Lettre du 27 mars
distingué par son esprit et par sa vertu 2! et plusieurs religieuses ferventes, que j'ai connues et conduites. Il y avait encore un certain ermite, dont on parlait avec beaucoup d’édification ?. Aussi les missionnaires qu’on leur envoyait alors étaient écoutés, chéris, respectés, et on ne négligeait rien pour leur adoucir le séjour d’un endroit séparé du reste des hommes, et pour les dédommager de l'espèce d’exil auquel ils se condamnaient volontairement pour la gloire de Dieu et le salut des Âmes.
« Tels étaient vos pères, Nos Très Chers Enfants: ils craignaient Dieu, aimaient la religion et voulaient se sauver. C'étaient là les principes qui les dirigeaient, les sentiments qui les animaient...»
La suite de la lettre pastorale semble un commentaire de ce vers du poète:
« Comment en un plomb vil l'or pur s'est-il changé? » :
«Il y a longtemps, Nos Chers Enfants, — nous vous le disons les larmes aux yeux — que vous avez perdu ces saints, ces religieux sentiments. Le P. Ambroise # nous le disait quelque temps avant sa mort ; le P. LaBrosse nous l’a répété plusieurs fois, et de toutes les missions dont nous l’avions chargé, la vôtre lui paraissait la plus dérangée, la plus indocile, la plus indifférente pour la religion...
« Quelle triste différence des premiers habitants de votre paroisse avec ceux d’aujourd’hui! Vous vous en apercevez, anciens et vertueux chrétiens, petit reste des enfants de Dieu, qui avez su conserver votre innocence au milieu d’un
21. Le chanoine Louis Lepage, qui fut longtemps curé de Terrebonne. (L'Eglise du Canada sous Mgr de Saint-V'allier, p. 292).
22. Toussaint Cartier, l’ermite de Saint-Barnabé. (Voir Tanguay, À travers les Registres, p. 152).
23. Le P. Récollet Amable-Ambroise Rouillard, qui se noya au Cap à l'Orignal, en descendant des Trois-Pistoles à Rimouski, en juillet 1768.
peuple corrompu. Vous voyez le désordre, vous en gémissez amèrement et dans le silence, parce que vous n’osez élever la voix contre l'iniquité trop générale, et qui a pris le dessus. »
Le Prélat cite ensuite une lettre de leur missionnaire, M. Leclerc, qui déclare que «tous les vices, les vices les plus honteux, règnent à Rimouski.» Ces mauvais chrétiens n'ont plus le moindre respect pour leurs personnes, qui est le temple de Dieu: comment en auraient-ils pour le temple matériel qu’il daigne habiter ?
« Ce qui fait voir, dit-il, le dernier degré d’impiété, qu’on ne trouverait ni chez les Protestants, ni chez les Turcs, ni chez les idolâtres même, c’est la mauvaise volonté que l’on a pour la maison de Dieu: il y pleut partout, les ornements de l’église s’y perdent; le Saint-Sacrement même est exposé aux injures du temps; et l’on ne s’en met pas en peine. »
Le pieux Evêque adjure ensuite tous ces malheureux de revenir à de meilleurs sentiments et de se convertir, s’ils veulent se sauver: :
« Nous sommes bien déterminé, dit-il, si l'on ne fait pas attention à notre présente lettre, qui est un avertissement charitable, de retrancher du nombre des fidèles et d’excommunier généralement tous ceux et toutes celles qui persévèreront dans leur conduite scandaleuse. Et si l’on ne met pas au plus tôt en bon ordre l’église et le cimetière, de défendre à votre curé de célébrer les saints mystères dans cette mission, d'y laisser le Saint-Sacrement, et d’administrer à qui que ce soit le saint Viatique. Il ne pourra dans ce cas donner aux mourants que les sacrements de la Pénitence et de l’Extrême-Onction. »
En terminant sa lettre pastorale, le Prélat priait «le seigneur de Rimouski et autres gens distingués comme lui par leur piété, leur zèle et leur sagesse,» de lui donner les
noms et surnoms des familles pécheresses, «afin, dit-il, que nous les consignions dans nos Registres comme un témoiguage éternel de leur impiété 4...»
