novembre 1784 ?!.»
20. Coll. Haldimand, B. 73-II, p. 254, lettre de MM. Bedard, Gravé et Lahaïlle à Häldimand, 16 nov. 1784.