CHAPITRE XVIII
L'EGLISE DU CANADA EN 1784 (surle)
N parcourant la liste des curés du diocèse, telle que E donnée par ME Briand en 1784, en s’arrêtant un instant à chacun de ces prêtres, les uns vétérans du sanctuaire, les autres encore jeunes et commençant leur carrière sacerdotale, on est indigné en songeant que c’est ce clergé si vénérable, si méritant, si généralement distingué, et dont pourrait s’enorgueillir n'importe quel diocèse d’aujourd’hui, qu'Haldimand traitait d’ignorant, de gens sans éducation. Prenons quelques-uns de ces prêtres, au hasard. — Ignorants, sans éducation, les deux Panet, frères et fils de Juges, appartenant à l’une des premières familles de robe de notre pays! l’un d’eux sera choisi par l’illustre Plessis pour son Coadjuteur cum futurê successione. — Ignorants, étrangers aux choses de l'éducation, Bedard et Sarault! Bedard, fondateur de l’un des premiers couvents de la Congrégation de Notre-Dame à la campagne: Sarault, fondateur de plusieurs pensions au Séminaire de Québec, créateur d’une paroisse qu’il gouverna près d’un demi-siècle et qui fournit un grand nombre de prêtres à notre Eglise. ME Briand n'avait pas de plus grand plaisir que d'aller visiter ce digne prêtre chez lui; il s’en faisait une fête surtout «lorsque le pont prenait devant la ville, » et il aimait à causer avec ce vétéran du sanctuaire !. — Ignorant, son
1. Archiv. de l’'Ev. de Q., Reg. III des lettres, lettre de Mgr Briand à M Sarault, 22 fév. 1782.
neveu Jean-Joseph Roy, dont ME Briand lui-même prenait la peine de faire l’éloge à son oncle! «Votre neveu, écrit-il, s'est distingué dans ses Humanités. Il a brillé dans sa Philosophie, et il conserve le même rang dans la Théologie. Il est exact aux exercices du Séminaire. Il passe pour être pieux et d’un bon caractère. Il est studieux. Il sait les Rubriques jusqu’au point de les enseigner, et est au fait de toutes les cérémonies. » — Ignorants, étrangers aux choses de l'éducation, M. Brassard, curé de Nicolet! M. Noïiseux, curé de Belæil, qui, le premier peut-être, s’occupa de l’histoire de notre Eglise?! M. Demeulle, M. Baïlly, cidevant prêtres du Séminaire! M. Robert, qui, à peine nommé à la cure de Berthier, regrette ses chères études, et écrit à l'Evêque pour demander d'y retourner! et le Prélat, trop heureux de lui répondre: «Votre lettre ne peut qu’augmenter la grande opinion que j'avais déjà de vous- Je consens avec beaucoup de joie que vous laissiez la cure de Berthier pour aller au Séminaire, étant bien persuadé que vous y serez très utile pour former des sujets capables d’instruire et d’édifier mes diocésains.» M. Robert devint plus tard Supérieur du Séminaire de Québec. — Ignorant, M. Denaut, futur évêque de Québec! ..
Nous n’en finirions pas si nous entreprenions de repasser chacun des membres du clergé de l'époque pour en faire voir le mérite. Ils n'avaient pas tous, sans doute, la même valeur, mais en général tous faisaient honneur à l'Eglise canadienne ; et les jeunes rivalisaient de zèle avec les anciens. «Gens sans éducation, fils d'artisans!» disait Haldimand. Mais l’illustre Plessis, qui n’était pas encore prêtre, il est vrai, en 1784, mais qui déjà, simple ecclésiastique, rendait de grands services à l’Evêque, qui, simple
2. Noiseux, Liste chronologique des Évêques et des Prêtres du Canada. Imprimé à Québec en 1833.
APRÈS LA CONQUÊTE ns 231
diacre, recevait la permission de prêcher dans tout le diocèse et donna un jour à la [cathédrale un sermon fort remarqué, n'’était-il pas le fils d’un simple forgeron de Montréal? L'évêque Denaut, cet homme si renommé par sa politesse, son éducation et ses belles manières, n’était-il pas le fils d’un maçon de la même ville? La plupart des jeunes curés que l’on voit sur la liste de M£' Briand: les deux Panet, Lefebvre, Perreault, Rinfret, Labadie, Vézina, Durouvray, Guichaud‘, Kimber, Griault, Pâquet, Hamel, Leclair, Hubert, étaient nés à Québec, et avaient pu faire leurs études, comme externes, au Séminaire; un bon nombre étaient nés à Montréal: mais nés à la ville ou à la campage, ME Briand les estimait tous suivant leur mérite et leurs vertus. Ah, que d’encouragements ne leur donne:t-il pas dans sa correspondance! et probablement aussi lorsqu'il a le plaisir de les voir au Séminaire; mais malheureusement nos archives n’ont rien conservé de ces visites et de ces entrevues, qui d’ailleurs devaient être assez rares, nos curés, si occupés à leur ministère, à cette époque, ayant peu de temps pour venir souvent à la ville. Que de bonnes paroles à ses prêtres l’on trouve dans les lettres de ME Briand! Nous en avons déjà cité un grand nombre, au cours de cet ouvrage. Ecrivant un jour à M. Payet:
« Hélas! lui dit-il, qu’il y a de gens qui parlent, sans avoir charge de parler! Qu'il y en a qui se recherchent ! L’Apôtre disait, dès le berceau du Christianisme: Omnes que sua sunt quærunt, non quæ Jesu Christi. Devons-nous nous étonner qu’il s'en trouve à présent ?