M. Leclerc continua à desservir Rimouski, Trois-Pistoles, l'Ile-Verte et Cacouna jusqu’en 1790; mais sa résidence était à l’Ile-Verte.
Du reste, aucune de ces missions n’est sur la «liste de 1784 :» Tadoussac, non plus, la plus ancienne mission du Canada, desservie par les Récollets de 1615 à 1628, et par les Jésuites, de 1634 à 1782. M. Parent y avait remplacé en 1782 le P. La Brosse; mais il venait de mourir à Nataskouan, lorsque cette liste fut dressée.
De Kamouraska à la Pointe-de-Lévi, les paroisses sont les mêmes que lors de la visite pastorale de 1775; mais il ya quelques changements de curés: les uns ont disparu par la mort, comme, par exemple, M. Parent, curé de la Rivière- Ouelle, qui a eu tant à souffrir de la part de quelques-uns de ses paroissiens : il méritait plus d’'égards: ME Briand l’estimait beaucoup, et faisait l'éloge de son zèle et «du soin qu’il prenait de cultiver assiduement la Vigne du Seigneur #,» Allant un jour à Québec, il mourut en. chemin à Saint-Vallier, et fut inhumé dans l’église de cette paroisse, comme si la Providence n'avait pas voulu le rendre à ses paroiïssiens. Il fut remplacé à la Rivière-Ouelle par M. Bernard-Claude Panet, futur évêque de Québec, qui fut d’abord coadjuteur de ME’ Plessis et construisit cet immense presbytère en pierre, que nous avons vu, et qui paraissait fait plutôt pour un séminaire que pour la résidence d’un simple curé.
Jacques Panet, frère cadet de Bernard, avait remplacé à
24. Reg. D. E., p. 26 ro à 29 ro, lettre pastorale du Ier septembre 25. Reg. III des lettres, p. 620, lettre de Mgr Briand à M. Parent.
L'Islet le bon M. Hingan, décédé lui aussi, qui avait desservi jusqu’à trois paroisses à part la sienne: ces paroisses avaient aujourd’hui chacune leur curé résidant. :
Au Cap Saint-Ignace, M. Hingan avait enfin réussi à construire l'église; mais que de difficultés avaient surgi depuis dans cette paroisse ! Contentons-nous pour le moment de signaler une affaire de pain-bénit. Un des seigneurs de la paroisse refusait de le donner. Le nouveau curé, M. Pâquet, en ayant écrit à l'Evêque:
« Je suis fort surpris, lui répond M Briand, que le seigneur Gamache refuse de donner le pain-bénit. Je pourrais peut-être l'y forcer, conformément aux ordonnances du Roi et du Conseil Supérieur de cette Province. Mais puisque ces messieurs ne connaissent pas l'honneur qu’il y a à donner le pain-bénit, ils n’en sont pas dignes. Ainsi, laissez-les tranquilles là-dessus. Au reste, le marguillier en charge pourra exposer cela au jugement de M. Panet, quand il fera sa tournée.» .
Nous avons déjà plusieurs fois, au cours de cette ouvrage, mentionné cette tournée annuelle des Juges dans nos campagnes, qui rappelle un peu ce qui se faisait autrefois en France, et tout spécialement la belle institution des Grands Jours d'Auvergne, si bien décrite par Fléchier. Quelle facilité cette tournée annuelle des Juges, annoncée d'avance dans la Gazette de Québec, ne donnait-elle pas aux habitants de nos campagnes pour faire régler sans beaucoup de frais une foule de petits litiges! ME Briand ne cessait de recommander à ses curés d’en profiter pour faire résoudre leurs difficultés avec leurs paroissiens. Maïs souvent il était obligé d'intervenir lui-même, comme il le fit, par exemple, l'année même de sa démission, pour les réparations du presbytère de Saint-Thomas. Il avait toujours eu, cesemble, une prédilection pour cette paroisse, dont il avait consacré l’église. M. Maisonbasse, son ami de cœur, était
mort en 1780 ; il avait été remplacé par M. Perreault, qui, ne pouvant venir à bout de faire faire À son presbytère des réparations urgentes, crut devoir recourir à l'Evêque. On aimera à lire les dernières recommandations de ce bon Prélat—movrssima verba— À ses chers enfants de Saint- Thomas: il est souffrant ; il peut À peine tenir une plume; et cependant il veut leur écrire lui-même: ce qu’il n’a pu faire depuis près de deux ans:
« Une trop grande confiance en votre affection pour votre Evêque, dit-il, et votre compassion pour l’état de souffrances où le Seigeeur l’a réduit dans sa miséricorde pour lui faire expier ses péchés, et votre reconnaissance pour ce que j'ai eu de contradictions à soutenir de la part d’un certain nombre d’entre vous, dont je n'ai pas même cherché à retenir les noms, m'avait enhardi et fait espérer que vous ajouteriez foi à M. votre curé, et qu’il n’était besoin que je donnasse de mandement; et d’ailleurs je n'étais pas alors en état d'écrire même deux mots.
« J'apprends avec douleur que j'ai trop présumé de vos favorables dispositions à mon égard.
« Je vais d’abord vous parler humainement, et aux anciens. Quand de vieux pères et mères, qui ont bien travaillé pour élever, nourrir, établir leurs enfants, s'en voient méprisés, que ces enfants ne les écoutent plus, disant d’une façon et faisant toujours à leur tête, combien cette conduite leur estelle sensible, duxe et amère! La bâtisse de votre église, qui certainement doit vous plaire, m'a beaucoup coûté de peine et d’embarras, et tous, je le crois, doivent être maintenant joyeux et satisfaits.
«Et voilà que vous me donnez encore de nouvelles difficultés à surmonter. En ce temps-là, j'étais jeune ; à présent je suis vieux, et moins en état de souffrir les tracasseries. Si vous les continuez, ce ne sera plus à votre évêque. Je remettrai l'affaire ou à mon grand vicaire, ou à
la Justice séculière, et vous n’entendrez plus la voix de votre père; car bon gré mal gré je le suis, et nommé par Jésus- Christ, et j'ose assurer que j'en ai les sentiments, le cœur, l'affection, le zèle et la tendresse.
«J'aurais encore, Nos Très Chers Frères et tendres Enfants en Notre Seigneur, bien des choses à vous dire, mais les forces me manquent, et je ne sais si je pourrai aller jusqu’au bout. Cependant il faut bien que nous ordonnions, et que nous déclarions notre volonté par écrit, puisque vous n'avez voulu l'écouter lorsqu'elle vous a été ‘notifiée et intimée par M. Perreault...
« À ces causes, nous ordonnons 1° qu’il soit annoncé une assemblée..., qu’on y détaille les réparations à faire au presbytère, et qu'on délibère sur les moyens de les faire...
«2° Qu'on redouble les planchers de haut et de bas. Depuis quarante-trois ans que nous sommes €n Canada, nous avous perdu plusieurs prêtres—mais vous ne le savez pas—par les douleurs et incommodités que leur ont causées les presbytères mal fermés.
« 3° I1 faudrait une autre cheminée, parce qu’à votre connaissance celle qui existe actuellement ne peut servir.
« Que seront ces dépenses, qui plairont à Dieu et serviront à expier vos péchés? Et combien en faites-vous de plus considérables, qui offensent Dieu, vous font perdre la grâce, et vous jettent dans la route de l’enfer! N’aurez-vous donc jamais soin de vos Âmes, et toujours de vos corps, qui pourriront ? »